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45 articles avec histoire

SUR LE MESSIANISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

On va célébrer dans peu de semaines le centenaire de la Révolution soviétique. Le recul commence à permettre d' embrasser avec moins de passion - immense espérance pour les uns, haine inextinguible pour d' autres- les quelques journées de 1917 qui ont, comme l' a écrit le journaliste américain John Reed, "ébranlé le monde".

Au-delà du caractère scientifique qu' entendait conférer à ses travaux théoriques le philosophe Karl Marx, référent premier des révolutionnaires de Russie, on perçoit avec plus de netteté la nature messianique du message bolchévik : l' annonce de la fin du Capitalisme et l' avènement de la Société socialiste. Cela autorise à esquisser le rapprochement avec la fondation, dix neuf siècles plus tôt, du christianisme, et à établir une sorte d' audacieuse passerelle entre le penseur athée et Jésus, envoyé de Dieu, sinon entre Saint-Paul et Lénine.

Frisant la provocation, on notera que parmi les douze dirigeants qui ont décidé le déclenchement de l' insurrection de Saint-Pétersbourg figurait une majorité de Russes juifs, comme ce fut le cas, jusqu'aux procès staliniens des années 36-38, au sein du Politburo du Parti communiste, du Conseil des Commissaires du Peuple et de la Commission Extraordinaire ( la Tchéka, ancêtre du KGB).
Ces nouveaux apôtres sont-ils rattachables à l' un des éléments constitutifs du monothéisme, le messianisme tel que l' illustrent les prophètes de l' Ancien Testament? Des observateurs et historiens n' hésitent pas à  poser la question.

Autre point de comparaison : christianisme et bolchévisme ont tous deux vécu de sanglantes périodes d' intolérance et de violences : l' Inquisition par ici, le Goulag par là, la tyrannie de l' empereur Constantin ou la dictature de Joseph Staline.

L' Union soviétique s' est éteinte d' elle-même en 1991. Le Judéo-christianisme poursuit une longue et silencieuse décadence, entamée, selon Michel Onfray, dès la Renaissance et l' émergence de la pensée bourgeoise.
Le messianisme n' est plus d' actualité, ni en religion ni en politique. Les prophètes connus ont pris leur retraite. Seuls, quelques-uns de leurs épigones continuent de s' entretuer, par habitude, dans l' attente d' une hypothétique Victoire ou le souvenir douloureux d'un "Messager".

  

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CONTRIBUTION à l' HISTOIRE SOCIALE en FRANCE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Ainsi va le mouvement populaire dans notre pays qu' il grandit, se scinde, décline, puis , tel le Sphinx, renaît de ses cendres et verdit à nouveau, engendrant au passage des " avancées" qui ne sont parfois qu' un rattrapage de mesures existant ailleurs, mais qu'un patronat local rétrograde a freinées par tous les moyens (il a été, de ce fait, toujours aisé de demander à un égoïsme aussi forcené pourquoi, selon lui, il y a des communistes, mais bon...) L' Allemagne de l' Empereur Guillaume II, où dominait la social-démocratie, était plus ouverte en matière de retraites ouvrières, d'hygiène d' entreprise et de sécurité maladie que la IIIème République française, où des dispositions identiques étaient immédiatement soupçonnées de "collectivisme" et annonciatrices de ruine générale. C' est seulement en 1936 (Front populaire) qu' ont été octroyés 15 jours de congé payé aux salariés (et en 1945 qu' a été accordé le droit de vote aux femmes.) Désolé, mais notre fameux modèle social n' est pas partout à l' avant-garde : syndicalisme anémique, paupérisation que ne compensent pas des aides en déclin, services publics en déficit alarmant, salaires féminins dévalorisés, pénibilité contestée, maladies et accidents du travail mal reconnus, emplois saisonniers peu réglementés, etc. Encore faut-il préciser que bien des conquêtes ont été historiquement précédées de grèves dures, voire accompagnées d' émeutes et de sanglantes répressions (1830, 1848, 1871, 1906 pour les principales). La lutte des classes en France n' a jamais été une légende. Même les "hussards noirs de la République", ces instituteurs issus des couches populaires, n' ont pu modifier en profondeur les mécanismes de reproduction des élites ni augmenter de façon concluante les occasions de mobilité sociale.

C' est donc un paradoxe relatif que de voir "la Gauche", terme qui en vérité se réfère plus au parlementarisme bourgeois qu' à la défense des intérêts prolétariens (un adjectif fleurant désormais l' archaïsme), que de voir, oui, la Gauche installée lessiver en moins de quarante ans le mouvement progressiste: Mitterrand, originaire du centre droit, a étranglé un parti communiste déjà discrédité par le système stalinien, Hollande, par son insuffisance, vidé de sa substance le Parti façonné par le même Mitterrand. Phénomène qui n' est sans doute pas étranger à un affaiblissement syndical simultané.

Sans remonter aux Jacobins et aux Girondins, aux Blanquistes et aux Proudhoniens, aux Sociaux-Démocrates et aux Anarcho-Syndicalistes, sans allusion à la dégénérescence mondiale des modèles dérivés (nationalistes et autoritaires, exotiques, planistes, religieux, césariens, libéralo-libertaires et autres), rappelons qu' il y a plus d'un siècle déjà, en 1905, les formations se réclamant du "socialisme" avaient réussi à fusionner en Section Française de l' Internationale Ouvrière (SFIO). Quinze ans plus tard, l' ensemble éclatait sous la pression d' un courant majoritaire rallié à la nouvelle Internationale Communiste. Plusieurs tentatives de réunification ont eu lieu entre les deux guerres puis à la Libération, entravées chaque fois par le stalinisme et la guerre froide, par dessus la tête de millions d' électeurs unitaires frustrés.

A l' intérieur même de la vieille SFIO, qu' avaient désertée les ouvriers, les microscissions se succédaient: "néo-socialistes" sur la droite, "parti socialiste ouvrier et paysan" sur la gauche, "parti socialiste autonome" puis "unifié" lors de la guerre d' Algérie, fractures en général suivies de regroupements en "clubs" et "conventions" jusqu'à la réunification du Congrès d' Epinay en 1971. Cela dit, l' échec ultérieur et définitif de "la génération Mitterrand" ne saurait gommer la prégnance de la question sociale. La Nature, c' est connu, a horreur du vide.

Parallèlement a prospéré au fil des ans une kyrielle de chapelles ultrarévolutionnaires et de sectes panmarxistes au discours inaccessible aux non initiés, mais dépensant beaucoup d' énergie doctrinale à s'excommunier mutuellement. De Krivine à Laguillier ou de Lambert à Pablo, Bezancenot et Poutou, elles constituent encore un élément plutôt anecdotique mais familier, sans lequel la saga révolutionnaire se sentirait amputée. Maintes carrières y ont d' ailleurs débuté depuis quelques décennies avant de trouver leur chemin de Damas : celles de Jospin, Mélanchon, Drai, Cambadélis, entre autres.

Aujourd'hui le courant communiste est partagé en une dizaine de groupes "refondateurs" et le courant socialiste, après implosion électorale, cloisonné en tribus gauloises allant d' un macronisme tempéré à un extrémisme mélanchonien replié sur lui même. Les rescapés de cette Gauche décomplexée s' apprêtent déjà à se positionner en continuateurs de leur oeuvre.

On redoute alors le scénario : leurs organisations aux adhérents raréfiés risquent  de s' entredéchirer des années avant que surgisse l' homme providentiel qui révélera que l' union fait la force. Un Congrès historique supplémentaire rapprochera des agrégats militants d' accord sur l' essentiel qui devront expliquer, le pouvoir conquis dans l' urne, l' inusable obligation d' opter pour  l' opposé de leurs promesses d' opposants, de jongler avec la ligne programmatique, de sacrifier, à l' abri de motivations alambiquées, à l' électoralisme et au clientélisme , bref de renoncer  en chemin. 

La phalange des insatisfaits mettra alors en accusation les "félons pouvoiristes" devant des masses ainsi poussées vers l' abstention... Cette fascination  récurrente pour la rupture entre soi (fut-ce au prétexte de la place d' une virgule dans une motion, d' un ego froissé ou d'un coup de com' narcissique) est, chez des "leaders" éléphantisés par leur entourage, d' ordre culturel, génétique et vaniteux (plutôt n°1 d' un groupuscule que n°2  d' un parti  étoffé). Il relève de la taquinerie théorique ou de l' occasion tactique à saisir plus que de l'analyse approfondie des mutations cycliques du capitalisme. Le problème est, par conséquent, devenu autant celui de la fiabilité de l' engagement que celui de l' étendue du "dégagisme" en cours.

 

 

 

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FILS DE LA NUIT

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Mon enfance a été marquée par l' écho des drames liés à la guerre civile espagnole(1936-39). Saragosse, Teruel, Valence, Malaga, la Guadalajara, Barcelone, Guernica, sont des noms qui ont hanté mon esprit. Mes parents ont hébergé, au moment de la "retirada", une famille de réfugiés républicains. C' est dire combien ce conflit, prélude à la guerre mondiale, a imprégné mon histoire intime.

De ce fait, la récente publication par les éditions Libertalia de "Les Fils de la Nuit", 2 volumes consacrés à l' événement qui a causé plus d' un million de morts et mobilisé l' Europe progressiste contre le fascisme, revêt un particulier intérêt.

Le premier tome, "Souvenirs de la guerre d' Espagne", est le journal, publié pour la première fois en 2006, d' Antoine Gimenez (de son vrai nom Bruno Salvadori), milicien italien dans la Colonne de l' anarchiste Durruti, assassiné à Madrid fin 1936. Vraisemblablement par un agent de Staline. Ce récit - les batailles sur les bords de l' Ebre en 1936 et 37- se lit comme un polar.

A ce matériau brut, les "Giménologues", ses héritiers, ont ajouté, au prix d' un travail de dépouillement impressionnant, une suite intitulée " A la recherche des Fils de la Nuit". Il s' agit d' une étude, meublée de biographies, du "Groupe International"  (les "Brigades" ne sont pas encore opérationnelles sur le front d' Aragon)) de tendance anarchisante, pionnier d' une révolution de prolétaires-soldats.

Mais une autonomie politico-militaire de ce genre ne pouvait agréer aux oligarques staliniens qui n' ont eu de cesse de s' être débarrassés par le meurtre de masse des "Fils de la nuit", comme ils l' avaient fait en URSS avec Makhno. Ainsi la guerre anti franquiste s' est-elle doublée d' une lutte implacable contre ces francs-tireurs nus pieds, peu enclins à la militarisation à la sauce moscovite. Pot de terre contre pot de fer.

La révolution sociale s' effaçait devant la répression étatique. Le camp républicain ne s' en est pas relevé. Ce scénario est connu. Le mérite de ces livres est d' en fournir des preuves et témoignages accablants.

 

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Marxisme et islam

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' Histoire est souvent sujette à rebondissements. Il n'est pas inutile de noter ceux-ci si l' on veut comprendre l' Actualité. Ainsi en est-il des rapports entre deux forces importantes du monde où nous vivons, le marxisme et l' islam.

Lors de la Révolution d' octobre 1917, le mouvement social relevait totalement d' organisations européennes, la 2ème Internationale, social-démocrate, et la 3ème,communiste, laquelle ne naitra officiellement qu' en 1919. Les Empires coloniaux triomphaient et les aspirations de nombreux colonisés à l' indépendance ne pouvaient trouver d' oreille que dans les partis d' opposition révolutionnaire des nations colonisatrices.

C' est donc à l' intérieur du socialisme occidental que se sont manifestées les premières revendications d' un tiers-monde dont le souci était de cesser d' être une simple force d' appoint aux luttes ouvrières de l' ouest. Cette problématique a été abordée très tôt par Sayit Sultan Galiev, un Tatar musulman rallié au Parti bolchévik mais désireux d' instaurer en URSS une égalité des ethnies neutralisant la vieille domination tsariste.

Galiev, devenu "Commissaire musulman" rattaché au Commissariat du Peuple aux Nationalités, développe ainsi des conceptions qui tendent à obtenir du Komintern une véritable décentralisation de la Révolution : il pose la "Question d' Orient" devant le monde communiste. Son essai de globalisation est d' abord soutenu par Staline contre les partisans d' une intensification de la lutte des classes dans les sociétés musulmanes. Mais où Staline ne voyait qu' une alliance tactique avec les bourgeoisies féodales locales, Galiev ajoutait un second objectif : l' effacement de la "culture coloniale" russe.

" Le salut de l' Orient est uniquement dans la victoire du prolétariat occidental", lui répond le Congrès de l' Internationale en 1920 à Bakou. Position qui anéantit le projet d' " Etat colonial", sorte de pré-Daesh marxiste, dénoncé par Moscou comme "déviationnisme nationaliste". Exclu du P.C, le Tatar est arrêté en 1923, enfermé au Goulag en 1928, et fusillé en janvier 1940 sans s' être renié.

Mieux : ses thèses ont fait tâche d' huile, d' Inde au Maghreb. La décolonisation politique, les indépendances juridiques, l' arme pétrolière viennent alors modifier la relation à l' Occident. Les cartes sont rebattues au détriment d' un marxisme considéré comme une autre arme de domination blanche. Le glissement est patent vers un islamisme plus radical. L' idée d' "Internationale coloniale" chère à Galiev fait son chemin. L' écroulement de l' URSS accélère l' inversion des rôles. Le "socialisme arabe", dont le jihadisme est partiellement dérivé, ou le neutralisme, de la conférence de Bandoung (1955) au "Groupe afro-asiatique" actuel, consacrent la distanciation entre Marx et Mahomet, dont Galiev, au lendemain de la première guerre mondiale, avait jeté les jalons.

Pour autant une telle situation n' exclut pas à l' avenir des alliances circonstancielles, par exemple contre la mondialisation capitaliste. Mais, cette fois, dans le cadre d' un rapport de forces différent, où le fait religieux est devenu un élément culturel déterminant de la "décolonisation civilisationnelle" évoquée de plus en plus fréquemment.

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Comment s' efface l' Histoire

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les "petits" héros de notre Histoire m' ont toujours attiré.On leur donnait, quand j' étais écolier, plus d' importance qu' aujourd'' hui où l' on range aisément parmi les images d' Epinal des personnages qui tenaient une place symbolique dans la mémoire collective. Même si une part de légende s' est agrégée à eux, ils sont emblématiques de certains moments de l' Histoire nationale et des événements qui l' ont construite. Leur disgrâce prive donc les jeunes Français d' une épaisseur humaine qui rend plus digeste l' apprentissage d' un passé souvent abstrait
Le Grand Ferré a été , au 14ème siècle, le premier "héros paysan". Né dans l' Oise vers 1330 et doté d' une force physique tout à fait exceptionnelle, il a été, lors d' une phase de la guerre de 100 ans, la terreur des soldats anglais. Durant ce qu'on a appelé "la Jacquerie du Beauvaisis ", il en a abattu 85 à la hache. L' ennemi a tenté de le capturer alors qu' il était alité, atteint gravement de pneumonie. Il l'a mis en fuite à lui seul, après avoir abattu 5 hommes d' un coup. Puis il s' est recouché et est mort aussitôt de sa maladie.

Jeanne Laisné était également du Beauvaisis. Sa cité étant assiégée en 1472 par les troupes anglo-bourguignonnes, la jeune fille, âgée de 16 ans et fidèle au roi Louis XI, a entrainé, hache en main elle aussi ( d' où le nom de Jeanne Hachette), la population à résister aux 80.ooo assaillants et ainsi stoppé l' offensive de Charles le Téméraire contre le royaume de France. Louis XI lui a rendu hommage en participant à son mariage et en permettant aux beauvaisiennes d' arborer les décorations réservées préalablement aux hommes. Michelet puis Jean Favier, biographe de Louis XI, ont fait de cette héroïne le pendant laïc de Jeanne d' Arc .

Joseph Bara est-il mort à 14 ans pour avoir crié "Vive la République!" face aux Chouans? Robespierre et Barère l' ont affirmé devant la Conventoion en 1793.. David a peint son cadavre, André Chénier évoque sa mémoire dans le "Chant du Départ" La 3ème République l' a intégrée à la geste révolutionnaire. Les monarchistes ont prétendu que Bara, domestique de ferme, était en fait tombé sous les balles républicaines. Vrai ou faux, l' adolescent a longtemps relevé d' une mythologie que seul le temps a écornée.

Quant à Joseph Viala, tué à 13 ans pour avoir coupé les cordes du bac de Bonpas, sur la Durance,et sauvé la vie de nombreux Républicains, son nom est indissociablement lié à celui de Bara. Tous deux étaient promis au Panthéon quand le 9 Thermidor et la chute de Robespierre sont venus entraver le projet. Mais ils appartiennent à cette phalange d' enfants-héros qui faisait encore rêver ma génération. J' ai des petits-fils : "ces noms-la, m' ont-ils dit, ne figurent pas dans nos livres d' histoire".

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Précurseuses

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La première partie du XIXème siècle et l' époque dite du "socialisme utopique" (saint-simonisme et fouriérisme) ont été une période de bouillonnement féministe, un phénomène surtout citadin. A côté de noms connus, tels ceux de Flora Tristan, George Sand, Hortense Allart ou Pauline Roland, d' autres, demeurés pratiquement ignorés, méritent de figurer au palmarès d' une longue lutte ( non encore totalement gagnée ).

Ainsi celui de Claire Bazard, fille du conventionnel Joubert et épouse d' un responsable saint-simonien. Elle a été à l' origine d' une des premières revues féministes, "Femme nouvelle". Sa volumineuse correspondance, insistant sur les capacités révolutionnaires du féminisme, a induit beaucoup d' engagements ultérieurs. Sa belle-soeur, Palmyre Bazard, a publié en 1831, dans "L' Organisateur", un texte déclarant : " Femmes, ne craignez point de vous élever au-dessus de cette place obscure que vous occupez(...) Courage ! ce n' est point une usurpation que nous vous proposons."

Claire Démar, passionaria du saint-simonisme, défendait des points de vue jugés "excessifs" par l' opinion, tels que l' extension aux femmes de la "Déclaration des Droits de l' Homme et du Citoyen". Elle a collaboré aux publications dénonçant "la double oppression", sociale et sexuelle, avant, incomprise et désavouée, de se suicider.

Suzanne Voilquin, brodeuse mariée elle aussi à un saint-simonien, a dirigé les journaux "La Femme libre" et "La Tribune des femmes" où elle a publié le testament "scandaleux" de Claire Démar, "Ma Loi d' avenir".

Jeanne Deroin, lingère, autodidacte puis institutrice, a combattu toute sa vie " l' assujettissement des femmes". Elle a co-fondé en juin 1848 " L' Opinion des femmes", éditée par une société ouvrière d' éducation mutuelle. Candidate aux élections législatives de mai 1849, alors que les femmes n' avaient pas le droit de vote, elle a fait l' objet d' une fracassante campagne d' injures et de calomnies. Elle a fini par s' expatrier en Angleterre où elle est morte dans la misère.

Eugénie Niboyet, protestante montpelliéraine, a activement participé à " La Femme libre", créé deux journaux féministes à Lyon ( Le Conseiller des femmes et L' Athénée des femmes ) avant de fonder à Paris "La Gazette des femmes". Vilipendée elle aussi, elle s' est réfugiée à Genève et a publié en 1863 " Le Vrai livre des femmes ".

Jenny d' Héricourt a écrit " La Femme affranchie ", réponse à Proudhon, Michelet, Auguste Comte notamment, qui soutenaient, comme Enfantin, le "successeur" même de Saint-Simon, que " l' infériorité naturelle de la femme" l' écartait de l' exercice du pouvoir. Ces hommes, considérés progressistes, justifiaient leur position par le fait que la majorité des femmes, dans les campagnes surtout, étaient sous l' influence d' une Eglise catholique ultraconservatrice.

Désirée Véret, ouvrière et épouse du militant Jean Gay, brève compagne de Victor Considérant, a participé au lancement de "La Femme libre ". En 1848, elle a défendu le droit au divorce, puis s' est exilée à Bruxelles où elle a repris son travail de couturière et adhéré à la Première Internationale.

Le sort de la plupart de ces précurseuses minoritaires et obscures ( la liste n' est pas exhaustive) a été, on le voit, tragique. On imagine mal l' énergie, la ténacité et l' abnégation qu' il leur a fallu pour faire face à l' écrasant machisme de leur temps, et faire avancer les droits, qui nous paraissent maintenant élémentaires, de l' autre moitié de la société. Leur rendre hommage est bien le minimum qu' on leur doit aujourd'hui.

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Suggérer

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En ces temps incertains, je suggère la lecture de "Fascisme et grand Capital", par feu Daniel Guérin (1). On y fait au passage connaissance de Huey Pierce Long.

Qui était-il? le fils d' un fermier de Louisiane, et un politicien des années 1930 dont l' électorat était, selon le "New York Times", constitué pour l' essentiel,de "ploucs racistes" membres du KKK et de la Légion Noire qui a assassiné le père du futur Malcolm X, leader du "Black Power". On disait de Long, féru du "Know nothing" ( "Je ne sais rien", secte protestante nativiste), et dézingué à 42 ans par un rival politique blanc et sudiste lui aussi, qu' on n' avait jamais pu le surprendre en train de lire.

Pourquoi exhumer maintenant le souvenir de ce sénateur populiste qui fourbissait sa candidature à la Maison Blanche aux élections de 1936 (imaginons un instant les conséquences de son éventuelle victoire lors de la Seconde Guerre mondiale...)? Parce que son exemple peut ne pas laisser indifférents les Français en 2015.

Elu gouverneur de Louisiane en 1928 à partir d' un discours social parfaitement démagogique, Long, à peine installé, a mené une politique fascisante (il affichait un portrait de Mussolini dans son bureau) dont les fondamentaux étaient le culte du Chef (lui) et la mystique de la Patrie(2). La logique de son choix l' a conduit à engager en priorité la lutte contre le "cosmopolitisme", fléau de nature urbaine impliquant la "finance juive" et les foules "métissées". Se tournant vers la masse des victimes de la crise de 29, chômeurs désorientés, petits commerçants ruinés, rentiers paupérisés, Long leur proposait comme solution une "réaction identitaire" et le retour salvateur aux valeurs et traditions d' une sorte de paradis dévasté par les Mauvais.

Ainsi endossait-il un anticapitalisme de façade écartant la ploutocratie "apatride" au profit d' un vague "socialisme" contredit par le refus de toute reconnaissance des questions de classe. En réalité, dans la perspective de son accession à la Présidence des Etats-Unis, il avait déjà négocié un compromis tacite avec Wall Street et des magnats de l' industrie comme Ford. On feint l' opposition, sachant que de toute façon on est appelé à partager les rênes du pouvoir. A un certain niveau, l' adoubement par le Capital devient incontournable : ainsi en était-il pour Hitler avec Krupp, pour Mussolini avec Agnelli.

Long, bientôt enrichi, continuait de surfer sur l' effroi des classes moyennes, leur sentiment d' insécurité, d' exciter leur rejet des minorités, rendues responsables des malheurs du pays, et d' appeler à la lutte contre le New Deal (Nouveau partage) défendu par son concurrent au sein du parti démocrate, Roosevelt. La fluidité d' une opinion publique déroutée par la persistance des difficultés sociales, les déficits budgétaires et l' endettement record favorisaient en effet les discours démago. La majorité était à portée de la main, prête à étancher une soif de puissance qu' un individu sans relief a interrompue un jour de septembre 1935, au Capitole de Bâton Rouge.

Peu importent les circonstances du décès de Huey Long. Seules ses méthodes, sinon ses solutions, méritent encore de suggérer quelque opportune réflexion.

(1) Réédité par les éditions Libertalia en 2014

(2) voir "Histoire du fascisme aux Etats-Unis" de Portis Larry (éd. CNT-RP 2008)

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Mémoire de Frédéric Pottecher

Publié le par Jean-Pierre Biondi

J' ai commencé à travailler à la RTF (Radiodiffusion-télévision française) fin 1956, dans une émission d' information intitulée "Paris Vous Parle", qu' animait Pierre Desgraupes. Le chroniqueur judiciaire en était Frédéric Pottecher. Il était le neveu de Maurice Pottecher, créateur du "Théâtre du Peuple" de Bussang, dans les Vosges, ancêtre du "Théâtre National Populaire" de Jean Vilar.

Grand, massif, fort d' une voix de tragédien, Pottecher emplissait la cabine technique afférente au studio quand il venait conter l' audience d' un procès. Sa présence au micro constituait à elle seule un spectacle. C' est qu' il ne lisait pas sa chronique, il la jouait, alternant, en ancien comédien, la voix péremptoire des juges, l' éloquence des défenseurs, l' accablement des inculpés.
Très hostile à la peine de mort, qui existait encore, Frédéric ne se contentait pas du chemin de son bureau au prétoire. Il demandait à voir les accusés dans leurs cellules, consultait les avocats, interrogeait les magistrats. Je me souviens d' un jour où il a évoqué devant moi une visite à la prison de la Santé : " Tu te rends compte, disait-il avec émotion, il y a là-dedans des gosses de 17 ans avec, tatoué sur le cou : découper suivant le pointillé ! "

J' avais pour cet être chaleureux, rigoureux et juriste consommé, une profonde sympathie. Ainsi sommes-nous allés ensemble exposer, vers 1962, devant le Comité central de la Ligue des Droits de l' Homme, que présidait l' ancien ministre Daniel Mayer, les procédés de colonisation de la RTF et les multiples entorses à la liberté de l' information sous le règne du ministre Alain Peyrefitte, de fâcheuse mémoire.

En 1968, lors de la longue grève de l' ORTF, Pottecher s' est à nouveau courageusement engagé pour le Droit d' informer. Il l' a payé d' une disgrâce qui l' a contraint à émigrer sur l' antenne d' Europe n°1. Pottecher n' était pas un militant partisan, simplement une conscience que la familiarité des souffrances humaines poussait à des indignations et vers des valeurs qui recoupaient celles de la "gauche".
Il a "couvert" avec la même passion tous les événements de son temps : les procès de Pétain, Eichmann, Salan, Barbie, Touvier, Marie Besnard et Dominici, l' assassinat de Kennedy ou l' affaire Patrick Henry, passionné de Justice et d' Histoire jusqu' à sa fin, en 2001. Il est mort à l' Hotel-Dieu, à côté du Palais de Justice de Paris, un jour d' automne. Puis on a emmené sa dépouille pour l' enterrer en paisible terre vosgienne, avec les siens, sa part de labeur accomplie

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Paradoxe

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La colonisation n' a pas été qu' affaire d' aventuriers partis chercher fortune outre-mer en pillant et en asservissant. Elle a impliqué également des femmes et des hommes laborieux, sincèrement désireux de contribuer à la modernisation et au développement global de pays alors jugés comme "inférieurs". Inférieurs à un modèle "universaliste", parce que basé sur les Grands Principes de la Révolution française, donc, d' une certaine façon, ethnocentré.
Ainsi de nombreux enseignants, médecins, religieux, chercheurs, se sont-ils assignés pour tâche de "hisser" des sociétés "en retard" au niveau "avancé" qui était celui de leur propre pays.

Cette démarche, qualifiée d' assimilationniste, a été le choix politique de la colonisation française. Que rêver, pensait alors un progressiste, de mieux pour le colonisé que d' en faire un Français à part entière, parlant, pensant, vivant comme son bienfaiteur proclamé? Un tel projet impliquait un important appareil administratif où des milliers de fonctionnaires de tous grades s' appliquaient à transposer fidèlement l' organisation et les méthodes métropolitaines pour la théorique promotion de l'indigène.

Certes, l' intéressé demeurait tatoué par son origine, mais l' espoir lui était offert de devenir à terme le quasi égal de son colonisateur. La bonne volonté à ce propos était partout : le drapeau tricolore flottait sur les bâtiments officiels comme dans n' importe quelle préfecture, les noms des rues célébraient les grands personnages d' une prestigieuse Histoire importée, les frontières faisaient l' objet d' un découpage jusque là inconnu mais révélateur de l' attention flatteuse portée aux ressources des territoires.

Le Parti socialiste SFIO lui- même, dénonçant dans ses congrès et par la bouche de ses leaders, les excès du colonialisme, réclamait inlassablement pour les contrées ultramarines plus d' intégration civique, plus d' égalité sociale, plus de fraternité raciale ( alors que le mouvement communiste avait pris au contraire position en faveur de l' indépendance immédiate).

Ce genre de baiser au lépreux n' était en revanche pas la tasse de thé de la colonisation anglaise. Là où les Français construisaient des bureaux es des missions, les Britanniques ouvraient des comptoirs commerciaux et des agences bancaires. Quand la SFIO discourait sur les perspectives de l' assimilation, le Parti travailliste optait pour l' association et la non ingérence dans des affaires locales souvent indémêlables avec leurs questions de castes, de tribus et d' ethnies. Un business avisé était préférable à dix ronds de cuir impuissants.

Aussi, l' irruption du problème des Indépendances n' a-t-elle pas eu les mêmes effets dans les possessions françaises et dans les dominions de Sa Majesté. Mounbatten, en Inde, a laissé sans heurt le pouvoir à Nehru. En Indochine, il a fallu huit ans de guerre sanctionnés par la défaite de Dien Bien Phu pour permettre à Ho Chi Minh d' accéder à la tête du Nord Vietnam. L' indépendance de l' Algérie dite française a provoqué un drame historique. Celle de l' Egypte n' a guère remué l' Angleterre, qui avait déjà de longue date négocié son retrait.

Aujourd' hui les historiens font leur miel de la fin des Empires européens. Et c' est là qu' émerge le paradoxe: tandis qu' on loue le "respect" britannique de l' identité du colonisé qui n' était en réalité qu' une indifférence plutôt méprisante ( pas de métissage, par exemple), on condamne l' oppression culturelle française ( l' éternel french bashing) qui se voulait au fond une main tendue, fidèle à l' esprit des "Lumières". Ce type de retournement historique n' est pas exceptionnel. Il peut laisser parfois, aux plus convaincus, un léger goût d' amertume.

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Dieppe 42

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Au printemps de 1942, Staline, dont l' Armée contient depuis plus d' un an, au prix d' énormes pertes en hommes et en matériel, l' offensive des meilleures troupes allemandes contre l' URSS, fait appel aux Anglo-Saxons pour qu' ils ouvrent un front à l' ouest, susceptible d' alléger la résistance soviétique au bord de la Volga.

Si les Américains, qui n' ont encore que la pointe des pieds dans la guerre, se déclarent devant Molotov, ministre moscovite des Affaires étrangères, favorables sur le principe, Churchill et Montgomery se montrent plus réservés: le premier parce qu' il souhaite une contre-attaque en Afrique du nord ou dans les Balkans plutôt que sur les côtes françaises, le second parce qu' il juge une opération de grande envergure en Europe militairement prématurée et la constitution d' une sorte de tête de pont -Dieppe en l' occurrence- qu' on élargirait progressivement, une vue de l' esprit

Cependant Lord Mounbatten, chef des Forces combinées et proche de la famille royale (il est l' oncle du prince Philip), s' entend avec le président Roosevelt pour arracher la décision d' une intervention rapprochée. Montgomery est neutralisé par son envoi en Egypte avec mission de stopper Rommel et l' Afrika Korps dans le déser libyen. Churchill s' incline. Est ainsi élaboré le projet Rutter, engageant au premier plan des unités terrestres canadiennes qui n' ont jamais combattu.

Prévu pour le 8 juillet, Rutter est annulé au dernier moment en raison de l' état de la mer et des exécrables conditions atmosphériques. Mais Mounbatten ne renonce pas : il reporte le débarquement au 19 août, sous le nom cette fois de "Jubilee". Les Allemands, qui n' ont pas tardé à avoir vent de tous ces préparatifs, s' organisent en conséquence. Ils étoffent leurs effectifs (la 302ème Division d' infanterie, avec en appui une Division blindée stationnée à Amiens et une Brigade SS cantonnée à Vernon), et renforcent les capacités de leurs fortifications.

L' assaut terrestre demeure confié aux Canadiens qu' on n' a pas pour autant associé au plan d' ensemble de l' opération, notamment dans sa dimension aero-navale. Le jour venu, à cinq heures du matin, 6.000 hommes s' élancent sur un front de plages de vingt kilomètres autour du port de Dieppe où ils sont attendus de pied ferme.1 255 d' entre eux sont tués d' emblée dont nombre de francophones du régiment de fusiliers "Mont Royal", 3300 blessés ou faits prisonniers. Des sous-marins allemands, soudain surgis parmi les péniches de débarquement, font carton plein. Quelques maigres éléments canadiens, ayant franchi le tir croisé des batteries installées dans les niches des falaises voisines, parviennent à s' infiltrer. On se bat au corps à corps dans le Casino et des rues proches du port, coupées d' épais réseaux de barbelés. Nulle part les Allemands ne plient.

En moins de quatre heurs, l' échec est consommé. Préparation insuffisante, évaluation erronée des forces adverses, ignorance des renseignements dont disposait l' ennemi, manque de coordination durant l' action entre l' état-major resté en mer et les troupes au sol, choix inapproprié des sites de débarquement, l' assaillant a tout faux. Tous les chars sont détruits, jonchant la plage, 98 avions sont tombés sous les coups de la FLAQ, la défense anti -aérienne, 30 péniches ont sombré, rendant le réembarquement des survivants, en fin de matinée, encore plus dramatique. 40 Dieppois sont morts, 600 Allemands ont été tués ou blessés.

Radio Paris présente naturellement les choses comme le sacrifice délibéré, après Dunkerque et Mers el Kébir de fâcheuse mémoire, de Français et Francophones réduits à l' éternel rôle de chair à canon.(1) Mais ce qu' on retient d' abord de ce couac sanglant est que, même habillé par la suite en simple test destiné, selon les Alliés, à sonder les moyens défensifs de la Wehrmacht, l' exécution n' a jamais été à la hauteur de l' intention, a fortiori du voeu initial de création d'un deuxième Front pour le bien des Soviétiques et la plus grande gloire de Lord Mounbatten, finalement assassiné en 1979 par un militant de l' I.R.A.

(1)Lire à ce propos "L' histoire inédite des militaires canadiens-français durant la seconde guerre mondiale" de Pierre Vennat (éditions du Méridien, Montréal,1994).

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