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Voyage en haut de la Nuit

Publié le par memoire-et-societe

Enfant, durant l' Occupation, j' ai vécu un an tout en haut de Montmartre (au coin de la rue Norvins,si vous connaissez). Je descendais au lycée Rollin (devenu depuis Decour) par les escaliers jouxtant le funiculaire et rendus célèbres par Robert Sabatier dans " Les Allumettes suédoises". Je me souviens comme d' hier des grappes de jeunes soldats blonds sautant de camions débâchés pour visiter le " gay Paris " vide, et des étincelles de leurs bottes ferrées sur les pavés. Ils ne savaient pas qu' ils allaient bientôt mourir dans les décombres enneigés de Stalingrad.

La neige, précisément, était, en cet hiver 1941, si abondante que nous, les gosses, faisions de la luge rue Ravignan sur de modestes planches à laver. La débâcle avait dispersé la faune locale, celle de " La Commune libre " qui, vingt ans auparavant, avait élu son premier "maire". On en parlait encore : la liste dadaïste de Breton, Tzara et Picabia, y affrontait celle des cubistes (Picasso, Max Jacob, Cocteau). Finalement, c' était celle des " antigratteciélistes ", avec Depaquit, Poulbot, et Suzanne Valadon, mère d' Utrillo, qui l' avait emporté. Son programme était imbattable : " installation de trottoirs roulants pour aller d' un bistrot à l' autre ". Le maire, Jules Depaquit, un Ardennais, était une curieuse personnalité : l' air des plus solennels et dessinateur intermittent au " Canard enchaîné ", il errait d' hôtel en hôtel, au gré de mécènes tels que Carco, Satie, Bruant et les râpins du Bateau-Lavoir. Sur sa porte, quand il en avait une, les deux lettres W C, pour dissuader ses créanciers auxquels il criait de l' intérieur : " Occupé ! ". Son mandat municipal, résumait son ami Mac Orlan, consistait à "régler la circulation entre la place du Tertre et la Lune."

La guerre a aussi tué ce Montmartre-là. Certains ont continué à arborer une cape noire ou une écharpe rouge. On ne ressuscite pas un monde défunt. On n' abusait que les officiers de la Wehrmacht, ignorant tout de cette dérision libertaire dont ils ne discernaient qu' une caricature à fins touristiques et commerciales.

Je suis arrivé à ce moment intermédiaire, alors que passaient devant des Ateliers souvent vidés de leurs "dégénérés cosmopolites ", des gaillards de 20 ans se gavant de raisins dont ils étaient privés depuis des années par les préparatifs guerriers de leurs chefs. Céline vivait encore par là, rue Girardon. Je l' ai sans doute rencontré. Comme Marcel Aymé, Paul Colin, l' affichiste, ou Camille Bombois, héros du " Maquis " de la rue Caulaincourt, révélé par la "Foire aux croûtes", et dont les toiles ont atteint un prix vertigineux parmi les collectionneurs américains.

L' écharpe rouge et verte de Depaquit a été le drapeau de cette bohème historique. Son Jour de gloire. Je n' ai connu que la Nuit qui a suivi.

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Voyage au bout de Paris

Publié le par memoire-et-societe

Il y a Paris, capitale diorisée, vuittonisée, qui fascine des foules chinoises et russes. Il y a Paris-Musée, qui engendre d' interminables files devant le Louvre, Beaubourg ou Orsay. Puis il y a Paris d' une autre Histoire. Celui que ne convoquent ni l' érudition de Lorant Deutsch, ni les commentaires des "citytours".

Du couvent des Cordeliers, dans un élargissement latéral de la rue de l' Ecole de Médecine,subsistent l' ancien réfectoire, abandonné parfois à des expositions d' art moderne, et le cloître, intégré à l' université Pierre-et-Marie Curie. En ce lieu désarticulé se sont déroulés, dans le cadre d' un Club populaire, les débats les plus électriques de toute la Révolution.Chaumette, Marat, Legendre, la citoyenne Simon, en étaient les orateurs passionnés. Contrairement à l' élitiste "Club des Jacobins", les "Cordeliers" recrutaient un auditoire prêt à relayer les résolutions les plus radicales : déchéance du Roi, violence au Champ de Mars (1791), insurrection du 10 août 1792, établissement de la Terreur, élimination des Girondins, Loi des suspects, etc. Le Comité de Salut Public finit par adresser 93 de ses membres, les "Exagérés", au Tribunal révolutionnaire qui les fit aussitôt guillotiner (mai 1794 ).

La rue des Gravilliers, dans le quartier des Arts et Métiers, ne présente rien de notable, sinon qu' au n° 44, au fond d' une courette pavée, s' était installé, en janvier 1865, l' "Association Internationale des Travailleurs", dite aussi " Première Internationale", créée à Londres quelques mois auparavant. Ce coin de Paris était alors occupé par les "blouses" : Auvergnats, Creusois, Bretons, Allemands, partagés en proudhoniens anarchisants et "marxiens" communistes. Très vite, les premiers "gravilliers", artisans mutuellistes comme Tolain et Fribourg,se sont vus débordés par une jeune génération prolétarisée qui va bientôt gouverner la Commune de 1871. En novembre 1865, le local de l' AIT est investi par la police puis bouclé ( une pâle succursale s' ouvre rue Chapon), les "Internationaux" notoires (Varlin, Dereure, Frankel ) étant placés sous surveillance.

Ce mouvement social exacerbé se brise finalement contre un pan de l' enceinte du cimetière du Père Lachaise. Le 28 mai 1871, les Versaillais fusillent devant le " Mur des Fédérés " les 147 communards qui leur résistent encore. Les corps sont jetés pêle-mêle dans un fossé voisin, mais l' endroit devient le lieu de pèlerinage privilégié de tous les révolutionnaires parisiens : 25.000 le 1er mai 1880, après l' amnistie, 600.000 en 1936, année du Front populaire. Jaurès et Guesde, Kautsky et Lénine, habitant alors le XIVème arrondissement, rue Marie-Rose, s' y sont côtoyés, unis dans l' hommage aux 30.000 victimes de la plus sanglante répression anti-ouvrière. Le "Mur" a été classé monument historique en 1983.

Le 23 avril 1905, 286 délégués des Partis jaurèssiste (le PSF ) et guesdiste (le PSDF ) se réunissent salle du Globe, près de la Porte Saint-Denis, boulevard de Strasbourg, pour fusionner en une seule organisation, la SFIO (Section Française de l' Internationale Ouvrière née en 1889 à Paris). L' union dure quinze ans, jusqu' à la scission de Tours entre socialistes et communistes. Un immeuble de sept étages remplace aujourd' hui cette vieille enceinte, témoin d' un tournant de la vie politique et sociale.

Quand l' année suivante (1906), le syndicat CGT a été expulsé de la Bourse du Travail, officiellement pour propagande antimilitariste, il a trouvé refuge 33 rue de La Grange aux Belles, à la "Maison des Fédérations", deux étages maintenant murés et désaffectés. L' endroit formait avec l' entrée de l' avenue Mathurin Moreau d' un côté, la fin de la rue La Fayette de l' autre, le " triangle sacré ". Le 33 comptait une salle d' une capacité de 3.000 personnes, et a hébergé la fabrication de " La Voix du Peuple ", la tenue du premier congrès du P.C en 1921, été le théâtre en 1924 d' un sanglant affrontement entre anarchistes et communistes, abrité la fondation de la CGTU (1922) et de la FSGT (1937). Au temps des guerres de décolonisation, il a souvent servi de lieu de rencontre et de discussion aux divers courants anticolonialistes.

Voisin, le canal de l' Ourcq. Au 102 quai de Jemmapes, l' "Hôtel du Nord ", héros d' un roman d' Eugène Dabit et d' un film de Marcel Carné avec Arletty et Louis Jouvet. Trois immeubles en amont, le n° 96 : l' actuel "Citizen Hotel " était le siège de " La Vie Ouvrière ", revue d' un groupe de " syndicalistes révolutionnaires " (Monatte, Rosmer, Dunois, Merrheim, et autres) qui ont imprimé au mouvement social des années précédant la première guerre mondiale un souffle particulier. Le même groupe, en opposition avec le "stalinisme", a fondé en 1925 une autre publication influente:" La Révolution prolétarienne".

La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914. La veille, Jaurès dînait avec quelques collaborateurs au "Café du Croissant", rue Montmartre, jouxtant le journal " L' Humanité " qu' il dirigeait. Le leader était assis dos à la rue, fenêtre ouverte. Raoul Vilain, son meurtrier, a été acquitté en 1919. Une plaque commémorative figure sur le côté de l' établissement.

La rue La Fayette s' inscrit, on l' a dit, dans la mémoire militante. Ainsi Aragon écrivait-il en 1931: " C' est rue La Fayette au 120 / Qu' à l' assaut des patrons résiste / Le vaillant Parti Communiste / Qui défend ton père et ton pain ". Ce n' est pas génial, mais ça fixe les idées. Avant d' être le siège du P.C jusqu' en 1937, puis celui de sa Fédération parisienne, le 120 avait été celui de la SFIO. De ses quatre étages, face à l' église Saint-Vincent de Paul, débordent les souvenirs. Sous l' Occupation, les miliciens de Darnand en avaient fait un de leurs repaires.

Plus loin à gauche, bien au-delà de la gare du Nord, en angle, la solide bâtisse de la CGT après son déménagement de La Grange aux Belles. Y furent entre autres imprimés en 1940, les tout premiers textes de la Résistance et du Mouvement "Libération-nord " : de leurs auteurs, l' un , Christian Pineau, a été déporté à Buchenwald, l' autre, Jean Cavaillès, a été fusillé à Arras.

La randonnée, je le concède, ne renvoie pas au " gay Paris ". C' est même une relecture un peu fraiche pour ne pas faire grincer les dents sensibles. J' ai une excuse : je ne suis jamais allé au Moulin Rouge.

Publié dans histoire

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Qui va croire qu' au Mali tout est règlé?

Publié le par memoire-et-societe

Il fallait être bien naïf pour croire nos gouvernants quand ils affirmaient, il n'y a pas si longtemps, que l' opération Serval avait permis de chasser les jihadistes du Mali et annonçaient une réduction du contingent de 4.500 hommes, seule force occidentale sur le terrain. En vérité, la France reste clouée sur place, ni les Européens, présents en Afghanistan, ni les Africains, sauf les Tchadiens et la faible armée locale, ne coopérant au maintien du pouvoir légal.

Cameron, eurosceptique et conservateur, n' entend s' engager que dans un cadre atlantique, donc avec l' aval des Etats-Unis, comme en Libye, ou quand sont en cause les intérêts du Commonwealth. L' Allemagne, elle, répugne à toute participation militaire, surtout dans une affaire qui ne lui semble pas dénuée de relent néo-colonial. Le Mali relève du fameux "pré carré" : que Paris se débrouille, l' Europe n' est pas dans le coup! Quant aux Etats africains voisins, aucun n' est très chaud pour venir guerroyer aux côtés de l' ancien colonisateur contre des musulmans continentaux.

Nul besoin par ailleurs d' avoir fait Saint-Cyr pour comprendre que l' adversaire, inférieur en moyens aériens ( déterminants en zone désertique) a opté pour un harcèlement permanent combinant coups de main éclair, guerrilla urbaine, attentats de kamikazes et enlèvements d' otages, en fonction de la présence ou de l' éloignement des forces étrangères. La nature de la seconde opération militaire française dans le nord Mali, intitulée "Hydre", montre qui, ici, est le chat, et qui la souris.

Les islamistes ont en effet pour eux, d' une part un territoire immense et familier doté de caches naturelles (grottes, massifs montagneux) et bordé de frontières plus théoriques que réelles, où les populations sont leurs complices à travers de séculaires réseaux de solidarité ou d' indémêlables alliances familiales, tribales et ethniques, d' autre part une réserve locale de supplétifs, paisibles villageois le jour et terroristes la nuit, qui permettent à tous de se sentir, selon la formule éprouvée, " comme des poissons dans l'eau ". De plus, l' argent tiré du narco-trafic contribue à secourir matériellement les plus déshérités, ce qui accroit l' influence et le prestige des combattants de la " guerre sainte ". Proximité, popularité, deux atouts contre lesquels blindés et hélicoptères d' assaut ne peuvent pas grand chose.

Telle est la sévérité des faits. Le reste relève de la méthode Coué. Mais cette guerre est - elle seulement française, et ne se bat-on dans la région que pour Areva? L' enjeu n' est- il pas, au-delà de Kidal et de Gao, la zone névralgique, totalement islamisée, qui, à cheval sur le Sahel, s' étend du Maghreb à l' Afrique centrale? L' isolement diplomatico-militaire de Paris, que nous évoquions clairement dès janvier dernier (article " Mali attention! " du 24.01 ) ne peut durer éternellement pour d' évidentes raisons budgétaires, et parce que l' opinion, même si l' on parvient à éviter la casse, sollicitée par des questions sociales majeures, risque de se lasser, peu avant plusieurs consultations électorales, de cette charge supplémentaire.

Comme Washington ne souhaite pas renouveler ses malheureuses expériences irakienne et afghane, le retrait occidental ouvrira, il ne faut pas le cacher, la voie aux salafistes, de Dakar à Djibouti.

Publié dans actualité

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Le double propos de Jack London

Publié le par memoire-et-societe

Je lis Jack London depuis l' enfance. D' abord "Croc blanc" et "Michaël, chien de cirque ", dans la "Bibliothèque verte", collection Hachette pour la jeunesse. Mes premières lectures, avec "Sans famille" d' Hector Malot, et "Le Dernier des Mohicans" de Fenimore Cooper. Les Allemands ont tout pris quand ils ont occupé notre maison, et qu' avec mes parents nous nous cachions dans Paris. Jack London reste donc pour moi une sorte de résistant-déporté, ce qui lui sied parfaitement.

L' aurais-je autrement ainsi apprécié? A coup sûr. J' avais déjà avant ce vol relu "Croc blanc", histoire d' un chien-loup (animal hybride et symbolique qu' affectionne l' auteur) qui, de maître en maître, raconte une expérience des hommes derrière laquelle transparait, alors à mon insu, celle de London lui- même.

L'écrivain californien a initié la tradition des conteurs ivrognes, bagarreurs et bourlingueurs un peu mythomanes, qu' ont ensuite entretenue Cendrars et Cravan, Hemingway, Kérouac ou Kessel. Les amis des "Editions Libertalia" viennent de republier, après "Un steak" et "Grève générale!", une autre nouvelle "Construire un feu". Fidèle hommage à un homme qu' identifiaient son généreux appétit de vie et de mouvement, son insatiable curiosité des autres, une sensibilité d' écolo visionnaire et une exigence de liberté universelle, réunis en une existence somme toute assez courte (50 ans).

Confronté aux multiples galères qu' imagine ce monde, London n' a cessé de rebondir en changeant perpétuellement de lieu et de condition : ouvrier dès 14 ans, puis naturellement au chômage, pilleur d' huitres en Californie, chasseur de phoques dans le détroit de Behring, routard, agitateur, étudiant sans le sou, marin, chercheur d'or au Klondike, reporter tous azimuts,et grand lecteur d' Hugo, Marx, Nietzche, Eugène Süe, Spencer.

Son choix du socialisme découle de cette connaissance des réalités humaines. Mort en 1916, à un an près il aurait sans doute rallié avec enthousiasme la Révolution d' octobre dont le stalinisme, forcément, n' aurait pas tardé à l' éloigner. Son engagement n' était pas une attitude d' intellectuel : London était un révolutionnaire de terrain, ayant affronté la souffrance prolétarienne et les injustices de classe.
Quand il a jugé le "Socialist Labor Party" inféodé au réformisme, il l' a quitté : la lente et palpitante disparition que narre "Construire un feu" ( dans sa version de 1906) est une parabole. Elle porte en elle non seulement le récit, avec une précision chirurgicale, d' une impitoyable agonie, mais encore la dénonciation implicite de la lutte solitaire, et l' incitation à la solidarité des faibles contre la Domination (représentée ici par les Eléments). Dans sa prose lisse et efficace, London écrit à un double niveau : celui de l' éblouissement du vivant, et celui d' une quête intransigeante de la plus fraternelle liberté.

Publié dans littérature

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