Voyage au bout de Paris

Publié le par memoire-et-societe

Il y a Paris, capitale diorisée, vuittonisée, qui fascine des foules chinoises et russes. Il y a Paris-Musée, qui engendre d' interminables files devant le Louvre, Beaubourg ou Orsay. Puis il y a Paris d' une autre Histoire. Celui que ne convoquent ni l' érudition de Lorant Deutsch, ni les commentaires des "citytours".

Du couvent des Cordeliers, dans un élargissement latéral de la rue de l' Ecole de Médecine,subsistent l' ancien réfectoire, abandonné parfois à des expositions d' art moderne, et le cloître, intégré à l' université Pierre-et-Marie Curie. En ce lieu désarticulé se sont déroulés, dans le cadre d' un Club populaire, les débats les plus électriques de toute la Révolution.Chaumette, Marat, Legendre, la citoyenne Simon, en étaient les orateurs passionnés. Contrairement à l' élitiste "Club des Jacobins", les "Cordeliers" recrutaient un auditoire prêt à relayer les résolutions les plus radicales : déchéance du Roi, violence au Champ de Mars (1791), insurrection du 10 août 1792, établissement de la Terreur, élimination des Girondins, Loi des suspects, etc. Le Comité de Salut Public finit par adresser 93 de ses membres, les "Exagérés", au Tribunal révolutionnaire qui les fit aussitôt guillotiner (mai 1794 ).

La rue des Gravilliers, dans le quartier des Arts et Métiers, ne présente rien de notable, sinon qu' au n° 44, au fond d' une courette pavée, s' était installé, en janvier 1865, l' "Association Internationale des Travailleurs", dite aussi " Première Internationale", créée à Londres quelques mois auparavant. Ce coin de Paris était alors occupé par les "blouses" : Auvergnats, Creusois, Bretons, Allemands, partagés en proudhoniens anarchisants et "marxiens" communistes. Très vite, les premiers "gravilliers", artisans mutuellistes comme Tolain et Fribourg,se sont vus débordés par une jeune génération prolétarisée qui va bientôt gouverner la Commune de 1871. En novembre 1865, le local de l' AIT est investi par la police puis bouclé ( une pâle succursale s' ouvre rue Chapon), les "Internationaux" notoires (Varlin, Dereure, Frankel ) étant placés sous surveillance.

Ce mouvement social exacerbé se brise finalement contre un pan de l' enceinte du cimetière du Père Lachaise. Le 28 mai 1871, les Versaillais fusillent devant le " Mur des Fédérés " les 147 communards qui leur résistent encore. Les corps sont jetés pêle-mêle dans un fossé voisin, mais l' endroit devient le lieu de pèlerinage privilégié de tous les révolutionnaires parisiens : 25.000 le 1er mai 1880, après l' amnistie, 600.000 en 1936, année du Front populaire. Jaurès et Guesde, Kautsky et Lénine, habitant alors le XIVème arrondissement, rue Marie-Rose, s' y sont côtoyés, unis dans l' hommage aux 30.000 victimes de la plus sanglante répression anti-ouvrière. Le "Mur" a été classé monument historique en 1983.

Le 23 avril 1905, 286 délégués des Partis jaurèssiste (le PSF ) et guesdiste (le PSDF ) se réunissent salle du Globe, près de la Porte Saint-Denis, boulevard de Strasbourg, pour fusionner en une seule organisation, la SFIO (Section Française de l' Internationale Ouvrière née en 1889 à Paris). L' union dure quinze ans, jusqu' à la scission de Tours entre socialistes et communistes. Un immeuble de sept étages remplace aujourd' hui cette vieille enceinte, témoin d' un tournant de la vie politique et sociale.

Quand l' année suivante (1906), le syndicat CGT a été expulsé de la Bourse du Travail, officiellement pour propagande antimilitariste, il a trouvé refuge 33 rue de La Grange aux Belles, à la "Maison des Fédérations", deux étages maintenant murés et désaffectés. L' endroit formait avec l' entrée de l' avenue Mathurin Moreau d' un côté, la fin de la rue La Fayette de l' autre, le " triangle sacré ". Le 33 comptait une salle d' une capacité de 3.000 personnes, et a hébergé la fabrication de " La Voix du Peuple ", la tenue du premier congrès du P.C en 1921, été le théâtre en 1924 d' un sanglant affrontement entre anarchistes et communistes, abrité la fondation de la CGTU (1922) et de la FSGT (1937). Au temps des guerres de décolonisation, il a souvent servi de lieu de rencontre et de discussion aux divers courants anticolonialistes.

Voisin, le canal de l' Ourcq. Au 102 quai de Jemmapes, l' "Hôtel du Nord ", héros d' un roman d' Eugène Dabit et d' un film de Marcel Carné avec Arletty et Louis Jouvet. Trois immeubles en amont, le n° 96 : l' actuel "Citizen Hotel " était le siège de " La Vie Ouvrière ", revue d' un groupe de " syndicalistes révolutionnaires " (Monatte, Rosmer, Dunois, Merrheim, et autres) qui ont imprimé au mouvement social des années précédant la première guerre mondiale un souffle particulier. Le même groupe, en opposition avec le "stalinisme", a fondé en 1925 une autre publication influente:" La Révolution prolétarienne".

La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914. La veille, Jaurès dînait avec quelques collaborateurs au "Café du Croissant", rue Montmartre, jouxtant le journal " L' Humanité " qu' il dirigeait. Le leader était assis dos à la rue, fenêtre ouverte. Raoul Vilain, son meurtrier, a été acquitté en 1919. Une plaque commémorative figure sur le côté de l' établissement.

La rue La Fayette s' inscrit, on l' a dit, dans la mémoire militante. Ainsi Aragon écrivait-il en 1931: " C' est rue La Fayette au 120 / Qu' à l' assaut des patrons résiste / Le vaillant Parti Communiste / Qui défend ton père et ton pain ". Ce n' est pas génial, mais ça fixe les idées. Avant d' être le siège du P.C jusqu' en 1937, puis celui de sa Fédération parisienne, le 120 avait été celui de la SFIO. De ses quatre étages, face à l' église Saint-Vincent de Paul, débordent les souvenirs. Sous l' Occupation, les miliciens de Darnand en avaient fait un de leurs repaires.

Plus loin à gauche, bien au-delà de la gare du Nord, en angle, la solide bâtisse de la CGT après son déménagement de La Grange aux Belles. Y furent entre autres imprimés en 1940, les tout premiers textes de la Résistance et du Mouvement "Libération-nord " : de leurs auteurs, l' un , Christian Pineau, a été déporté à Buchenwald, l' autre, Jean Cavaillès, a été fusillé à Arras.

La randonnée, je le concède, ne renvoie pas au " gay Paris ". C' est même une relecture un peu fraiche pour ne pas faire grincer les dents sensibles. J' ai une excuse : je ne suis jamais allé au Moulin Rouge.

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costa janine 22/04/2014 16:22

c'est le livre que j'aimerai me procurer le titre est :"voyage en haut de la nuit qui va croire au mali .j'aime beaucoup . merci de me répondre.jc

costa panizzi janine 07/04/2014 13:06

j'aime beaucoup cet ouvrage et j'aimrais l'acheter,dite moi la marche à suivre merci à bientot, j'aime beaucoup

janine costa 18/11/2013 16:10

j'aime beaucoup cette description du paris méconnu, bien y en vécu dix huit temps. je trouve trés intéressant,cette vue de paris sous un autre angle.je vous suis fidéle en lecture, et ayant une certaine nostalgie de mes jeunes années. j'aime rappeler ces quartier qui été proche de chez moi puisque j'habiter boulevard de charonne prés du pére lachaise .donc à bientot de vous lire janine de hyeres.