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PERCEPTIONS DE L' EUROPE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Si la CEE se montre difficile à conduire, en dépit d' une unanimité sur la nécessité de faire face à l' ascension de blocs conquérants, cela semble dû, au moins en partie, à la diversité des réponses qu' offrent, pour leur continent et hors des plus immédiats égoïsmes nationaux, les peuples et  les nations qui le composent.

Du strict maintien de la souveraineté nationale au projet de fédéralisme absolu, toutes les perceptions et ambitions se sont fait jour et se sont défiées. Il serait illusoire de vouloir ici les considérer de façon exhaustive. Aussi se bornera-t-on à soulever quelques questions interrogeant l' orientation qu' entend suivre cette part de la planète à la recherche d' elle-même.

UN : existe-t-il un patriotisme continental ? L' étrécissement du globe, qu' on peut parcourir d' un bout à l' autre en quelques heures, est plutôt favorable au sentiment d' identité européenne. On en prend mieux conscience dans les échanges devenus multiples avec les interlocuteurs des autres aires de civilisation.

Suis-je moins Européen quand je me trouve à Paris que lorsque je séjourne à Pékin ou à Kinshasa ? L' expatriation peut accroître la conviction d' appartenir à une entité géo-culturelle constitutive de la personnalité. Selon cette logique, plus la planète se révélera partout accessible et s' accentueront les phénomènes migratoires, plus tendront à s'affirmer la vérité du sol et l' attachement de ses indigènes à la pérennité de leur terre d' origine. Le patriotisme continental est une idée neuve en Europe.

DEUX : le projet fédéraliste alimente-t-il a contrario un nationalisme ethnique ? c' est la conclusion qu' on peut tirer de la vague souverainiste et populiste qui agite l' opinion de l' Angleterre à la Hongrie, la Hollande, la France ou l' Allemagne.

Pôle principal d' attraction avec l' Amérique du nord, l' Europe (à dominante atlantiste et cléricale ), affronte un problème d' immigration de masse. Chômage, xénophobie, racisme, forment les retombées de la crise du capitalisme ouverte il y a dix ans. La bureaucratie bruxelloise en est rendue, parfois un peu commodément, responsable. La perception eurosceptique ne recule donc pas, malgré les effets négatifs du Brexit pour le citoyen de Sa Majesté. " L' Europe des patries", chère à de Gaulle, semble dès lors à beaucoup la solution possible d' une construction sans dynamique particulière.

TROIS : le régionalisme à prétention nationaliste est-il " étatisable " ? Catalogne, Lombardie, Flandre, Ecosse, la liste est longue des territoires candidats plus ou moins crédibles à leur promotion en Etat-nation.

Les revendications séparatistes sont, pour l' essentiel, de deux ordres : soit économiques et comptables s' il s' agit de zones prospères refusant d' assister des régions pauvres à travers les budgets nationaux, soit identitaires et plus idéologiques quand la demande se réfère à des sources historiques ou des héritages culturels et linguistiques.

Certains leaders de sensibilité libéralo-libertaire aboutissent même à prôner une Europe confédérale, inspirée de l' exemple des Cantons suisses. D' autres encore voient plus loin en gommant carrément l' Etat-nation du paysage au nom d' un antijacobinisme radical et en proposant une mosaïque de contre-pouvoirs que l' anti-étatisme suffirait à fédérer. C' est là une vision des choses qui ne laisse pas indifférente une partie de la jeunesse, tant il est vrai qu' en Europe aujourd'hui on court toujours le risque de passer pour le Jacobin de quelqu'un.  

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SUR LE CORPORATISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La pensée et l' organisation corporatistes, privilégiant l' association du capital et du travail, menacent-elles aujourd'hui le syndicalisme de contestation? Le débat n' est pas neuf mais connait une certaine actualité, car les concepts évoluent avec les mutations qui touchent le monde de l' entreprise.

Sans remonter aux Corporations du Moyen Age, abolies par la Révolution qui ne voulait aucun intermédiaire entre le Citoyen et la Nation, on peut mesurer les profondes transformations de structure à l' oeuvre dans la réalité du travail.

Historiquement, la succession des régimes politiques, puis l' avènement de la société industrielle bouleversant les rapports de production, avaient commencé à rebattre les cartes. Etaient, dès 1868, apparues les "Trades Union Congress" (TUC), premières formes en Angleterre de fédéralisme syndical appelé à défendre l' ensemble des travailleurs, et non plus à se limiter à la seule protection d' un métier. En France, c' est en 1895, avec la naissance de la CGT, que s' est structuré un mouvement de classe confirmé en 1906 par la "Charte d' Amiens",  bible des syndiqués  de l' Hexagone.

Parallèlement s' engageait une âpre concurrence entre tenants d' un néo corporatisme incarné par le catholicisme social d' Ozanam et l' Encyclique "Rerum Novarum", prônant la négociation patrons-ouvriers pour le bien de l' entreprise, d' une part, et les partisans d' une lutte de classe tendant à collectiviser les moyens de production et d' échange, d' autre part.

C' est de la première de ces options que se sont inspirées les doctrines sociales fascistes, puis franquistes et pétainistes. En 1941, Vichy incitait les ouvriers à "abandonner la pratique des coalitions et les références à la classe" pour leur substituer la Famille et l' Entreprise. Tardive mais savoureuse revanche sur ceux qui, à l' image de Waldeck Rousseau en 1884, avaient légalisé la création des syndicats, tous dissous dès 1940. Les Ordres professionnels  libéraux (médecins, architectes, notaires, etc, que Mitterrand s' était d' ailleurs engagé à dissoudre dans ses " 110 Propositions " électorales de 1981), ont alors bénéficié d' une reconnaissance décuplée. En célébrant si ostensiblement les corporations, le gouvernement du Maréchal entendait marquer le retour aux  traditions ante (et anti)-républicaines.

Les principaux théoriciens de la relance corporatiste avaient été, dès la fin du XIXème siècle, l' économiste libéral Frédéric Le Play et le député chrétien Albert de Mun qui avaient clairement cible l' adversaire : l' Esprit des Lumières et les Idées socialistes. Ces "pionniers" n' ont cessé de trouver depuis des relais actifs. Dans les années 1930, le "planisme" du belge Henri De Man, le "néo-socialisme" de Marcel Déat, l' Institut  d' études corporatives et sociales de Bouvier-Ajam, co-auteur de la Charte du Travail de Vichy, ont animé le courant que le RPF a rejoint après la Libération avec la formule de participation Capital-Travail des "gaullistes de gauche" Vallon et Capitant. Son héritier actuel semble être le professeur de Droit du travail au Collège de France, Alain Supiot.

Le néo-corporatisme il est vrai, n' a plus trop besoin de guerroyer, comme il le fit entre les deux guerres mondiales, contre le syndicalisme contestataire de masse, sinon d' un point de vue idéologique qui ne soucie que les spécialistes. Les divisions internes, querelles de boutiques et réflexes de méfiance réciproques des Syndicats établis se chargent d' assurer la paisible survie d' une doctrine "collaboratrice" discrètement bénie par la Hiérarchie. 

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QUESTION A LA GENERATION DES " TRENTE GLORIEUSES "

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les "trente Glorieuses" ont débuté avec de Gaulle et se sont achevées sous Giscard, lors du choc pétrolier orchestré par l' Américain Kissinger avec les monarchies arabes pour affaiblir les économies européenne et japonaise qui prenaient trop d' importance mais n' avaient pas de ressources énergétiques.

Cet arrêt brutal de la croissance en 1974 correspond à l' irruption sur le marché du travail français de la génération du "baby-boom" de l' après-guerre, et  amorce l' interminable montée du chômage. Parallèlement, l' époque vivait une confrontation idéologique qu' il fallait d' autant moins sous-estimer que l' Europe en ruines offrait une capacité de moindre résistance aux deux "Grands". Les nantis, effrayés comme d' habitude par la peur des " Rouges ", étaient prêts à tout pour se garantir le "bouclier américain". Les classes populaires attendaient du Parti communiste, soutenu par l' URSS, la Révolution sociale annoncée par la victoire sur l' hitlérisme.

La jeunesse se trouvait alors partagée entre les séductions d' une société de consommation envahissante et les promesses d' avènement d' une société plus juste et plus égalitaire, sur fond de "guerre froide" et de course à l' armement nucléaire.

La logique a voulu que l' opulence capitaliste l' emporte sur une pénurie privative de libertés. Les "baby-boomers" se sont affirmés des consommateurs tous azimuts : transistor, électrophone, téléviseur, crédit automobile, équipement électro ménager, location de vacances, ils sont peu à peu devenus des complices enthousiastes de l' aliénation moderne. Celle découlant du crédit, lié au maintien de l' emploi et à l' état d' une économie non régulée, menacée en permanence par la spéculation financière.

Sur l' autre trottoir, un puissant Parti communiste continuait de faire miroiter aux masses de laissés pour compte de l' économie libérale,  les "lendemains qui chantent" au paradis du socialisme, malgré des fausses notes à Budapest et à Prague. L' un de ses atouts résidait dans son engagement contre les guerres à forte tonalité coloniale d' Indochine et surtout d' Algérie, où était requis le "contingent".

En mai 68, les léninistes ont renversé le courant favorable aux amateurs de westerns et de hamburgers. Les étudiants se sont mis à lire le philosophe marxiste Althusser tout en manifestant contre le Général et le déversement de défoliants sur les forêts du Vietnam. Les luttes de libération africaines et sud américaines ont pris le relais. Castro, Guévara, Lumumba, sont devenus les héros de la nouvelle ère. La contre-culture, les premiers mouvements écologiques, le rêve autogestionnaire, ont émergé des brumes sanglantes orchestrées par le conflit Est-Ouest. Les "Trente Glorieuses" se mouraient sur une scène que ses principaux acteurs quittaient un à un, des derniers dictateurs européens aux politiciens usés par des années " de bruit et de fureur ".

Trente ans. Souvenez- vous un instant, les témoins se font rares. Il y a quarante trois ans de cela : c' est maintenant entré dans l' Histoire. Alors, on a envie de poser la question à la génération qui a vécu ce temps-la : l' avez-vous trouvé vraiment  "glorieux"?

 

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SUR L' ILLUSIONNISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

" Donner l' illusion..."  est, à mon sens, une réponse à l' appel d' un imaginaire ancré dans la nature humaine. C' est ce que j' ai éprouvé quand,encore étudiant, je jouais, avec le peintre et marionnettiste Raymond Charriaud, aujourd'hui décédé, une pièce d' Henri Michaux dont nous avions fait, de nos mains peintes et nues, les personnages dans un décor à la Chirico. Nous prenions nos références dans le monde des illusionnistes...

Robert Houdin, qui fut le meilleur prestidigitateur de son temps. Il organisait dans son théâtre parisien des "Soirées fantastiques" qui rencontraient, sous le Second Empire, un triomphe. Son spectacle a été par la suite plagié par un Américain au pseudonyme éclairant, Harry Houdini ,qui dénigrait la victime de son plagiat. Heureusement, c' est cet Houdini qui a été oublié.

Sculpteur et caricaturiste, Alfred Grévin qui a gagné la notoriété grâce aux mannequins et sosies de cire à l' origine du musée qui porte toujours son nom. Illusion de pénétrer alors dans l' Histoire sous les traits de François Ier, Bonaparte ou Gambetta. Le lieu demeure l' une des haltes obligées du Paris touristique.

Georges Méliès, prestidigitateur lui aussi, qui avait acheté le théâtre de Houdin pour y réaliser sa "grande Illusion", en l' occurrence cinq cents courts-métrages meublés d' autant de trucages. Calomnié puis ruiné, Méliès a presque tout détruit. Les Surréalistes ont réhabilité ce pionnier de l' imaginaire cinématographique dont les vestiges valent des fortunes.

Le mime Marcel Mangel, dit Marceau, décédé en 2007, qui venait du théâtre où il avait été l' élève de Charles Dullin. Marceau a créé au défunt Théâtre de l' Ambigu le personnage irréel de Bip, mélange de Pierrot lunaire et de Charlot dont le mutisme éloquent , né de l' imagination du mime, a conquis le monde.

Magiciens, marionnettistes, cinéastes, mimes, ces faiseurs d' illusions remplissent une fonction sociale. Ils se mettent au service de notre besoin, à un moment ou l' autre, d' imaginaire. Ils négocient pour nous la rencontre avec une autre vérité que celle du quotidien.

 

 

 

 

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SANTELLI, IN MEMORIAM

Publié le par Jean-Pierre Biondi

J' ai rencontré Claude Santelli pendant les événements de mai 68 à l' ORTF. Nous étions du même côté de la barricade. En grève pour défendre la liberté d' expression contre un régime qui, par l' intermédiaire de ses "ministres de l' Information", Peyrefitte puis Guéna, avait mis sans vergogne la main sur le Service public de la radio et de la télévision, nous risquions tous notre emploi. D' ailleurs, une "épuration" et une grêle de "mises au placard"  plus ou moins longues conclurent effectivement le mouvement. Mais ceci est une autre histoire.

J' avais été frappé par la simplicité, la générosité d' esprit, et l' attitude fraternelle de Santelli qui comptait parmi les grandes figures d' une télévision d' auteur, non encore happée par les lois de l' AUDIMAT. Contrairement à d' autres "stars", lui ne jouait pas de sa notoriété pour influer sur l' Intersyndicale qui siégeait jour et nuit et d' où les soucis corporatistes n' étaient pas toujours absents.

Il ne haussait jamais le ton et ne se revendiquait pas à tout bout de champ d' un  "auditoire populaire" auquel pourtant ses valeurs l' attachaient profondément, son oeuvre est là pour le prouver. Fils d' un enseignant corse, Lorrain de naissance, il avait surgi un peu par hasard sur les plateaux de la télévision encore héroïque des années 1950.

C' était le comédien Jacques Fabbri qui lui avait mis le pied à l' étrier comme scénariste d' émissions "jeunesse", aux côtés d' un autre inconnu, Jean-Christophe Averty. Premier succès du réalisateur en 1957 avec "Le Tour de France de deux enfants", qui inaugure le genre du feuilleton télévisé .

La série suivante, "Le Théâtre de la jeunesse", collectionne les lauriers. Santelli ouvre aux garçons et aux filles les portes du patrimoine littéraire, de Maupassant à Cervantès, de Diderot à Jules Verne ou Mark Twain. Puis une suite de 39 épisodes vient illustrer, dans "Les Cent livres des hommes", les portraits d' écrivains comme Malraux, Stendhal, Proust (dans lequel Isabelle Huppert effectue ses premiers pas), Jack London, entre autres.

Le style de Santelli est déjà reconnaissable par ses mouvements de caméra lents et étendus, ses travelling audacieux, ses nombreux plans-séquences qui réduisent les travaux de montage et donnent au récit une impression particulière de fluidité.

Aussi l' objectif du combat majeur de Santelli était-il, dès mai 68, la survie d'un pouvoir de création face au déferlement des productions d' images standardisées à l' américaine et comptabilisées par une vague de néo gestionnaires issus de l' ENA et d' HEC. Contre cette industrialisation autoritaire, il défend, dix ans durant, à la tête de la "Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques" et de sa filiale, l" Association Beaumarchais", la cause de " l' exception française", source de bien des polémiques.

Hélas, Claude Santelli a connu, à 78 ans, la mort la plus cruelle. Faisant répéter, en septembre 2001, "La Flûte enchantée" sous le chapiteau du cirque Grüss dans une scène prévoyant, selon Mozart lui-même, "l' entrée d' animaux sauvages", il est brutalement renversé par un éléphant. Dos brisé, il décède trois mois plus tard à l' hôpital de Garches, emportant avec lui  la poésie du spectacle télévisé artisanal qu' il avait su imposer jusqu' à la fin de ses jours.

 

 

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FLUIDITE DE LA GEOPOLITIQUE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Après une disgrâce due à l' usage qu' en a fait le nazisme à propos de la notion d' "espace vital", la géopolitique a connu, il y a une bonne trentaine d' années, une forte résurrection.

Pionnier en la matière, l' Allemand Ratzel a concentré, dans les dernières années du XIXème siècle, ses travaux sur la nature de l' Etat, qu' il considérait comme un organisme vivant, évoluant sans cesse, de son apparition à sa disparition. Le Suédois Kjellen, poursuivant cette recherche, a alors eu recours au terme "géopolitique", que lui a emprunté après la première guerre mondiale Jacques Ancel.

Mais c' est vers 1980 que la géopolitique a acquis la notoriété en France, grâce notamment à la revue "Hérodote" dirigée par Yves Lacoste. Partant de l' influence des facteurs géographiques sur les relations internationales, la géopolitique régénérée a abordé aussi bien les questions d' appartenance territoriale, d' urbanisation ou de démographie, que celles touchant aux ressources naturelles, à la démocratisation des sociétés et aux revendications religieuses.

Lacoste, élève du géographe anticolonialiste Jean Dresch, aujourd'hui disparu, est devenu le chef de file de la discipline, suite à une longue enquête au Vietnam pendant l' invasion américaine. Il publie bientôt "La géographie, ça sert d' abord à faire la guerre", texte selon lequel l' enseignement officiel de celle-ci aide à masquer la géostratégie des Etats pour qui prime leur pouvoir sur l' espace. Il s' agit dès lors d' un savoir politisé qui, combinant sciences physiques et sciences humaines, rend impossible, dans un domaine aussi hétérogène et fluctuant, l' élaboration de lois véritables.

C' est au nom d' une telle fluidité qu' Yves Lacoste, membre du Parti communiste jusqu' en 1956, militant pro-castriste, réhabilite d' abord le géographe libertaire Elisée Reclus, effacé des radars universitaires pour son soutien à la Commune de Paris, puis publie en 2010 "La question postcoloniale", analyse de la situation des enfants immigrés de la deuxième génération "ne comprenant pas pourquoi ils sont nés en France" et "possèdent la nationalité du colonisateur". Il est vrai qu' on ne s' interroge pas assez sur l' attente de territoire de cette jeunesse assise entre deux chaises. La Cité est leur foyer, l' Etat islamique leur patrie.

Puis, peu après, tout semble se retourner. Sa réflexion sur l' identité nationale aboutit à un virage que Lacoste qualifie de "patriotique". Cette glissade géopolitique s' achève sur un livre de témoignage co-signé avec un ancien étudiant, Frédéric Ensel, dont les convictions sionistes, c' est son droit, sont connues. Défilent l' enfance marocaine, le grand engagement tiers-mondiste et anti-impérialiste, enfin le "réenchantement de la nation" avec l' intervention de "nos Rafale " en Syrie. On croirait entendre un général cinq étoiles. Yves Lacoste a 89 ans. Est-ce encore lui qui parle?
 

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L' ISLAM SELON MAXIME RODINSON

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Plusieurs Français figurent parmi les meilleurs orientalistes de ce temps : Massignon, Berque, Blachère, Rodinson. L' oeuvre de ce dernier retient l' attention dans la mesure où Juif, autodidacte et communiste, il a été l' adversaire du sionisme, été difficilement reconnu par l' Université, puis, in fine, exclu du Parti communiste.

Fils d' ouvriers polonais immigrés, Rodinson a appris près d' une trentaine de langues dont l' arabe, l' araméen, l' hébreu, l' éthiopien ancien ou guèze, l' amharique et le turc. Adhérent du P.C en 1937, il vit sept ans au Moyen Orient, refusant de rallier Israël, et en conflit avec les "dérives dogmatiques" de Moscou. Erudit indépendant, il se consacre à l' approfondissement et au rapprochement des disciplines qu' il étudie : l' ethnologie et l' histoire, la sociologie et l' orientalisme.

Il publie en 1961 une biographie de Mahomet qui fait date, puis " Islam et capitalisme" où il nie l' incompatibilité des deux idéologies. L' ouvrage suivant "Israël et le refus arabe" lui vaut de nombreuses injures et menaces de mort. " Moi qui espérais une option universaliste des Juifs, écrit-il, je constate que leur unité se fait dans le sens d' un nationalisme obtus". Et de poser en 1967 dans la revue de Sartre, "Les Temps Modernes", la question : "Israël, fait colonial ?". Hostile à l' essentialisme, il privilégie l' analyse des faits socio-économiques pris dans leur contexte historique, et se range à la solution, audacieuse à l' époque sur le sujet, des "deux Etats".

Voilà qui n' arrange pas tout le monde, à commencer par l' extrême droite, autrefois antisémite passionnée, qui surfe désormais sur "l' islamo-fascisme", à la grande joie des sionistes...On dénonce soudain le voile, la viande hallal dans les cantines, la situation de la femme musulmane à l' hôpital ou à la piscine, de l' adolescent maghrébin à l' école ou dans les prisons, les cléricaux se dépensent en faveur de la laïcité, les nostalgiques de Vichy (il en reste) pour la démocratie, des essayistes se lèvent qui proclament l' Identité en danger.

Le mérite de Rodinson est d' avoir, il y a des décennies déjà, renversé la problématique en la plaçant sur le plan du développement du Tiers-monde et du soutien, non du retard, que peut lui apporter l' Islam progressiste. Textes à l' appui,auxquels il adjoint Marx, Renan et Max Weber, il affirme que le Coran pris à la lettre n' est ni obscurantiste ni fataliste, mais sollicite au contraire le "djihad", qui signifie l' effort en général, non limité au sens guerrier actuel, qu' il ne récuse ni le commerce ni la propriété, mais seulement l' usage irrationnel des biens et une répartition injuste de ceux-ci, qu' il n' a pas engendré de bourgeoisie égoïste, mais prolongé contre la colonisation acculturante des traditions qui, il est vrai, ne sont pas encore toutes débarrassées de leur tonalité féodale.
Cette approche de la réalité islamique aurait pu épargner à nos gouvernants l' erreur de leur onéreuse politique d' immigration : la recherche d' une assimilation immédiate et forcée qui a poussé la seconde génération de migrants vers le salafisme.

La leçon non entendue de Rodinson est qu' une idéologie, religieuse ou politique, ne se moule jamais sur une société dans sa totalité. Ce sont les classes qui s' y constituent qui en dessinent le contour en un dialogue combattant non seulement l' "arriération", mais aussi la misère et la haine.

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G. TARDE ET LA PSYCHOLOGIE SOCIALE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La psychologie sociale, qui passe souvent pour une science nouvelle, est en fait une vieille affaire. Le relais, avec une légère différence d' orientation, de chercheurs américains lui confère, de nos jours, un air de jeunesse imméritée et une aura scientifique repeinte à neuf.

De quoi s' agit-il ? de la façon dont nos pensées, nos émotions et par là nos comportements et attitudes, interagissent avec l' environnement humain. Au carrefour de la psychologie et de la sociologie, cette discipline mêle social et mental, analysant à ce titre, en priorité, l' engagement, la mise en condition, la manipulation de masse et les phénomènes sectaires, communautaires ou totalitaires. La littérature d' ailleurs ( Poe, Baudelaire, Zola, Huysmans, Céline) a, de son côté et de longue date, relevé l' alchimie produite par le rapport de l' homme avec la foule, de l' influence de tous sur chacun.

Auguste Comte, philosophe positiviste du XIXème siècle, prônant la "physique sociale", peut figurer comme un précurseur. Derrière lui, Gabriel Tarde et Gustave Le Bon balisent, dans les années 1890, en plein "naturalisme" donc, le terrain où apparaît pour la première fois le terme de "psychologie sociale".

Je m' attarderai ici sur Tarde, cible favorite de Durkheim, pour avoir placé la psychologie "au coeur de la sociologie", au grand dam de l' élite universitaire d' alors.

Tarde n' était pas philosophe de profession mais magistrat, en prise directe avec les misères de la réalité sociale. " Je fais des hypothèses", s' excusait-il. Son souci premier allait à un modèle plus rationnel de socialisation de l' individu. Lire Tarde, visionnaire appelant, tel Jaurès, jusqu' à sa mort en 1904 à une Paix dont on sait ce qu' il est advenu, n' a donc rien d' archaïque.

C' est si vrai que sa pensée a fait, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l' objet d' une attention aussi soutenue que tardive : de Raymond Aron à Michel Foucault et François Furet, de Régis Debray et Gilles Deleuze à Jacques Derrida, les éloges n' ont  pas fait défaut de la part de certains qui l' auraient peut-être combattu de son vivant.

A ceux qui, au nom de la pureté scientifique, le suspectaient de faire le lit de l' " Ordre moral ", Tarde, impassible, continuait d' opposer sa démarche essentiellement humaniste en un débat sans concession. Selon une logique rigoureuse, il récusait les "trouvailles intellectuelles travesties en faits sociaux" et ne se lassait jamais de dénoncer les "relents théologiques saupoudrant les théories les plus modernistes."

Il liait, fort de son expérience d' empires et de monarchies successives, sa conception du monde au respect des Droits de l' Homme, susceptibles de freiner une "barbarie endémique".

Ce disant, Tarde n' a pu que dénoncer en vain les options d' où allaient inéluctablement découler les pires dictatures. On ne l' a guère écouté. Pour autant, ses propositions ne semblent pas périmées.
 

 

Bibliographie :

Gabriel Tarde : Les Lois de l' imitation. (l' imitation comme lien social) 

Gustave Le Bon : La Psychologie des foules. (sur l' âme des foules)

Serge Tchakhotine : Le Viol des foules. (la propagande politique)

Serge Moscovici : L' Age des foules.  (sur Tarde, Le Bon et Marx)

Jean-Pierre Biondi :  Foules. (poèmes sur "les groupes de l'instant")

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