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L' anticonformisme à l' estomac

Publié le par memoire-et-societe

La puissance de récupération de la société dite de consommation est illimitée. L' image que, par elle, se fait des générations précédentes la jeunesse actuelle peut donc être amplement faussée. Les personnages passés qui captent l' attention de cette dernière,peints aux couleurs d' aujourd'huj, sont, comme par hasard, ceux qu' au terme d' une étude marketing des "sensibilités" du moment, les opérateurs économiques ont scientifiquement ciblé.

Ainsi la galerie des marginaux tolérables, des asociaux digestibles, la résurrection consensuelle de maudits rendus présentables, les évocations romancées de rebelles sous contrôle, sont typiques d' une culture de masse qui vise à contenir le hors la loi dans le cercle étroit de l' anecdotique et du pittoresque. Omettant, bien sûr, le contexte historique et les réalités sociologiques qui ont déterminé l' action de l' insurgé préalablement passé au désinfectant. C' est, pour dire les choses, de l' anticonformisme à bon marché.

La vogue de Boris Vian, la popularité de Prévert ou de Brassens, la cote de Gainsbourg, par exemple, ou avant elles, la sacralisation de Rimbaud, l' unanimité dont semblent désormais jouir Radiguet et Genêt, témoignent du même esprit anarcho-bobo, de la même audace sans péril, du même choix anti-académique soigneusement déminé.

J' y songeais l' autre jour en visitant au musée d' Orsay à Paris l' exposition surpeuplée Artaud- Van Gogh. Les intéressés désavoueraient sans doute ce dédouanement a posteriori et la dénaturation à laquelle aboutissent tant de salamalecs médiatiques. On couvre dorénavant rues et collèges des noms de certains morts sulfureux. Des bandes dessinées, se vendant mieux que les oeuvres elles-mêmes, narrent le tumultueux parcours de personnages voués,de leur vivant, aux gémonies. Les publicitaires n' hésitent pas à négocier la référence à un livre ou un tableau pour la promotion d' un produit ménager, la marque de quelque chose dans les rayons des supérettes, associant ainsi scandale ancien et actualité économique.

L' image de madame Bovary ou une reproduction miniature du "Déjeuner sur l' herbe" glissées au fond d' un paquet de céréales, c' est hyper tendance. La promotion de la transgression émasculée est une composante de la société bluffante du spectacle.

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Vocabulaire et stratégie

Publié le par memoire-et-societe

Les termes vieillissent avec leur temps : ainsi "révolution sociale", qui a meublé le XXème siècle. D' autres, galvaudés, perdent de leur éclat, comme "socialisme" ou "démocratie", accommodés à toutes les sauces. D' autres encore peuvent désigner des projets demeurés théoriques (tel "dictature du prolétariat") ou les souvenirs d' une page d' Histoire quelque peu légendaire (les barricades).

Pour autant les concepts auxquels ils renvoient (par exemple "lutte des classes"), les vices qu'ils dénoncent (inégalité,injustice, exploitation) demeurent. Mais "capitalisme", jadis incontournable , se voit plus ou moins supplanté par "libéralisme" à connotation moins agressive, plus floue. Aux USA, le "libéral" est une variété locale de social-démocrate, type bobo universitaire, opposé au "conservateur" du genre "républicain", d' essence plus rustique.

Les formulations changent, qui réitèrent les contenus. Les réalités subsistent, qui évoluent pourtant. Les mutations technologiques successives appellent d' autres attitudes et un dictionnaire révisé ( les mots pèsent), lexique qui rend différemment compte des tares d'un Système et de la permanence des faiblesses humaines. Société et Individu persistent cependant à mentir pour dispenser l' impression d' une marche harmonieuse et continue.

Faire réellement bouger cette société et l' homme qui y vit, c' est l'objectif que propose John Holloway, vivant au Mexique et se lançant à son tour "à l' assaut du ciel" avec son livre "Crack Capitalism", publié en France par les éditions Libertalia. Pour résumer, que soutient Holloway? Qu' une majorité d' êtres humains est victime de la marchandisation du monde et de son total gouvernement par l' argent. Que, par conséquent, le progrès, aujourd'hui encore, passe ailleurs. Mais aussi que partir d' une entreprise de "destruction" brutale et globale du capitalisme est d' avance voué à l' échec.

Mieux qu' affronter ce géant surarmé, et bâtir pour ce faire des organisations grosses de futures hiérarchies et oligarchies, mieux que s' investir dans d' incertains lendemains, le plus probant serait, selon l' auteur, de cesser de "fabriquer du capitalisme", en s' appliquant à élargir les brèches déjà existantes, à faire converger leurs milliers de rigoles, failles et fissures vers des types inédits, calibrés, de production , d' échange et de représentation. Boycotter,déstructurer,miner,neutraliser,suivant le cas, le travail capitaliste et le système politique qu'il engendre, leur catéchisme productiviste, leurs tripatouillages institutionnels, leur violence sociale, permettrait de jeter plus rapidement qu' on ne croit, estime Holloway, les bases d' une nouvelle Economie et d' autres rapports sociaux. D' amorçer en un mot une stratégie (d' inspiration altermondialiste, en croissance parmi les Jeunes) apte à répondre à l' attente des populations qui constituent la masse de manoeuvre nécessaire aux intérêts et profits de la spéculation financière internationale.

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Brigitte n' est plus

Publié le par memoire-et-societe

Brigitte était ma compagne. Mon amie, ma jeune soeur, ma confidente, ma complice. Un coup de fil, un dimanche. Taxi. Un long couloir, rue Thuillier, ouvert d' un côté sur un parking, puis l' entrée du bâtiment, l' ascenseur. Chambre 138. Ses enfants sont déjà là.

Je ne sais jamais pleurer sur le coup : ça se passe à l' intérieur. Quand je me mets à pleurer, c' est en différé et en cachette, subitement. Pourquoi à ce moment inattendu?

Je garde les yeux désespérément secs. Je caresse son visage glacé. Que dire? En réalité, je ne réalise pas bien. Le choc est toujours trop brutal. Quelques heures avant, tard la veille, elle m' avait envoyé un SMS...

Je participe mal aux afflictions collectives. J' ai l' impression de céder au conformisme. L' estocade, c' est à l' instant où l' on se retrouve face à soi-même, dans le vide. On cherche les signes d' une présence habituelle, on attend l' appel du portable, on guette une heure convenue. C' est alors que le fameux vide creuse en vous.

Brigitte n' est plus. Je me révolte. C' est impossible, c' est trop injuste! Ne plus la voir, intolérable! Quelle force s' est donc permis de l' arracher au monde, de nous la voler?

Elle a donné son corps à la Science. L' autre matin, on est venu la chercher, au funerarium. Pas de tombe, pas d' urne. Brigitte n' est plus.

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Lettre ouverte à M. Sylvain Kahn, professeur

Publié le par memoire-et-societe

Monsieur,

Regardant "C' est dans l' air ", émission télévisée où M. Calvi coupe la parole à ses invités pour développer son propre point de vue, j' ai découvert votre existence. Jeune homme apparemment bien né ( vous êtes, je crois, le neveu de J-F Kahn qui s' est tant gaussé quand D.S-K a "troussé"(sic) à l' improviste une femme de chambre guinéenne dans un hôtel de New-York), vous êtes venu nous annoncer que l' anglais était la langue incontournable des Européens.

- Et la francophonie ? a osé Calvi

- La francophonie ? c' est une connerie, avez- vous tranché sans plus. Et d' ajouter : " Les Français seront plus français en parlant anglais ".

J' avoue que la logique d' un tel paradoxe m' a un peu dérouté, mais bon, j' ai enregistré cette affirmation publique d' un agrégé d' Histoire chargé d' enseigner la question de " l' intégration européenne" aux élèves de Sciences-Po.

Parvenu là, cher monsieur Sylvain, je me sens tout de même obligé d' endosser la tunique du franchouillard-ringard-beauf' pour faire observer :

1- que les pays anglophones n' ont pas une ouverture d' esprit aussi large que la vôtre et font preuve immuablement de chauvinisme conquérant. Ce dernier serait-il plus digestible que la défense d' une langue-mère?

2- que les francophones périphériques (Québécois, Wallons, etc.) qui luttent en première ligne pour continuer à parler comme leurs parents, seraient bien déçus d' apprendre qu' à l' arrière, une élite moderniste, férue de mondialisme bostonien, est prête à brader des siècles d' acquis culturel

3- que le cosmopolitisme linguistique, incarné dans les baragouins du marketing et du bargaining, n' a jamais fait avancer d' un pouce le véritable internationalisme

4- que former, aux frais du contribuable, de jeunes cerveaux, pour les inciter à fuir et affaiblir ensuite leur créditeur, constitue une malhonnêteté

5- que rien n' est plus destructeur pour une société que la perte de son identité, dont la langue est un élément majeur. Ainsi a procédé le colonialisme pour s' imposer.

C' est pourquoi, M. Sylvain, quitte à vous contredire, je veux rester franco-européen. J' en sais une raison supplémentaire : mon fils et sa famille sont établis à Atlanta (Géorgie), choix que je respecte mais que, personnellement, je n' aurais pu faire. Vous vous rappelez Danton et la semelle de ses souliers... Nul ne transformera la langue de Molière en latin pour universités anglo-saxonnes.

Je vous salue bien.

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Que sont les "Grands Parlementaires" devenus?

Publié le par memoire-et-societe

Sans être nostalgique du parlementarisme d' antan, on observe que le débat politique revêtait jadis plus d' éclat que les échanges actuels entre technocrates interchangeables, apparemment davantage animés par leurs plans de carrière que par l' élan de convictions inscrites dans la chair.

Aux grands orateurs et "debaters" redoutés ont succédé des lecteurs de compilations et de "synthèses" peu entrainantes. Les promesses d' affrontement des ténors sur des problèmes majeurs faisaient, il y a quelques décennies, le plein dans l' hémicycle et les tribunes, quand souvent aujourd'hui des sièges de députés demeurent désespérément vides, et que nul n' a besoin de rajouter des chaises dans les loges.

Par contraste, certains moments passés font références : par exemple la polémique de 1885 entre Jules Ferry et Georges Clémenceau sur la politique coloniale, ou la controverse de 1908 entre le même Clémenceau et Jean Jaurès sur la question sociale.

L' art oratoire serait-il démodé? La passion d' un Briand, le patriotisme (eh oui, cette valeur "ringarde"...) d' un Barrès, la cruelle ironie d' un Caillaux, l' ampleur d' un Herriot, le pacifisme d' un Paul Faure, le brillant d' un Pierre Cot, les colères d' un Debré, tout cela fait défaut. Il n' y avait pas que des Cicéron sur les bancs. Mais on y trouvait des enthousiasmes, des sensibilités, des talents et un souffle qui, mêlés, forgeaient une légendaire magie du Verbe.

Aucune raison ne laissant croire que nos contemporains soient moins doués que leurs ainés, on est conduit à penser que c' est le modèle même du régime qui assèche les discours. Les 3ème et 4ème Républiques étaient volontiers qualifiées de "République des avocats". Elles étaient en effet peuplées de professionnels de la parole, aux cordes vocales huilées. La 5ème, elle, fait plus volontiers appel à des administrateurs et des économistes dont la survie des Humanités classiques n' est pas le souci principal. L' Enarchie a supplanté Normale Sup', et l' obsession du PNB l' inlassable éloge des Lumières.

D' où ces débats de gestionnaires, autrefois abandonnés à la compétence discrète des hauts fonctionnaires, que débite chaque après-midi la télévision comme un filet d' eau tiède. Le Parlement a cessé d' être une école de la Citoyenneté pour offrir à l' électeur le spectacle de travées clairsemées, que hantent les auteurs d' amendements à des projets de loi mobilisant surtout les lobbyistes directement intéressés.

La chose est moins anecdotique qu' il n' y parait dans la mesure où le Pouvoir a non seulement changé de ton mais aussi de main. La méfiance populaire face à ce type culinaire de fonctionnement en est la preuve. La situation n' est pas pour autant inédite : en 1898 déjà, Brisson dénonçait " l' absentéisme parlementaire" (qui continue de nous porter tort à l' Assemblée européenne), en 1905 Clémenceau " l' inefficacité du travail parlementaire ", en 1921 Blum " le déclin du Parlement ". Mais ils savaient se faire assez entendre pour bouger les lignes.

Autre époque : des sujets comme l' impérieuse reconfiguration d' un Exécutif bicéphale ou la transformation d' un Sénat inutile en une nécessaire Chambre Economique, ne suscitent aucun débat général prioritaire. L' état du Pays le justifierait pourtant. Poincaré,Painlevé, Mendès-France, quant à eux, n' auraient pas hésité, dans ces moments difficiles, à introduire avec solennité des thèmes de ce genre au nom de la Représentation nationale et, par contre-coup, devant l' opinion et le sommet du pouvoir.

Ne parlons pas de la politique étrangère, qui mobilisait si fortement les Parlements antérieurs. Les engagements militaires en Afrique sont à peine effleurés sous couvert de consensus, les conséquences de notre retour à l' Otan du point de vue de la souveraineté ne suscitent aucune question de MM. Copé ou Le Roux , les engagements en matière européenne (quid du Traité Transatlantique de Libre Echange?) se règlent à huis clos. Les hebdomadaires " Questions au gouvernement ", quand elles ne sont pas dévaluées par les développements mêmes de l' actualité, répondent, c'est le cas de le dire, à une scénographie millimétrée qui leur ôte toute spontanéité et a fortiori tout effet de surprise. On ne peut alors s' interdire de songer à ceux qui, sans être des petits saints, ont laissé un nom au Palais-Bourbon, aux interpellations éloquentes, parfois improvisées, souvent dévastatrices, d' un Pelletan, d' un Tardieu ou , plus près de nous et avant qu' il ne se mette à tout gouverner, d' un Mitterrand.

Que sont les "Grands Parlementaires" devenus?

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Quand l' Argent "prend peur"...

Publié le par memoire-et-societe

Faut-il le rappeler, l' Argent ne se paie pas de mots. L' Argent croit seulement à la "réalité économique", réduite à la loi du profit.

Quand Mitterrand parlait en 1981 de "rompre avec le capitalisme", l' Argent ne s' est pas ému plus que ça. Il savait bien que l' arsouille politique, fraichement "socialiste", ne tiendrait pas parole. En effet, deux ans plus tard, après quelques nationalisations mal faites et ruineuses, il chargeait le "fils préféré", Fabius, d' un "redressement" qui allait conduire à la première "co-habitation".

Quand Chirac a promis de "réduire la fracture sociale", cela n' a guère empêché les Fonds de pension internationaux de dormir. Ils étaient habitués à la démagogie du "Roi fainéant" et avaient confiance dans les forces sociales qui le portaient vers un pouvoir si désiré par l' intéressé.

Quand Sarkozy a clamé avec son assurance coutumière : "Les paradis fiscaux, c' est fini !", l' Argent, Afflelou et Cahuzac ont bien rigolé. Venant de Sarko, l' enfant chéri de Neuilly, le thuriféraire de Bush jr. et des néo-conservateurs américains, la blague valait son pesant de moutarde.

Quand en 2012 au Bourget, emporté par l' ivresse électorale, Hollande s' est écrié : " Mon ennemi, c' est la Finance! ", l' Argent n' a encore rien dit, mais a jugé que, cette fois, ça suffisait. Pour lui, ce socialisme d' opérette récurrent, en plein dispositif libéral, finissait par agacer les dents. Ah, Wall street est ton ennemi ? eh bien attends, on va te montrer ce qu' il en est. Précisément la femme forte de l' Europe, la chancelière Merkel, commençait également à en avoir marre de toutes ces tartarinades... Il était temps de s' entendre pour faire un peu le ménage.

Les coalisés ont alors mandaté leur commis à Bruxelles, Baroso, président de la Commission Européenne, pour enclencher un sérieux "french bashing". Le contexte, qui n' était déjà pas un fruit du hasard, s' y prêtait :

- l' Etat français n' assurait plus son équilibre budgétaire depuis 1981

- la pression fiscale s' alourdissait en conséquence, l' évasion de capitaux et les délocalisation d' entreprises se multipliaient

- les investissements nationaux filaient hors frontières

- la part des investissements étrangers dans les grandes entreprises françaises ne cessait de croitre, fragilisant celles-ci

-le tissu industriel du pays, perdant peu à peu de sa compétitivité, se désagrégeait (65000 fermetures de PME l' an dernier), accélérant la montée du chômage

- les patrons surpayés du CAC 40, clairement apatrides, jouaient l' actionnaire contre l' intérêt national

-Bruxelles,encouragé en sous-main par la BCE et les Agences de Notation, harcelait Paris pour que la France revienne illico au-dessous de la barre fatidique des 3% de déficit de son PNB

Devant une telle avalanche de contre-performances, de contraintes et de menaces, amplifiée par une contre-publicité savamment orchestrée par la presse économique anglo-saxonne, l' Argent, l' oeil sur les comptes, ne pouvait, bien sûr, que prendre peur . Ou du moins en avoir l'air. Peu importe, cela contribuait à épaissir les nuages qui s' amoncellent sur l' Hexagone. Que la Finance soit l' Ennemie de François Hollande, malgré le mal qu'il se donne désormais pour l' amadouer, est sans doute vrai. Qu' en outre, les milieux boursiers prennent nos "leaders" successifs pour des comiques, ne l' est pas moins.

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Gen Paul et Montmartre

Publié le par memoire-et-societe

On a qualifié Gen Paul de " peintre de Montmartre", ce qui est réducteur comparé à ses célèbres voisins du Bateau-Lavoir ou à son compagnon de cuite, Maurice Utrillo, et inexact si l' on envisage l' ensemble d' une oeuvre débordant largement cette seule connotation touristique.
Né en 1895 d' un père inconnu et d' une mère brodeuse rue Lepic, Eugène, dit Gen, Paul a été d' abord apprenti tapissier-décorateur. La guerre lui a emporté la jambe droite en 1915, " en cadeau de mes vingt ans", précisait-il. Puis Delâtre l' a initié à la gravure et le cubiste Juan Gris à la peinture.

Exposé au Salon d' Automne de 1920, Gen Paul entamait alors la carrière qui en a fait le chef de file de l' expressionnisme à la française, vite l' égal en notoriété de ses proches amis Vlaminck et Kisling. Cependant, miné par la boisson, il a été, au début des années 30, contraint de se sédentariser pour aborder une période dite "célinienne". En effet, installé depuis 1917 au 2 de l' avenue Junot, Gen Paul a vu emménager à deux pas un étrange médecin des pauvres nommé Destouches et sa compagne, une danseuse américaine (Elizabeth Craig). Le médecin était aussi romancier sous le pseudonyme de Louis-Ferdinand Céline. Une sulfureuse amitié était née, que doublait une influence réciproque.

L' atelier du peintre et le "banc Junot", de l' autre côté de la rue, étaient déjà le rendez-vous d' une bande du quartier mêlant tapageusement écrivains comme Carco, Marcel Aymé, Mac Orlan, Jouhandeau ou Fauchois, comédiens tels Ledoux, Berthe Bovy, Le Vigan, et poivrots divers et variés. Paul et Céline s' étaient découverts deux goûts communs : l' argot, que le peintre enseignait consciencieusement au "pisse-copie" avide d' assimiler un vocabulaire inédit à ses récits, les danseuses que l' artiste prenait pour modèles et que le toubib massait avec zèle. Cette dernière prédilection fut l' origine d' une algarade mémorable : le motif en était la disposition des faveurs de Lucette Amanzor, qui allait devenir, pour le meilleur comme pour le pire, l' indéfectible épouse de Céline. Gen Paul, marié, n' a jamais pardonné ce "vol" à l' auteur de "Mort à crédit". Lequel s' est vengé en campant dans "Féerie pour une autre fois" un peintre, Jules, alcoolique et boiteux, parfaitement identifiable.

En octobre 1940, j' ai habité place Jean-Baptiste Clément (l' auteur du "Temps des cerises), à une centaines de mètres des rues Ravignan, Lepic, Norvins, Girardon, Junot où survivait la troupe de Gen Paul. J' entrais en 5ème au lycée Rollin (aujourd'hui Decour), ma mère enseignait rue des Martyrs. On amenait les jeunes soldats d' occupation visiter le "gay Paris", donc Montmartre. Ils sautaient des camions en faisant sonner leurs bottes, les bras chargés de raisins qu'ils mangeaient goulûment. Ceux-la devaient bientôt mourir en Russie.

Pendant ce temps, Céline et Paul fréquentaient Otto Abetz, l' ambassadeur d' Allemagne, qui s' efforçait de rallier les milieux artistiques à la cause du Reich. Tous deux, blessés de 14, avaient opté pour la Collaboration par pacifisme, et convaincus que les Juifs avaient voulu cette seconde guerre mondiale. En 44, Céline a quitté Montmartre, et entrepris la narration de l' apocalypse nazie dans "D' un château l' autre". Il est mort en 1961, cloitré à Meudon avec Lucette, après son exil au Danemark.

Gen Paul, ayant échappé à "l' épuration", a débuté une phase "calligraphique" qui a couronné son succès. En 1975, il a abandonné l' avenue Junot, entouré de considération, pour l' hôpital où il a succombé au cancer. Une page des heures chaudes de la Butte était définitivement tournée.

Publié dans culture

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