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SUR MAURICE MAGRE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Nous sommes à cent lieues du coronavirus et du confinement : peut-être le lecteur de ce texte sera-t-il soulagé de pouvoir penser un instant à autre chose? Hasard d' anthologie, je tombe sur une critique de Maurice Magre, alias René Thimmy, parue en 1924 dans "Le Figaro" : "Magre est un anarchiste, un individualiste, un sadique, un opiomane. Il a tous les défauts, c' est un très grand écrivain."

Le curriculum est incomplet : Magre est aussi boudhiste, franc-maçon, et frère du préfet André Magre, secrétaire général de l' Elysée sous la présidence d' Albert Lebrun jusqu' à l' éviction en 1940 de celui-ci par le régime de Vichy.

Né en 1877 dans une famille bourgeoise et toulousaine, le jeune Maurice "monte" à Paris pour réussir dans la littérature. Ce Rastignac occitan commence, comme il se doit, par mener une vie dissolue d' où l' exemple d' un Verlaine ou d' un Rimbaud n' est pas exclu. Il se lie à des poètes comme Paul-Jean Toulet et Francis Carco. Il publie aussi quatre recueils de poèmes tels "La chanson des hommes" et "Les lèvres et le secret" qui ne lui apportent ni la gloire ni la fortune.

Il délaisse peu à peu la cause occitane et cathare pour s' orienter, surtout à partir de 1919 (il a passé 40 ans),vers l' ésotérisme et le martinisme (versant spiritualiste de la maçonnerie). Il  rallie, dans le même élan, la Société théosophique d' Héléna Blatavsky prônant un syncrétisme des traditions religieuses qui influencera  la pensée de Gandhi.

Magre s' achète alors une conduite, comme l' illustre cet extrait en 1931 du "Journal" du féroce Paul Léautaud : "(Magre) était assez vulgaire, comme tous les jeunes gens du midi .(!!). Je le revois très bien dans les bals de quartier, au 14 juillet, tâchant de trouver une conquête(...) Il est devenu fort distingué d' aspect et de manières."

L' événement semble l' éviter : il reste étranger au Front populaire et à la défaite. Ses pas l' ont en 1935 conduit à l' ashram du philosophe oriental Sri Aurobindo, à Pondichéry, toujours comptoir français de l' Inde. Un séjour capital qui ne l' empêche pas d' écrire des chansons sur de la musique de Kurt Weill, célèbre compositeur de "L' Opéra de quat'sous", ni de faire jouer l' une de ses pièces (" La Mort enchaînée") à la Comédie française, ni enfin de multiplier les publications (poèmes,pièces,romans) ,connaître la notoriété et recevoir en 1937 le Grand Prix de littérature de l' Académie (qu' il avait jadis tant vomie).

Il n' en continue pas moins de se proclamer expert en matière de drogues hallucinogènes, consommant de la mescaline vingt ans avant la "beat generation", mais aussi du tarquin ( gin renforcé intégrant de la cinnamone malgache), du yogé (substace psychédélique utilisée pour entrer en transe par des chamans du Brésil) et de la soma ( suc extrait de racines employées dans des rituels brahmanes), voire toutes sortes  de breuvages mystérieux, décoctions rares et mixtures initiatiques. Il n'a donc pas le loisir d' être résistant, pétainiste ou collaborateur: il meurt discrètement à Nice  (zone encore non occupée) à 64 ans, en 1941, vraisemblablement victime d' autointoxication. Les esprits, eux, sont déjà "occupés" ailleurs...

Bonne suite (et fin?) de confinement. 

Publié dans littérature

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