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44 articles avec litterature

Le Paris de Céline

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Tout le monde sait ce qu' on reproche à Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline : trois pamphlets antisémites dont l' un ("Les Beaux draps") paru sous l' occupation nazie, des articles et propos favorables à la Collaboration, des discours racistes. Une fois cela rappelé, l' écrivain reste considéré comme l' un des grands auteurs de son temps, Le nombre immuable de ses lecteurs, des études qui lui sont consacrées, des romanciers qui se revendiquent de son style et le plagient, le confirme. J' ai lu "Mort à crédit" à 17 ans. Je l' ai relu récemment, toujours fasciné par le Paris que raconte Céline, qui n' existe presque plus, ou bien autrement.

Sa vie a commencé sur l' actuel et anonyme Quai du président Paul-Doumer, à Courbevoie. En 1894, quand Céline y est né, l' endroit, peuplé de maisons d' ouvriers, s' appelait "Rampe du Pont", près du lieu où a grandi Léonie Bathiat, plus connue sous le nom d' Arletty. Depuis, les demeures de pauvres ont été rasées et l' espace livré aux promoteurs amis de MM. Sarkozy, Balkany, Pasqua ou Ceccaldi. Des fortunes aussi se sont édifiées dans ce lopin béni des Hauts-de-Seine dont un nouveau Balzac racontera un jour l' histoire.

Céline ne risquait pas de croiser ce monde-là. Ses parents ont vite émigré intra muros, rue Ganneron d' abord, vers la populeuse place Clichy, puis dans le Passage Choiseul, que l' écrivain nommait "la cloche à gaz", et où sa mère tenait une petite boutique. Il allait à l' école communale du square Louvois, derrière l' ancienne Bibliothèque Nationale. Est venue ensuite l' époque des apprentissages sans avenir, la recherche de petits boulots, la guerre à 20 ans, les blessures et les médailles qui vont avec...Fin de la première partie.

A 32 ans, toubib au dispensaire de Bezons, en banlieue nord, il rencontre Elizabeth Craig, une danseuse américaine à laquelle il dédie "Voyage au bout de la nuit", livre qu' elle n' ouvrira jamais. Elle le plaque après sept ans de vie commune rue Lepic pour retourner en Californie et y épouser un juif, agent immobilier de son état.

Céline est arrimé à la Butte Montmartre. Il y compte alors de vieux copains : le peintre Gen Paul, les romanciers Roland Dorgelès et Marcel Aymé, le cinéaste Abel Gance, tous anciens combattants devenus ultrapacifistes. Les revenus de ses bouquins permettent à Céline d' emménager bourgeoisement à l' angle de l' avenue Junot, rue Girardon, avec une épouse légitime, Lucette Almansor, danseuse elle aussi. Ils ne quitteront les lieux qu' en 1944 pour fuir en Allemagne et au Danemark.

C' est la période 1908-1912 que j' évoque ici. Celle de "Mort à crédit", peinture de la débine, retracée dans l' errance de l' adolescent Ferdinand, démarcheur pour le compte d' un minable éditeur du quartier de la Bourse et du Sentier. Défilent devant les yeux, les "passages" crasseux de misère qui reliaient entre eux les Grands Boulevards, le rassemblement des pouilleux et des saute-ruisseau sur les escaliers du théâtre de l' Ambigu (aujourd'hui une agence bancaire dans un espace rebaptisé place Johann Strauss), les bars enfumés de la porte Saint-Martin où se pressaient les musiciens sans cachet, les déboutés du concours Lépine et les julots turfistes, les venelles réservées aux "gagneuses" du Sébasto, tout un immense peuple de paumés et de déclassés.

C' était un Paris décadré qui répondait au délire célinien, où la mouise constituait la loi commune, sans escamotage et sans emphase. Il ternissait diablement le mythe de la Ville lumière et se perdait dans ses coulisses où s' affichait l' impitoyable nudité de la condition humaine.

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Relire

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il est fréquent qu' avec l' âge on se mette à relire. C' est un bon moyen de mesurer l' effet du temps. En se comparant à qui l' on fut, on ne tarde pas à découvrir que "moi" est devenu un autre, que les sensibilités ont bougé, les priorités et les formes d' expression se sont transformées. Livre et lecteur ont mué chacun de leur côté.

Je viens de relire coup sur coup deux oeuvres qui avaient marqué mon adolescence : "La Nausée" de Sartre, et "Education européenne" de Gary. Sartre a eu sur ma vision du monde (la weltanschauung heideggerienne) plus d' influence que Camus, figurant à l' époque son rival philosophique.

L' impureté de l' "existant" me semblait en effet un phénomène plus concret que les commentaires littéraires véhiculés par "L' Homme révolté". Quand la polémique, longtemps contenue entre les deux écrivains, a éclaté dans la revue "Les Temps modernes", j' ai eu vite fait de choisir mon camp. Le vrai était pour moi du côté du contempteur du social-humanisme incarné dans "La Nausée" par le personnage de l' autodidacte.

J' ai gardé une profonde estime pour les maîtres à penser de ma jeunesse, Sartre et Breton. Mais j' avoue que l' existentialisme comme le surréalisme font désormais pour moi, et peut-être ma génération, l' objet d' une relative relégation intellectuelle, qui n' est en aucun cas un reniement mais les pousse sans heurt vers le rayon des beaux souvenirs. Antoine Roquentin (" La Nausée") me parle encore, mais sa pérennité m' interroge. Il s' est rétréci. Bouville, "septième ville de France" quand Sartre y enseignait (il s' agit du Havre), a été rasée le 5 septembre 1944 par les Anglais sans qu' on ait d' ailleurs jamais su pourquoi. 2500 civils y ont laissé la vie. Quant à l' ontologie, elle se réfère autrement à "Sein und Zeit" (Heidegger), l' ouvrage de chevet des Normaliens d' avant-guerre. J' ai incité mon petit-fils à lire "La Nausée". Mais davantage comme du Flaubert qu' un roman philosophique.

Quand Romain Gary, aviateur du groupe "Lorraine", a écrit "Education européenne" en 1943 en Angleterre, nul ne voyait en lui le futur et sulfureux consul de France à Los Angelès, mari de Jean Seberg et auteur d' une supercherie qui lui a valu une seconde fois le prix Goncourt sous le nom d' un neveu imaginaire, Emile Ajar ("La Vie devant soi",1975).

J' ai rouvert "Education européenne" (amas jauni de feuilles qui s' éparpillaient) avec perplexité, échaudé par le manichéïsme de tant d' écrits post-Libération : " Les Communistes" d' Aragon,par exemple, sont aujourd'hui illisibles, de même que les ultimes poèmes d' Eluard, surréaliste historique lui aussi, puis Prix Staline, navrants de conformisme. On ne peut plus lire ça comme ça. Je ne parle pas du fond, mais du simplisme réducteur de sa représentation.

De ce point de vue, Gary est plus net. Ses "héros", pris parmi les partisans polonais luttant dans les forêts, ne sont pas sanctifiés pour l' édification des foules. Leurs contours s' inscrivent dans " un monde cruel et incompréhensible" où la défense du Bien ne met personne à l' abri du Mal. C' est une peinture des hommes tels qu' ils se dévoilent dans la vie en général, et la guerre en particulier. J' étais demeuré là sur l' impression d' un livre baignant dans l' euphorisante perspective d' une victoire. Je n' en avais retenu que ce que je souhaitais alors y trouver.

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Où est passé Lucien Bodard?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les écrivains-grands reporters ont occupé une place de choix dans la presse écrite des années 20 et 30 du siècle précédent : Albert Londres, Blaise Cendrars, Joseph Kessel, Romain Gary, pour n' en citer que quelques-uns, ont glané un lectorat avide des récits de leurs voyages et pérégrinations à travers le monde, faisant rêver bien des têtes et renforçant le succès d' aventuriers de la plume comme Henry de Monfreid ou Edouard Peisson.

Lucien Bodard, fils d' un consul de France en Chine, a poursuivi, après la seconde guerre mondiale, cette tradition en Extrème Asie. Correspondant de "France soir" à Saïgon durant la guerre d' Indochine, il a quotidiennement tenu en haleine un large public avec des "papiers" où il mêlait à l' actualité des portraits dignes des meilleurs moralistes du XVIIème siècle. De Lattre, Salan, Bigeard, Massu, de Castries, Bao Daï, Sainteny, entre autres, se sont ainsi trouvés intégrés à une épopée exotique dont le Corps expéditionnaire et l' insaisissable Vietminh étaient les héroïques protagonistes. Chronique inégalée d' une guerre de décolonisation sur fond de lutte contre le communisme en expansion.

C' est là qu' est véritablement née la plume de Bodard qui, de retour en France en 1955, s' est totalement consacré à l' écriture avec les 5 tomes de " La Guerre d' Indochine", puis des romans qui lui ont successivement valu le prix Interallié en 1973 avec " Monsieur le Consul " et le prix Goncourt en 1981 avec " Anne-Marie". Bodard était alors devenu une figure marquante de Saint-Germain des Prés, harcelé par les médias et le cinéma. Agnès Varda le fait tourner dans " Les Créatures" et Jean-Jacques Annaud lui confie le rôle du cardinal Du Pouget dans " Le Nom de la rose ", tiré du chef d' oeuvre d' Umberto Ecco.

Ingratitude des temps et des modes : qui aujourd'hui, parmi les moins de 65 ans, lit Lucien Bodard ? L' Indochine est une destination touristique prisée, du nom de Vietnam. L' oncle Ho, le général Giap, Mao, lui-même, relèvent d' épopées laissées aux chercheurs. La place exacte de Bodard, entre le journaliste et l' historien, l' acteur et le témoin, semble de plus en plus difficile à dégager. Ses livres, qui relèvent souvent de la confession familiale, n' ont ni la dimension politique de Malraux dans " La Condition humaine" ni la sobre efficacité de Marguerite Duras dans " Barrage contre le Pacifique".

Il n' en demeure pas moins une injustice. La seule description de la Cour du maréchal de Lattre à Saîgon est un grand moment de littérature. L' oubli dans lequel s' enfonce l' oeuvre de Bodard, quand celle de Kessel atteint un firmament, revêt pour ceux qui ont vécu l' époque trouble d' une fin d' Empire colonial, quelque chose d' immérité.
Perdreaux de l' année, lisez Bodard...

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Celan

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Paul Celan (anagramme d' Antschel, son nom) était un poète juif de langue allemande. Il s' est suicidé en se jetant dans la Seine en 1970. J' ai connu Paul Celan. De dix ans plus âgé que moi, il venait d' arriver à Paris, destination rêvée de tout intellectuel roumain (Tzara, Ionesco, Eliade, Cioran, Voronca, Isou, etc),habitait une chambre modeste rue des Ecoles et était lecteur d' allemand à l' Ecole Normale de la rue d' Ulm, jouissant ainsi de prestige dans l' émigration juive d' Europe centrale..

Mon ami Chiva, ethnologue et futur bras droit de Lévi-Strauss, nous avait présentés.La vie de Celan était une épopée : né en Bucovine (dans l' Ukraine actuelle), il avait été déporté par les Nazis dans un camp de Moldavie où étaient morts ses parents, avait été libéré par l' Armée rouge qui l' avait enrôlé de force avant sa fuite vers Vienne et Paris.
Alors très sartrien et donc communisant (c' était l' époque de la guerre d' Indochine), je m' étais confronté à Celan qui disait: " Le communisme est une dictature qui joue sur le folklore. Ici, les députés bretons viendraient à la Chambre avec des chapeaux ronds. Mais ils ne décideraient de rien.". Nous avons cessé de nous voir.

Georg Büchner, né en 1813, est un poète romantique célèbre en Allemagne. Mort à 23 ans, il a laissé une nouvelle et trois drames dont "Woyzeck" qui fera l' objet d' un opéra d' Alban Berg et d' un film de Werner Herzog. Büchner a aussi donné son nom à un Prix littéraire éminent que Paul Celan s' est vu décerner en 1960 pour l' ensemble de son oeuvre poétique.

C' est à cette occasion que l' écrivain franco-roumain (naturalisé en 1955) a prononcé un discours d' une quarantaine de pages, "Le Méridien",où, s' appuyant sur la lecture du théâtre de Büchner, il développe sa vision de l' art et de la poésie. Le metteur en scène Nicolas Bouchaud et Eric Didry pour l'adaptation en ont tiré un superbe spectacle qu' ils présentent actuellement à Paris.

Quand je pense à la chambre lointaine de la rue des Ecoles, je me dis que j' ai sans le savoir manqué l' essentiel d' une rencontre importante.

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L'ami de Cendrars

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Albert T'serstevens n' est plus guère mentionné dans les chroniques littéraires que comme "ami de Cendrars". Cet écrivain de père flamand et de mère provençale relève de la pléïade des romanciers bourlingueurs qui, entre les deux guerres mondiales, avec Monfreid, Peisson, Londres, Kessel et Cendrars lui-même, ont sillonné les océans et les continents à la recherche de l' aventure.

T'serstevens refusait l' étiquette d' " homme de lettres" mais fréquentait Tailhade, Fleuret, Mac Orlan, Suarès et Genevoix, qui lui a proposé en vain un fauteuil à l' Académie française. A la notoriété de plume,T'serstevens a délibérément préféré le voyage anonyme " en espadrilles et sans cravate", comme le " Vagabond sentimental" (1923) ou, 30 ans plus tard, le visiteur du "Mexique,pays à trois étages" (1955). T'serstevens était d' abord un Oeil : malicieux et chaleureux avec le "petit peuple", nostalgique pour la flibuste et les corsaires (" L' Or de Cristobal", paru en 1936, a été porté à l' écran par Jacques Becker ).

La bibliographie de T' serstevens est impressionnante : des poèmes aux récits, des esais aux romans presque célèbres comme " La Fête à Amalfi " (1933). T'serstevens demeure cependant oublié des éditeurs. Il marque une époque, celle des globe-trotters, démodée. Mais, plus qu' un simple ami de Cendrars, avec lequel il avait d' ailleurs de nombreuses divergences littéraires, il a été un écrivain-témoin de son temps : Raphaël Lecorbeau lui a consacré en 2010 une étude intitulée : " Un écrivain insulaire ou inemployable ?" ...

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Blason d' un corps

Publié le par Jean-Pierre Biondi

René Etiemble ( il signait seulement Etiemble pour éviter un hiatus qui lui déplaisait) était un agrégé de grammaire né en 1915. Professeur d' université et écrivain, il est connu comme auteur d 'une Somme sur Rimbaud (" Le mythe de Rimbaud", sa thèse de doctorat ), ses nombreux travaux de sinologue ( il a été l' un des premiers maoïstes français et pas le dernier des anti-maoïstes) et sa virulente dénonciation de la dégradation de notre langue ("Parlez-vous franglais?").

Le romancier est moins célèbre, encore que certains soutiennent que "Blason d' un corps" soit l' un des plus beaux romans d' amour jamais écrits. Le sujet est original, l' écriture somptueuse. "Blason d' un corps" est constitué des lettres rédigées et non remises, 11 ans durant, par l' auteur à la femme aimée, une métisse antillaise nommée Mayotte. Ces missives racontent l' histoire des "marques" imprimées, tout au long de sa vie, par différentes femmes sur le corps du narrateur.

Le livre,relativement boudé pour un érotisme jugé "excessif" lors de sa publication en 1961 ( de quoi rire quand on sait ce qui s' est publié depuis en la matière...) souffre d' un injuste oubli. "Blason d' un corps" est au XXème siècle ce qu' a été "L' Education sentimentale" au XIXème.

Les textes idéologiques d' Etiemble sont sans doute dépassés. Ceux de Sartre aussi. Mais l' un a écrit "La Nausée" et l' autre ce "Blason". Voilà qui suffit à leur assurer une place de choix dans toute anthologie romanesque contemporaine. Prière de ne pas négliger.

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Lise Deharme

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Dans le Surréalisme, événement culturel majeur en France au début du XXème siècle, les femmes ont joué un rôle auquel on commence à peine à rendre justice. Créatrices elles-mêmes, ou compagnes influentes d' écrivains et de peintres ( voir article "Compagnes et égéries" du 14/03/2013), leurs oeuvres et leurs avis ont contribué à l' évolution d' un mouvement qui proposait une autre lecture du monde.

La poétesse Lise Deharme (1898-1980) figure assurément parmi ces muses restées relativement méconnues. Fille d' un médecin pédiatre et épouse d' un directeur de Radio, Paul Deharme, elle a fréquenté très jeune les milieux artistiques d' avant-garde, publié ses premiers poèmes dès 1922, et suscité chez André Breton, qui la cite dans "Nadja", une (vaine) passion amoureuse.

Liée à la plupart des principales figures du Surréalisme, Soupault, Eluard, Desnos, Man Ray, Ernst, elle a dirigé à partir de 1933 la revue "Le Phare de Neuilly" où se côtoyaient Picasso, Dali, Miro, Aragon, Claude Cahun, Leiris et beaucoup d' autres. Elle a rejoint durant l' occupation le Comité National des Ecrivains et participé à la publication clandestine de "L' Honneur des Poètes"

Mais c' est après guerre que s' est vraiment déployée sa production romanesque avec plus d' une vingtaine d' ouvrages comme "Insolence (1946) ou "Farouche à 4 feuilles",co-écrit avec Breton, Julien Gracq et Jean Tardieu (1954), et quelques libelles interdits à la vente, tels "Oh! Violette" et "Le poids d' un oiseau" .

Aujourd'hui, Lise Deharme, source d' un univers fragile, offert aux chats et aux plantes, est une Belle au bois dormant qui attend que le lecteur l' éveille.

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Qui était au juste Rolfe?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Etre homosexuel en Angleterre n' est pas une originalité. Y être un fervent catholique, si. Frederick Rolfe était les deux. En ajoutant qu' il était mythomane, paranoîaque et escroc, on a à peu près le portrait qu' il offrait à ses contemporains.

Le 26 octobre 1913, la "Gazette de Venise" signalait qu' "un certain F.Rolfe" avait été trouvé mort sur son lit, au palais Marcello. Quelques jours plus tard le "Star" relayait à Londres l' information en ces termes : "Un personnage d' un curieux intérêt et presque mystérieux vient de disparaître en la personne de M. Rolfe, décédé à Venise. Il était l' auteur de plusieurs romans."

En fait, Rolfe avait sillonné l' Angleterre et l' Italie sous de multiples identités : Fr (ambiguïté voulue entre Frederick et Father) Austin, puis Rose, puis Nicholas Crabbe, et surtout Baron Corso, qui lui ouvrait des portes que sa naissance comme fils anglican d' un réparateur de pianos ne lui aurait jamais permis de franchir. Il avait en tête depuis l' enfance le désir de devenir prêtre. Hélas, ses divers séjours dans des séminaires s' étaient soldés par l' exclusion que méritaient ses excentricités . N' avait-il pas ainsi écrit des vers où le Christ apparaissait en ado supersexy, ce qui ne cadrait pas vraiment avec l' Angleterre victorienne. Seul, un Français, Huysmans, auteur de "A rebours", s' était intéressé à cette conception de la poésie comme illustration du Sacré.

De collège en collège, Rolfe aboutit dans celui d' Oscott, quintessence du papisme britannique, où, zappant l' aspect religieux de l' institution, il s' était totalement consacré à la voyance et à la photo. Faute de meilleure solution, l' évêque d' Edimbourg l' avait envoyé au séminaire écossais de Rome.

Il s'y était aussitôt inventé des parentés prestigieuses : une grande famille d' aristocrates siciliens, l' empereur allemand Guillaume II ... Ce genre de bluff avait marché jusqu' au moment où les dépenses somptuaires jamais acquittées du jeune séminariste avaient révélé un imaginatif aventurier, dévot certes, mais filou quand même.

Rolfe a ainsi vécu d' expédients 53 ans, se partageant entre jeunes garçons, projets littéraires burlesques à la Monty Python ( par exemple l' "Eloge funèbre de Jeanne d' Arc" par Cicéron ), grivèlerie et paranoïa le poussant à injurier ses mécènes et bienfaiteurs, jugés complices du "complot " universel fomenté contre lui.

Mais, silhouette solitaire arpentant les quais de Venise les cheveux teints au henné, Rolfe était aussi titulaire d' une oeuvre boudée par les éditeurs. Révélé en 1934 par une biographie d' A.J. Symons, " A la recherche du Baron Corvo", Rolfe n' a débarqué en France que dans les années 50, avec son roman "Hadrien VII". Les restes de l' ascétique gourmand d' absolu reposaient depuis 40 ans au cimetière de San Michele.

Lire : "Le Désir et la Poursuite du Tout" (Ed. Gallimard, 1963)

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Evariste G.

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il n' était pas rare à l' époque où je fréquentais des dîners en ville auxquels, retraité discret et sceptique, on ne me convie plus, que quelqu'un, au moment où un ange passe, avance le nom d' Evariste Galois. Cela détendait l' atmosphère, le consensus se formant aussitôt sur l' évocation du génie foudroyé.

Les destins fulgurants et tragiques font recette : ces jours-ci, par exemple, Camille Muffat, championne olympique de 25 ans ou le boxeur Alexis Vastine, 28 ans, et avant eux, non seulement Rimbaud, le plus connu, mais encore Radiguet, Jean Vigo, Pierre Blaise, acteur fétiche de Louis Malle qui, dans "Lacombe Lucien", faisait irruption chez les résistants en annonçant "Police allemande!" avec l' accent du Tarn et Garonne. Voyez aussi James Dean, qu' on pleure encore. Trois petits tours, et puis s' en vont...

Il se trouve qu' un écrivain débutant (collection blanche de Gallimard, s' il vous plait) François-Henri Désérable, publie à son tour un "Evariste" qui relance la légende. Le jeune Galois, issu de la moyenne bourgeoisie de Bourg la Reine, découvre les maths à 15 ans, au lycée Louis le Grand. Le prof', nommé Richard, renifle d' emblée qu' on a affaire à un phénomène. Mais les mandarins veillent : ils le collent deux fois à Polytechnique. Original, autonome, le candidat a négligé de bachoter avec le secours des écrits mandarinesques.

Le malheureux, replié à Normale Sup', s' en fait virer lors des 'Trois Glorieuses" (1830) auxquelles, bouclé à l' Ecole, il essaie quand même de participer. A peu près à la même époque, un ponte de l' Académie perd le manuscrit que l' étudiant lui a confié, un autre a la fâcheuse idée de mourir sans l' avoir lu, bref Evariste essuie toute la morgue oligarchique et les mesquineries de l' institution universitaire. Dans ce cadre-la, il dénote, ne manifestant ni la patience des médiocres ni la servilité des arrivistes.

D' autant que, résolument gauchiste, il se retrouve bientôt à "Pélago", autrement dit la prison Sainte Pélagie où, dit-il, "Dante aurait pu écrire ses Enfers". Motif : menaces de mort proférées à l' issue d' un banquet, abondamment arrosé, contre la personne du Roi (Louis-Philippe). C' est en cellule, entouré d'alcooliques analphabètes, qu' il rédige pourtant la "Théorie des groupes" qui révolutionne l' algèbre. La suite, sa liaison avec une certaine Stéphanie, la provocation en duel d' un soi-disant rival inconnu de la police et resté introuvable (un agent du pouvoir?) qui lui tire à 25 pas, vingt ans, six mois ( mai 1832), une balle dans le ventre, tout cela demeure confus.

C' est 40 ans plus tard, vers 1870, qu' on commence à réaliser son importance en mathématiques. La revanche est tardive mais l' aventure assez riche pour stimuler un romancier. Désérable en a fait son miel, mixant une solide documentation avec une imagination interprétative de ce qu'on ne sait pas, dignes d' attention. L' ensemble sur un ton primesautier et une pratique de l' ellipse de routier des Lettres. On en conclut bien que les mandarins sont, une fois de plus, passés à côté, et qu' il peut cher coûter de s' en prendre au monarque.

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Les rencontres de Fernand Fleuret, poète

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Fernand Fleuret était Normand militant, né en Lorraine. Après une adolescence rêveuse dans les pensionnats religieux, de Flers, dans l' Orne, où il est apprenti imprimeur, il entre en contact avec un Parisien, Charles-Théophile Féret, chantre attitré de la "patrie normande". Fleuret s' enthousiasme pour cette prose qu' il compare à celle de Barbey d' Aurevilly. En retour, tel Verlaine avec Rimbaud, Féret convoque d' urgence le jeune Fernand à Paris.

Les choses tombent bien, le grand'père de Fleuret, son tuteur, vient de se suicider, et sa grand'mère décide de déménager en banlieue parisienne. Il a 21 ans et y débarque, assuré du gîte et du couvert. Il publie peu après un libelle à compte d' auteur, "Quelques autres", célébrant les "imprécateurs" Baudelaire, Mirbeau et Bloy. Fiasco complet. Féret l' aide à entrer au "Petit Journal" comme grouillot, au tarif de 150 francs par mois, puis lui présente deux artistes hâvrais débutants : Othon Friesz et Raoul Dufy.

Dufy pousse Fleuret à écrire et celui-ci incite Dufy à se lancer dans l' illustration. "Friperies", le second recueil de Fernand, tiré à 100 exemplaires, est un nouveau et total insuccès L' auteur commence à déprimer et se fait virer de son boulot. Il échoue sans le sou à Marseille, entrainé par Friesz et Dufy. C' est alors qu' il se souvient avoir au Cap d' Ail une marraine et cousine inconnue, Gabrielle Réval, de 13 ans son aînée, professeur sèvrienne, écrivaine, veuve et propriétaire aisée d'une villa baptisée "Mirasol". Il accourt. Elle s' éprend sans difficulté de la fantaisie angoissée de ce blondinet, le réconforte, et lui ouvre son carnet d' adresses. Un vrai conte de fées.

Il ne rentre à Paris que fin 1908 pour retrouver ses habitudes à la Bibliothèque Nationale, rue Richelieu. Il y découvre un voisin de table, famélique producteur de romans licencieux, Guillaume Apollinaire. Ils deviennent vite complices, montant des canulars littéraires ou suivant les femmes dans la rue en leur récitant des poèmes de leur crû. Fleuret écrit une introduction pour "L' Hérésiarque" et Apollinaire présente au Normand les poètes dits "fantaisistes" qu' il fréquentera avec assiduité.

La gloire ne venant toujours pas, nouveau et logique saut au Cap d' Ail. Il y épouse la cousine Gabrielle avant de regagner la capitale pour la publication de "L' Enfer de la Bibliothèque Nationale", bibliographie élaborée durant cinq ans, avec l' ami Guillaume, des livres érotiques interdits par la B.N à la communication. Cependant Apollinaire s' intéresse de plus en plus au cubisme, conversion que Fleuret juge teintée d' opportunisme alors que lui demeure fidèle à Carco, Mac Orlan et Derême. Gabrielle par ailleurs ne lui cache pas son antipathie pour les "légèretés" et facéties d' Apollinaire.

En 1914, Guillaume s' engage. Fernand est réformé. Mais la guerre, pas plus que l' art, ne tue leur amitié. A l' enterrement du poète d' "Alcools", en 1918, Fleuret se retrouve aux côtés de Cendrars, devenu manchot, de Picasso et de Cocteau. Il continue néanmoins de défendre la prosodie traditionnelle que sont en train de piétiner allègrement les dadaïstes, et de confectionner des ouvrages érudits et libertins dans l' esprit d' autrefois. Il engage simultanément le fer contre la Critique, qui le snobe, et la Morale bourgeoise. Surtout, il s' alcoolise. Ses compagnons de beuveries nocturnes sont Robert Campion " poète déporté pleurant les pommiers en fleurs", le fin lettré Maurice Garçon, dont Fleuret ignorera par bonheur le statut ultérieur et éliminatoire d' Académicien, et le redouté polémiste Georges de La Fouchardière.

Mais il perd pied peu à peu, vit dans la fiction, s' enferme dans la misanthropie. Son ménage se désagrège. Il pond en quelques semaines " Les Derniers plaisirs" , roman qui lui vaut en 1924 une voix au Goncourt, celle d' Elémir Bourges, autre grand dépressif. Il ne cesse plus de boire et d' écrire : des Etudes sur Gilles de Rais, Sade ou Baudelaire, des Histoires (sur Raton, une Normande victime de la prostitution, sur Jim Click, personnage de film fantastique), des Pamphlets anarchisants, des Pièces jamais montées, en se dissimulant, à la manière de Pessoa, derrière de multiples identités. La presse l' éreinte, sauf "Le Crapouillot" dont le directeur, Gus Bofa, devient son ultime ami.

Féret est mort, et Gabrielle. L' état mental de Fleuret achève de se dégrader. Il ne sort plus, tirant des coups de révolver dans son couloir pour effrayer les voisins. Il atterrit à l' hôpital psychiatrique où il va vivre six ans. A son trépas, en 1945, affluent soudain les hommages : d' André Billy, de Pascal Pia, de Maurice Nadeau, de Jean Paulhan. Fleuret essuie cependant un tout dernier échec : il n' est pas enterré en Normandie, mais au cimetière du Père Lachaise.

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