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MON MAI 68

Publié le par Jean-Pierre Biondi

A l' heure où son cinquantenaire emplit l' espace médiatique, avec d' ailleurs son lot inévitable d' erreurs et de contre-vérités, je voudrais apporter ici sur "68" un témoignage direct (espèce qui commence à se raréfier) : j' étais alors journaliste à l' ORTF (Office de Radio-Télévision française).

J' avais été muté, trois ans plus tôt, de Srasbourg à Paris, par le ministre Peyrefitte (le même qu' on retrouve ministre de l' Education en 68 à Nanterre) pour ne pas avoir cédé aux directives et injonctions partisanes du député local, Bord.

Recasé dans un placard de la Maison de la Radio (la station de Strasbourg venait d' obtenir le Prix des Actualités régionales), je me suis logiquement rallié à la grève quand le mouvement étudiant s' est élargi aux salariés. L' objectif était clair : libérer une Information verrouillée par le Pouvoir. La crise de l' audio-visuel d' Etat, comme les barricades et "la plus grande grève ouvrière" qu'ait connu notre pays, demeure, par son écho tous azimuts durant des semaines (meetings,défilés,affiches) et son effet sur la vie quotidienne des gens ( près de deux mois d'écrans souvent noirs), l' un des faits qui ont marqué les esprits.
 

Syndiqué et membre de l' Union des Journalistes de Radio (UJT), j' ai, à ce titre, siégé à l' Intersyndicale de 35 membres désignés pour représenter, 9 heures par jour en moyenne, devant une foule d' assistants et de curieux, les 13000 grévistes (92% du personnel), toutes catégories confondues (la Direction avait branché dans la salle de réunion un système d' écoute et suivait les débats...)

J'ai ainsi participé en délégation aux négociation engagées avec le ministre Guéna sur la réforme du Statut de l' entreprise; présidé plusieurs Assemblées Générales dans des Centres de production; poussé, avec  Barrère, Santelli, Lalou, Sangla, à la retransmission, pour la première fois en images et sans autorisation(!!), les débats de l' Assemblée Nationale; publié dans le journal "Le Monde" une Tribune Libre expliquant notre lutte, qui voisinait avec un texte lyrique de Romain Gary à la gloire du gouvernement. Je me suis rendu, sur mandat de l' Intersyndicale, dans des stations régionales pour informer nos collègues et stimuler leur énergie. J' ai co-piloté (mais l' idée,spectaculaire, ne venait pas de moi), l' "Opération Jéricho" dont le projet, un peu donquichottesque , était de tourner 7 jours de suite à midi autour de la Maison de la Radio pour finir par en abattre symboliquement les murailles.

Pendant ce temps, la Direction faisait appel, pour réaliser à prix d'or des journaux télévisés confectionnés dans le sous sol de la Tour Eiffel par le maigre troupeau des non grévistes, à une entreprise privée, "Neyrac", dont le patron se trouvait être le gendre de Maurice Papon, alors député du Cher.

Le travail n' a repris que fin juin. L' affrontement laissait sur le carreau des dizaines de journalistes licenciés ou rétrogradés, dont Brigitte Friang, grand reporter, héroïne gaulliste qui ne supportait plus la mise en cage de la liberté d' informer (voir, la concernant, notre blog "Courage de femme" du 5 septembre 2013).Le métier retournait à l' autocensure comme garantie d' emploi. Pour ma part, protégé par ma qualité de délégué syndical, j' étais difficile à mettre à la porte, mais  ai été exclu de l ' antenne jusqu' à ce que, de moi-même, sans issue, je choisisse l' exil pour 10 ans. Compte tenu des retenues opérées sur mon salaire, cette année-là nous ne sommes, ma famille et moi, pas partis en vacances.

La Droite française n' a jamais pardonné sa frayeur de mai 68. Je connais le cas de notables qui à l' époque se sont précipités pour faire la queue à la frontière et déposer leur argent en Suisse. A peine Premier Ministre, Chirac a dissous l' ORTF. Aujourd' hui encore, Sarkozy voue l' événement aux gémonies. Sa haine ne s' adresse tant pas à la rébellion des enfants de Neuilly (dont la plupart se sont bien assagis) qu' au mouvement de masse des salariés  (mais les "classes", parait-il, n' existent pas...).

Je ne regrette rien. Mai 68 demeure, malgré tout, associé dans ma mémoire à une avancée du Service public en faveur des citoyennes et citoyens qui, le faisant vivre, avaient droit à une information impartiale et complète,  non au conditionnement politico-électoral que j' ai connu. Combat d' ailleurs qui sollicite une  permanente vigilance.

Je dédie donc ce souvenir à tous ceux qui ont courageusement choisi de sacrifier une partie de leur vie professionnelle à un acte nécessaire de liberté.

 

 

 

 

Publié dans histoire

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