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SUR LA TRACE D' UN AVENTURIER PASSE DE MODE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Jean-Baptiste Dutrou-Bornier ramène au temps de l' expansion de l' Empire colonial français, quand la vogue des explorations exotiques et la soif d' inconnu, encouragées par la mère-patrie, jetaient sur les océans conquérants et officiers mariniers, en attente d' eldorados ou de galons : ainsi  Caillié, Rimbaud, Monfreid chez les civils, Dodds, Marchand, Galliéni, Brazza, Lyautey ou Francis Garnier chez les soldats, parmi des centaines d' anonymes, disparus dans des conditions souvent atroces.

Dutrou-Bornier donc, natif de Montmorillon, dans la Vienne,petit-fils d' un député à la Convention, embarque dès 14ans, rêvant lui aussi de se tailler quelque part un royaume béni par la France. Il a jeté son dévolu sur une île perdue que son métier de capitaine au long cours lui a permis de découvrir, alors qu' il fournissait en  main d' oeuvre servile les planteurs sud américains. L' île, que les hispaniques nomment " isla de Pascua", lui convient à tel point qu' il vend son bateau et s' installe sur  cette terre conforme à ses projets. Il a 33 ans.

Mais les choses ne tardent pas à se gâter avec les autochtones, les rapa, quand le Français se met en tête de les déposséder et de recruter des mercenaires pour assurer le travail forcé, procédant au besoin à la déportation commerciale des récalcitrants à Tahiti, distante de 4000 kilomètres. 

L' Eglise, informée des faits, rappelle bientôt ses missionnaires. Seul maître à bord, Dutrou-Bornier épouse une Polynésienne qu' il couronne comme Reine, tout en sollicitant le protectorat français qui lui est refusé. Pour mémoire, l' île, située à 37OO kilomètres du Chili, dont elle dépend aujourd'hui, est alors (1868) totalement ignorée des archéologues et des globe-trotters.

Le règne éphémère du Poitevin ne lui laisse pas le loisir de s' attarder sur les statues Moaî qui feront, elles, la vraie fortune de cette terre. Il y accumule seulement moutons et chevaux pour faire là un centre d'élevage.

Cependant, en 1877, l' annonce se répand de son assassinat par les rebelles de Rapa Nui, le nom historique du lieu. La population est tombée de 900 habitants, dix ans plus tôt, à 130. Exécutions, exils, maladies, ont déjà mis un terme à un fantasme dont la sombre trace semble avoir totalement disparu des mémoires.

 

Publié dans histoire

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DESTINS (IV)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En avril 1945, Göring se réfugie dans l' une de ses propriétés, non loin du Berghof où ni lui ni "la première dame" ne sont plus reçus. La rupture sera consommée quand le Feldmarschall proposera, in fine, d' assurer le pouvoir pour négocier avec l' Ouest et s' allier à lui contre le communisme.

Arrêté par les Américains, le n°2 du régime est emmené à Nuremberg, son ultime séjour avant sa condamnation et son suicide par empoisonnement, la veille de son exécution.

Emmy et Edda, elles, sont tout d' abord internées au Luxembourg, puis Frau Göring est déférée devant une " Commission de dénazification " qui lui inflige un an de prison, la saisie de la majeure partie de ses biens et l' interdiction de remonter sur scène avant 5 ans. On ne verra plus Emma Sonnenmann jouer Goethe, on ne l' entendra plus lire Schiller ou déclamer Hölderlin.

Jamais non plus elle ne reniera son compagnon, auquel elle consacre même une fervente déclaration de fidélité dans "An der Seites meines Mannes" (Au côté de mon mari"), ouvrage publié en 1967. Cet homme était-il seulement la brute épaisse et parvenue qu' il s' acharnait à paraître, "tirant son révolver au mot Culture"? C' est lui aussi qui a proposé à Erich-Maria Remarque, pacifiste, bête noire des Nazis qui ont brûlé ses livres et l' ont soupçonné à tort d' origines juives, de rentrer librement en Allemagne (ce que l' écrivain a prudemment refusé de faire).

Emmy, désormais handicapée par une sciatique chronique, s' est, après plusieurs changements de domicile, installée dans un deux pièces du centre ville de Munich où elle va demeurer jusqu' à son décès en 1973 et son inhumation près de la photographe Léni Riefenstahl, célèbre pour son film à la gloire des Jeux Olympiques hitlériens de 1936 à Berlin. 

Quant à Edda, enfant choyé du gratin nazi, elle suit, tant bien que mal, une scolarité surveillée par son oncle paternel, l' hitlérosceptique Albert. Elle est jolie. Elle s' oriente d' abord vers les études de Droit, puis se tourne vers l' emploi de laborantine médicale dans l' idée de se consacrer à la santé de sa mère.

La jeune femme devient en 1970  la compagne d' un journaliste de "Stern" à la recherche de sensationnel, Heidemann, qui rachète l' ancien yacht d' Hermann Goering (alias Göring), "Carin II", où il organise des veillées évocatrices néo-nazies. Cependant, Edda s' éloigne peu à peu de l' expression politique, accaparée par ses combats juridiques visant à récupérer sa fortune envolée. Elle revendique 15 ans la restitution du cadeau de baptême d' Hitler, une "Vierge et l' Enfant", peinture de Lucas Cranach l' Ancien. Elle y engloutit ses économies : le tableau a été rendu au Musée de la Ville de Cologne d' où le maire de l' époque l' avait tranquillement retiré.

Déboutée, partout vaincue, la filleule d' Hitler n' évoque plus la figure de ce père dont elle s' est montrée si fière et qu' elle n'a eu la permission de revoir qu' une unique fois en prison, peu avant la mort volontaire de celui-ci.

Edda Göring est décédée sans enfant le 21 décembre dernier, âgée de 80 ans. Elle a été secrètement enterrée, sur instruction du Land de Bavière. L' annonce de sa disparition ne date que du mois de mars, il y a quelques semaines.

 

P.S- Le personnage d' Edda apparaît dans "Selling Hitler" (Vendre Hitler) de 1991, interprété par Alison Steadman. Cette série de 5 épisodes télévisés est basée sur une arnaque dont ont été victimes en 1983 Gerd Heidemann et "Stern", croyant avoir, pour une somme rondelette, mis la main sur un superscoop, le "Journal intime d' Hitler", document qui n' a jamais existé.

 

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DESTINS (III)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Promu général de brigade en 1950, après un passage d' attaché militaire à l' ambassade de Londres, Stehlin devient en 1960 (de Gaulle a repris le pouvoir) chef d' état-major de l' Armée de l' Air. Il assume ce commandement jusqu' en 1963 (la guerre d' Algérie est terminée), puis, atteint par la limite d'âge, est nommé Conseiller d' Etat au tour extérieur.

Il quitte ce poste pour sièger dans plusieurs conseils d' administration de sociétés : Bugatti, Algeco, Hughes Aircraft Europe. Il surprend alors en prenant publiquement position contre l' arme nucléaire française, chère à l' homme du 18 juin, son protecteur (rappelons que tous deux sont saint-cyriens.)

Résolument passé dans le camp atlantiste et viscéralement antisoviétique, l' Alsacien l' emporte aux élections législatives d' après-mai 68 comme candidat centriste, battant son rival gaulliste dans la 21ème circonscription de Paris, la plus huppée de la capitale, puis est aisément réélu en 1973 ("votez malin votez Stehlin!" proclame son affiche électorale).

La journée du 6 juin 1975, 31ème anniversaire du débarquement en Normandie, se révèle fatale pour Paul Stehlin. En fin de matinée, Frank Church, membre d' une commission d' enquête du Sénat américain, dévoile les noms d' hommes politiques et d' officiers généraux européens  rétribués comme "experts" ou "consultants" par le fabricant californien de chasseurs Northrop. Celui de Stehlin y figure,  depuis 1964. C' est d' autant plus crédible qu' étant  vice-président de l' Assemblée nationale, l' ex pilote s' était engagé, arguant de ses compétences, en faveur de l' acquisition des appareils U.S Y16 et Y17 contre le Mirage F1-E de Dassault, lors du renouvellement de la flotte aérienne de l' OTAN. 

Vers 18 heures 30, le 6 juin toujours, tandis que l' information venue de Washington circule dans Paris, l' ancien général quitte son bureau, avenue de l' Opéra. Encore sous le coup d' une conversation pointue avec le correspondant de l'Agence "Associated Press", il longe le trottoir, encombré à ce moment de la soirée, avant de rejoindre son véhicule garé dans le voisinage. Soudain une forte bourrade dans le dos le précipite contre un autobus qui ne peut l' éviter (témoignages demeurés anonymes). Victime d' un grave traumatisme crânien, Stehlin (68 ans) est transporté à l' hôpital Cochin où il décède le 22 juin sans avoir repris connaissance.

Aucune enquête n' est diligentée, ni témoin éventuel auditionné. La famille se borne à communiquer que "le général Stehlin ne s' est pas suicidé". Le trépas est rangé dans la rubrique des " accidents de la route", et l' hommage du président de l' époque, Valéry Giscard d' Estaing, dont Stehlin était parfois " le visiteur du soir",  vite oublié.

( à suivre)

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DESTINS (II)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand il revient à Paris en 1939, Stehlin découvre avec indignation que les dépêches qu' il adressait consciencieusement au Département n' avaient même pas été déchiffrées. Il y fournissait pourtant de précieux renseignements, notamment sur l' opposition existant parmi les responsables nazis entre ceux qui, tel Von Ribbentrop, penchaient pour une attaque prioritaire à l' ouest, et ceux, dont précisément Goering, qui optaient pour la croisade immédiate contre le communisme soviétique. Prévenu, le gouvernement Daladier eût pu tenter de faire pencher la balance afin de détourner, ou au moins différer, l' invasion de la France par la Wehrmacht...

A Berlin, et jusqu' en 1942 malgré une campagne qui dévorait les meilleures troupes allemandes sur le front russe, Emmy continuait de mener grand train. Fêtes, galas, soirées fastueuses, se succédaient avec un étalage de luxe  (toilettes, bijoux, objets d' art, souvent dérobés aux musées) qui finit par provoquer des murmures réprobateurs dans les rangs du Parti où l' on voyait en même temps les sacrifices extrêmes réclamés à la population. Au point qu' Hitler s' en ouvrit auprès de son vieux compagnon pour lui demander de mettre un frein à cette frénésie en priant, par la même occasion, Emmy de ne plus manifester son mépris pour Fraulein Braun. On ne se risquera guère à soutenir que la démarche fut couronnée de succès...

En juin 40, Stehlin, qui a participé à la bataille de Norvège avec le groupe de chasse Roussillon, se retrouve à Vichy, dans l' entourage du chef du gouvernement Pétain (alors l' Amiral Darlan), et du ministre de l' Air, Bergeret. Il est témoin, à ce titre, de "la poignée de main de Montoire", qui scelle la politique de Collaboration avec l' Occupant. Mais la Gestapo a cet Alsacien dans le collimateur. Elle cherche à le piéger et le capturer.

Il gagne, avec la complicité d' autres aviateurs, Dakar, où il rallie les escadrilles anglo-américaines pour débarquer au Maroc Le général de Gaulle en fait son conseiller pour l' Armée de l' Air : sa carrière est lancée...

(à suivre)

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DESTINS (1)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Paul Stehlin, né à Hochfelden, bourgade du nord de l' Alsace dont la principale particularité est d' être le siège de la brasserie Meteor, est devenu Français en 1918, à onze ans. Puis saint-cyrien et brillant aviateur. " Un type bien, plutôt porté sur le fric", jugent ses camarades. Parfaitement bilingue, il est de 1935 à 39 "Attaché Air" à l'ambassade de France à Berlin. Il y noue relation avec Hermann Goering, bras droit d' Hitler, mais également pilote de chasse aux multiples victoires, et avec son épouse "Emmy".

Emma Sonnenmann, fille d' un entrepreneur de Hambourg, est la seconde femme du chef de la Luftwaffe (Goering est aussi son deuxième mari) et une actrice réputée du Théâtre National de Weimar. Elle a abandonné la carrière artistique pour devenir en fait la "Première Dame du IIIème Reich", en se faisant des ennemies mortelles d' Eva Braun, maîtresse cachée du Führer, et de son amie intime, Magda,femme légitime du n°3 du régime Joseph Goebbels. D' autant qu' au grand scandale d' Himmler et de Borman, Frau Goering n' est même pas membre du Parti nationl socialiste.

Combien a duré la liaison d' Emmy avec l' officier français de 14 ans son cadet, nul n' est en mesure de le préciser. Grande, blonde, mondaine et dépensière, Emmy accouche en 1938, à près de 45 ans, d' une fille baptisée Edda, en hommage, dit-on, à la fille de Mussolini, Edda Ciano. Le parrain est évidemment Hitler. Goering célèbre l' événement en faisant passer 500 avions sur Berlin ( il en aurait fait défiler 1000, annonce-t-il, s' il s' était agi d' un garçon). Le journal " Der Stürmer", appartenant à Julius Streicher, nazi historique, se fait alors l' écho de rumeurs selon quoi le maréchal des ciels germaniques serait "stérile" à la suite d' une blessure à l' aine reçue lors de la vaine tentative de putsch dit de la Brasserie, en 1923 ( échec auquel d' ailleurs a participé Streicher lui-même.) . Fureur de Goering et d' Hitler qui ne peut faire moins que  disgracier le coupable. Streicher sera cependant condamné à mort par le tribunal de Nuremberg pour son antisémitisme maladif ( il a été  gauleiter de la Franconie, région de Nuremberg justement, où se tenaient les grandes parades hitlériennes, et l' un des concepteurs de la "Solution finale").

(à suivre)

 

 

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LE SECRET DE MADAME FAVART

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Favart est familier aux Parisiens puisque c' est celui qu' on associe à l' Opéra Comique, appelé aussi "Salle Favart".

Charles-Simon Favart était un entrepreneur de spectacles, auteur et compositeur de pièces et de chansons à succès sous le règne de Louis XV. C' est dans les coulisses d' un théâtre qu' il rencontre une jeune et jolie actrice, Justine Duronceray, qui devient son épouse et sera involontairement à l' origine de ses déboires.

En 1746, Maurice de Saxe,  aristocratique dignitaire allemand choisi par le Roi Louis pour commander les Armées françaises, décide de s' adjoindre une troupe de comédiens afin de suivre et distraire ses soldats en campagne. Il recrute ainsi la Compagnie de Favart.

Le Maréchal de Saxe a 50 ans. Madame Favart 31 de moins. Elle est un moment la maîtresse du glorieux militaire, puis décide de rompre, son mari averti ne pouvant supporter cette infortune.

Maurice de Saxe, grand collectionneur de femmes, ancien amant de la belle Adrienne Lecouvreur qu' il partageait avec Voltaire et qui fut, dit-on, empoisonnée par une rivale, la duchesse de Bouillon, puis favori de la future tsarine Anne 1ère (qui l' a éconduit parce qu'il "honorait" conjointement la chambrière de la princesse),   de Saxe donc, prend très mal les choses. C' est  son honneur seigneurial et  sa donjuanesque réputation qui se trouvent en jeu. Il fait adresser au couple des lettres de cachet.

Justine (prénom d' ailleurs quelque peu sadien) se réfugie au couvent. Charles- Simon part se dissimuler dans un village des environs de Strasbourg. En 1748, Louis XV fait don  à de Saxe du château (délabré) de Chambord, en hommage à ses victoires. Ce dernier poursuit de plus en plus belle Justine de ses assiduités, alternant menaces et promesses.
De guerre lasse et pour venir en aide à son époux malade, madame Favart se rend à Chambord. Les lettres de cachet sont oubliées. En droit français, cela est aujourd'hui très exactement qualifié de  "viol par contrainte morale", passible devant les Assises, et selon l' article 222-23 du Code pénal, de 15 ans de réclusion.

Justine reprend en 1749 sa brillante carrière d' auteure et d'interprète,  jusqu' à son décès en 1772. Charles lui survit vingt ans, et disparaît dans le tintamarre de la Révolution Quant au maréchal, ayant affirmé l'arbitraire primauté des caprices du pouvoir, il meurt en 1750 des suites d' un duel l' ayant opposé au prince de Conti. Quoique des rumeurs aient aussi circulé selon lesquelles il aurait banalement succombé à un gros rhume contracté en son château, où les travaux de rénovation et, semble-t-il, de chauffage, n' étaient pas encore achevés

Mais là aussi le secret fut gardé. 

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