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61 articles avec culture

PASSAGES

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La vie est un passage : ce lieu commun comporte une part de vérité quand on considère la

rapidité avec laquelle s' efface le souvenir de certains auteurs (français en tout cas) qui ont en

leur temps fait rire nos parents en soulignant l' absurde de notre condition. L' intention ici est de

donner, sans prétention à l' exhaustivité, l' envie, dans la période assez chagrine qui est la nôtre,

de lire ou relire quelques-uns de ces moralistes modernes.(1) Encore joués ou cités, mais guère

lus, chacun d' eux démontre que l'humour de qualité n' est pas qu' anecdotique. Il est inusable

parce que totalement humain :

Alphonse Allais(1854-1905)- "L' argent, tout compte fait, aide à supporter la pauvreté".

Georges Courteline(1858-1929)- "Il ne faut pas gifler un sourd. Il perd la moitié du plaisir  en

sentant la gifle sans l' entendre."

Jules Renard(1864-1910)- " La modestie, c' est de n' être rien et d' être quand même modeste. "

Erik Satie(1866-1925)- " Si vous voulez vivre longtemps, vivez vieux."

Tristan Bernard(1866-1947)- " Que ne suis-je riche pour venir en aide au pauvre que je suis."

Sacha Guitry(1885-1957)- " C' est entre trente et trente et un ans que les femmes vivent les dix

meilleures années de leur vie."

Pierre Dac(1893-1975)- " Il vaut mieux qu' il pleuve aujourd'hui plutôt qu 'un jour où il fait beau."

Henri Jeanson(1900-1970)- " Les maris se choisissent les yeux ouverts et les amants les yeux

fermés."

Frédéric Dard(1921-2000)- " Les gens qu' on couche sur son testament ne dorment que d' un

oeil."

Pierre Desproges(1939-1988)- " La démocratie est la pire des dictatures : celle exercée par le

plus grand nombre sur la minorité.

(1) On peut, bien sûr, se référer aussi  à la longue lignée de chansonniers, paroliers,

  dialoguistes talentueux et influents aujourd'hui parfaitement  ignorés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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SATIE, MUSICIEN DE L' IRONIE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Erik Satie est aujourd'hui célèbre. Les spectacles le revendiquant se sont multipliés tant en France qu' à l' étranger ( l' Américain John Cage a repris "Vexations", partition à jouer 840 fois de suite). On est loin du temps où les critiques traitaient ce jumeau musical d'un Marcel Duchamp ou d' un Antonin Artaud, de "fumiste" pour les plus indulgents et de "pauvre type" pour les plus hargneux.

Nul ne songerait plus à rayer du paysage culturel un homme qui a inspiré Mallarmé, été le disciple de Vincent d' Indy à la Scola Cantorum, l' animateur du "Groupe des Six" (Auric, Durey,Honegger, Milhaud, Poulenc, Taillefer), de l' "Ecole d' Arcueil" (Sauguet, Emié, Lizotte), avant d' être annexé par les dadaïstes (Tzara, Picabia), le Théâtre de l'Absurde (Ionesco, Bekett) et une foule de créateurs allant de Cocteau à Picasso,Stravinsky, Diaghilev, Braque, Debussy, Man Ray, Breton  Désormière ou René Clair.

Né à Honfleur en 1866, Satie arrive à Paris à 12 ans, échoue comme élève au Conservatoire National de Musique et pour échapper au service militaire n' hésite pas à s' exposer nu dehors une nuit d' hiver. Effectivement, il contracte une pleurite et est réformé.

Commencent alors pour lui des années de bohème montmartroise. Il tient l' harmonium au 'Chat Noir", cabaret où officie également Aristide Bruant. Il a 22ans, tombe amoureux de celle qui peint son portrait, Suzanne Valadon, la mère d' Utrillo. Une liaison de cinq mois qui, en rompant, laisse Satie inconsolable.
Le réseau de ses relations pourrait lui permettre de vivre et travailler confortablement. Il choisit le dénuement, quitte le "placard" où il célèbre le rite d' une Eglise vouée au combat social par la musique, dont il est l' unique membre,pour s' installer à trois kilomètres au sud de Paris, à Arcueil, dans une chambre sans eau ni éclairage que lui abandonne le fondateur du "Chat noir". Satie y vit comme, tout près, à L' Häÿ-les- Roses, un autre original, l' écrivain Paul Léautaud: solitaire et sans confort,

Dans cette banlieue déshéritée,Satie se rallie au socialisme, devient l' un des premiers adhérents du nouveau Parti communiste tout en refusant de s'intéresser aux théories marxistes. Il n' est pas doctrinaire, seulement ouvriériste, avec une sorte de ferveur mystique..

Satie a aussi marqué son passage par une ironie féroce qui le hisse au niveau des Léon Bloy, Octave Mirbeau, Alfred Jarry et Alphonse Allais. De Ravel qui vient de refuser la Légion d' Honneur, il dit simplement :" Mais toute sa musique l' accepte". Il écrit des "Mémoires d' un amnésique", au total 50 pages blanches qu' il distribue autour de lui, et griffonne des centaines de billets du genre: "Si vous voulez vivre longtemps, vivez vieux"

Lui, sans demander secours à personne, meurt d' une poussée d' absinthe sur le foie, à 59 ans, dans son taudis après un ultime scandale: " Socrate", musique vocale "sur un texte de Platon". Pied de nez aux chiens de garde de la farce bien pensante qu' il n' a cessé de fustiger.

 

 

PS- Satie n' a pas que des amis...En 2016, un conseiller municipal du Front National s' est opposé, Don Camillo d' un nouveau genre, à la commémoration du 150 ème anniversaire de la naissance d' un "communiste alcoolique", proposée par le maire écologiste d' Arcueil. Voilà sans doute qui  ravirait, s' il pouvait l' apprendre, l' ironique compositeur.

 

 

 

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BOUTIQUE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Paris ne s' enseigne pas en voiture, ni dans un car, ni dans des guides. Une ville aussi bourrée d' Histoire s' apprend à pied, au hasard plus que dans des circuits imposés. Elle est alors un luxe capricieux qui réclame du temps.

Si donc la fantaisie du badaud vous mène vers le quartier de la Nouvelle Athènes, berceau du romantisme français,récemment réhabilité sous le nom de Sopi (South Pigalle), empruntez la rue Clauzel. Elle va s' achever dans la rue des Martyrs, à côté de là où le clarinettiste Milton Mezz Mezzrow a longtemps animé un club de jazz réputé. Le peintre Ernest Hébert y a eu aussi son atelier.

Au n°14, une galerie d' estampes japonaises tenue par Akihiru Aoyagi occupe l' ancienne boutique du Père Tanguy, célèbre marchand de couleurs peint par Van Gogh et Monet. Quand on connait l' influence de l' estampe (ukiyo-e) sur les artistes de l' époque, on  admet vite quelque parenté avec la galerie actuelle.

Au-dessus de la porte cochère de cet immeuble sans caractère particulier, une plaque : " Ici se trouvait la boutique du Père Tanguy. S' y rencontraient Anquetin, Bernard, Cézanne, Gauguin,Guillaumin, Renoir, Russel, Toulouse-Lautrec et Van Gogh". Auxquels on peut ajouter Pissaro, Monet, Vignon et Sisley.

Julien Tanguy, originaire des Côtes du Nord, était venu à Paris où il avait choisi de s' établir marchand de couleurs en 1870. Anarchiste militant, il avait participé à la Commune de 71 et échappé de justesse à la déportation en Nouvelle Calédonie. Après 4 ans de prison, il regagne sa boutique qu' il ne quittera plus jusqu' en 1892, deux ans avant sa mort.

Le père Tanguy est tout ce temps la parfaite illustration de la chanson de Brassens "Les Copains d' abord", en l' occurrence  des inconnus qui se nomment Monet, Renoir ou Van Gogh. Il achète leurs premières toiles six francs six sous. Les critiques le repèrent et commencent à affluer, attirés également par les oeuvres d' un petit nouveau, Paul Cézanne.

A ces glorieux rapins, le Père Tanguy offre des couleurs et des repas, et prend en dépôt, dans son étroite arrière boutique, leurs tableaux qu' il est chargé de vendre. Sans lui, qui sait si l' Impressionnisme aurait connu le même destin?

 

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" L' AMI PISSARO "

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Si l'on s' accorde à voir en William Turner (1775-1851) un précurseur de l' Impressionnisme, on s' entend également pour considérer Camille Pissaro (1830-1903) comme l' un de ses pères.

Attachante figure que celle de ce très grand artiste, à l' honneur en ce moment à Paris, tant au musée Marmottan qu' à celui du Luxembourg.

Né aux îles Vierges, alors possession danoise aux Antilles, et issu d' une famille de commerçants juifs portugais, le jeune peintre quitte tout pour rejoindre la capitale française. Là, d'atelier en atelier, il s' intègre bientôt à l' avant-garde artistique, admirant Corot, Courbet,Millet, avant d' inspirer Cézanne, Gauguin et Sisley. D' Ingres à Monet, de Renoir à Degas, Pissaro fréquente tous ceux qui comptent alors dans le milieu de l' Art.

Il s' installe à Pontoise, voisin du docteur Gachet, médecin de Van Gogh, et de Daubigny, habitant tous deux Auvers sur Oise. Pissaro se focalise ainsi sur les paysages fluviaux et agrestes qu' il découvre entre Pontoise et Paris, et qu'il peint sur le motif . S' amorce dès ce moment le "Chemin des Impres sionnistes", devenu désormais l' objet d' une intense curiosité culturelle ( le circuit Pissaro proprement dit va de Louveciennes à Bougival par Marly le Roi et comporte une quinzaine de reproductions d' oeuvres sur les lieux de leur création).

Pissaro ne quitte cette patrie artistique qu' à deux reprises. En 1870, quand les Prussiens pillent son atelier et y dérobent plusieurs centaines de toiles. Il se réfugie à Londres où séjourne Monet.Puis une seconde fois, lors de la fièvre anarchiste de 1894, quand, menacé d' arrestation, il fuit en Belgique et y retrouve le libertaire Elisée Reclus.

Car "l' ami Pissaro", connu pour sa générosité de coeur et d' esprit, a de solides convictions qu' il partage avec la plupart des peintres du quartier de "La Nouvelle Athènes" à Montmartre, écolos avant la lettre. Adepte des théories de Proudhon et de Bakounine, Pissaro milite aux côtés d' Emile Pouget, anarcho-syndicaliste à l' origine de la naissance de la CGT, et de Louise Michel, la célèbre "Vierge rouge" de la Commune. Il collabore au journal "Les Temps nouveaux" de Jean Grave où il défend la position de "l' art pour l'art" contre Kroptkine.

Pissaro était ce qu' on nomme un anarchiste individualiste, plus enclin à la non violence qu' à la terreur, au débat d' idées qu' à l' usage des armes, plus tenté par les réunions du "Club social" que fréquentait également Rodin qu' à l' attaque des agences bancaires. Son idéalisme transpire dans l' exceptionnelle sérénité que dégage sa vision des bords de Seine à l' époque heureuse où des champs, des chemins de terre, des arbres et des fleurs y régnaient encore.

 

 

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SUR LA COLLECTION CHTOUKINE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La Fondation Vuitton à Paris expose pour plusieurs semaines encore "Icônes de l' Art moderne", la collection du Russe Sergueï Chtoukine (Moscou 1854-Paris 1936), devenue propriété des musées de l' Ermitage à Saint-Pétersbourg et Pouchkine à Moscou.

Le richissime collectionneur a connu et fréquenté tous ceux (artistes, marchands, critiques) qui ont animé l' avant-garde artistique de 1880 à 1914 et , du même coup, annoncé la révolution dans la peinture contemporaine.

On se sent noyé devant le déferlement de ces 130 oeuvres majeures. Tout le monde ou presque, en tout cas parmi les Français, est là, malgré quelques absents de marque (Caillebotte, Seurat, Berthe Morisot, Bonnard ou Boudin). Le plus révélateur dans ce fastueux bouquet est peut-être la hiérarchie qui, peu à peu, se dégage des choix de celui que son entourage traitait de "fou".

Chtoukine (par ses "conseils", Durand-Ruel, Vollard, Kahnweiler) laisse filtrer ses préférences : Monet, Cézanne, Gauguin, Matisse et Picasso ont droit à une salle entière. En 1910, c' était de la démence. Picasso, dont je ne suis pas un inconditionnel, s' impose indubitablement: de 1900 à la Révolution d' Octobre (laquelle,grâce à Lounatcharsky, Commissaire du Peuple à l' Instruction publique et à l' écrivain Gorki, a respecté la collection), Chtoukine a été son fidèle acheteur. Cela facilite la lisibilité du parcours de l' Espagnol (communiste quand son mécène était contraint à l' exil par les "Rouges") et le décryptage historico-artistique de cette époque pleine de contradictions, de bruit et de fureur.

La peinture d' avant-garde (fauvisme, constructivisme,cubisme) n' était pas spécialement la tasse de thé des bolchéviks. Lénine y voyait volontiers du snobisme petit-bourgeois et lui préférait un rassurant académisme. Staline, dans les années 30, a montré ce que devait être un art "prolétarien". N' empêche: le courant mondial a tout emporté. "Le déjeuner sur l' herbe", "La vigne rouge" et "La montagne Sainte Geneviève" ont poursuivi le récit séculaire sur l' Art dont Malraux disait qu' il posait la "question de la Transcendance".

 

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JOU aux BAUX

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le site des Baux constitue assurément l' un des plus captivants endroits de Provence, en dépit d' une affluence estivale (1.600.000 visiteurs) jamais démentie.

C' est dans ce village, alors peu fréquenté (la bauxite y était encore exploitée), qu' en 1921 Luis Felipe-Vicente Jou i Senabre, qui s' est fait connaître du monde artistique sous le nom de Louis Jou, a acquis l' incomparable hôtel du sieur Jean de Brion. Catalan espagnol naturalisé français, Louis Jou relevait de la race (en voie d' extinction?) des éditeurs-typographes-graveurs-poètes, à la fois artisans et artistes, où se sont illustrés des gens comme François Bernouard, Pierre Albert-Birot, Paul André Benoit et Jean-François Manier.

Ces noms méritent d' éviter le relatif oubli dans lequel ils semblent sombrer depuis la disparition de Malraux, qui veillait à leur mémoire. Ainsi, l' auteur de "La Condition humaine" avait-il accepté de siéger au Conseil d' Administration de la Fondation Louis Jou.

Le destin de ce dernier a connu un assez curieux parallèle avec celui de Picasso, dont Jou n' a toutefois pas été vraiment un intime et n' a point atteint la gloire universelle. Nés la même année(1881), les deux hommes se fixent à Paris au même moment et finissent leur vie en Provence.

A Paris, Jou se fait lui aussi des amis : Apollinaire,Carco, Derain, Cocteau,Suarès qui demeurera l' un de ses proches,et qu' il hébergera un moment durant l' Occupation.

C' est dans l' atelier qui fait face à sa demeure Renaissance restaurée de ses mains, que Jou compose l' essentiel de son oeuvre typographique, dessinant et fondant lui-même ses caractères, ranimant des traditions d' imprimeur venues de Gutenberg, affirmant sa résistance aux pratiques industrielles qui ont emporté la conception et la fabrication du Livre.

Solitaire,passionné, admiré,indépendant, Jou a imposé de son vivant des création qui, aujourd'hui encore, conditionnent l' évolution de l' imprimerie d' Art. Il est devenu difficile de publier Louise Labbé, Pascal, Cervantès, Montesquieu, Rabelais ou Chateaubriand si l' on se réfère à la représentation de leurs textes dans la collection des "Livres de Louis Jou". Travail de minutie, de patience et de goût que Jou a poursuivi jusqu' à sa mort, à 86 ans, dans son village provençal, au soleil des milliers de pages qu' il a célébrées.

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LAM

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Wifredo Lam est une figure somme toute secondaire du Surréalisme. Le Centre Pompidou a eu l' heureuse idée de lui consacrer pour quelques mois une rétrospective de 300 oeuvres qui permet à ce peintre de se placer au niveau de ses plus célèbres amis de combat dans l' affirmation de l' art contemporain, Picasso et Breton en tête.

Fils d' un Chinois et d' une Afro-cubaine, profondément marqué par l' avant-garde internationale du Paris d' entre deux guerres, Lam est une sorte de Janus. Durant son premier séjour en Europe (1923 à 1941), son oeuvre reste sensiblement influencée par ses modèles : Gauguin, Cézanne, Juan Gris, Braque, Klimt ou Matisse. Ces références semblent encore entraver un besoin d' expression plus personnelle qu' annoncent les grands aplats de couleur et les formes incisives qui feront le succès de sa seconde période.

Après avoir lutté aux côtés des Républicains espagnols, fiché par la police de Vichy, Lam quitte la France début 1941 pour rejoindre La Havane après 18 ans d' exil. Révolté par la misère de son peuple livré à l' impérialisme et à la corruption, il achève de libérer sa peinture qui connait alors une véritable métamorphose fondée sur le retour aux valeurs esthétiques de la culture populaire caribéenne. Le tableau considéré comme son oeuvre maîtresse, "La Jungle", date de 1943. Aussi, quand il redevient Parisien, en 1952, est-il un peintre paradoxalement consacré et inconnu, exposé dans le monde et ignoré du public français. Il se rapproche du groupe CobrA, de son ami Asger Jorn, et se tourne vers l' emploi de nouveaux matériaux comme la terre cuite, dans son atelier italien d' Albissola. Les luxuriantes forêts tropicales font place à une abstraction gestuelle de plus en plus dépouillée: Lam a bouclé la boucle. Il disparaît à Paris en 1982.

Cette Exposition est un acte de justice artistique.

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Manessier de passage chez lui

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Ce blog aura 4 ans le 13 août prochain. Vous êtes nombreux à continuer de le consulter malgré un ralentissement de sa production depuis avril dernier pour la raison exposée dans l' article "Précision" du 5 juin Soyez-en sincèrement remerciés. Le retour au rythme habituel se produira au cours de l' automne.

On ne saurait évoquer cet anniversaire sans en profiter en même temps pour mentionner l' actuel hommage rendu par le jeune musée Mendjisky, voué aux "Ecoles de Paris", celle des Montparnos et celle,ultérieure, de l' Abstraction, au peintre Alfred Manessier (1911-1993).

Dans un immeuble rénové vers les années 30 par l' architecte Mallet-Stevens et le maître-verrier Barillet sont groupées sous le titre "Du crépuscule au matin clair" une cinquantaines d' oeuvres de l' artiste.

Avant de devenir l' un des chefs de file de l' Abstraction, Manessier était, depuis l' âge de 12 ans, le peintre fasciné de la lumière de la baie de Somme qui l' a vu grandir. C' est là, y observant les nuances du jour et de la nuit, que la non figuration lui est apparue une expression qui, dégagée de tout élément de représentation matérielle, permettait d' affirmer la prééminence du vécu intime sur la seule reproduction.
Témoin de ces mouvements intérieurs, vous le verrez, entouré de ses proches amis, Singier, Le Moal, Bertholle ou Bazaine, dans ce 15 ème arrondissement de Paris qu' il a tant aimé : c' est chez lui, ne manquez pas le rendez-vous.


Musée Ecoles de Paris, jusqu' au 15/10/2015. 15 square de Vergennes. Paris XV.

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André Souris, surréaliste mais musicien

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' indifférence de Breton et des Surréalistes pour la musique n' était pas un secret. Eux-mêmes l' ont affirmée clairement dans "Le Surréalisme et la Peinture" (La Révolution surréaliste, n°4). Si Dada, antichambre du Manifeste de 1924, était proche de Satie et d' Auric, si Tzara, en arrivant de Zurich, essayait d' importer les pratiques musicales du cabaret Voltaire, les animateurs de la revue nommée par antiphrase et dérision "Littérature", se montraient allergiques à un art "colonisé, selon Philippe Soupault, par les snobs".

Breton et ses amis plaçaient en effet leur combat à un niveau exigeant une totale libération intellectuelle, pouvant aller jusqu' à l' automatisme psychique tel que le produisait Desnos. Cette démarche, qui par définition leur semblait éliminer la composition musicale, les surréalistes bruxellois ont voulu la contredire en mettant en avant "le" musicien André Souris. Souris, né en 1899, a découvert le Mouvement surréaliste grâce à la revue "Correspondance" et à son fondateur, le poète Paul Nougé. Gagné à la cause, il remarquait en 1927 : "La musique constitue probablement le moyen le plus conforme aux démonstrations surréalistes".

"Correspondance" était d' ailleurs en opposition avec les Parisiens sur deux points : la surface éventuelle de l' automatisme donc, mais aussi la nature de la subversion surréaliste. Politique comme le prônait Aragon dans "Front Rouge, ou suivant "le moyen du langage", comme le déclarait en réponse le tract "La Poésie transfigurée", co-signé par Souris.

Le musicien, parallèlement, s' était mis à composer sur les oeuvres de peintres (Magritte, Delvaux) et de poètes (Scutenaire, Nougé, Mariën). Ce qui ne lui a pas suffi pour échapper à l' exclusion en 1936 par le groupe belge, en raison d' une "Messe aux Artistes" dénoncée dans le tract aimablement intitulé "Le domestique zélé".

Malgré cette éviction musclée, Souris a poursuivi des recherches dont les éléments ne s' écartaient pas du "dépaysement surréaliste". Il soutenait dans de nombreux écrits théoriques (cahiers, notes, correspondances) des orientations et des choix toujours proches de l' enseignement éthique et stylistique reçu de Nougé.

"Ne rien écrire qui ne soit le produit de l' hallucination", notait-il encore en 1938. L' illumination rimbaldienne n' était pas loin. La musique d' André Souris, conçue dans un environnement littéraire, a inlassablement tendu à démontrer que poésie et musique relevaient d' inspirations voisines. Si le compositeur n' en a pas totalement convaincu Breton, peut-être l' a-t-il au moin ébranlé.Installé à Paris où il est décédé en 1970, Souris était devenu son ami.

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Le combat décolonisateur d' Henri Collomb

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Henri Collomb était un médecin militaire natif du Dauphiné. Il a été en 1958 nommé à la tête du service de neuropsychiatrie de l' hôpital de Fann (Sénégal), où il a fondé ce qu' on a nommé " l' Ecole de Dakar " (le Sénégal est devenu indépendant en 1960). De nombreux chercheurs européens et africains, psychiatres et anthropologues, ont été ses disciples ou ses collaborateurs.

L' apport fondamental du savant a été de rompre avec la "psychiatrie coloniale" - transfert mécanique de techniques occidentales sur les malades mentaux africains - au profit d' une " psychiatrie culturelle " prenant en compte l' environnement du patient et articulant savoirs académiques et thérapies locales. Idée courante aujourd' hui, mais clairement subversive pour l' Administration coloniale de l' époque. En fait, il s' agissait de relayer, pour la psychopathologie, ce que Schweitzer avait initié au Gabon pour la médecine générale : le recours aux thérapies traditionnelles en renfort des connaissances médicales modernes.
Cette démarche impliquait la reconnaissance du malade comme "sujet" confronté à l' agression, soit d' un humain (maraboutage), soit d' un esprit (rab). Dès lors, n' existait plus de fracture entre la folie et ce qui n' en relève pas. Dans les cultures africaines, l' "agressé" continuait ainsi de communiquer avec l' ensemble de sa communauté, il n' était pas rejeté dans l' humiliant isolement, voire la honte, qui cernent ce genre de malade en Occident. La responsabilité étant collective, le patient "déculpabilisé" était plus aisément accessible au traitement du "guérisseur". On mesure alors à quel point la relation duelle médecin-malade et l' enfermement psychiatrique pouvaient paraître à l' Africain une non réponse à la chance de guérison.

Chaque samedi, l' esplanade précédant l' entrée de l' hôpital de Fann était réservée par Collomb au "sabar" (fête avec tam-tams) où familles, amis, relations de village ou de quartier, venaient danser pour et avec les patients. Cette conception de la psychothérapie était à l' opposé de l' attitude coloniale évacuant toute spécification culturelle (donc toute tentation revendicative).

Libérer le psychisme du sentiment de dépossession identitaire, éviter une schizophrénie qui pouvait rendre le discours délirant en français et cohérent en langue nationale, refuser le neuroleptique et l' électrochoc, tel était le choix d' Henri Collomb. Vers la même époque, Fanon, l' auteur des "Damnés de la terre", à l' hôpital de Blida, en Algérie, Coudray à Bamako, s' étaient ralliés à la cause. Ces praticiens ont apporté une contribution peu reconnue - Collomb est mort quasi anonymement à Nice, un an après son retour en France- mais déterminante au processus d' émancipation mentale du colonisé.
Depuis, l' urbanisation massive, le recul, sinon la disparition, de pratiques ancestrales, les nouvelles techniques de communication, la frénésie de consommation, les facilités de déplacement , ont largement modifié les données. Le message de Fann demeure cependant : il incite à récuser tout modèle qui voue l' individu à l' angoisse de sa dissolution, et à l' agressivité défensive née d' une façon ethnocentrique d' éduquer. Une telle lecture de la réalité sociale n' a rien perdu de son acuité : elle aide toujours à décrypter le fond de certains conflits de civilisation.

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