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culture

PERENNITE D'OSCAR WILDE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quel pays de 5 millions d'habitants à peine peut-il se targuer d' avoir, en un demi-siècle, donné naissance à six écrivains de renommée internationale : Oscar Wilde en 1854, George-Bernard Shaw en 1856, William Butler Yeats en 1865, John Millington Synge en 1871, William Joyce en 1882 et Samuel Beckett en 1906 ? Réponse: l' Eire, ou République d' Irlande. Trois d' entre eux, Shaw, Yeats et Beckett, ont obtenu le Prix Nobel de Littérature. On peut dire que tous ont contribué au renouveau des Lettres au tournant du XXème siècle, au point d' influencer encore la poésie, le roman et le théâtre d' aujourd'hui.

Je veux m' arrêter un instant sur la postérité d' Oscar Wilde , dramaturge abondant mais auteur d' un unique roman, qui a assis sa notoriété, " Le portrait de Dorian Gray": une oeuvre sulfureuse parue en 1890, ayant valu à son créateur une cascade de déboires et de procès conclue par deux ans de prison et un exil définitif à Paris où il s' est éteint dans la misère en 1900.

Il se trouve que le tombeau de Wilde, au cimetière du Père Lachaise, est tout proche de celui de mes parents. Cela me permet de constater, à chacune de mes visites familiales, combien le souvenir du romancier irlandais demeure vivace, plus d' un siècle après sa mort dans notre pays. Il n' est pas de fois que je ne voie, hiver comme été, une personne ou un groupe   arrêtés devant le monument, sans cesse fleuri, qui lui est consacré.

Issu de la bonne bourgeoisie protestante de Dublin, Wilde, devenu critique littéraire à Londres, y incarnait le modèle du dandy homosexuel,. scandaleux à une époque où la morale victorienne régnait sans partage. Le "Portrait" qui a, par la suite, inspiré une foule de cinéastes, mêle éléments autobiographiques et références à son jeune amant.

Il tient à la fois du conte philosophique et du mythe faustien. Le héros, Dorian, qui sacrifie son image pour pouvoir garder éternellement jeunesse amoureuse et beauté, est symbolique des
 rêves et fantasmes de chacun, comme le sont, d' une autre façon, Emma Bovary, la femme adultère, ou Raskolnikov, étudiant et meurtrier.

L' inattendue popularité - pérennité d' Oscar Wilde n' est pas sans signification. Elle témoigne de la force d' imprégnation dans les esprits des  personnages littéraires entendus comme acteurs rebelles ayant trouvé en eux-mêmes le courage de la transgression.

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LE CAS LEWIS CARROLL

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Pourquoi la pédophilie est-elle relativement fréquente dans le monde artistique? Gauguin , Degas , Nabokov , le photographe David Hamilton, les cinéastes Polanski et Woody Allen, le romancier Matzneff : autant de noms associés à des affaires mettant en cause leur relation aux enfants.

Le cas du célèbre auteur d' " Alice au pays des merveilles", l' Anglais Lewis Carroll, est, de ce point de vue, particulier. Qui était Lewis Carroll, pseudo de Charles Lutwidge Dodgson, né en 1832 dans une famille de pasteurs anglicans? Un timide et assez quelconque professeur de mathématiques d' Oxford, tombé un jour passionnément amoureux de la fille du doyen de l' école où il enseigne, la Christ Church. Un problème : elle n' a encore que six ans.

Le psychanalyste Jacques Lacan a diagnostiqué la déviance de Carroll (il bégaie, sauf en compagnie d' enfants) comme obsession d'un "renversement", que peut en effet confirmer le texte "De l' autre côté du miroir" . Selon Lacan, toujours, Carroll assume un idéal contradictoire fondé sur le désir d' abolir le désir tout en demeurant globalement "désirant".
Complexe, certes, mais la spécificité de cet auteur est bien  de mêler sans cesse réalité et imagination. C' est pourquoi son oeuvre déploie un fantastique qui, dans une atmosphère onirique, a donné vie à un genre littéraire où le non-existant se pose comme acquis.

En d' autres termes, il s' agit du "Nonsense", qui permet à Carroll d' inventer créatures artificielles, jeux et énigmes pour enfants, dont l' illogisme fera le bonheur des surréalistes. Il n' est donc pas surprenant de voir l' artiste se tourner très tôt vers la magie et la manie de la photographie, et emmagasiner, comme des oeuvres d' art, plus de 3.000 clichés de fillettes à moitié nues. Jusqu' au jour où les choses semblent dérailler puisque Madame Liddell finit par interdire à Carroll toute approche de ses trois filles.

Cependant, le succès de ses ouvrages est déjà acquis, au grand scandale de la morale victorienne. Un montage montre ultérieurement Alice et Carroll s'embrassant avec fougue. Les uns dénoncent le document comme un faux. D' autres  affirment son authenticité, entretenant autour de l' écrivain une réputation d' original, qu' il se garde d' ailleurs de démentir, voire de criminel, que son statut de diacre et son austère réserve  rendent inconcevables.

La pédophilie a maintes motivations, des plus primaires aux moins déchiffrables. Chez Carroll, où le mobile purement sexuel ne semble pas avoir été dominant, j' attribuerai l'inversion en question   à une extrème sensibilité l' éloignant de la rudesse des adultes et de l' hypocrisie puritaine, en vue de réhabiter la fraîcheur et la vaste liberté d'invention et d' innovation de l' enfance.

L' écrivain a imposé une Féerie sans fées.que peuplent des êtres inconnus parlant le langage humain. Le nonsense triomphe, et avec lui la contestation d' un monde.  Dès lors,ce n' est pas hasard si, sans être pédophiles, des hommes comme Jarry, Raymond Roussel, Joyce, Benjamin Péret et même, dit-on, Charlie Chaplin, ont voulu se reconnaître en lui.

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PARCOURS DE Ré SOUPAULT

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Née en 1901 en Allemagne dans une ville aujourd'hui polonaise, Bobolice, Erna Niemayer rejoint le BAUHAUS de Weimar à 20 ans contre l' avis de ses parents. Ses premiers précepteurs se nomment Gropius, Klee et Kandinsky.

Elle se lie bientôt avec le dadaïste Kurt Schwitters qui la baptise Ré, du nom de la déesse égyptienne du Soleil, avec Erich Maria Remarque, auteur de " A l' ouest rien de nouveau ", et avec le peintre Hans Richter, qu' elle épouse.

Déjà repèrée dans les cercles d' avant-garde, elle s' installe à Paris en 1929 et collabore comme styliste avec le couturier Paul Poiret (cf. chronique "Grandeur et misère de Paul Poiret" du 3 juin 2017). Puis elle crée sa propre maison de couture grâce au mécène américain Arthur Wheeler, et aux concours du photographe Man Ray et de Mies van der Rohe, ancien du Bauhaus.

Financièrement fragilisée par le décès de Wheeler, elle renonce quand ell rencontre, fin 1933, le journaliste Philippe Soupault, l' un des pionniers du Surréalisme (il a co-rédigé avec André Breton le premier texte d' écriture automatique, "Les Champs magnétiques", en 1919. Rencontre décisive. Elle fait, par son truchement, découvrir le dadaïsme berlinois aux Français. Elle-même se convertit à la photo (en coïncidence avec Dora Maar auprès de Picasso). Le couple se marie et sillonne l' Europe dans un tourbillon de manifestations artistiques.

En 1936, le leader du gouvernement de Front populaire, Léon Blum, charge Soupault de la création de la première station radiophonique de Tunisie pour contrer les menées fascistes dans ce pays sous protectorat. Il n'en faut pas plus pour provoquer une levée de boucliers chez les colons qui y voient une promesse implicite de décolonisation.

A peine installée en 1940, l' Administration de Vichy révoque Soupault, l' accuse de "trahison" et l' emprisonne. Il finit par s' échapper et à gagner avec Ré, via l' Algérie, New York où il retrouve certains de ses amis parisiens : Fernand Léger, Ivan Goll, Max Ernst, Kurt Weill, etc. Le ménage Soupault entreprend alors un long périple à travers tout le continent américain pour porter la voix de la France libre dans le domaine culturel.

En 1945, Ré et Philippe se séparent. Lui rentre à Paris qu' elle ne rallie que 3 ans plus tard. Entre temps, elle s' est reconvertie dans le journalisme radiophonique et l' écriture. Elle publie en allemand de grandes traductions d' auteurs français (Lautréamont, Romain Rolland, Soupault, bien sûr) et des essais (sur Gandhi, la Commune de Paris et même...Jeanne d' Arc). 

Eloignée du quotidien de Philippe, elle reste néammoins sa proche voisine à Auteuil, poursuivant jusqu'à la mort de ce dernier en 1989 une permanente collaboration artistique. Pour Ré, l' ancien surréaliste demeure, quoi qu' il en soit, l' homme de sa vie. Elle lui survit encore 7 ans avant de s' éteindre à Versailles, francophile méconnue mais reconnue outre-Rhin pour ses multiples ouvrages et ses innombrables clichés, témoignages, en dépit d' une tragique actualité, de l' éblouissant foisonnement du renouveau intellectuel de l' entre-deux-guerres en Allemagne comme en France.
 

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LE MAQUIS DE CAMILLE BOMBOIS

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Pour la "peinture naïve" et  l' "art brut", l' effet naît d' un rendu où l' oeil, étranger à la façon socialisée de regarder, substitue à celle-ci une image première de la perception. Le douanier Rousseau est le modèle du genre, et avec lui des peintres autodidactes comme Vivin, simple employé des Postes, Séraphine de Senlis, servante,  Beauchant, fonctionnaire de base. " Bruts de décoffrage ", c' est le mot.

Camille Bombois relève de la série. Issu de modestes bateliers de Bourgogne, il commence dans la vie en tant qu' ouvrier agricole et terrassier, puis, doté d' une force musculaire exceptionnelle, devient lutteur dans les foires et les cirques. Il arrive à Paris en 1907 sans le sou, et trouve à se nicher dans les masures,- depuis longtemps rasées-., qui couvraient encore une partie des Hauts de Montmartre. Il décoche un emploi d' ouvrier dans le métro et passe ses heures de liberté à observer le travail de ses voisins de quartier, Gen Paul, Suzanne Valadon, la bohème du Bateau Lavoir, toute une faune de sculpteurs, de graveurs ou de dessinateurs méconnus. Alors la tentation de peindre le saisit à son tour. Pour le plaisir, pas pour la gloire ou la fortune.

Bientôt la guerre l' envoie en première ligne, dont il revient sain et sauf. Une surprise l' attend : pendant son absence, sa femme a vendu tous les tableaux qu' il avait laissés à son départ. Parfait. Il prend un boulot de bobineur dans une imprimerie de nuit, peint le jour, et dort au crépuscule.  En 1922, trainant à la traditionnelle "Foire aux crôutes", sur la Colline anarcho-pacifiste peuplée d' artistes estropiés, le critique Noël Bureau remarque des toiles, déposées sur un trottoir. Il les signale à des clients américains qui s' entichent pour cette production. Bombois approche la quarantaine. Il lâche alors tout pour se consacrer à son oeuvre. On l' accroche à San Francico, à New York, puis à Zurich et Genève. Il a encore quarante autres années devant lui, durant les quelles la peinture naîve et les Arts premiers s' affirment comme expression fondamentale de la réalité . 

En France, on le trouve, bien sûr, au Musée d' Art moderne du Centre Pompidou, au Musée Maillol, et au Musée d' Art brut de Villeneuve d' Asq, près de Lille. Une rue de Belleville, à Paris, porte son nom. Mais, célébré et fêté, Bombois n' a jamais renié ses origines prolétariennes ni la cahute du "maquis" de la rue Caulaincout, pigeonnier misérable ouvrant sur le paysage usinier de la banlieue nord, où s' est fondée son oeuvre.

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LE BANC

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' avenue Junot (du nom d' un général de Napoléon) est une confortable artère au quasi sommet de la Butte Montmartre. Se séparant soudain de la rue Caulaincourt, elle fait un coude et va s' achever rue Girardon, devant l' immeuble où a longtemps habité Louis-Ferdinand Céline. Elle passe ensuite le relais à la rue Norvins, qui termine sa route place du Tertre, au point culminant de la célèbre Colline. 

En face exactement des fenêtres céliniennes, l' ex atelier du peintre Gen Paul, montmartrois emblématique, grand invalide de guerre, compagnon de cuite de Maurice Utrillo et rival du docteur Destouches (Céline, toujours) dans les faveurs des danseuses du quartier ( le Moulin Rouge est au bas de la rue) . A l' autre angle du croisement Junot-Girardon se tient aujourd'hui un cinéma qui appartient au réalisateur Claude Lelouch.

Enfin, à la porte dudit cinéma, un banc public. Banc historique puisqu' il a servi des années de siège au rendez-vous quotidien d' une pléïade d' artistes et d' écrivains qui ont illustré leur temps. Sur cette longue planche se sont en effet posés les séants de Marcel Aymé, Francis Carco, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès, Marcel Jouhandeau, du dramaturge René Fauchois, de l' affichiste Paul Colin, du cinéaste Abel Gance, tous alors habitants du coin. En revanche, aucun postérieur féminin bien identifiable : peut-être celui de Suzanne Valadon, venue ramasser son fils Maurice ivre-mort ?

Puis le banc a connu la disgrâce. 1944 ! le morceau de bois n' était- il pas complice, à sa façon, d' une équipe qui, fidèle à la tradition libertaire, apolitique et pacifiste du quartier, ne s' était guère engagée contre l' Occupant? Pire même : Céline et Gen Paul, blessés de 14, avaient entretenu des liens avec l' ambassadeur allemand Otto Abetz, féru, depuis avant guerre, de vie parisienne. Les autres étaient demeurés sagement assis sur le fameux banc d' infamie qui, aujourd'hui amnistié, n' accueille plus que des fesses anonymes.

Donc, ici, pas de plaque commémorative comme en maints endroits voisins à la grande satisfaction des guides touristiques. La punition est sévère. Toutefois, si vous passez là, réservez une seconde d' attention à cette relique du mobilier urbain, victime d' une ingrate destinée. Qui sait si, sur ces lattes revernies, n' ont pas été conçues des oeuvres qui font désormais l' objet d' une considération unanime?

Dans ce cas, le "banc Junot" ne mériterait-il pas de figurer au patrimoine échevelé de la Capitale ? Noble sujet de méditation pour les candidats aux prochaines élections municipales.

 

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LA SAISON DU LIVRE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' été est le moment où les " actifs " songent à trouver le temps de lire ou de relire. Souvent, les textes ne leur laissent aucune trace, ne les enrichissent ni même ne les distraient. Oublions  les produits répondant à l' actuelle édition consumériste. Leur date de préemption est immédiate.

En effet, la pratique du monde des Lettres repose de plus en plus sur des stratégies commerciales et des enjeux confinant à la politique. De là, un système de réseaux et de relations pour initiés réduisant l' auteur au rôle de pion sur les champs de bataille de l' industrie culturelle. On a cessé de considérer l' écrivain, pour encenser le groupe éditorial qui a pris le risque de le publier.

Aussi le lecteur, sollicité par maints autres moyens de communication, s' interroge-t-il. Le livre est-il encore l' auxiliaire privilégié de l' imaginaire et de la réflexion? n' est-il pas un peu "ringardisé", accolé à l' humanisme de papa et ses nombreux avatars? relégué à l' intérêt que lui porte encore une troupe en diminution d' érudits chenus? Passe encore pour la biographie des Puissants ou l' Essai polémique et sulfureux, mais le reste...

Pourtant, quel instant glorieux que la rencontre d' une oeuvre qui vous marque au rouge! Je souhaite à chacun de bénéficier de moments tels que j' en ai connu lors de lectures de vacances. Je ne résiste donc pas à l' envie de dresser un bilan, fort incomplet, de ce "Salon de l' été," dans la mesure où j' associe certains "chocs littéraires" à la saison en question : une plage (Rimbaud), un hôtel (Céline), un train (Camus), un amour agonisant au bord d'un lac. (Hémingway), voire un lit d' hôpital suite à un accident de montagne (Saint John Perse). Mais je peux en citer bien d' autres, découverts sous des frondaisons ou allongé sur l' herbe d' un parc : le Lyonnais méconnu Jean Reverzy, Robert Margerit, que personne ne semble plus lire, " La nature du prince ", chef d' oeuvre d' humour de Roger Peyrefitte, etc.

Sans oublier le crochet par les valeurs établies, qu' on n' entreprend que dans les périodes de solide   "débranchement ": Montaigne, Diderot, Stendhal, Maupassant, un peu de Jean-Jacques (Rousseau, bien sûr ) pour la route... En tout cas, de quoi rassasier quelque temps la part légitime de notre imaginaire.

Bonne lecture !

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L' EFFET NOTRE DAME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

J' ai vécu, comme beaucoup, l' incendie de Notre Dame de Paris avec émotion. Ce toit transformé en brasier, puis en béance noire, cette flèche qui se disloque en distribuant autour d' elle des poutres incandescentes, ce symbole concret d' art et d' histoire consumés en quelques instants, ne pouvaient laisser indifférents ceux qui contemplaient pareil spectacle.

Je n' ai jamais été croyant. Ni d' ailleurs anticlérical ( la tolérance est la pire ennemie des dogmatiques). Le choc, si je peux employer le terme, n' a donc pas été pour moi d' ordre religieux, mais de nature culturelle et , en quelque sorte, affective. Notre Dame est partie prenante du quotidien parisien. Plus que le Sacré Coeur ou la Tour Eiffel, qui n' affichent ni la patine de la ferveur mystique ni le même bilan de bâtisseurs morts à son service. Je passais, à défaut d' y entrer à tout coup, sur son parvis, conforté, sans m' en rendre trop compte, par la pensée de savoir là cette imposante présence, de pouvoir la ranger dans la réserve d' une intime transcendance. Notre Dame était à sa place, et c' était bien.

Depuis le sinistre, une dimension s' est ajoutée à la réflexion parce nous, du moins mes semblables et moi, avons pris conscience que Notre Dame est, en fait, plus que Notre Dame. Qu' elle incarne, comme dirait de Gaulle, "une certaine idée de la France", en l' occurrence neuf cents ans de la vie d' un grand Peuple, avec ses vertus et ses faiblesses, sa foi et ses révoltes. Un pays qui m' a donné naissance et façonné. Je le dis donc sans ingénuité : l' incendie de Notre Dame m' a rendu plus français.

Ces mots, quelque peu "éloquents", mais aussi la profondeur du ressenti, traduisent la force de l' événement. Je comprends pourquoi le 15 avril dernier à 19 heures tant de gens ont éprouvé de la tristesse.

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JUNG

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Carl Gustav Jung, fils de pasteur luthérien et psychiatre suisse, d' abord disciple de Freud avec lequel il a rompu dès 1913, a-t-il été complice du nazisme? Difficile d' aborder, une fois de plus, la question quand cette oeuvre connait une écoute renouvelée dans l' univers intellectuel (1).

Jung s' est toute sa vie référé à son appartenance à la culture germanique, jusqu' à se présenter comme descendant (illégitime) de Goethe. Son essai " Wotan", dieu païen de la mythologie allemande, en fait foi. De là à lui prêter une inclination pour l' idéologie national-socialiste prônant la supériorité de l' "instinct collectif aryen", il n' y a qu' un pas que les milieux intellectuels juifs ont franchi, assorti d' un immédiat soupçon d' antisémitisme.

Qu' en conclure avec le recul du temps? Pour les antitotalitaires, les choix de Jung, élu en 1933 à la présidence de la " Société allemande de psychothérapie" puis, dans la foulée, de l' "Institut Mathias Goering", cousin d' Hermann, étaient clairs. Pour d' autres au contraire, tel Cimbal, médecin nazi plus radical, les positions du Suisse demeuraient ambivalentes. D' autant que, selon des révélations ultérieures, le théoricien de la "Psychologie analytique" aurait financé l' exfiltration d' Allemagne d' intellectuels juifs, dont celle du psychiatre français Roland Cahen, qui aurait "oublié" de remercier Jung du service rendu, sans doute jugé compromettant (Cahen a cependant fini par traduire le chercheur alémanique dans notre langue). Mieux encore : Jung a été  chassé en 1940 de l' Institut Goering pour avoir publié dans la revue américaine "Heart's international Cosmopolitan" de Yale, un article qualifiant Hitler de "psychopathe" et prédisant son suicide. Fin 1942, le savant figurait dans les archives des Services secrets alliés sous le matricule "agent 488".

L' hypothèse du "double jeu", comme ce fut alors le cas avec des responsables nazis (voire des politiciens français) n' est pas à négliger. Quoique son statut de notable d' un pays neutre mît Jung à l' abri de tout danger. Une interrogation subsiste : l' ambiguïté de l' intéressé durant la période nazie pourrait-elle découler plus ou moins directement de sa brouille avec Freud? Aurait -on affaire à une querelle d' ego à retombées politiques entre deux monstres sacrés?

Il est vrai que, plus jeune de vingt ans que son rival, le psychiatre zürichois a apporté au travail de Freud des compléments puis des contradictions d' importance. Non seulement il a contesté la libido ou désir sexuel comme unique source de la psyché, mais il a mis au jour des concepts inédits tels que l' inconscient collectif, le complexe ou l' individuation. La surenchère coutumière aux "entourages" aidant, le conflit théorique et personnel a pris une ampleur disproportionnée.

Sous couvert de procès idéologico-moral, l' oeuvre de Jung a donc connu une longue disgrâce. Elle revient aujourd'hui sur scène, après réhabilitation publique par des créateurs aussi marquants que Picasso, Pollock ou Fellini. Cela se justifie dans la mesure où, par-delà la violence non zappable de l' Histoire et les susceptibilités froissées, se rencontrent et s' articulent deux intelligences du monde :  celle de la psychanalyse, tout entière ramassée sur notre sexualité, et celle, plus accessible à l' espace de l' "âme" (terme junguien), de la psychologie analytique.

 

(1) Les Nazis ont aussi revendiqué Heidegger, Nietzche et Wagner.

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LE "MYSTERIEUX ANDRE REWELIOTTY"

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Début octobre 1944, au lycée Rollin (Paris).

La Wehrmacht est partie depuis six semaines. Ce grand et vieux lycée montmartrois ne s' appelle pas encore Jacques Decour, nom d' un professeur et écrivain fusillé, qu' il portera bientôt. Beaucoup de nouvelles têtes : des résistants patentés (telle Lucie Aubrac), des enseignants juifs rétablis dans leurs fonctions. L' "épuration" est passée par là.

Deux classes en "Seconde classique": dans l' une Maxim Saury, fils de violoniste, et Claude Nougaro, fils de José Nougaro, ténor à l' Opéra, dans la mienne un long et fort élégant jeune homme, André Réwéliotty, parmi les meilleurs élèves de la classe. Il a exactement cinq jours de moins que moi.

Les Américains se sont emparés de la ville : les librairies affichent Steinbeck,, Faulkner, Caldwell, Saroyan, des noms encore inconnus des gens de mon âge. Cinémas et théâtres ne programment que des films et pièces en provenance directe d' un pays mythique: les U.S.A. Des boites de jazz s' ouvrent partout : Milton Mezz Mezzrow s' est installé à deux pas, au coin de la rue Clauzel. La salle de l' Olympia est réservée aux G I 's qui vont y ovationner Crosby et Sinatra. La radio, avec l' "American Forces Network", diffuse du matin au soir la musique des orchestres de Glenn Miller, de Count Basie et de Tommy Dorsey. On fraternise avec ces soldats aux semelles silencieuses, qui distribuent des "Camel" et des paquets de "Wrigley's spearmint". 

C' est peu après que Saury (17 ans) et Réwéliotty (16) se sont mis à la clarinette. Patrick Modiano, ancien élève de Decour lui aussi, né en 1945, préfaçant en 1995 un disque de Jacques Dutronc, parle du "mystérieux André Réwéliotty". Petit effet littéraire destiné à s' insérer dans l' univers trouble de l' oeuvre modianesque. L' intéressé n' avait rien de bien mystérieux : c' était un garçon intelligent, au visage un peu poupin, qui aimait la musique et les filles. Issu d' une famille de Russes blancs, il était par définition anticommuniste, ce qui le mettait plutôt en porte-à-faux avec l' atmosphère générale du lycée où l' on ne cachait pas ses sympathies pour l' Union soviétique et le rôle de l' Armée rouge dans la défaite nazie.

Réwéliotty, disait-on, frayait avec une bande du lycée Condorcet qui avait établi ses quartiers au square de la Trinité et était férue de Jazz. Cela parait vraisemblable quand on sait que, quelques années plus tard, c' est au même endroit que se rencontreront Halliday, Eddy Mitchell et Dutronc, enfant du quartier, avant d' émigrer ensemble au golf Drouot du boulevard des Italiens. Le monde est petit: plus tard, le même Dutronc a été guitariste du groupe El Toro, un moment associé à l' orchestre de Réwéliotty.

Je n' ai plus revu ce camarade de classe, tout en suivant le cours de sa brève et brillante carrière. Il était devenu le partenaire favori de Sidney Bechet quand il est mort à 33 ans dans sa voiture, naturellement américaine, en se rendant à un concert. A côté de lui, son amie Michelle Léglise, ex femme de Boris Vian, s' en est tirée indemne. Lui a été, et reste pour moi, un  témoin symbolique de cette période qui a " changé nos vies" : la "Libération".

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SUR L' ILLUSIONNISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

" Donner l' illusion..."  est, à mon sens, une réponse à l' appel d' un imaginaire ancré dans la nature humaine. C' est ce que j' ai éprouvé quand,encore étudiant, je jouais, avec le peintre et marionnettiste Raymond Charriaud, aujourd'hui décédé, une pièce d' Henri Michaux dont nous avions fait, de nos mains peintes et nues, les personnages dans un décor à la Chirico. Nous prenions nos références dans le monde des illusionnistes...

Robert Houdin, qui fut le meilleur prestidigitateur de son temps. Il organisait dans son théâtre parisien des "Soirées fantastiques" qui rencontraient, sous le Second Empire, un triomphe. Son spectacle a été par la suite plagié par un Américain au pseudonyme éclairant, Harry Houdini ,qui dénigrait la victime de son plagiat. Heureusement, c' est cet Houdini qui a été oublié.

Sculpteur et caricaturiste, Alfred Grévin qui a gagné la notoriété grâce aux mannequins et sosies de cire à l' origine du musée qui porte toujours son nom. Illusion de pénétrer alors dans l' Histoire sous les traits de François Ier, Bonaparte ou Gambetta. Le lieu demeure l' une des haltes obligées du Paris touristique.

Georges Méliès, prestidigitateur lui aussi, qui avait acheté le théâtre de Houdin pour y réaliser sa "grande Illusion", en l' occurrence cinq cents courts-métrages meublés d' autant de trucages. Calomnié puis ruiné, Méliès a presque tout détruit. Les Surréalistes ont réhabilité ce pionnier de l' imaginaire cinématographique dont les vestiges valent des fortunes.

Le mime Marcel Mangel, dit Marceau, décédé en 2007, qui venait du théâtre où il avait été l' élève de Charles Dullin. Marceau a créé au défunt Théâtre de l' Ambigu le personnage irréel de Bip, mélange de Pierrot lunaire et de Charlot dont le mutisme éloquent , né de l' imagination du mime, a conquis le monde.

Magiciens, marionnettistes, cinéastes, mimes, ces faiseurs d' illusions remplissent une fonction sociale. Ils se mettent au service de notre besoin, à un moment ou l' autre, d' imaginaire. Ils négocient pour nous la rencontre avec une autre vérité que celle du quotidien.

 

 

 

 

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