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58 articles avec culture

Boutique

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Paris ne s' enseigne pas en voiture, ni dans un car, ni dans des guides. Une ville aussi bourrée d' Histoire s' apprend à pied, au hasard plus que dans des circuits imposés. Elle est alors un luxe capricieux qui réclame du temps.

Si donc la fantaisie du badaud vous mène vers le quartier de la Nouvelle Athènes, berceau du romantisme français,récemment réhabilité sous le nom de Sopi (South Pigalle), empruntez la rue Clauzel. Elle va s' achever dans la rue des Martyrs, à côté de là où le clarinettiste Milton Mezz Mezzrow a longtemps animé un club de jazz réputé. Le peintre Ernest Hébert y a eu aussi son atelier.

Au n°14, une galerie d' estampes japonaises tenue par Akihiru Aoyagi occupe l' ancienne boutique du Père Tanguy, célèbre marchand de couleurs peint par Van Gogh et Monet. Quand on connait l' influence de l' estampe (ukiyo-e) sur les artistes de l' époque, on  admet vite quelque parenté avec la galerie actuelle.

Au-dessus de la porte cochère de cet immeuble sans caractère particulier, une plaque : " Ici se trouvait la boutique du Père Tanguy. S' y rencontraient Anquetin, Bernard, Cézanne, Gauguin,Guillaumin, Renoir, Russel, Toulouse-Lautrec et Van Gogh". Auxquels on peut ajouter Pissaro, Monet, Vignon et Sisley.

Julien Tanguy, originaire des Côtes du Nord, était venu à Paris où il avait choisi de s' établir marchand de couleurs en 1870. Anarchiste militant, il avait participé à la Commune de 71 et échappé de justesse à la déportation en Nouvelle Calédonie. Après 4 ans de prison, il regagne sa boutique qu' il ne quittera plus jusqu' en 1892, deux ans avant sa mort.

Le père Tanguy est tout ce temps la parfaite illustration de la chanson de Brassens "Les Copains d' abord", en l' occurrence  des inconnus qui se nomment Monet, Renoir ou Van Gogh. Il achète leurs premières toiles six francs six sous. Les critiques le repèrent et commencent à affluer, attirés également par les oeuvres d' un petit nouveau, Paul Cézanne.

A ces glorieux rapins, le Père Tanguy offre des couleurs et des repas, et prend en dépôt, dans son étroite arrière boutique, leurs tableaux qu' il est chargé de vendre. Sans lui, qui sait si l' Impressionnisme aurait connu le même destin?

 

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SUR LA COLLECTION CHTOUKINE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La Fondation Vuitton à Paris expose pour plusieurs semaines encore "Icônes de l' Art moderne", la collection du Russe Sergueï Chtoukine (Moscou 1854-Paris 1936), devenue propriété des musées de l' Ermitage à Saint-Pétersbourg et Pouchkine à Moscou.

Le richissime collectionneur a connu et fréquenté tous ceux (artistes, marchands, critiques) qui ont animé l' avant-garde artistique de 1880 à 1914 et , du même coup, annoncé la révolution dans la peinture contemporaine.

On se sent noyé devant le déferlement de ces 130 oeuvres majeures. Tout le monde ou presque, en tout cas parmi les Français, est là, malgré quelques absents de marque (Caillebotte, Seurat, Berthe Morisot, Bonnard ou Boudin). Le plus révélateur dans ce fastueux bouquet est peut-être la hiérarchie qui, peu à peu, se dégage des choix de celui que son entourage traitait de "fou".

Chtoukine (par ses "conseils", Durand-Ruel, Vollard, Kahnweiler) laisse filtrer ses préférences : Monet, Cézanne, Gauguin, Matisse et Picasso ont droit à une salle entière. En 1910, c' était de la démence. Picasso, dont je ne suis pas un inconditionnel, s' impose indubitablement: de 1900 à la Révolution d' Octobre (laquelle,grâce à Lounatcharsky, Commissaire du Peuple à l' Instruction publique et à l' écrivain Gorki, a respecté la collection), Chtoukine a été son fidèle acheteur. Cela facilite la lisibilité du parcours de l' Espagnol (communiste quand son mécène était contraint à l' exil par les "Rouges") et le décryptage historico-artistique de cette époque pleine de contradictions, de bruit et de fureur.

La peinture d' avant-garde (fauvisme, constructivisme,cubisme) n' était pas spécialement la tasse de thé des bolchéviks. Lénine y voyait volontiers du snobisme petit-bourgeois et lui préférait un rassurant académisme. Staline, dans les années 30, a montré ce que devait être un art "prolétarien". N' empêche: le courant mondial a tout emporté. "Le déjeuner sur l' herbe", "La vigne rouge" et "La montagne Sainte Geneviève" ont poursuivi le récit séculaire sur l' Art dont Malraux disait qu' il posait la "question de la Transcendance".

 

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JOU aux BAUX

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le site des Baux constitue assurément l' un des plus captivants endroits de Provence, en dépit d' une affluence estivale (1.600.000 visiteurs) jamais démentie.

C' est dans ce village, alors peu fréquenté (la bauxite y était encore exploitée), qu' en 1921 Luis Felipe-Vicente Jou i Senabre, qui s' est fait connaître du monde artistique sous le nom de Louis Jou, a acquis l' incomparable hôtel du sieur Jean de Brion. Catalan espagnol naturalisé français, Louis Jou relevait de la race (en voie d' extinction?) des éditeurs-typographes-graveurs-poètes, à la fois artisans et artistes, où se sont illustrés des gens comme François Bernouard, Pierre Albert-Birot, Paul André Benoit et Jean-François Manier.

Ces noms méritent d' éviter le relatif oubli dans lequel ils semblent sombrer depuis la disparition de Malraux, qui veillait à leur mémoire. Ainsi, l' auteur de "La Condition humaine" avait-il accepté de siéger au Conseil d' Administration de la Fondation Louis Jou.

Le destin de ce dernier a connu un assez curieux parallèle avec celui de Picasso, dont Jou n' a toutefois pas été vraiment un intime et n' a point atteint la gloire universelle. Nés la même année(1881), les deux hommes se fixent à Paris au même moment et finissent leur vie en Provence.

A Paris, Jou se fait lui aussi des amis : Apollinaire,Carco, Derain, Cocteau,Suarès qui demeurera l' un de ses proches,et qu' il hébergera un moment durant l' Occupation.

C' est dans l' atelier qui fait face à sa demeure Renaissance restaurée de ses mains, que Jou compose l' essentiel de son oeuvre typographique, dessinant et fondant lui-même ses caractères, ranimant des traditions d' imprimeur venues de Gutenberg, affirmant sa résistance aux pratiques industrielles qui ont emporté la conception et la fabrication du Livre.

Solitaire,passionné, admiré,indépendant, Jou a imposé de son vivant des création qui, aujourd'hui encore, conditionnent l' évolution de l' imprimerie d' Art. Il est devenu difficile de publier Louise Labbé, Pascal, Cervantès, Montesquieu, Rabelais ou Chateaubriand si l' on se réfère à la représentation de leurs textes dans la collection des "Livres de Louis Jou". Travail de minutie, de patience et de goût que Jou a poursuivi jusqu' à sa mort, à 86 ans, dans son village provençal, au soleil des milliers de pages qu' il a célébrées.

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LAM

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Wifredo Lam est une figure somme toute secondaire du Surréalisme. Le Centre Pompidou a eu l' heureuse idée de lui consacrer pour quelques mois une rétrospective de 300 oeuvres qui permet à ce peintre de se placer au niveau de ses plus célèbres amis de combat dans l' affirmation de l' art contemporain, Picasso et Breton en tête.

Fils d' un Chinois et d' une Afro-cubaine, profondément marqué par l' avant-garde internationale du Paris d' entre deux guerres, Lam est une sorte de Janus. Durant son premier séjour en Europe (1923 à 1941), son oeuvre reste sensiblement influencée par ses modèles : Gauguin, Cézanne, Juan Gris, Braque, Klimt ou Matisse. Ces références semblent encore entraver un besoin d' expression plus personnelle qu' annoncent les grands aplats de couleur et les formes incisives qui feront le succès de sa seconde période.

Après avoir lutté aux côtés des Républicains espagnols, fiché par la police de Vichy, Lam quitte la France début 1941 pour rejoindre La Havane après 18 ans d' exil. Révolté par la misère de son peuple livré à l' impérialisme et à la corruption, il achève de libérer sa peinture qui connait alors une véritable métamorphose fondée sur le retour aux valeurs esthétiques de la culture populaire caribéenne. Le tableau considéré comme son oeuvre maîtresse, "La Jungle", date de 1943. Aussi, quand il redevient Parisien, en 1952, est-il un peintre paradoxalement consacré et inconnu, exposé dans le monde et ignoré du public français. Il se rapproche du groupe CobrA, de son ami Asger Jorn, et se tourne vers l' emploi de nouveaux matériaux comme la terre cuite, dans son atelier italien d' Albissola. Les luxuriantes forêts tropicales font place à une abstraction gestuelle de plus en plus dépouillée: Lam a bouclé la boucle. Il disparaît à Paris en 1982.

Cette Exposition est un acte de justice artistique.

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Manessier de passage chez lui

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Ce blog aura 4 ans le 13 août prochain. Vous êtes nombreux à continuer de le consulter malgré un ralentissement de sa production depuis avril dernier pour la raison exposée dans l' article "Précision" du 5 juin Soyez-en sincèrement remerciés. Le retour au rythme habituel se produira au cours de l' automne.

On ne saurait évoquer cet anniversaire sans en profiter en même temps pour mentionner l' actuel hommage rendu par le jeune musée Mendjisky, voué aux "Ecoles de Paris", celle des Montparnos et celle,ultérieure, de l' Abstraction, au peintre Alfred Manessier (1911-1993).

Dans un immeuble rénové vers les années 30 par l' architecte Mallet-Stevens et le maître-verrier Barillet sont groupées sous le titre "Du crépuscule au matin clair" une cinquantaines d' oeuvres de l' artiste.

Avant de devenir l' un des chefs de file de l' Abstraction, Manessier était, depuis l' âge de 12 ans, le peintre fasciné de la lumière de la baie de Somme qui l' a vu grandir. C' est là, y observant les nuances du jour et de la nuit, que la non figuration lui est apparue une expression qui, dégagée de tout élément de représentation matérielle, permettait d' affirmer la prééminence du vécu intime sur la seule reproduction.
Témoin de ces mouvements intérieurs, vous le verrez, entouré de ses proches amis, Singier, Le Moal, Bertholle ou Bazaine, dans ce 15 ème arrondissement de Paris qu' il a tant aimé : c' est chez lui, ne manquez pas le rendez-vous.


Musée Ecoles de Paris, jusqu' au 15/10/2015. 15 square de Vergennes. Paris XV.

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André Souris, surréaliste mais musicien

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' indifférence de Breton et des Surréalistes pour la musique n' était pas un secret. Eux-mêmes l' ont affirmée clairement dans "Le Surréalisme et la Peinture" (La Révolution surréaliste, n°4). Si Dada, antichambre du Manifeste de 1924, était proche de Satie et d' Auric, si Tzara, en arrivant de Zurich, essayait d' importer les pratiques musicales du cabaret Voltaire, les animateurs de la revue nommée par antiphrase et dérision "Littérature", se montraient allergiques à un art "colonisé, selon Philippe Soupault, par les snobs".

Breton et ses amis plaçaient en effet leur combat à un niveau exigeant une totale libération intellectuelle, pouvant aller jusqu' à l' automatisme psychique tel que le produisait Desnos. Cette démarche, qui par définition leur semblait éliminer la composition musicale, les surréalistes bruxellois ont voulu la contredire en mettant en avant "le" musicien André Souris. Souris, né en 1899, a découvert le Mouvement surréaliste grâce à la revue "Correspondance" et à son fondateur, le poète Paul Nougé. Gagné à la cause, il remarquait en 1927 : "La musique constitue probablement le moyen le plus conforme aux démonstrations surréalistes".

"Correspondance" était d' ailleurs en opposition avec les Parisiens sur deux points : la surface éventuelle de l' automatisme donc, mais aussi la nature de la subversion surréaliste. Politique comme le prônait Aragon dans "Front Rouge, ou suivant "le moyen du langage", comme le déclarait en réponse le tract "La Poésie transfigurée", co-signé par Souris.

Le musicien, parallèlement, s' était mis à composer sur les oeuvres de peintres (Magritte, Delvaux) et de poètes (Scutenaire, Nougé, Mariën). Ce qui ne lui a pas suffi pour échapper à l' exclusion en 1936 par le groupe belge, en raison d' une "Messe aux Artistes" dénoncée dans le tract aimablement intitulé "Le domestique zélé".

Malgré cette éviction musclée, Souris a poursuivi des recherches dont les éléments ne s' écartaient pas du "dépaysement surréaliste". Il soutenait dans de nombreux écrits théoriques (cahiers, notes, correspondances) des orientations et des choix toujours proches de l' enseignement éthique et stylistique reçu de Nougé.

"Ne rien écrire qui ne soit le produit de l' hallucination", notait-il encore en 1938. L' illumination rimbaldienne n' était pas loin. La musique d' André Souris, conçue dans un environnement littéraire, a inlassablement tendu à démontrer que poésie et musique relevaient d' inspirations voisines. Si le compositeur n' en a pas totalement convaincu Breton, peut-être l' a-t-il au moin ébranlé.Installé à Paris où il est décédé en 1970, Souris était devenu son ami.

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Le combat décolonisateur d' Henri Collomb

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Henri Collomb était un médecin militaire natif du Dauphiné. Il a été en 1958 nommé à la tête du service de neuropsychiatrie de l' hôpital de Fann (Sénégal), où il a fondé ce qu' on a nommé " l' Ecole de Dakar " (le Sénégal est devenu indépendant en 1960). De nombreux chercheurs européens et africains, psychiatres et anthropologues, ont été ses disciples ou ses collaborateurs.

L' apport fondamental du savant a été de rompre avec la "psychiatrie coloniale" - transfert mécanique de techniques occidentales sur les malades mentaux africains - au profit d' une " psychiatrie culturelle " prenant en compte l' environnement du patient et articulant savoirs académiques et thérapies locales. Idée courante aujourd' hui, mais clairement subversive pour l' Administration coloniale de l' époque. En fait, il s' agissait de relayer, pour la psychopathologie, ce que Schweitzer avait initié au Gabon pour la médecine générale : le recours aux thérapies traditionnelles en renfort des connaissances médicales modernes.
Cette démarche impliquait la reconnaissance du malade comme "sujet" confronté à l' agression, soit d' un humain (maraboutage), soit d' un esprit (rab). Dès lors, n' existait plus de fracture entre la folie et ce qui n' en relève pas. Dans les cultures africaines, l' "agressé" continuait ainsi de communiquer avec l' ensemble de sa communauté, il n' était pas rejeté dans l' humiliant isolement, voire la honte, qui cernent ce genre de malade en Occident. La responsabilité étant collective, le patient "déculpabilisé" était plus aisément accessible au traitement du "guérisseur". On mesure alors à quel point la relation duelle médecin-malade et l' enfermement psychiatrique pouvaient paraître à l' Africain une non réponse à la chance de guérison.

Chaque samedi, l' esplanade précédant l' entrée de l' hôpital de Fann était réservée par Collomb au "sabar" (fête avec tam-tams) où familles, amis, relations de village ou de quartier, venaient danser pour et avec les patients. Cette conception de la psychothérapie était à l' opposé de l' attitude coloniale évacuant toute spécification culturelle (donc toute tentation revendicative).

Libérer le psychisme du sentiment de dépossession identitaire, éviter une schizophrénie qui pouvait rendre le discours délirant en français et cohérent en langue nationale, refuser le neuroleptique et l' électrochoc, tel était le choix d' Henri Collomb. Vers la même époque, Fanon, l' auteur des "Damnés de la terre", à l' hôpital de Blida, en Algérie, Coudray à Bamako, s' étaient ralliés à la cause. Ces praticiens ont apporté une contribution peu reconnue - Collomb est mort quasi anonymement à Nice, un an après son retour en France- mais déterminante au processus d' émancipation mentale du colonisé.
Depuis, l' urbanisation massive, le recul, sinon la disparition, de pratiques ancestrales, les nouvelles techniques de communication, la frénésie de consommation, les facilités de déplacement , ont largement modifié les données. Le message de Fann demeure cependant : il incite à récuser tout modèle qui voue l' individu à l' angoisse de sa dissolution, et à l' agressivité défensive née d' une façon ethnocentrique d' éduquer. Une telle lecture de la réalité sociale n' a rien perdu de son acuité : elle aide toujours à décrypter le fond de certains conflits de civilisation.

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Boxer

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je n' ai pas abordé le Surréalisme -événement d' importance- par les textes de ses principaux fondateurs, "Les Champs magnétiques (1919) ou "Le Manifeste" de 1924, mais par la découverte d' un numéro de la revue "Maintenant" d' Arthur Cravan (pseudo de Fabian Lloyd) de l' année 1914. Cravan a été surréaliste avant la lettre, plus d' ailleurs par sa vie que par le volume de son oeuvre. Raison pour laquelle André Breton l' a fait figurer en bonne place dans son "Anthologie de l' humour noir".

Deux êtres co-habitaient étroitement en Cravan, colosse de 2 mètres et 120 kilogs, né à Lausanne de parents anglais : un poète et un boxeur, consubstantiellement liés. La provocation et la dérision semblaient les raisons de vivre de ce "bovidé aux yeux vides" qui économisait du temps pour mieux insulter la peinture, menaçait de trousser Marie Laurencin et Suzanne Valadon, et songeait à créer une revue littéraire nihiliste.

Ce dernier projet a vu le jour en 1912. "Maintenant" a compté au total 5 numéros dont la publication était abandonnée au caprice de son unique rédacteur-diffuseur, au prix de 5 sous. SOMMAIRE du N°1 : 1/ "SIFFLET", poème aux locomotives 2/ "DOCUMENTS INEDITS", présentés par un inconnu (aisément identifiable) signant W.Cooper, sur Oscar Wilde, dont Cravan se targuait d' être le parent et le disciple 3/ "DIFFERENTES NOTES" comprenant un faire-part se félicitant de la mort du peintre Jules Lefèvre, l' annonce d' un match entre Georges Carpentier et " le Nègre Gunther", quelques lignes sur le futuriste italien Marinetti. Le tout sur papier boucherie, dans un petit format.

Cravan écoulait le tirage en vendant lui-même dans les rues les exemplaires empilés sur une charrette de "marchande de quat'saisons". La 5ème et ultime livraison portait la date d'avril 1915. Son éditeur se trouvait déjà accaparé par la préparation de sa rencontre contre le Texan Jack Johnson, champion du monde catégorie poids lourds, qui a mis Cravan K.O à la 6ème reprise en avril 1916 à Barcelone. Cravan avait cependant atteint son ambition : se hisser au rang d' "interlocuteur" du meilleur boxeur mondial, comme il estimait l' avoir fait pour Wilde sur le ring poétique.
" Arthur Cravan écrit Cendrars dans "La Tour Eiffel sidérale", est mort bigame". C' est presque vrai. D' un côté une jolie Française, Renée, qu' il a soufflée au critique d' art Coquiol pour vivre 7 ans avec elle, de l' autre Mina, rencontrée à New York, qu' il entraîne et épouse au Mexique tout en suppliant Renée de venir l' y rejoindre. La guerre a en effet fait de lui un incorruptible déserteur international. "Il désertait, raconte Breton, au gré de ses six passeports". Pied de nez à la bêtise, car "la guerre, ce n' est que de l' argent ! ".

Picabia a révélé dans "Jésus Christ rastaqouère " qu' aux Etats-Unis, " Cravan s' était déguisé en soldat pour ne pas être soldat". Bien du mal pour pas grand'chose : étant né en Helvétie, pays neutre s' il en fût, personne ne songeait à mobiliser cet apatride exalté qui menaçait l' univers avec des mots .

En 1918, le voici professeur de boxe à Mexico, Mina s' employant pour sa part comme blanchisseuse. Grâce aux 2000 pesos récoltés lors d' un match (perdu) contre Jim Smith, Cravan décide de mettre le cap sur l' Argentine. Mais faute de l' argent suffisant pour deux passages, Mina, enceinte, embarque la première à Salina Cruz, sur la côte Pacifique, à bord d' un navire-hôpital japonais. Arthur n' arrivera jamais à Buenos-Aires.

Sa disparition a fait naturellement l' objet d' une multitude de versions. Selon Cendrars, " le poète aux cheveux les plus courts du monde" aurait été poignardé dans un dancing. André Salmon, se référant à un rapport de police faisant état de l' extermination d' une bande de hors la loi sur le Rio Grande, dont un "gringo" blond de très haute taille, a opté pour la thèse de l' exécution par des rangers. Moins romanesque, Breton pensait qu' il s' était noyé dans le golfe du Mexique, sur une embarcation de fortune. Quant à William Carlos Williams, il penchait prudemment pour une "fugue" qui avait mal tourné.
Arthur Cravan avait 31 ans. Mina, revenue dans son Angleterre natale, y a accouché d' une petite Fabienne en avril 1919.

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Le pays bassari et la modernité

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je suis allé en pays bassari dans les années 70. Cette région est située à la frontière sénégalo-guinéenne, sur les contreforts du Fouta Djalon. Il s' agissait alors d' une quinzaine de villages de cases,soit environ 20 000 habitants, dont un tiers dans les lieux sénégalais de Salemata et d' Ethiolo, intégrés au Parc National du Niokolo-Koba. Côté guinéen, l' accès au pays bassari n' était possible qu' à pied .

Jadis essentiellement chasseurs-archers et cultivateurs, les Bassari ont fait l' objet de controverses quant à leur origine : les uns les rattachent à l' expansion bantou débordant du golfe de Guinée vers le 11ème siècle, les autres à l' Empire du Mali, plus ancien encore. Quoi qu' il en soit, perchée sur la montagne, troglodytique parfois, cette peuplade isolée a su résister à l' islamisation, l' esclavage et l' évangélisation chrétienne, en s' efforçant de protéger sa langue, ses croyances et ses pratiques animistes.

Chaque année en mai a lieu la cérémonie d' initiation qui marque le passage des adolescents à l' âge adulte (Nitj). Quand j' y ai assisté, n' étaient aussi présents que quelques anthropologues anglo-saxons, très intéressés par ce genre d' événement. Le rite est un appel aux génies bienfaiteurs des grottes (Lokouta) pour solenniser ce moment. Ces génies descendent des forêts, parés de masques faits de fibres et d' écorces, portant seulement un étui pénin, et la peau colorée d' ocre.

Après avoir terrassé les adolescents dans une courte lutte, ils les accompagnent à la grotte sacrée où un Ancien, gardien du totem ( un caméléon), leur révèle l' Histoire secrète de la tribu. Particularité : les Bassaris ne comptent que sept noms de famille différents, tous commençant par un B. La coiffure masculine - les côtés du crâne rasés et les cheveux longs sur le dessus de la tête, en forme de crête- est rigoureusement  celle d' un actuel membre de l' équipe de France de football, Paul Pogba, né en Seine-et-Marne de parents guinéens.

Les "chercheurs" n' en finissaient plus de filmer, enregistrer,noter. On a fait circuler sous l' Arbre à palabres une calebasse de bière de mil où  chacun était tenu de tremper à son tour les lèvres. Puis ont débuté les danses, faisant voltiger colifichets et amulettes. Surprise quand j' ai découvert aux pieds de certains danseurs des Nike et des Adidas : déjà les jeunes s' exilaient, laveurs de voitures à Tambacounda ou boys-gardiens chez les bourgeois de Dakar. Bientôt ne demeureraient que les vieillards et des muséographes de passage.
Je ne suis plus retourné chez les Bassaris. Le site depuis a été inscrit au "Patrimoine mondial de l' Unesco ", et des Agences de voyages l' ont ajouté à leurs catalogues. Les touristes débarquent, croulant sous les caméras et les packs d' eau minérale, tandis que les autochtones, revenus spécialement de la ville pour la Fête, ne lâchent pas un instant  leur portable.

La modernité a triomphé sans mal là où, avant elle, avaient peiné en vain le Christ et Mahomet.
 

 

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Sur la fin d' Harry Baur et de Raymond Aimos

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Harry Baur et Raymond Aimos étaient des figures particulièrement populaires du cinéma français d' entre-deux guerres : l' un comme véritable "monstre sacré", l' autre comme irremplaçable incarnation du titi parisien. Pas de "rétro" envisageable touchant l' époque sans ces deux-là.

Henri-Marie, devenu Harry, Baur, était né à Paris d' un père alsacien et d' une mère lorraine. Il se sauva vite du domicile parental pour échapper à un destin de prêtre dont on rêvait pour lui, et devenir marin. A défaut il joua pilier dans l' équipe du XV de Marseille et entama des études d' hydrographie qu' il abandonna pour aller se faire coller au concours du Conservatoire d' Art dramatique. L' année suivante il décrochait pourtant un rôle auprès de Firmin Gémier, puis débutait dans le cinéma encore muet. Passé au "parlant" sans difficulté grâce sa voix de ténor, il devint un acteur-fétiche des grands réalisateurs : Gance, Duvivier, Tourneur, Raymond Bernard et autres dans les rôles mémorables de Beethoven, Volpone ou Jean Valjean.
L' occupation le trouva donc au faîte de la gloire, mais le bruit courut bientôt qu' il était juif. Il se "disculpa" en exhibant un "certificat d' aryanité" et en allant tourner à Berlin un film de la "Continental", "Symphonie eines Lebens", du metteur en scène Heinz Bertram.,

Rentré en mars 1942, il fut à nouveau captif d' un réseau de rumeurs le dénonçant, puis arrêté avec son épouse, l' actrice Rida Radifé (Rébecca Béhar), juive turque convertie à l' islam et accusée d' espionnage, qu' Harry Baur défendit d' ailleurs farouchement. La Gestapo était hors d' elle à l' idée d' avoir pu être "bernée". L' acteur fut torturé durant quatre mois avant d' être finalement renvoyé chez lui moribond. De plus de cent kilos, il était tombé à quarante, et les coups assénés sur le crâne avaient provoqué des troubles neurologiques. La rumeur courut cette fois qu' il avait donné des "gages" à ses bourreaux pour sortir. Il ne survécut pas longtemps à cette probable calomnie et s' éteignit, à demi inconscient, le 8 avril 1943. Certains n' en ont pas moins continué à entretenir le doute, insinuant qu' il était un "agent double". Rien n' est jamais venu le prouver. Il est inhumé au cimetière Saint-Vincent, sur les pentes de Montmartre qu' il a tant affectionné.

Raymond Aimos, né Caudrilliers, fils d' un horloger, a débuté à 12 ans, dans un film de Georges Méliès. Son style et son accent parigots lui ont ouvert une carrière bien remplie (450 films au total) dans le "parlant" comme dans le "muet", aux côtés de Gaston Modot, Fresnay, Pierre Brasseur, Jouvet, Vanel, Michel Simon, Gabin, Raimu, Jules Berry, etc.

La fin du personnage a fait l' objet de différentes versions. L' écrivain Alphonse Boudard a déclaré que "les communistes" lui avaient confié qu' Aimos avait été victime d'un "règlement de comptes". Il n' en fallait pas plus pour stimuler l' imagination du romancier Patrick Modiano, spécialiste des milieux et des années troubles de l' occupation. L' écrivain a évoqué l' acteur dans plusieurs ouvrages comme "Dimanches d' août" (1986) et "Paris tendresse" (1990), reprenant la thèse de l' assassinat par des individus compromis dans des trafics connus de l' artiste.

On choisira de s' en tenir à une version moins romanesque mais corroborée par les faits ; Aimos a été tué le dimanche 20 août 1944, troisième jour de l' insurrection parisienne, vers 19 heures sur la barricade édifiée à l' angle des rues Louis Blanc et de l' Aqueduc, dans le dixième arrondissement, au cours d' un accrochage avec un convoi militaire allemand refluant vers le nord par l' axe rue La Fayette-avenue Jean Jaurès-porte de Pantin.

Aimos, qui appartenait au mouvement Libé-nord, était membre des FFI, groupe Sébastopol. Il était, lors de sa mort, en bras de chemise, et sa dépouille fut évacuée anonymement à l' hôpital Lariboisière voisin. Cela créa, lorsque sa femme se mit à sa recherche, un moment d' interrogation propice aux spéculations qui ont ensuite accompagné les circonstances de sa disparition. Sa tombe est proche des ginguettes des bords de Marne, à Chennevières où il résidait.

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