UN CIEL NOIR D'INCERTITUDES

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Aurons-nous même une "rentrée", puisque le samedi 31 juillet plus de 200.000 personnes (chiffre officiel) non "parties" sont encore descendues manifester, cette fois sous couleur de liberté sanitaire, leur opposition au pouvoir dans la rue, de Lille à Toulon et de Montpellier à Paris? L' agitation et la perplexité sont devenues chroniques  depuis le mouvement des "gilets jaunes" dont on réalise qu'il a été l' événement social le plus retentissant en France depuis Mai 68 (mais pas le seul : il y a eu les " bonnets rouges" et "nuit debout", entre autres) . Une tension qui ne désarme pas aboutit à la création d' un climat pré-révolutionnaire. L'Histoire nous en fournit maints exemples.

Nous en sommes là , tant semblent bafouées l' autorité en général , et celle de l' Etat en particulier. On ne va pas récapituler ici les  agressions verbales et physiques perpétrées depuis des mois et des mois contre tout détenteur  ou représentant d'une responsabilité. Les gouvernants ont donc à lutter sur trois fronts à la fois:

-le sanitaire, bien sûr, avec les rebonds successifs de l' épidemie du Covid, la résistance d' une fraction de la population à la vaccination, et les lourdes retombées socio- économiques qui s' ensuivent

-le sécuritaire avec la persistance de la menace terroriste et la montée spectaculaire de violences souvent associées à  des visées séparatistes ou communautaristes

-le politique enfin avec l' approche d' élections présidentielles qui s'annoncent pour le moins peu lisibles

Partout ce sont les institutions et services publics qui se voient impliqués au premier chef, donc l' avenir même de la Nation et de  son homogénéité (Santé,Education,Police,Justice, Budgets). Comme si,derrière la question  de pass sanitaire, remontait soudain un flot de griefs et de frustrations refoulés et accumulés au fil des ans.

On se surprend à pleurer  le temps heureux des défilés de septembre canalisés par le service d' ordre de la CGT, ou le retour  saisonnier de Mélanchon, qui n' a jamais fait trembler personne.

En s' archipèlisant, notre société est, depuis plus de trente ans, l' objet de multiples glissements et reclassements longtemps feutrés et, par suite, sous-estimés. Les déplacements de terrains, activés par la mondialisation libérale, le chômage endémique, la difficile intégration d' immigrés, le poids de la bureaucratie européenne et les nouvelles conditions de travail (numérisation, distanciation) affectent l' architecture précédente. Des pans sont en train de lâcher au risque de provoquer une secousse dont on ignore l' ampleur. Notre Contitution, base de consensus, est, à l' évidence,obsolète...mais intouchable(?)

Pour la premiére fois depuis 1945, les strates inférieures de la volumineuse classe moyenne française, bénéficiaires des "trente glorieuses",se sentent globalement paupérisées et déclassées. Leur colère n' est pas celle d' un mouvement prolétarien ou d'une revendication catégorielle mais celle d' une révolte citoyenne par son caractère interclassiste et intergénérationnel. De nombreuses mères de famille isolées, des masses de petits commerçant endettés, des légions de retraités insolvables, des groupes de jeunes actifs sans emploi, se retrouvent soudain dans la rue au voisinage de militants anti-Système radicaux dont l' objectif est clairement idéologique.  Une convergence, a priori improbable, établit une manière de porosité  entre des "quartiers" de banlieue à majorité  d'immigrés et des populations issues de zones urbaines et rurales considérées jusque là sans problème. Ce sont à leur tour les lotissements périphériques et les cités dortoirs qui se mobilisent (voir l' identité des manifestants violents jugés en comparution immédiate). Bref, le Peuple dans la réalité de ses composants.

A l' opposé, les partisans inquiets des dysfonctionnements de l' Etat démocratique,  électeurs habituellement  fidèles aux partis de gouvernement, se montrent, à l' occasion, plus perméables à certains arguments du discours autoritaire et nationaliste des Zemmour, Dupont-Aignan et consorts, qui, eux, classent sans hésiter Marine Le Pen "à gauche" (sic).

Attendons-nous donc à des redistributions des cartes, revirements, apparentements, alliances ou coalitions inattendus, voire indécents, s' appuyant sur le malaise et le déclin générés par plusieurs décennies d' insuffisance gouvernementale. Mais ces combinaisons sauront-elles suffire? Ce sont aussi les règles du jeu qui ne collent pas dans le contexte d' urgence actuelle.

 

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