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VIRAGE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

 On peut remercier Donald Trump. Son incohérence présente l' avantage d' accélérer la remise en question de la domination américaine. Ce serait pour autant une erreur de penser que la puissance des USA est soudain en train de s' effondrer. Cela en serait aussi une autre de croire que la Maison Blanche peut indéfiniment demeurer le gendarme du monde.

" America first" est un slogan à usage domestique. Il n' impressionne pas, à l' heure d' une redistribution des cartes évidente. Chine, Russie, Europe, ont leur mot à dire. Elles le disent, profitant avec plus de netteté de "l' effet Trump". Ainsi peut-être faut-il déchiffrer le défi nord-coréen derrière lequel se profilerait un avertissement du protecteur chinois désireux de ne pas se mettre lui-même en lumière?

Tout cela, en tout cas, ne va pas sans conséquence:

- une montée de la tension internationale dangereuse pour la Paix

- une aubaine pour Poutine, tenté de jouer à son profit l' arbitre incontournable entre Asie et Amérique

- le glas d' un "libre échange" où le plus fort, de derrière ses barrières douanières, exige de ses partenaires l' ouverture de leurs frontières

- une chance pour la restructuration de l' Europe autour d' un noyau plus homogène sur les plans diplomatique et militaire.

Le virage est à l' évidence entamé. Le monde arabo-musulman, Arabie et Emirats compris, diversifie ses relations. La Chine accroît sa présence en Afrique. L' Europe développe les échanges avec le continent sud-américain. La mondialisation n' est plus réservée aux Multinationales US, même si celles-ci continuent de régner sur la communication électronique.

Dans ce charivari stratégique et commercial, la France a une carte possible : prendre l' initiative d'un projet de communauté politique mieux intégrée rassemblant, par exemple, les 6 pays du Traité de Rome et la péninsule ibérique. On trouverait en la matière de quoi constituer un pôle de développement crédible et un marché suffisamment attractif pour redonner au "vieux continent" un lustre et, surtout, une indépendance affaiblis depuis Yalta, en 1945.

 

 

 

 

Publié dans politique

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Pourquoi n' évoque-t-on pas davantage Maurice Nadeau?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

 Maurice Nadeau est décédé il y a quatre ans, à 102 ans. Je l' avais connu peu avant qu' il quitte "Combat", où il côtoyait Camus, Bourdet et Pascal Pia. Moi, j' entrais dans ce journal racheté par un margoulin du nom de Smadja auquel j' ai servi, quinze jours, pas plus, de grouillot.

Nadeau tenait là les pages littéraires les plus brillantes de Paris. Dans le milieu "étudiants" où j' avais encore un pied, on attendait chaque jeudi la rubrique de cet historien du surréalisme qui, après mon merveilleux prof' de philo, Mikel Dufrenne, m' initiait à la littérature contemporaine.

Nous sortions de la guerre, long hiatus qui avait coupé une génération non seulement de la création à l' étranger mais même des hommes et des femmes qui, chez nous, écrivaient la liberté. Soudain, Nadeau nous aidait, d' une semaine à l' autre, à découvrir Char, Michaux, Maurice Sachs, Bataille, Genêt, Beckett, Henry Miller, Malcolm Lowry, Nathalie Sarraute et beaucoup d' autres. Eblouissement. Reconnaissance.

Nadeau a pesé également dans mon orientation idéologique. J' admirais le Normalien qui avait voulu un poste d' instituteur en banlieue, s' était lancé avec ses amis trotskistes dans la Résistance et qui, la Libération venue, défendait Céline en tant que grand romancier.

Ce bel homme un peu gouailleur était en fait un janséniste de la Révolution, teinté de "hussard noir de la République" auquel je n' ai jamais osé soumettre une ligne. Sa perspicacité m' intimidait.

Ayant fondé en 1966 "La Quinzaine littéraire" (clin d' oeil à Péguy?), il a usé une partie de son temps à lui épargner la faillite. C' était là le prix de son indépendance militante. On qualifiait Nadeau d' "éditeur génial" tout en laissant l' injustice le submerger. Il est vrai qu' il n' était pas enclin aux concessions, mettant Ionesco et Sade avant Paul Bourget ou André Maurois, lesquels pourtant "rapportaient" à coup sûr. Lui-même n' hésitait pas à se mettre personnellement en cause, signant par exemple le "Manifeste des 121" appelant les soldats français à l' insoumission en Algérie.

Depuis sa disparition, Nadeau me semble victime d' un oubli qui peut choquer. Je n' aimerais pas que ce parcours d' un siècle si agité, cette clairvoyance si confirmée, restent ignorés de ceux qui aujourd'hui en bénéficient. Pour moi en tout cas, son nom ne peut être un nom comme les autres.

Publié dans littérature

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OU EN EST L' OULIPO ?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Depuis le dadaïsme puis le surréalisme, il est fréquent de vilipender la "littérature" dans son acception courante comme forme d' expression soudée à la culture bourgeoise. Mais Aragon a écrit des romans, Breton des poèmes, Naville des essais.

L' "Ouvroir de Littérature Potentielle" (OULIPO) a emprunté cette "facilité" tout en publiant des piles d' oeuvres imprimées et en recrutant dans ses rangs des lauréats de prix littéraires.

L' OULIPO est un mouvement co-fondé en 1960 par le mathématicien François Le Lionnais et le père de Zazie, Raymond Queneau, précisément ex surréaliste et homme-clé des éditions Gallimard pendant des décennies. Rencontre originale du langage purement scientifique et de la revendication poétique. 

L' anti-littérature tient, quoi  qu' on en dise, quelque part de la coquetterie intellectuelle.  Proust, Desnos ou Céline n' ont jamais nié "faire de la littérature", usant cependant de bien des libertés avec elle. Paradoxe supplémentaire, l' OULIPO remet en question "l' illusion surréaliste" en se fixant le projet d' explorer " toutes les potentialités" (et l' écriture automatique alors?) par l' expérience d' une "contrainte" susceptible de stimuler l' imagination ( par exemple, dans "Sphinx", le sexe  des personnages d' Anne Garréta (Prix Médicis) ne peut être identifié.)

C' est dans cette perspective qu' aux deux fondateurs se sont notamment joints des acteurs du monde des Lettres comme Noël Arnaud, venu lui aussi du surréalisme, Jacques Roubaud, Georges Pérec, Italo Calvino,François Caradec ou Paul Fournel. On n' est pas candidat à l' OULIPO. On y est coopté à l' unanimité. Un seul refus est définitif.Mais la cooptation a valeur d' éternité. Une fois mort, on continue de figurer sur la liste des participants aux réunions avec la mention "absent excusé".

Grâce à un lent élargissement (non synonyme d' affadissement) l' OULIPO a peu à peu acquis une place notoire et émergé d' une situation à demi secrète qui ne lui déplaisait point. Le mouvement a testé de multiples pistes et divulgué le résultat de ses recherches dans les fascicules de sa "Bibliothèque oulipienne" couvrant l' étendue des champs possibles du langage.

41 ans après la disparition de Queneau, 57 après la naissance du Groupe et en dépit des procès faits au passé, l' OULIPO s' impose désormais dans la vie de la Littérature contemporaine. Est-ce à dire qu' il a failli à sa mission première? Sans doute pas si l' on considère son bilan : l' influence dans le monde universitaire français et étranger, l' extension de la démarche dans l' écrit, la vogue des conférences et manifestations publiques, la référence  ainsi  constituée dans les manuels d' enseignement de notre langue.

 

 

Publié dans culture

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MEMOIRE DE VAUBAN

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Anne Blanchard, décédée en 1998, était une universitaire qui a concentré ses recherches sur deux sujets : l' Histoire militaire de la France et l' Histoire du Languedoc, sa région natale.
Sa thèse de doctorat a suscité une publication de 700 pages, intitulée "Vauban", publiée chez Fayard. Avant de la lire, je n' avais sur l' illustre personnage que des vues sommaires. Or Vauban a été plus qu' un architecte militaire. Partant de la poliorcétique (science de la défense et de l' attaque de lieux assiégés), il est devenu un agent déterminant de la politique de conquête de Louis XIV.

Issu de la plus modeste noblesse morvandelle, Vauban, de son vrai nom Sébastien Le Prestre, s' set trouvé, à 18 ans à peine, embrigadé dans l' armée du Prince de Condé, en rébellion contre Louis XIII. Ce Morvandiau sans formation mais point sans ambition, s' est aussitôt révélé un surdoué en matière de stratégie guerrière, et plus précisément, chacun le sait, de fortifications. 

C' est alors que, vite rallié au pouvoir royal, repéré par Turenne et parrainé par Louvois puis Colbert, il contribue de manière spectaculaire à l' extension du domaine français : Flandre, Lorraine, Alsace, Franche-Comté, Outremont (les Alpes), Roussillon. Ces conquêtes doivent beaucoup à une nouvelle conception du "Siège" et à une technique de protection inédite des villes assiégées, toutes deux élaborées par Vauban.

Une autre chose ressort de l' étude d' Anne Blanchard, c' est le "rendu" d' une société où l' on s' embarrassait déjà peu avec l' argent public. Conflits d' intérêt, trafics d' influence, marchés truqués, favoritisme et népotisme fleurissent parmi les princes, les généraux et les ingénieurs. Vauban y a-t-il échappé? Un doute demeure à propos d' une affaire de fausses factures concernant d' importants travaux entrepris à Vieux Brisach, sur la rive droite du Rhin. Son prestige et sa grâce auprès du roi ont préservé le futur maréchal de suites éventuelles que cherchaient naturellement à alimenter ses rivaux. 

Une seconde remarque porte sur la passion "annexionniste" de Vauban. Zèle de courtisan ou défi de patriote ? Au prétexte de "réunir" pour mieux "protéger", le Contrôleur général n' a cessé de prôner une politique de rapines territoriales visant à étendre la puissance du monarque français. C' est son intuition impérialiste qui dessine encore aujourd'hui les contours de notre pays. Le "pré carré" du maréchal figurait déjà l' "Hexagone", selon le concept des "frontières naturelles" ( océans, montagnes, fleuves). Vauban, à mi chemin entre l' ère médiévale et celle des Lumières, demeure ainsi, depuis plus de trois siècles, la "mémoire visionnaire" des barrières de la Patrie.

Publié dans histoire

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MACRON AU DETECTEUR DE CREDIBILITE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Trois mois après l' élection, aucune question ne semble approcher d'une réponse :

- comment attirer l' investissement (autrement dit les capitaux) sans abaisser la fiscalité, donc sans s' attaquer à sa structure et à son fonctionnement ? Après tout, le nouveau président a été Inspecteur des Finances, banquier, secrétaire adjoint de l' Elysée et ministre de l' Economie...

- comment abaisser la fiscalité sans incidence sur le déficit de l' Etat, donc sur le rapport à la réglementation européenne (les 3%) ?

- comment imaginer un accroissement de la dette sans effet négatif sur le niveau de vie des classes moyennes qui constituent l' essentiel de la majorité, donc sans réponse électorale défavorable?

- comment relancer l' Economie en braquant à la fois les Syndicats sur le Code du travail et le patronat s' agissant de la fiscalité de l' Entreprise ?

Certes, Macron semble avoir réussi son entrée sur la scène internationale, encore qu' on ne voie pas Trump modifier sa position en matière d' environnement, Poutine bouger d' un iota sa politique en Ukraine et en Syrie, ou la chancelière Merkel manifester l' intention d' intensifier son concours au Sahel et  assouplir sa raideur financière.

Déjà, "Jupiter" a différé l' exécution de certaines de ses annonces programmatiques comme la suppression partielle de la taxe d' habitation et la révision du contour de l' ISF. Le chômage stagne. Tous les budgets sont visés, les aides sociales menacées (ainsi avec les 5 euros mensuels rognés sur l' APL), la rémunération des fonctionnaires et les retraites gelées et frappées par une augmentation sensible de la CSG. Le plus ennuyeux est que ne se profile rien de bien clair, malgré un début de reprise économique en Europe. 64% de satisfaits en juin, 36% en août : le thérapeute et ses Ordonnances ne font pas recette.

Macron a été élu sur un coup de dé. Les Français, écoeurés par la paresse de Chirac, le bling-bling sarkozyste et l' impuissance d' un Hollande, attendaient un sauveur alliant la conviction patriotique gaulliste et l' intelligence prospective mendèsienne. Ce jeune techno-intellectuel , au sourire éclatant, est survenu soudainement pour enclencher la dynamique d' opinion adéquate, celle dont n' avaient su, en leur temps, profiter ni Delors ni Rocard. Le rejet des Partis dits de gouvernement et la peur de l' extrème droite ont occulté l' ambiguïté du discours "rassembleur", au parfum bayrouiste, éludant les contradictions concrètes de la société. Tour de passe-passe dont le citoyen, méfiant, se met à mesurer, une fois de plus, les limites.

C' est que gouverner de nos jours une Nation aussi complexe et multiple que la France, dans un contexte mondial  aussi difficile et aussi tendu, ne s' improvise pas, ne  saurait se borner à des "à peu près" et des trouvailles de com'. Il  faut, pour s' affirmer crédible, une ligne lisible, des équipes préparées à l' exercice du pouvoir, une majorité homogène. Alors ? oui, moi, à la base, me sens comme tout le monde...perplexe...

Publié dans actualité

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SUR L’ÉLITISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' élitisme connait décidément en France un curieux destin. Après avoir symbolisé le progrès, par la substitution à l' élitisme aristocratique fondé sur la naissance d' un élitisme bourgeois puis petit-bourgeois basé sur le mérite, le voici de plus en plus remis en question au nom du lien social et de l' égalité citoyenne.

L' existence d' une oligarchie coupée , à quelques exceptions près servant d' alibis, des couches populaires, fait l' objet de critiques multiples qui s' adressent en priorité au mode de reproduction de la classe dirigeante, responsable d' une évidente fracture socio-culturelle.

L' illustration spectaculaire de la situation est fournie par le recrutement des "Grandes Ecoles", sorte de garantie offerte aux jeunes issus de milieux favorisés dans la répartition des postes de pouvoir politiques (Grands Corps de l' Etat), économiques ( Banques,Entreprises du CAC 40) et médiatiques (Groupes de Presse). S'en dégagent un entre-soi et une unité de vue qui semblent peu conformes à l' exercice démocratique.

Un tel élitisme transparaît également au niveau des pratiques culturelles. Il cristallise, en dépit d'une facilité accrue d' accès aux musées et de la multiplication de festivals, des groupes sociaux souvent étrangers les uns aux autres dans le choix de leurs loisirs et de leur éducation artistique. L' élite voit-elle un inconvénient à cet apartheid ? Il l' enferme en la flattant .

De façon générale, l' élite d' aujourd'hui, ouverte quant aux choix partisans légalistes (la social-démocratie diplômée y est la bienvenue), mais rigide sur les privilèges de classe liés à la domination  intellectuelle, est, par nature, l' alliée de la Finance. Il n' est pour s' en convaincre qu' à se référer au dîner mensuel du "Siècle" , club créé il y a une vingtaine d' années où se mêlent parlementaires, banquiers, hauts fonctionnaires et éditocrates non communistes et non lepénistes. Rien d' un rendez-vous snob ou bobo. On est là pour cerner calmement les "orientations" qui, en marge des assemblées élues, des instances communautaires et des conférences internationales, sauront conserver et protéger l' Ordre social. Au fond, rien de très neuf.

Publié dans société

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SUR LE "DECLINISME"

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' annonce de la décomposition d' une France chargée de plus de mille ans d' Histoire est à la mode dans une certaine intelligentsia. Un écrivain comme Houellebecq, un journaliste comme Zemmour, un philosophe comme Onfray, un économiste comme Baverez, produits médiatisés de la culture hexagonale, proclament en choeur que c' en est fini du pays obsolète de Clovis, Jeanne d' Arc, Louis XIV, Napoléon, Clémenceau et de Gaulle.

Les Français les lisent en faisant la part des choses: d' un côté un opportunisme provocateur (et rémunérateur) saisissant l' aubaine d' une situation confuse, de l' autre les difficultés d' une vieille nation pour s' articuler avec. la mondialisation et la justice sociale.

Si le "déclin" consiste à comparer le pouvoir du Roi Soleil avec celui de Macron quatre siècles plus tard, on sombre dans le ridicule. La France était, au XVIIème siècle, et de loin, le pays le plus peuplé d' Europe, le reste du monde demeurant pratiquement inconnu de la civilisation judéo-chrétienne. La langue française était, comme l' a souligné Rivarol, d' usage dans tous les milieux "évolués", plus influente alors que ne l' est aujourd'hui l' anglais commercial. L' émergence économique de nouveaux continents a rebattu les cartes : recul épisodique ou déclin mortel?

Cette redistribution géopolitique et démographique n' exonère pas pour autant la France des fautes et défaites accumulées, qui ont souvent contribué à la baisse de son audience : déroute de 1870, débâcle de 1940, instabilité institutionnelle chronique, échec de la décolonisation, stupide désindustrialisation, incapacité à juguler le chômage et la dette, pour ne prendre que quelques exemples. La France est mal gouvernée. La pagaille y semble congénitale.

Malgré tout, le pays continue de bénéficier d' un acquis particulier. D' abord d' une situation stratégique privilégiée entre Europe du nord et du sud, et sur le chemin de l' Europe à l' Amérique. D'une tradition agricole et de savoirs industriels de premier plan, d' une présence planétaire (second domaine maritime mondial, nombreux territoires ultramarins, siège au Conseil de sécurité de l' ONU, participation au G7), d' une enviable capacité diplomatique et nucléaire, d' un fort  rayonnement culturel et touristique, de chercheurs et ingénieurs appréciés.

Le sort de la France qui a connu les épidémies, les guerres de religion, les Révolutions, la saignée de 14-18, l' exode, l' occupation, maintenant le terrorisme, souffre en réalité moins d' une "crise de civilisation" récurrente ou de la taille de sa superficie que de son fonctionnement politique baroque, du conservatisme égoïste de ses élites et d' un système de classe qui démobilise une partie de son peuple. C' est là le point qui aurait dû inquiéter nos Cassandres patentés. Leur cri d' alarme reste du parisianisme.

 

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SUR LE NARCISSISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le vieillissement de la population occidentale est un fait d' observation. Il est, certes, d' abord dû aux progrès de l' hygiène, de la médecine et des conditions de vie. On peut toutefois ajouter à cela une donnée psychologique associée à la période : l' avancée de l' individualisme, effet du système libéral-marchand (le consumérisme en est l' une des manifestations : ah, l' ivresse du shopping capricieux !...), et, par là, d' un déficit sensible de la solidarité puis, a fortiori, de l' esprit de sacrifice.

Le narcissisme conservateur qui en découle, fruit d' une recherche d' identification dans des situations d' acculturation massive, s' accompagne à force d' une perte de l' empathie, voire d' une méfiance généralisée envers les autres. La hantise de la sécurité personnelle et familiale ( caméras video, raccordement à un organisme de surveillance, système d' alarme sophistiqué et onéreux) en témoigne: " Je me protège d' autant plus que je m' admire et me sens rare. Je me donne ainsi plus de chances de vieillir". CQFD.

Garantir une existence qu' on croit incomparable mais menacée, et se réfugier à cet effet dans le repli est aujourd' hui une pathologie que n' explique pas une simple peur. C' est pourquoi la question relève autant du responsable politique que du psychanalyste.

Le culte de soi, héritage du mythe de Narcisse tombé amoureux de son image reflétée dans l' eau, tel qu' énoncé par Ovide dans les "Métamorphoses", connait apparemment une actualité inédite. Il fait écho à plusieurs types de phénomènes socio-économiques contemporains et à une organisation sociale où les comportements relevant d'une logique autocentrée incarnent le "malaise de la modernité".

Ce néo narcissisme se répand en dessinant une spécificité particulière du souci de soi. Loin de se satisfaire de la domination du Moi, il se nourrit de fantasmes trahissant en vérité son impuissance fondamentale. La transmutation de la subjectivité qu' est en train d' opérer la mondialisation aboutit à une fragmentation croissante de la société humaine.

En résulte un isolement qui engendre, au milieu même de la foule, un moi appauvri et un ego surdimensionné. C' est ici que Narcisse nargue nos gouvernants : dans la détérioration sans entrave du lien social, base pourtant de toute vie en commun.

 

 

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