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Billettistes

Publié le par memoire-et-societe

Le "billet" est un genre journalistico-littéraire à part. Il désigne un texte court, elliptique, généralement empreint de sarcasmes anticonformistes. Y réussir n' est pas donné, et les grands " billettistes" ne courent pas les rues. Georges de La Fouchardière, anarchiste passé par "Le Canard enchaîné", en a été l' exemple-type avant la seconde guerre mondiale, dans les colonnes du quotidien (alors de gauche) " L' Oeuvre".

Il y a longtemps, à l' Age préarthrosique, un petit groupe dont j' étais s' est plu à fourbir sa plume avec des "billets" que chacun préparait pour le dominical "déjeuner-mansarde" organisé par et chez Pierre Cabane, futur éminent critique d' art, dans la chambre dite de bonne qu' il occupait place Beauvau. Il y avait là Jean-Claude Colin-Simard, historien débutant mais déjà doté d' un carnet d' adresses imposant, Yves de Saint-Front, fils du navigateur et peintre Marin-Marie, lui-même vitrailliste de talent, Otto Hahn, qui deviendra un sulfureux collaborateur de "L' Express", Touchard, garçon doué qui se destinait au roman et avec lequel j' ai traversé la France à pied, jusqu' à l' ermitage de Saint-Paul de Fenouillet, en pays Cathare.

Cabane, fils unique d' une vieille famille de Carcassonne, ami du grand poète, invalide de guerre, Joë Bousquet, était un " billettiste" d' exception. Dès qu'il se dressait pour entamer sa lecture avec un accent du Midi sur lequel il s' acharnait à plaquer des intonations "nappistes" ( Neuilly-Auteuil-Passy), nos rires devaient s' entendre dans le bureau du ministre de l' Intérieur tout proche. Cabane avait l' art de dénicher dans l' actualité de la semaine écoulée un détail du quotidien propre à lui permettre de balader un oeil goguenard et blasé sur le monde et la malheureuse condition humaine. C' était du Céline, en plus joyeux, où une langue volontairement académique se substituait aux expressions argotiques de "Mort à crédit". Cabane était le plus fort, et il était difficile de "passer" après lui. Dommage que personne n' ait alors songé à recueillir ses textes.

Le "billet" est un reflet de la personnalité qu' on devrait "travailler" dans les "ateliers d' écriture" qui naissent ici et là. Colin-Simard dévoilait l' esprit minutieux de l' historien, Saint-Front son goût pour la spiritualité artistique, Hahn l' espèce de nihilisme qui l' a poussé vers les peintres déconstructeurs, moi sans doute une nature entière, vouée aux chocs militants. L' exercice en tout cas révélait, dans cette atmosphère conviviale, derrière un humour parfois grinçant, de sensibles différences.
Cabane a fini par déménager pour un rez-de-chaussée dans le XVIème. La vie a emporté et dispersé les "billettistes".

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Journal particulier

Publié le par memoire-et-societe

Je viens de lire le Journal particulier (de l' année 1935) relatant les amours sulfureuses de Paul Léautaud avec sa maîtresse et dactylo Marie Dormoy, au demeurant responsable de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, et amie de Maillol, Matisse, Darius Milhaud, Ambroise Vollard, notamment.

Après une impression de cabotinage et d' exhibitionnisme délibérés, j' avoue que le compte-rendu de cette relation chaotique, en appelle, au-delà du voyeurisme, à une condition humaine qui, comme chez Céline, relève d' une sorte de transcendance.

Léautaud est un affreux jojo. Il ne se lave pas, pue ses 8 chiens et sa vingtaine de chats, baise avec une goujaterie incroyable et se permet, de plus, une insupportable jalousie. Telle une Soeur espérant gagner le Ciel en s' offrant à Dieu, la Belle accepte une situation qu' aucune femme sur des millions ne saurait tolérer, et cela afin de recueillir le "Journal littéraire" de la Bête, monument des Lettres françaises contemporaines.

La bourgeoise excite donc l' abominable homme des barrières : je n' ose imaginer le mélange de dégout et d' abnégation (sinon de frissons pervers) qui habite la malheureuse quand il lui faut, après moult dérobades (règles, migraines, obligations professionnelles ou mondaines), passer à la casserole et se plier aux fantaisies du Maître dont l' ondinisme (qui consiste à uriner dans la bouche du partenaire) était l' un des moindres caprices. Puis à jouer les nounous en arrosant sa masure banlieusarde d' eau de Cologne, et en y faisant installer le chauffage central, l'électricité et le téléphone.

Freud se fût régalé avec la sexualité de Léautaud, enfant abandonné d' une comédienne-prostituée qui tapinait en calèche du côté de Montmartre. Ce dernier n' avait donc jamais fini de régler ses comptes avec les femmes, toutes définitivement reléguées, y compris Marie Dormoy dont en vérité le grand amour était l' architecte Auguste Pierret, au rang de "catins".

Certes, Dormoy a obtenu le manuscrit sacré, mais au prix fort. Léautaud, l' ami des animaux, était un virtuose de la plume vacharde et indiscrète, tradition française qui, de puis les Moralistes, regroupe le cynisme, l' égotisme, l' érudition et l' anarchisme intello. On se scandalise, mais quelque part on admire : c' est bien le but. Qu' il y ait là une forme de talent est indéniable. Le mépris de l' autre, sous couvert d' une passion amoureuse uniquement tournée vers ses plaisirs personnels, laisse malgré tout un gout mitigé.

Publié dans littérature

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Pour Georges-Louis Godeau

Publié le par memoire-et-societe

Je suis, face à l' oeuvre qui me touche, comme un chien à l' arrêt : soudain figé. Et, de surcroît, béat. Ainsi devant le "Champ de blé aux corbeaux" ou "Les Nymphéas", à la lecture d' "Une Saison en enfer", d' "Amer"( Saint-John Perse), de "Cahiers d' un retour au pays natal"(Césaire), ou encore à l' écoute de Bach, Debussy, Louis Armstrong, pour donner quelques exemples. Evocations sans risque puisqu' il s' agit de tableaux, poèmes et expressions musicales passées à la postérité, ce qui d' ailleurs n' est guère l' essentiel.

Des artistes quasi inconnus, des oeuvres oubliées ou inaperçues peuvent en effet trouver aussi chez certains d' entre nous un écho existentiel. Les écrits de Georges-Louis Godeau (il signait Georges-L.) relèvent de cette catégorie, au sein d' une génération poétique riche de talents divers (Lucien Becker,Maurice Blanchard, Marcel Béalu, Henri Pichette,Jacques Réda et d' autres), inégalement honorés.

Mort en 1999, Godeau, ingénieur rural, n' a jamais quitté qu' en songe son marais poitevin originel. Soixante dix huit ans d' une vie sans faux pli, à l' abri des remous et des intrigues littéraires. Aucun souci de standing et de positionnement, publiant de la même manière dans "L' Agriculteur des Deux-Sèvres" et la revue "Esprit", le "Journal paroissial de Limoges" et "L' Equipe". En 1961 paraissaient "Les Mots difficiles", chez Gallimard, bientôt traduits en russe et en japonais. Au total, 18 recueils, une revue confidentielle et introuvable, "Le Pain du pauvre", puis le prix de poésie Max-Pol Fouchet pour "C' est comme ça".

Stupeur quand j' ai découvert "Le fond des choses" (1974), aux éditions Saint-Germain des Prés (où j' ai publié quelques années plus tard). Sur le coup, j' ai pensé : "Mais...n' ai-je pas écrit cela ?". Non, ce n' était pas moi, quoique j' aurais absolument pu observer et réagir ainsi. C' était tout à fait les miens ce regard, cette émotion émanant de ces proses du quotidien, des vérités de ce réalisme poétique. Depuis les prometteuses "Javelines"(1953) aux textes bien rodés comme "Les Foules prodigieuses" (1978).

Sans doute la célébrité boude-t-elle Georges-Louis Godeau. Sa réserve ne peut cependant restreindre l' estime de ceux qui ont choisi de le lire.

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L' Occident sur la défensive?

Publié le par memoire-et-societe

Après avoir défait les dictatures hitlérienne et mussolinienne, l' Occident atlantiste a connu une première peur : celle de l' Armée rouge campée au coeur de l' Allemagne et, plus globalement, celle de l' expansion du marxisme avec offensives en Asie ( Vietnam), en Afrique ( Congo) et en Amérique latine ( Cuba). La guerre froide a ainsi meublé tous les coins du monde au cours de la seconde moitié du XXème siècle.

La chute de l' Union Soviétique et de ses satellites a été pour la "Superpuissance", les USA, un répit de courte durée. Très vite deux menaces sont venues troubler sa digestion : l' islamisme dont une manifestation spectaculaire a été l' attentat du 11 septembre 2001, et l' émergence sur le marché mondial de deux nouveaux géants économiques, la Chine et l' Inde, chacun d' eux dépassant largement le milliard d' habitants.

L' Islam a d' une certaine façon pris le relais du marxisme dans une partie de la jeunesse. Encore que Ben Laden n' ait jamais approché la popularité de Mao ou de Guévara. Quoiqu' il en soit se dessine maintenant, du Pakistan à l' Atlantique, un arc d' instabilité de quelque 500 millions d' hommes qui, sur le thème de la "guerre sainte", remettent implicitement en cause l' antérieure prépondérance euro-américaine et rendent dérisoires les opérations localisées de quelques milliers de soldats.

Cette zone est d' autant plus sensible que s' y concentrent des ressources nécessaires aux économies du Nord (pétrole, uranium, eau) et des sites stratégiques ( méditerranée orientale, canal de Suez, détroit d' Ormuz, océan indien ) primordiaux en matière de communication et de défense.

La Chine, deuxième puissance planétaire, est le créancier n°1 des Etats-Unis. Son taux annuel de croissance avoisine toujours deux chiffres. Elle est le troisième pays à avoir aluni. Elle place des billes un peu partout : dans les ports (Le Pirée), les terres (Afrique), les grandes entreprises (automobile,électronique). Le nombre de jeunes Européens apprenant le chinois s' est en vingt ans multiplié par cent.

L' Inde est en passe de devenir la nation la plus peuplée. Ses informaticiens sont les plus performants des... USA. Ses capitaines d' industrie ( Mittal est le plus connu en France) développent un réseau implacable d' activités produisant à bas-coût et  étranglant d' emblée toute concurrence.

Devant ces menaces, ruinant leur compétitivité en maints domaines, et, au-delà, les structures de leurs économies, les Européens réagissent par une poussée de xénophobie. Les mouvements racistes et protectionnistes s' enhardissent en Italie, Autriche, Hongrie, Suisse, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Finlande, Royaume Uni ou France, prônant la déconstruction de la Communauté Européenne, le retour aux monnaies nationales et la restauration identitaire au détriment de l' immigration.
Quant aux Américains, ils se montrent tentés par une sorte de résurrection de  l' isolationnisme tel que prêché en d' autres temps par la "doctrine Monroe". Leur sous-sol, enrichi par la découverte de gisements massifs de gaz de schiste, le leur permet. Leurs déboires militaires depuis le Vietnam les y incitent. Il s' avère qu' aux prochaines élections présidentielles, en 2016, la question des interventions armées extérieures s' insérera solidement dans le débat.

Le dessein secret des stratèges de Washington pourrait-il alors aller jusqu' à faire de l' Amérique du Nord, un ultime camp retranché?

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France : la redistribution démographique

Publié le par memoire-et-societe

Une évolution lente, amorcée cependant depuis la fin des " Trente glorieuses" et le premier choc pétrolier (1974), s' affirme en France, à savoir le transfert régulier de populations du nord et de l' est vers l' ouest et le sud. A ce phénomène connu, plusieurs raisons :

- le déclin ou la disparition d' industries anciennes (mines, textile, métallurgie) suscitant un chômage de masse et une précarité chronique

- l' implantation et le développement des nouvelles technologies ( aéronautique,informatique recherches) de préférence dans les zones méridionale

- le choix d' une autre qualité de vie ( régions ensoleillées pour des retraités en nombre croissant, maritimes pour les multiples amateurs d' activités aquatiques, semi rurales pour des classes moyennes à qui le prix d' une maison individuelle rend inaccessible le centre-ville)

La modernisation des métropoles régionales offre désormais des conditions d' existence proches de, voire comparables à, celles qui justifiaient auparavant l' attrait de la capitale. Des villes comme Lyon, Nice, Aix en Provence, Montpellier, Toulouse, Bordeaux, Nantes ou Lille, bénéficient d' une forte croissance démographique compensant l' abandon de départements entiers.

Le schéma est clair. Tracez deux lignes : l' une de Lille à Bordeaux, l' autre de Bordeaux au Léman. En gros, tout ce qui est à gauche de la première et au-dessous de la seconde est en train de drainer ce qui, à droite et au-dessus, se dépeuple doucement.

Reste le cas de Paris. Cas de plus en plus particulier. Paris dit "intra muros" se confirme et se maintient comme pôle culturel,économique et touristique du monde occidental, à l' instar de New York, Berlin ou Londres. Le coût du mètre carré y est vertigineux, la population métissée et le luxe insolent, en dépit du glissement de la richesse vers l' Asie.

Aussi le nombre de Parisiens stricto sensu, qui a tendance à stagner autour de 2 millions 300.000 habitants, se limite-t-il de plus en plus à des catégories précises : riches étrangers, souvent investisseurs non résidents permanents, retraités autochtones aisés ou héritiers de patrimoine immobilier, élites politiques, administratives, intellectuelles et artistiques. C' est le "Paris-musée" qu' auréole une agglomération banlieusarde de 10 millions d' âmes, au service, peu ou prou, d' oisifs privilégiés : travailleurs pauvres et intérimaires, dont un contingent non négligeable d' immigrés sans formation, clandestins ou pas, salariés moyens tenus à distance par la crise du logement et guidés vers des "villages-dortoirs" périphériques dépendant de moyens de transport incertains.

De ce tableau peut ressortir que dorénavant novation et création penchent vers l' exode régional ( sinon carrément vers l' exil), dans une relation où le "provincial" cesse d' être " décalé" et le jacobin censé tout déterminer. La décentralisation psychologique aussi est en marche. C' est pourquoi la nécessité de revoir le fameux "mille-feuilles" ruineux et superflu devient impérieuse. Quitte à bousculer quelques situations acquises. Les Régions ont à assumer leur espace légitime en fonction d' un ajustement concerté. C est important pour le bon équilibre de l' ensemble national et la résurrection d' un "désert français" qui a engendré, dans des zones autrefois laborieuses, des cités sans entreprise, des campagnes sans agriculteur et des bourgs sans gare ni école.

L' intercommunalité couvre une ou deux stations de RER. Le département, calculait-on, équivaut à une journée de cheval. Mais on ne circule plus à cheval depuis bien longtemps...

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La vie douloureuse de Nâzim Hikmet

Publié le par memoire-et-societe

De la Turquie contemporaine, l' Européen possède en général deux images : celle d' un pays d' émigration, celle d' une destination touristique vantée par les Agences de voyage. C' est à la fois réducteur et dépassé. La Turquie est en train de rejoindre à grandes enjambées le groupe des économies émergentes.
Avant d' en arriver là, elle a subi le démembrement de son Empire à l' issue de la 1ère guerre mondiale où elle était alliée de l' Allemagne, instauré une République laïque sous la conduite de Mustapha Kémal, enfin connu une longue période de dictature protégée par son intégration à la stratégie américaine de guerre froide.

Petit-fils d' un ancien gouverneur de Salonique du côté paternel et d' un officier proche des Jeunes-Turcs du côté maternel, Nâzim Hikmet, né en 1901, est considéré comme une sorte de Victor Hugo local. De haute taille, "géant aux yeux bleus ", clair de cheveux, il pouvait passer pour Germain. Après des études au lycée français d' Istanbul et sa participation à la guerre d' Indépendance turque en 1920, il part étudier la sociologie à Moscou où l' attire surtout la situation révolutionnaire. Il en revient 7 ans plus tard, gagné au communisme.

Chez lui, il écrit, des poèmes, des pièces, des articles, échappe à deux tentatives d' assassinat, est arrêté et condamné à mort, puis gracié, à peine libre trois ans avant de faire l' objet en 1938 d' une peine de 28 ans de réclusion pour "menées anti-nazies ". Il ne recouvre la liberté qu' à 50 ans, cardiaque mais requis pour le service militaire... Il entame une grève de la faim, soutenu par un mouvement international de solidarité comprenant Sartre et Picasso, s' enfuit, se fait naturaliser polonais et meurt en exil à Moscou en 1963.

En 2009, 46 ans plus tard, le gouvernement d' Ankara, sous la pression de sa propre opinion publique, et considérant que , somme toute, ses "crimes " ( marxisme) n' étaient "plus d' actualité", lui a rendu sa citoyenneté à titre posthume. Geste sans doute non étranger aux garanties démocratiques nécessaires à une demande d' adhésion à la Communauté Européenne.

Hikmet, traduit en une soixantaine de langues, a été dès les années 30, le rénovateur de la poésie turque, y introduisant notamment le vers libre. Ecrits pour la plupart dans sa cellule et interdits à la publication, ses textes paraissaient en revue sous divers pseudonymes. En ce jour d' hommage, quelque peu confusionniste et récupérateur, à Nelson Mandela, victime parallèle de l' intolérance, il semble juste d' avoir une pensée pour tous ceux qui souffrent ou ont souffert de répression. Mandela lui-même, on omet volontiers de le rappeler, s' est engagé dans l' action sur des idées clairement communisantes...

" Etre captif, là n' est pas la question , déclarait Nâzim Hikmet, il s' agit de ne pas se rendre".

A lire : "Il neige la nuit " (Gallimard)

"Un étrange voyage " ( Maspéro )

" C' est un dur métier que l' exil " ( Le Temps des cerises )

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Retour sur Félicien Challaye

Publié le par memoire-et-societe

La guerre est source de bien des ambigüités. J' y pense parfois à partir du "cas" de Challaye. Qui était-il? L' une des figures incontournables, avec Romain Rolland et Alain, du pacifisme au siècle dernier. Camarade de promotion de Charles Péguy à Normale, il a dénoncé avec virulence le colonialisme dans les "Cahiers de la Quinzaine" après un voyage au Congo en compagnie de Brazza. Jaurèssiste, dreyfusard, blessé et décoré, il revient de la guerre acquis au pacifisme dit intégral qui va régir le restant de sa vie : au P.C qu' il quitte lors de la bolchévisation, à la Ligue des Droits de l' Homme, à la Ligue Internationale des Combattants de la Paix, au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, puis, sorte de logique du désespoir, dans les journaux collaborateurs, sans cesser de se réclamer de Zola et de Jaurès.
Jugé en 1946, Challaye, historiquement " fourvoyé " mais fort du soutien d' anciens élèves comme Michel Alexandre, juif qu'il a abrité sous l' occupation, a été acquitté. " Le vieux prof' " a achevé sa vie en 1967, à " L' Union Pacifiste ", curieux repaire de " victimes de guerre".

J' ai toujours porté au pacifisme, héritage familial, une particulière sympathie et placé la Paix au premier rang des valeurs. J' ai toujours évoqué la figure de Challaye avec l' estime qu' elle mérite, même s' il a été attristant de voir celui-ci évoluer dans la mouvance de Marcel Déat. C' est pourquoi j' ai été surpris d' être un jour accusé d' avoir écrit un livre relevant, je cite, du " prêt à tuer ". Cela se passait en l' an 2000, j' avais publié un ouvrage intitulé " La Mêlée des pacifistes ". Le propos était simple : le pacifisme, qui n' a jamais été monolithique, a été divisé par des luttes dont les enjeux le dépassaient, et expliquaient ses déboires. Le constat n' impliquait aucun procès.

Quand on choisit de s' exprimer publiquement, on s' offre, c' est normal, à la critique et à la contradiction. Dans le journal de l' Union Pacifiste, j' ai fait l' objet d' une agression. Un certain R.B., dont je n' ai jamais cherché à percer l' identité, m' y crachait au visage une incompréhensible haine. On m' a incité à user de mon droit de réponse. J' ai refusé. Je crois que c' est Léon Blum, calomnié par ceux qui avaient eu la peau de Roger Salengro, qui disait : " Au-dessous d' un certain niveau, on ne répond pas ".

Deux hypothèses: ou bien l' auteur de l' article n' avait pas ouvert le livre et s' était contenté de parcourir la "4 de couv' " pour "se faire une idée " avant de courir vendre ses Services de Presse chez Gibert (autrement, comment pouvait-il soutenir que je "salissais la mémoire de Challaye" qu' au contraire j' essayais de défendre tout le long de la page 130 ?) ou bien, comme le suggérait une phrase bizarroïde, R.B. n' aimait-il pas les résistants ? une allusion à mon père qui n' avait rien à voir là-dedans m' y a fait songer. On a , bien sûr, le droit de ne pas porter les résistants-déportés dans son coeur. Cela n' implique pas le droit d' insulter leurs fils.

Il y a aujourd'hui présomption, et R.B. n' est peut-être plus de ce monde. Il servait mal à mon avis une bonne cause. Personne n' a changé mon opinion sur Félicien Challaye : c' était un homme digne de respect. Seule, sa sincérité l' a aveuglé au point de le faire tirer contre son camp.

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Ruptures

Publié le par memoire-et-societe

La rupture peut, dans les sociétés, revêtir divers aspects : soit une forme insurrectionnelle, explosion sanglante d' une accumulation de griefs, soit une forme de processus évolutif peu spectaculaire mais irréversible. L' une demeure liée à un évènement précis (révolution d' octobre pour le communisme, guerre civile pour le franquisme) , l' autre à une volonté collective tenace (l' unité allemande).

Les ruptures historiques significatives sont toutefois rares. Dans la période 1789-94 en France, l' aristocratie a dû céder le pas à la grande bourgeoisie républicaine. Aucune restauration monarchique n' a pu ensuite lui rendre la totalité du pouvoir. En effet, l' essor du capitalisme , absorbant et débordant au début du XIXème siècle une économie à dominante rurale et artisanale, avait transféré à l' entrepreneur l' influence et la fortune réservées préalablement au propriétaire foncier.

Le lent glissement du capitalisme industriel et national, concentré sur l' invention et la production, vers un capitalisme bancaire et multinational plus attiré par la spéculation, a composé, décennie après décennie, parfois en parallèle avec ou malgré les soubresauts sociaux, une rupture inédite intégrant à la fois un chômage endémique, un secteur tertiaire hypertrophié, un consumérisme fondé sur le crédit, une mondialisation boostée (terme en vogue) par l' informatique et les progrès de la productivité.

Les " trente glorieuses" ( de la Libération au premier choc pétrolier ) ont rythmé l' émergence d' une classe moyenne majoritaire, instruite et dotée d' un niveau de vie qui lui était jusqu'alors inconnu. Le Français s' est mis à consommer, voyager, s' équiper, rompant, c' est bien le mot, avec le mode de vie antérieur.

Néanmoins, après une phase intermédiaire inflationniste, le ressac s' est annoncé. Réponse au mensonger discours mitterrandiste sur la "rupture" (avec le capitalisme) chargé d' entretenir dans le monde du travail l' illusion du "toujours plus". La messe était dite : le Capital, n' ayant plus grand chose à espérer d' une économie bureaucratisée et d' un salariat protégé, changeait résolument de stratégie. Il s' orientait vers le dumping social par le recours à la main d' oeuvre à bas coût qu' offrent sans risque les attentes du tiers-monde et la disparition du système socialiste.

Le passage du capitalisme financier à l' économie sociale de marché proposée par la social-démocratie via l' action parlementaire était neutralisé. La piste ouverte par la Résistance a été coupée quand, en 1988, Mitterrand, inversant le cours des choses, a rallié le fameux " ni...ni ". La désindustrialisation et l' évasion fiscale avaient déjà discrètement débuté , les technologies nouvelles se développaient ailleurs, les cerveaux songeaient à l'exil, l' inquiétude identitaire croissait devant une menace d' acculturation exploitée par l' extrème droite. Une autre rupture s' esquissait, qui pousse la France d' aujourd'hui vers une désespérance que n' avaient pu lui inspirer les spasmes sociaux du XIXème siècle et les drames nationaux du XXème.

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Une révolution peut-elle s'épargner la violence?

Publié le par memoire-et-societe

Une révolution visant à libérer l' homme de l' aliénation sociale est-elle concevable sans moment de violence? ou la violence est-elle indissociable d' un changement profond de société? en quel lieu réside l' utopie : dans le pari d' une transformation sans contrainte ou dans la fatalité de la brutalité liée à la construction d' une société plus juste? la problématique récurrente de la fin et des moyens s' est trouvée relancée à la fin de la seconde guerre mondiale, au rythme de l' avancée de l' Armée rouge en Europe et de l' âpreté grandissante de l' opposition entre marxistes et non marxistes. Controverse maintenant dépassée chez les intellectuels en Occident, mais moins archaïque chez les peuples du tiers-monde.

Deux livres ont marqué la période : "Humanisme et Terreur" de Maurice Merleau-Ponty, "Histoire et conscience de classe" de Georg Lukàcs. Merleau-Ponty était le condisciple de Sartre à Normale, et son colistier à la tête de la revue qui faisait alors foi, "Les Temps Modernes". Son ouvrage était en fait la recension de ses éditos politiques jusqu' en 1947. Travail de philosophe, qui a nourri des polémiques devenues dérisoires, voire indéchiffrables pour le lecteur actuel, tant les références y paraissent lointaines et désincarnées.

N' empêche : la question de la violence révolutionnaire (ici dans sa dérive stalinienne) était posée. Le principal grief était moins d' avoir à tuer que de tuer pour rien, c' est-à-dire sans bénéfice pour l' humanité. L' observation concernait l' URSS, sa police, ses procès et ses camps, peu en harmonie avec ses intentions affichées. Eclairer les vrais crimes d' une fausse émancipation, telle était donc, selon Merleau-Ponty, le devoir moral du révolutionnaire, démarche qui a provoqué en 1953 sa rupture avec Sartre et amorcé la distance prise par la suite par Camus, Aron, Furet et beaucoup d' autres avec les communistes.

C' est que Merleau-Ponty inaugurait une autre approche de la politique : son évaluation non plus en fonction de ses principes mais de ses résultats, non de ses séduisantes présentations mais de ses actions concrètes. En ce sens, "Humanisme et Terreur" ressuscitait une pédagogique vigilance que la perspective de la victoire faisait facilement perdre de vue.

Contrairement à l' universitaire français, le Juif germanophone Lukàcs s' est "sali les mains". Membre de la tragique phalange marxiste qui a embrassé Kautsky et Lafargue, Rosa Luxemburg et Pannekoek, Boukharine, Ledebour et Gramsci, il a été en 1919, à 34 ans, Commissaire du Peuple de la République des Conseils dirigée en Hongrie par Béla Kun. Et, à cette occasion, l' un des instigateurs de la "Terreur rouge" exercée par "les Gars de Lénine" : un millier de victimes environ. Exactions suivies d' ailleurs d' une "Terreur blanche" dont le palmarès a été nettement supérieur, si l' on s' intéresse à ce type de comptabilité.

Réfugié à Berlin après l' échec de la tentative révolutionnaire hongroise, Lukàcs y a publié en 1923 "Geschichte und Klassenbewusstein" (Histoire et conscience de classe) qui a rencontré un écho important dans le mouvement ouvrier. Puis il a vécu à Moscou dès l' avènement d' Hitler pour ne regagner Budapest qu' en 1945. Lors de l' insurrection de 1956, le rebelle communiste Nagy l' a nommé ministre de la Culture. Les chars soviétiques sont arrivés et Nagy a été fusillé. Nouvel exil, nouveau retour: Lukàcs, demeuré malgré tout "conseilliste", a terminé son existence mouvementée dans son pays.

"Histoire et conscience de classe" (traduit en français et paru aux éditions de Minuit en 1960 seulement) part du concept de "fétichisation de la marchandise" (cf. "Le Capital") que Lukàcs nomme " réification". Selon son analyse, l' idéologie en vigueur n' est qu' une projection de la conscience de classe dominante, celle de la bourgeoisie. Le rôle du marxisme est de l' en dégager pour penser " objectivement" l' Histoire. Les lois de l' économie capitaliste ne sont en effet qu' une illusion produite par l' affirmation d' une prétendue objectivité qu' il convient de démystifier sans attendre.

A la fin de ses jours, décidément allergique à l'orthodoxie, Lukàcs est revenu indirectement sur l' emploi de la violence en contestant la "lettre" du marxisme comme interprétation majeure des conflits tout en confirmant sa " méthode", fidèle à la dialectique. Avec des vécus distincts mais des influences indéniables (sur l' existentialisme pour l' un, le situationnisme pour l' autre) , les deux penseurs ont abouti à des réponses comparables. Sans pour autant clore le débat : l'infaillible Mélanchon n' annonce-t-il pas que la France " est en 1788 " ?

Publié dans histoire

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