Journal particulier

Publié le par memoire-et-societe

Je viens de lire le Journal particulier (de l' année 1935) relatant les amours sulfureuses de Paul Léautaud avec sa maîtresse et dactylo Marie Dormoy, au demeurant responsable de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, et amie de Maillol, Matisse, Darius Milhaud, Ambroise Vollard, notamment.

Après une impression de cabotinage et d' exhibitionnisme délibérés, j' avoue que le compte-rendu de cette relation chaotique, en appelle, au-delà du voyeurisme, à une condition humaine qui, comme chez Céline, relève d' une sorte de transcendance.

Léautaud est un affreux jojo. Il ne se lave pas, pue ses 8 chiens et sa vingtaine de chats, baise avec une goujaterie incroyable et se permet, de plus, une insupportable jalousie. Telle une Soeur espérant gagner le Ciel en s' offrant à Dieu, la Belle accepte une situation qu' aucune femme sur des millions ne saurait tolérer, et cela afin de recueillir le "Journal littéraire" de la Bête, monument des Lettres françaises contemporaines.

La bourgeoise excite donc l' abominable homme des barrières : je n' ose imaginer le mélange de dégout et d' abnégation (sinon de frissons pervers) qui habite la malheureuse quand il lui faut, après moult dérobades (règles, migraines, obligations professionnelles ou mondaines), passer à la casserole et se plier aux fantaisies du Maître dont l' ondinisme (qui consiste à uriner dans la bouche du partenaire) était l' un des moindres caprices. Puis à jouer les nounous en arrosant sa masure banlieusarde d' eau de Cologne, et en y faisant installer le chauffage central, l'électricité et le téléphone.

Freud se fût régalé avec la sexualité de Léautaud, enfant abandonné d' une comédienne-prostituée qui tapinait en calèche du côté de Montmartre. Ce dernier n' avait donc jamais fini de régler ses comptes avec les femmes, toutes définitivement reléguées, y compris Marie Dormoy dont en vérité le grand amour était l' architecte Auguste Pierret, au rang de "catins".

Certes, Dormoy a obtenu le manuscrit sacré, mais au prix fort. Léautaud, l' ami des animaux, était un virtuose de la plume vacharde et indiscrète, tradition française qui, de puis les Moralistes, regroupe le cynisme, l' égotisme, l' érudition et l' anarchisme intello. On se scandalise, mais quelque part on admire : c' est bien le but. Qu' il y ait là une forme de talent est indéniable. Le mépris de l' autre, sous couvert d' une passion amoureuse uniquement tournée vers ses plaisirs personnels, laisse malgré tout un gout mitigé.

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