Ruptures

Publié le par memoire-et-societe

La rupture peut, dans les sociétés, revêtir divers aspects : soit une forme insurrectionnelle, explosion sanglante d' une accumulation de griefs, soit une forme de processus évolutif peu spectaculaire mais irréversible. L' une demeure liée à un évènement précis (révolution d' octobre pour le communisme, guerre civile pour le franquisme) , l' autre à une volonté collective tenace (l' unité allemande).

Les ruptures historiques significatives sont toutefois rares. Dans la période 1789-94 en France, l' aristocratie a dû céder le pas à la grande bourgeoisie républicaine. Aucune restauration monarchique n' a pu ensuite lui rendre la totalité du pouvoir. En effet, l' essor du capitalisme , absorbant et débordant au début du XIXème siècle une économie à dominante rurale et artisanale, avait transféré à l' entrepreneur l' influence et la fortune réservées préalablement au propriétaire foncier.

Le lent glissement du capitalisme industriel et national, concentré sur l' invention et la production, vers un capitalisme bancaire et multinational plus attiré par la spéculation, a composé, décennie après décennie, parfois en parallèle avec ou malgré les soubresauts sociaux, une rupture inédite intégrant à la fois un chômage endémique, un secteur tertiaire hypertrophié, un consumérisme fondé sur le crédit, une mondialisation boostée (terme en vogue) par l' informatique et les progrès de la productivité.

Les " trente glorieuses" ( de la Libération au premier choc pétrolier ) ont rythmé l' émergence d' une classe moyenne majoritaire, instruite et dotée d' un niveau de vie qui lui était jusqu'alors inconnu. Le Français s' est mis à consommer, voyager, s' équiper, rompant, c' est bien le mot, avec le mode de vie antérieur.

Néanmoins, après une phase intermédiaire inflationniste, le ressac s' est annoncé. Réponse au mensonger discours mitterrandiste sur la "rupture" (avec le capitalisme) chargé d' entretenir dans le monde du travail l' illusion du "toujours plus". La messe était dite : le Capital, n' ayant plus grand chose à espérer d' une économie bureaucratisée et d' un salariat protégé, changeait résolument de stratégie. Il s' orientait vers le dumping social par le recours à la main d' oeuvre à bas coût qu' offrent sans risque les attentes du tiers-monde et la disparition du système socialiste.

Le passage du capitalisme financier à l' économie sociale de marché proposée par la social-démocratie via l' action parlementaire était neutralisé. La piste ouverte par la Résistance a été coupée quand, en 1988, Mitterrand, inversant le cours des choses, a rallié le fameux " ni...ni ". La désindustrialisation et l' évasion fiscale avaient déjà discrètement débuté , les technologies nouvelles se développaient ailleurs, les cerveaux songeaient à l'exil, l' inquiétude identitaire croissait devant une menace d' acculturation exploitée par l' extrème droite. Une autre rupture s' esquissait, qui pousse la France d' aujourd'hui vers une désespérance que n' avaient pu lui inspirer les spasmes sociaux du XIXème siècle et les drames nationaux du XXème.

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