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Ecriture et vérité (sur quelques relectures)

Publié le par memoire-et-societe

   Jeune et admiratif, j' ai un peu fréquenté l' écrivain Julien Gracq. Alors qu' il venait de publier, en 1958 , "Un balcon en Forêt ", relatant la " drôle de guerre " (1939-40 ) dans les Ardennes, je lui ai dit : " on voit que vous connaissez bien les lieux. " Il m' a répondu : " Je n' y ai jamais mis les pieds ." C' était vrai à l' époque où il situe l' action : il était , quant à lui, mobilisé dans les Flandres. Pourtant il a admis en 1981 ( Colloque d' Angers ) qu'il était allé, avant d' écrire son livre, une journée en "repèrage " à Monthermé, la petite ville évoquée dans le récit , et  dans les " Maisons fortes " des Ardennes, jusqu' aux " Hauts Butés ".

   La réponse était-elle  mensongère ? Elle illustrait seulement la puissance de l' imaginaire qui trace la ligne de partage entre l' art littéraire et la vérité. Blaise Cendrars, auteur de " Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France " ( 1913 ) n' est  jamais monté dans le train Moscou-Kharbine ( mais aurait cependant parcouru un jour le début du trajet avec un marchand ambulant russe, Rogovine). A  Pierre Lazareff qui lui  demandait la vérité, l'écrivain a rétorqué : " Qu' importe, puisque , ce train, je vous l' ai fait prendre ? "

   Romain Gary, deux  fois lauréat du prix Goncourt , contrairement au Règlement, mais sous deux identités différentes, la sienne (qui était déjà un pseudonyme ) avec " Les Racines du ciel " (1956 ) et celle d' Emile Ajar, relation inventée d' un lointain parent , avec " La Vie devant soi " ( 1975 ), a été l' un des plus grands mystificateurs de la  littérature contemporaine. Il n' a jamais cessé de ruser mais aussi d' écrire cruellement  vrai.

   Lucien Bodard , écrivain-chroniqueur, comme d' ailleurs  Kessel ou Cendrars, tenait en haleine le million de lecteurs  que comptait alors " France-soir " avec un "papier " quasi quotidien sur la guerre de de Lattre de Tassigny au Tonkin ( 1950-51).Il savait hisser la moindre anecdote sur le personnage, son entourage et les détails du conflit au niveau de la geste historique.

On a dit ensuite qu' il fabriquait tout dans un bar de Saîgon, avec des dépêches de l' AFP. Possible, il ne serait , dans ce cas, ni le premier ni le  dernier  à avoir "bidonné " ses reportages.Mais personne n' a  comme lui fait  de la " sale guerre " un "feuilleton"  criant de vérité.

   Serait-ce un prix à payer pour que   " parle" l' écriture ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans littérature

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Etre "occupé "

Publié le par memoire-et-societe

 J' ai été récemment convié à un exposé-débat sur  " l' Occupation " avec des lycéens de classe de Première. Rencontre détendue avec des représentants d' une génération qui ne manque pas de critiques. Suis-je particulièrement bien tombé? Les questions, précises, variées, dénotaient une vraie curiosité historique. Les réponses étaient écoutées dans un silence absolu. A la fin, plusieurs élèves sont venus me remercier. Je ne sais si mon témoignage a enrichi leur connaissance de la période mais j' ai été heureux d' évoquer pour eux une époque qui n' a manqué ni de bruit ni de fureur.

 La première question m' a paru fort  pertinente : " Monsieur, qu' est-ce que c' est, être occupé ? " m' a demandé une jeune fille. Etre " occupé "? Terme équivoque : les Importants sont très occupés, les chômeurs moins. Sacha Guitry, auquel on reprochait à la Libération des relations trop cordiales avec l' Ambassade d' Allemagne à Paris, avait répondu par un plaidoyer spirituellement intitulé: " Quatre ans d' occupations ", aves un "s". On a envie parfois d' échapper aux clichés et au manichéisme qui rappellent inlassablement l' héroîsme et la victimisation des uns et  la lâcheté des autres. Les héros et  les victimes ont constitué une minorité de la population. Les collaborateurs aussi. La psychologie des " occupés " était en fait  plus prosaïque. Comment assurer ses besoins vitaux ? Une obsession qui relativise les choses quand vous n' êtes pas personnellement menacé.L ' Occupation est aussi  un révelateur. Elle met en relief des traits que la sérénité dissimule: le courage, la veulerie, l' abnégation et l' égoîsme, la conviction ou l' opportunisme.

 Etre " occupé ", ai-je expliqué à mon interlocutrice peut-être assoiffée d'exploits guerriers, c' est manquer de viande, de lait, de beurre, de fruits, de vin, d' essence, de charbon, de textiles. " Savez-vous  pourquoi on appelait les occupants les " doryphores "? Parce qu' ils réquisitionnaient d' avance toute notre production de pommes de terre". Etre " occupé ", c' est donc d' abord, sans réduire l' homme à son seul estomac, avoir faim, calculer le reste de tickets d' alimentation pour finir la semaine, faire la queue des heures devant une boucherie vidée dès son ouverture. C' est  avoir froid, dans des chambres aux carreaux passés au bleu de méthylène pour ne pas être repèré, éteindre au coup de sifflet nocturne du "chef d' ilot " vérifiant l' extinction des feux,  descendre dans l' "abri " humide" dès que retentit le bruit sinistre de l' alerte. Vous n' êtes pas l'ennemi mais êtes assimilé à lui, son complice malgré vous.

 Etre " occupé " est une existence de pénurie et d' insécurité. De " dé- paysement " aussi en voyant les rues hérissées, entre  portraits et  citations  du Maréchal, d' oriflammes à croix gammée, les carrefours meublés de panneaux couverts de mots en lettres gothiques : Kommandantur, Lazaret, Bahnhof ... Etre " occupé ", c' est se faire humilier par les  mille détails du quotidien au point de ne plus s' en rendre compte : un soldat qui parle  une langue incompréhensible en montant la garde devant le Sénat, des femmes au mollet peint marqué d'une ligne verticale figurant la couture d' un bas de soie, leurs talons de bois claquant sur le sol. On ne va pas reprendre tout: le gazogène, le vélotaxi, Hitler face à la Tour  Eiffel....Un soir, les Amérisains sont venus bombarder le quartier de la Chapelle. De la maison, on y voyait comme en plein jour. Deux bancs dans ma classe sont restés vides le lendemain : celui de Buron et celui de Deharbre.

 Ironie du sort, en 1947 j' étais en Allemagne, à Constance, chez un oncle " en occupation ". A la frontière suisse toute proche restait bloquée une foule d' Allemands affamés, aux habits élimés, guettant une occasion de se faufiler jusqu' aux magasins helvètes,regorgeant de victuailles.J' ai senti en moi l' appel de l' Internationale des Occupés. J'ai été acheter du chocolat suisse pour les enfants collés à leurs mères, du mauvais côté d'une barrière de couleur.
 C'est ça également être " occupé ": apprendre l ' impitoyable injustice des guerres.

Publié dans histoire

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" Les Français "(2)

Publié le par memoire-et-societe

 La population française connait depuis trois décennies un changement spectaculaire de paysage démographique : d' une part avec une immigration intensifiée et diversifiée, d' autre part avec un mouvement d' expatriation concernant les jeunes en priorité.Le premier des deux phénomènes est relativement ancien et continu, le second nouveau, davantage lié à l' évolution de la conjoncture mondiale. L' ensemble contribue à redessiner une France que les générations anciennes auraient  peut- être parfois du mal à reconnaitre.

 L' immigration, c'est-à-dire la somme des personnes nées hors des frontières nationales de parents étrangers, comptait fin 2011, 11,8% des 65 millions d' habitants du pays, dont 7,8% en provenance de l' extérieur de l' Union Européenne. La disparition de l' Empire et l' acquisition en 1962 de l' indépendance par l' Algérie ne sont sans doute pas indifférentes au rythme soutenu de l' immigration non européenne vers l' ancienne métropole jouissant d' une image de prospérité et de facilité d' emploi. Cette réputation a ainsi attiré des populations déshéritées, souvent d' origine rurale, peu alphabétisées  et qualifiées: main d' oeuvre facilement exploitable, vouée aux  tâches ingrates et mal rémunérées, proie idéale d' employeurs et de marchands de sommeil sans scrupules.

 Au souhait d' intégration qu' exprimait cette première génération d' arrivants, en attente de mieux-vivre et de dignité, a succèdé le refus révolté d' un fort contingent de ses descendants, ignorés du pays d' origine de leurs parents et fréquemment mal perçus par le pays d' accueil qui leur délivrait néammoins un passeport.

 A l' opposé, on note,

dans une nation au taux d' émigration traditionnellement faible comme la France, une augmentation des départs, induisant une fuite des cerveaux, signe de récession. S' ajoutent à cela la désertion civique et physique de gens fortunés, obnubilés par le souci de mettre leurs revenus à l' abri du fisc, et la vague des délocalisations entrainant dans sa course de nombreux cadres et leurs familles.

 Le nombre d' expatriés français a doublé entre 1995 et 2011, passant d' un million à un million sept cents mille dûment recensés dans les consulats, en réalité à plus de deux millions, beaucoup d' émigrants négligeant de se  faire immatriculer. Le taux annuel d' expatriés s' est ainsi élevé depuis 2007 à la moyenne de 6%. La majorité se fixe dans un autre pays de l' Union, mais on remarque aussi une poussée vers l' Amérique du nord et, plus récemment, vers la zone  Asie-Pacifique. Partout ,le nombre de diplômés y  est également en nette augmentation.

 Immigrés légaux ou illégaux d' un côté, expatriés de l' autre, ce chassé-croisé participe du changement de la structure démographique : la population d' origine étrangère  y devient plus jeune que celle d' essence indigène ,annonçant à terme

une recomposition ethno-culturelle évidente. En témoigne déjà le binôme que forment un "ministère de la Ville",  chargé de gèrer les questions posées par l' impatience d' une immigration massive, et un  " ministère des Français de l' étranger et de la Francophonie ", représentant les droits et intérêts des résidents expatriés.

 La qualité même de "Français " parait en perte de vitesse.On peut  y voir plusieurs raisons : une décolonisation tardive et maladroite, une comparaison constante  négative avec d' autres nations comme les U.S.A  et l' Allemagne en matière de technologie et d'économie, le déclin depuis la déroute de 1940 de la puissance militaire française, et un recul linguistique et culturel subséquent .

 D' un point de vue politicien maintenant, la surenchère électoraliste qui prévaut à propos des "Français de l' étranger " n' a de comparable que la scandaleuse omerta qui l' entoure. Longtemps limitée à une représentation de trois sénateurs (mais à quoi sert le Sénat?), la population des expatriés a vu sa projection parlementaire exploser : Giscard a porté le nombre de ces sièges sénatoriaux pour le moins spécifiques à 6, puis Mitterrand à 12. Sarkozy ne pouvait en rester là : il a fait voter en 2008 une révision constitutionnelle qui prévoit l' élection de 11 députés (ce qui fait au total 23 parlementaires...) pour nos seuls compatriotes hors frontières (dont une bonne partie de bi-nationaux ), alors même qu' on vise à réduire le nombre des députés à 4OO. Si ce n' est pas du clientèlisme, ça !

Imaginez le fromage ! Mme Montchamp, MM. Thierry Mariani et Frédéric Lefèvre, tous anciens ministres UMP, ont vite flairé le coup: des citoyens isolés, déconnectés, focalisés sur des revendications catégorielles , bien incapables de fomenter une grève ou de perturber un service public, et éparpillés sur des espaces gigantesques: un siège comme nul n' osait en rêver !

 Aussi le concept " Français de l' étranger " fait-il un tabac, même s' il doit coûter une petite fortune au franchouillard

scotché à son terroir. C' est pourtant de telles combines et de bien d' autres que crèvent à petit feu le budget de l' Etat

et la santé du contribuable.

Publié dans société

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La poésie n' est pas qu'une fête

Publié le par memoire-et-societe

  Bientôt le " Printemps des poètes " , aimable fête instituée en 1999, et son "Marché " place Saint- Sulpice, qui attire à Paris nombre de petits éditeurs, connus de leurs seuls auteurs.Mis à part des noms rendus célèbres par leur prestige chez Gallimard (de Guillevic à Bonnefoy, Réda ou Bobin ), les poètes contemporains sont réduits au statut de déshérités dans l' ensemble d' une Littérature dont l' étiage n' a rien d' époustouflant. Des badauds viennent à ce Marché feuilleter nonchalamment des plaquettes à trois sous, qu' ils reposent sur une pile inentamée, sans expression particulière. C' est ingrat, la poésie vraie, injuste même, quand on songe à l' investissement qu' elle exige.

   Chaque époque a ainsi ses soldats perdus. Qui se souvient de Germain Nouveau, Xavier Forneret, Francis Viélé-Griffin? Qui lit, hormis quelques maniaques, Louis Emié, Roland de Rénéville, ou, plus près, Jacques Baron, Robert Rius et Maurice Blanchard? Je souhaite cependant, puisque c' est la saison, évoquer la mémoire de trois de ces  " suicidés de la société ", qui ont vécu la poésie comme un cri de leur souffrance.Ils n' ont jamais figuré parmi les têtes de série des anthologies et leurs oeuvres n'ont pas meublé les manuels scolaires. Mais c' est aussi cela, l' écriture : un risque d' anéantissement, la loterie de la reconnaissance.

   Lucien Becker a brusquement posé la plume à cinquante ans, sans donner de raison.Orphelin de guerre, élevé par une grand-mère en Lorraine, son oeuvre rassemblée a été publiée en 1997, treize ans après sa mort, sous le titre " Rien que l' amour ", et Gaston Puel lui a consacré le numéro 86 de la collection des " Poètes d' aujourd' hui ", chez Seghers. Vie silencieuse, inclassable, hors commerce, recluse à la fin, influencée par la lecture de Pierre Reverdy et  la fréquentation épistolaire des Surréalistes (Breton, Char, Bousquet ). Un moment commissaire de police à la gare Saint-Lazare, la vie parisienne  rapproche  Becker des animateurs de l' Ecole de Rochefort et de Senghor, vieil ami de Fac' à Nancy,  devenu député. De temps à autre, il porte à Paulhan ses textes qui parlent laconiquement de la Mort, de l' Insignifiance, de la Femme de chair, dans une perpétuelle quête existentielle...

   Jacques Prével, indifférent à la confusion qu' introduit son patronyme avec ceux de Prévert et de Crevel, semble né pour incarner le rôle de poète maudit. Ce Havrais inspiré par Gérard de Nerval, et d' abord proche des créateurs du " Grand Jeu"  (Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal ) a débarqué à 27 ans à Saint-Germain des Prés pour finir d' y vivre, entre l' opium et la maladie. Exemple accompli de "dérive vers l' absolu ", ballottée d' hôpital en sanatorium, à la recherche d' éditeur et en attente d' une Rencontre. Celle-ci a lieu quand, en 1946, Antonin Artaud sort de l' hôpital de Rodez et des mains du docteur Ferdière. Pendant cinq ans Artaud et Prével ne se quitteront pas, unis par la même " épouvante d'être ", la même révolte, un même vertige. A sa mort de tuberculose, à 36 ans, Prével n' avait publié que trois recueils. La majeure partie de ses écrits demeurait inconnue, notamment le journal, aujourd'hui paru chez Flammarion, de son compagnonnage poètique avec l' auteur du " Théâtre et son double "..

   Jean-Pierre Duprey était Normand, comme Prével, mais originaire de Rouen. Tel Verlaine avec Rimbaud, André Breton l' avait appelé à Paris pour " raison de service poètique " : " votre éclairage est extraordinaire ", lui avait-il déclaré en 1949.Une fois dans la capitale et intégré au " Groupe" , Duprey écrit moins mais peint davantage, et transforme le fer en "soleils noirs de l' Absolu ". Opposé à la guerre d' Algérie, il urine sur le tombeau du Soldat inconnu. Prison, puis quelques mois en hôpital psychiatrique. Rentré chez lui, il se pend à une poutre de l'atelier pendant que sa femme fait des courses. Il avait 29 ans et "une vieille allergie à la planète ". Breton l' a intégré à l' "Anthologie de l' humour noir ". Les éditions Seghers lui ont réservé le numéro 212 de la collection "Poètes d' aujourd'hui ". L' essentiel de l' oeuvre a été publié en 1990 par Christian Bourgois. On y trouve, revisités, des thèmes chers au romantisme allemand : la mort, bien sûr, et le néant, la nuit, la solitude, et Rimbaud toujours, Michaux, et  l' ombre tenace d' un surréalisme dont Duprey avait fini par s' éloigner, en désaccord avec la place prise ,dans ce mouvement essoufflé,  par certaines valeurs ... 

   Cela dit, que la Fête commence!

Publié dans littérature

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Décryptage

Publié le par memoire-et-societe

On s'est à nouveau étonné, dans les milieux politiques, du score du Front National au premier tour des récentes élections présidentielles : 17,9 % des suffrages exprimés qui en font aujourd'hui la troisième force du pays.

Mon article intitulé "Triangle post-colonial " (août 2011) peut être en l' occurrence relu utilement si l' on tente de le transposer au plan électoral. Je signalais alors les traits d' une redistribution sociale en relation avec l' habitat :

     une classe privilégiée minoritaire, culturellement " éclairée " (phénomène bobo ) au centre ville

     une population à forte densité immigrée dans la  " première couronne " (quartiers dits " sensibles ")

     une classe populaire à dominante européenne en grande banlieue ( les "rurbains ", actifs travaillant en ville et habitant en zone semi-rurale ).

Lors de la consultation d' avril 2012, on constate que c' est dans la troisième catégorie, celle des rurbains, directement concernés par la précarité et le coût du logement urbain, que le F.N a enregistré des résultats significatifs, tandis que les grandes villes (Paris, Marseille, Toulouse, mais aussi Lyon et Bordeaux ) votaient en majorité à gauche, et les banlieues populaires, quand elles ne s' abstenaient pas, " Front de gauche " au premier tour et Hollande au second.

Nous sommes donc en présence moins d' un rapport de classe ordinaire que de contradictions intraclassistes que l' habitat traduit électoralement. Il montre que le Front National, s' il pose un problème politique, constitue aussi un problème social que ni les invectives ni une assimilation automatique au nazisme ne suffisent à résoudre.

Car ce Mouvement a évolué sur un point crucial : au temps de Jean-Marie Le Pen, la lutte pour l' exercice effectif du pouvoir n' était pas vraiment la priorité. Avec sa fille Marine, l' enjeu s' est modifié : la conquête des responsabilités est à l' ordre du jour, la stratégie à terme prend une importance nouvelle. C' est pourquoi le rapport aux masses change. Il s' agit de s' infiltrer à tous les étages du corps social : des syndicats ouvriers aux associations patronales, dans une résistance à un système qui brime les " nationaux " et  brade l' acquis civilisationnel. Fini le F.N de papa, maigre refuge des ultimes intégristes,des orphelins du pétainisme,  des nostalgiques de l' Empire, des monarchistes folkloriques, des antisémites viscéraux et des sans emploi du bellicisme.

Jeunes, ouvriers, qui, comme en Grèce, dénoncent les " partis de gouvernement " et le "cirque parlementaire ", sont insensibles au discours qui les classe à l' extrème droite, dont ils distinguent d' ailleurs mal les frontières. Ils se sentent idéologiquement moins "libéraux " que les leaders de l' UMP et  socologiquement moins " bourgeois " que les éléphants du P.S. Ils n' éprouvent pas plus de sympathie pour la gauche caviar que pour les patrons du CAC 40. Populistes, ils acceptent le qualificatif  parce qu' ils s' estiment déconsidérés et laissés pour compte dans leur propre pays.

C'est en partant d' une telle réalité que peut s' amorcer le retour vers une conception plus humaniste de la République ( République que le F.N n' oublie jamais de célébrer ) de citoyennes et de citoyens, souvent de condition modeste, cherchant en Marine Le Pen et son organisation( au demeurant admise par les lois ) un salut et une issue. Dépassionner le débat, à l' inverse des gesticulations théâtrales d' un routier de la politique comme  Mélanchon, est un préalable nécessaire si l' on veut effectivement expliquer pour convaincre.

Que les oligarques sortent de leurs bulles! A force de gouverner en ignorant et d' ignorer en gouvernant, ils n' atteindront qu' un objectif : faire du F.N l' arbitre de la vie publique et alimenter un climat de guerre civile dans le contexte de crise du continent ou  refleurissent des nationalismes inquiétants. Une nouvelle croissance et une autre répartition de la richesse sont des impératifs.La neutralisation de la spéculation financière un devoir. L' hillérisme est né en  toute légalité du désespoir collectif.

 

Publié dans actualité

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Michaux et Picasso

Publié le par memoire-et-societe

Impressionné par la lecture de l' "Histoire du Surréalisme " de Maurice Nadeau, j'ai rassemblé un jour un groupe de potaches comme moi pour, annonçais-je, " poursuivre l' expérience ".Bien entendu,le grandiose projet a vite foiré, mais il m' avait conduit, je ne me souviens plus trop comment, à l' atelier d' un peintre, Robert  Charriaud. Je m' attachais à développer la relation avec ce garçon, un peu plus âgé que moi, dont les oeuvres, fort influencées par Picasso, m' avaient plu. C' est Robert qui m' a ainsi révélé Jarry, Guilloux et Michaux, ses auteurs de prédilection.

Ce nouvel ami ajoutait à son art, une autre activité : il était marionnettiste. Il m' a fait alors part d' une envie qui l' habitait: celle de monter un spectacle de marionnettes tiré de "Chaînes ", un acte d' Henri Michaux, et m' a proposé, en dépit de ma totale ignorance de la manipulation, de m' y associer. Bien entendu, j' acceptais aussitôt. Il m' a remis un manuel qui , pour commencer, impliquait  trois heures quotidiennes d' exercices devant la glace, et a  attaqué la confection du décor (semblable à un tableau surréaliste de Tanguy) et  des " personnages " (fils de fer et papier mâche encollé qu'on ajustait au bout du pouce, de l' index et du majeur, le restant de la main étant peinte et nue.) L' argument de la pièce était simple : l' émancipation d' un fils de l' autorité paternelle. Nous avions multiplié les symboles : dans la dernière scène, par exemple, le fils, moi,  pulvérisait une coquille d' oeuf  vide dans un gant de boxe.

Moins d' un mois plus tard, nous jouions à la Librairie-Galerie "Palmes ", place Saint-Sulpice, devant une trentaine de personnes, y compris ceux qui étaient assis dans l' escalier. Le second soir, à la fin de la séance, un homme s' est approché en disant : " Je suis René Bertelé, éditeur, et ami de Michaux. Il est là, il aimerait  vous féliciter. " Stupéfaction.

Michaux, dont la réputation de commodité n' était  pas infinie, s' est avancé : " C' est vraiment bien, ce que vous avez fait là."

Et d' examiner les "personnages " , l' installation sommaire du castelet, l' espace minuscule dans lequel nous évoluions, bras en l' air...Nous étions adoubés.

Ensuite, nous avons été jouer à la Maison des Lettres, rue Férou, puis au club Saint-Benoit, en première partie, avant des jazzmen américains. On venait nous parler, des marionnettistes, il y a eu des échos dans les journaux . Mais surtout, presque chaque soir, Michaux nous attendait. Nous le raccompagnions jusqu'à sa porte, rue Sèguier, selon un circuit de rues désertes tandis qu'il monologuait : sur l' Orient, les Rêves, l' Art  et ...Picasso, l' idole de mon copain Robert.

Michaux détestait Picasso, qu' il appelait  " l' abruti espagnol ", en ajoutant : " quand on approche (sic) de sa peinture, c' est comme un chien à qui on veut prendre son os ". Je n' ai jamais démêlé à quoi se référait Michaux, au demeurant homme doux et réservé. C'est  pourquoi cette hostilité à l' égard de  son voisin de la rue des Grands Augustins m' est restée en mémoire, comme une énigme non dissipée.

J' avais loupé mon année universitaire. J' ai donc fait  l' objet d' un sérieux recadrage de mon père, qui n' avait peut- être pas goûté non plus le thème de  " Chaînes ". A la rentrée , notre " Compagnie du Rouet ", c' était son nom, s' est dissociée.

Je n' ai pas revu Henri Michaux, me contentant de lire la suite de son oeuvre, notamment " Misérable miracle ", son expérience de la mescaline, et d' aller voir  les  expositions de Picasso.

 

Publié dans culture

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Derrière la façade

Publié le par memoire-et-societe

 L' élection, dans les démocraties libérales et leurs caricatures, est une trouvaille. C' est devenu à la fois l' alibi qui atteste du respect de la volonté du peuple et un sauf- conduit qui permet ensuite de fourguer toutes les camelotes . L' Argent est patient quand il le faut, formé aux concessions inévitables, et imbattable dans l' art de la manipulation. Avec lui, les apparences sont toujours sauves et l' arnaque quasi parfaite.

Car la stratégie de la Finance internationale n' est plus prioritairement de circonvenir les Etats,  pauvres hères harcelés par de subalternes questions d' éthique, d' opinion publique et d' équilibre budgétaire. Le Capital, qui a déjà de quoi éponger plusieurs fois les déficits nationaux additionnés, s' est organisé autrement pour gèrer ses intérêts sans être dérangé.

Il a choisi de court-circuiter le suffrage universel -que, bien entendu, il respecte profondément - par le biais de cénacles restreints et ultradiscrets, dans la tradition établie  des Clubs sélect et des lobbies efficients. Là sont domiciliés les vrais centres de décision ou banquiers, anciens ministres, patrons de multinationales, hauts fonctionnaires internationaux, se retrouvent pour " réfléchir " à la répartition des potentiels " fruits de la croissance ", qui peuvent être aussi des superprofits issus de la spéculation et d'une optimisation de la fraude fiscale offerte par de multiples paradis.

La ligne est claire: moins d' Etat, plus de business. Aussi, pour le bien de la Société entière, l' électeur doit-il être protégé contre lui- même, comme l' enfant qu' on aide à traverser la rue pour lui éviter l' accident. Pour cela une bouée miraculeuse: le Marché, arbitre suprème de l' Economie planètaire, flanqué de deux adjoints incontestables : la Bourse et les Agences de notation. Il n' y a plus qu' à laisser faire...

Tiens, un joli lot : l' Europe, panier de crabes idéal, couvert de dettes souveraines, bouffé par la chômage, empêtré dans le clientèlisme électoral et des corporatismes obsolètes. Immeuble à rentabiliser à la découpe. Il suffit d' enlever un Plus ou un A  par ci par là, et voilà les proprios à genoux, courant partout pour sauver leur taux d' emprunt.

Le F.M.I, la  Banque Mondiale, l' O.M.C , d' accord on sait à peu près de quoi il s' agit. Le Forum Economique Mondial de Davos, c' est déjà plus mystérieux, compte tenu de la réserve des médias qui ne veulent pas lasser le public avec des histoires compliquées de gros sous. Mais la " Conférence de Bilderberg ", la " Commission Trilatérale ", vous avez entendu parler?et de l' IASB ?de l' IPSAS Board?Je vous fais grâce de la signification de ces sigles en anglais,

sachez seulement que c' est du lourd au niveau de la gestion de la planète .

A côté, le gentil dîner mensuel du " Siècle " sis à l' Automobile Club à Paris fait figure de classe de maternelle.On y flatte son ego plus qu' on y  "manage " la marche du monde...

En l' occurrence, ce qui est à retenir est assez simple :

-ce n' est pas l' élection qui désigne nos dirigeants, mais une cooptation opaque sur des critères étrangers aux citoyens

-la gouvernance mondiale confirme un glissement vers la rétention d' information amorcé du temps de la guerre froide

-l' élection n' est prise en compte par l' oligarchie dominante que comme défouloir passager pour les masses,et utile de surcroît au contrôle social.

Tout le monde se souvient de la formule de Churchill disant que " la démocratie est le pire des régimes, après tous les autres. "  La démocratie en trompe-l'-oeil, ou plutôt le despotisme éclairé et atlantiste qu' on nous fabrique, devient " le pire des régimes, avec tous les autres ".

Publié dans politique

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