Décryptage

Publié le par memoire-et-societe

On s'est à nouveau étonné, dans les milieux politiques, du score du Front National au premier tour des récentes élections présidentielles : 17,9 % des suffrages exprimés qui en font aujourd'hui la troisième force du pays.

Mon article intitulé "Triangle post-colonial " (août 2011) peut être en l' occurrence relu utilement si l' on tente de le transposer au plan électoral. Je signalais alors les traits d' une redistribution sociale en relation avec l' habitat :

     une classe privilégiée minoritaire, culturellement " éclairée " (phénomène bobo ) au centre ville

     une population à forte densité immigrée dans la  " première couronne " (quartiers dits " sensibles ")

     une classe populaire à dominante européenne en grande banlieue ( les "rurbains ", actifs travaillant en ville et habitant en zone semi-rurale ).

Lors de la consultation d' avril 2012, on constate que c' est dans la troisième catégorie, celle des rurbains, directement concernés par la précarité et le coût du logement urbain, que le F.N a enregistré des résultats significatifs, tandis que les grandes villes (Paris, Marseille, Toulouse, mais aussi Lyon et Bordeaux ) votaient en majorité à gauche, et les banlieues populaires, quand elles ne s' abstenaient pas, " Front de gauche " au premier tour et Hollande au second.

Nous sommes donc en présence moins d' un rapport de classe ordinaire que de contradictions intraclassistes que l' habitat traduit électoralement. Il montre que le Front National, s' il pose un problème politique, constitue aussi un problème social que ni les invectives ni une assimilation automatique au nazisme ne suffisent à résoudre.

Car ce Mouvement a évolué sur un point crucial : au temps de Jean-Marie Le Pen, la lutte pour l' exercice effectif du pouvoir n' était pas vraiment la priorité. Avec sa fille Marine, l' enjeu s' est modifié : la conquête des responsabilités est à l' ordre du jour, la stratégie à terme prend une importance nouvelle. C' est pourquoi le rapport aux masses change. Il s' agit de s' infiltrer à tous les étages du corps social : des syndicats ouvriers aux associations patronales, dans une résistance à un système qui brime les " nationaux " et  brade l' acquis civilisationnel. Fini le F.N de papa, maigre refuge des ultimes intégristes,des orphelins du pétainisme,  des nostalgiques de l' Empire, des monarchistes folkloriques, des antisémites viscéraux et des sans emploi du bellicisme.

Jeunes, ouvriers, qui, comme en Grèce, dénoncent les " partis de gouvernement " et le "cirque parlementaire ", sont insensibles au discours qui les classe à l' extrème droite, dont ils distinguent d' ailleurs mal les frontières. Ils se sentent idéologiquement moins "libéraux " que les leaders de l' UMP et  socologiquement moins " bourgeois " que les éléphants du P.S. Ils n' éprouvent pas plus de sympathie pour la gauche caviar que pour les patrons du CAC 40. Populistes, ils acceptent le qualificatif  parce qu' ils s' estiment déconsidérés et laissés pour compte dans leur propre pays.

C'est en partant d' une telle réalité que peut s' amorcer le retour vers une conception plus humaniste de la République ( République que le F.N n' oublie jamais de célébrer ) de citoyennes et de citoyens, souvent de condition modeste, cherchant en Marine Le Pen et son organisation( au demeurant admise par les lois ) un salut et une issue. Dépassionner le débat, à l' inverse des gesticulations théâtrales d' un routier de la politique comme  Mélanchon, est un préalable nécessaire si l' on veut effectivement expliquer pour convaincre.

Que les oligarques sortent de leurs bulles! A force de gouverner en ignorant et d' ignorer en gouvernant, ils n' atteindront qu' un objectif : faire du F.N l' arbitre de la vie publique et alimenter un climat de guerre civile dans le contexte de crise du continent ou  refleurissent des nationalismes inquiétants. Une nouvelle croissance et une autre répartition de la richesse sont des impératifs.La neutralisation de la spéculation financière un devoir. L' hillérisme est né en  toute légalité du désespoir collectif.

 

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