Michaux et Picasso

Publié le par memoire-et-societe

Impressionné par la lecture de l' "Histoire du Surréalisme " de Maurice Nadeau, j'ai rassemblé un jour un groupe de potaches comme moi pour, annonçais-je, " poursuivre l' expérience ".Bien entendu,le grandiose projet a vite foiré, mais il m' avait conduit, je ne me souviens plus trop comment, à l' atelier d' un peintre, Robert  Charriaud. Je m' attachais à développer la relation avec ce garçon, un peu plus âgé que moi, dont les oeuvres, fort influencées par Picasso, m' avaient plu. C' est Robert qui m' a ainsi révélé Jarry, Guilloux et Michaux, ses auteurs de prédilection.

Ce nouvel ami ajoutait à son art, une autre activité : il était marionnettiste. Il m' a fait alors part d' une envie qui l' habitait: celle de monter un spectacle de marionnettes tiré de "Chaînes ", un acte d' Henri Michaux, et m' a proposé, en dépit de ma totale ignorance de la manipulation, de m' y associer. Bien entendu, j' acceptais aussitôt. Il m' a remis un manuel qui , pour commencer, impliquait  trois heures quotidiennes d' exercices devant la glace, et a  attaqué la confection du décor (semblable à un tableau surréaliste de Tanguy) et  des " personnages " (fils de fer et papier mâche encollé qu'on ajustait au bout du pouce, de l' index et du majeur, le restant de la main étant peinte et nue.) L' argument de la pièce était simple : l' émancipation d' un fils de l' autorité paternelle. Nous avions multiplié les symboles : dans la dernière scène, par exemple, le fils, moi,  pulvérisait une coquille d' oeuf  vide dans un gant de boxe.

Moins d' un mois plus tard, nous jouions à la Librairie-Galerie "Palmes ", place Saint-Sulpice, devant une trentaine de personnes, y compris ceux qui étaient assis dans l' escalier. Le second soir, à la fin de la séance, un homme s' est approché en disant : " Je suis René Bertelé, éditeur, et ami de Michaux. Il est là, il aimerait  vous féliciter. " Stupéfaction.

Michaux, dont la réputation de commodité n' était  pas infinie, s' est avancé : " C' est vraiment bien, ce que vous avez fait là."

Et d' examiner les "personnages " , l' installation sommaire du castelet, l' espace minuscule dans lequel nous évoluions, bras en l' air...Nous étions adoubés.

Ensuite, nous avons été jouer à la Maison des Lettres, rue Férou, puis au club Saint-Benoit, en première partie, avant des jazzmen américains. On venait nous parler, des marionnettistes, il y a eu des échos dans les journaux . Mais surtout, presque chaque soir, Michaux nous attendait. Nous le raccompagnions jusqu'à sa porte, rue Sèguier, selon un circuit de rues désertes tandis qu'il monologuait : sur l' Orient, les Rêves, l' Art  et ...Picasso, l' idole de mon copain Robert.

Michaux détestait Picasso, qu' il appelait  " l' abruti espagnol ", en ajoutant : " quand on approche (sic) de sa peinture, c' est comme un chien à qui on veut prendre son os ". Je n' ai jamais démêlé à quoi se référait Michaux, au demeurant homme doux et réservé. C'est  pourquoi cette hostilité à l' égard de  son voisin de la rue des Grands Augustins m' est restée en mémoire, comme une énigme non dissipée.

J' avais loupé mon année universitaire. J' ai donc fait  l' objet d' un sérieux recadrage de mon père, qui n' avait peut- être pas goûté non plus le thème de  " Chaînes ". A la rentrée , notre " Compagnie du Rouet ", c' était son nom, s' est dissociée.

Je n' ai pas revu Henri Michaux, me contentant de lire la suite de son oeuvre, notamment " Misérable miracle ", son expérience de la mescaline, et d' aller voir  les  expositions de Picasso.

 

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