La poésie n' est pas qu'une fête

Publié le par memoire-et-societe

  Bientôt le " Printemps des poètes " , aimable fête instituée en 1999, et son "Marché " place Saint- Sulpice, qui attire à Paris nombre de petits éditeurs, connus de leurs seuls auteurs.Mis à part des noms rendus célèbres par leur prestige chez Gallimard (de Guillevic à Bonnefoy, Réda ou Bobin ), les poètes contemporains sont réduits au statut de déshérités dans l' ensemble d' une Littérature dont l' étiage n' a rien d' époustouflant. Des badauds viennent à ce Marché feuilleter nonchalamment des plaquettes à trois sous, qu' ils reposent sur une pile inentamée, sans expression particulière. C' est ingrat, la poésie vraie, injuste même, quand on songe à l' investissement qu' elle exige.

   Chaque époque a ainsi ses soldats perdus. Qui se souvient de Germain Nouveau, Xavier Forneret, Francis Viélé-Griffin? Qui lit, hormis quelques maniaques, Louis Emié, Roland de Rénéville, ou, plus près, Jacques Baron, Robert Rius et Maurice Blanchard? Je souhaite cependant, puisque c' est la saison, évoquer la mémoire de trois de ces  " suicidés de la société ", qui ont vécu la poésie comme un cri de leur souffrance.Ils n' ont jamais figuré parmi les têtes de série des anthologies et leurs oeuvres n'ont pas meublé les manuels scolaires. Mais c' est aussi cela, l' écriture : un risque d' anéantissement, la loterie de la reconnaissance.

   Lucien Becker a brusquement posé la plume à cinquante ans, sans donner de raison.Orphelin de guerre, élevé par une grand-mère en Lorraine, son oeuvre rassemblée a été publiée en 1997, treize ans après sa mort, sous le titre " Rien que l' amour ", et Gaston Puel lui a consacré le numéro 86 de la collection des " Poètes d' aujourd' hui ", chez Seghers. Vie silencieuse, inclassable, hors commerce, recluse à la fin, influencée par la lecture de Pierre Reverdy et  la fréquentation épistolaire des Surréalistes (Breton, Char, Bousquet ). Un moment commissaire de police à la gare Saint-Lazare, la vie parisienne  rapproche  Becker des animateurs de l' Ecole de Rochefort et de Senghor, vieil ami de Fac' à Nancy,  devenu député. De temps à autre, il porte à Paulhan ses textes qui parlent laconiquement de la Mort, de l' Insignifiance, de la Femme de chair, dans une perpétuelle quête existentielle...

   Jacques Prével, indifférent à la confusion qu' introduit son patronyme avec ceux de Prévert et de Crevel, semble né pour incarner le rôle de poète maudit. Ce Havrais inspiré par Gérard de Nerval, et d' abord proche des créateurs du " Grand Jeu"  (Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal ) a débarqué à 27 ans à Saint-Germain des Prés pour finir d' y vivre, entre l' opium et la maladie. Exemple accompli de "dérive vers l' absolu ", ballottée d' hôpital en sanatorium, à la recherche d' éditeur et en attente d' une Rencontre. Celle-ci a lieu quand, en 1946, Antonin Artaud sort de l' hôpital de Rodez et des mains du docteur Ferdière. Pendant cinq ans Artaud et Prével ne se quitteront pas, unis par la même " épouvante d'être ", la même révolte, un même vertige. A sa mort de tuberculose, à 36 ans, Prével n' avait publié que trois recueils. La majeure partie de ses écrits demeurait inconnue, notamment le journal, aujourd'hui paru chez Flammarion, de son compagnonnage poètique avec l' auteur du " Théâtre et son double "..

   Jean-Pierre Duprey était Normand, comme Prével, mais originaire de Rouen. Tel Verlaine avec Rimbaud, André Breton l' avait appelé à Paris pour " raison de service poètique " : " votre éclairage est extraordinaire ", lui avait-il déclaré en 1949.Une fois dans la capitale et intégré au " Groupe" , Duprey écrit moins mais peint davantage, et transforme le fer en "soleils noirs de l' Absolu ". Opposé à la guerre d' Algérie, il urine sur le tombeau du Soldat inconnu. Prison, puis quelques mois en hôpital psychiatrique. Rentré chez lui, il se pend à une poutre de l'atelier pendant que sa femme fait des courses. Il avait 29 ans et "une vieille allergie à la planète ". Breton l' a intégré à l' "Anthologie de l' humour noir ". Les éditions Seghers lui ont réservé le numéro 212 de la collection "Poètes d' aujourd'hui ". L' essentiel de l' oeuvre a été publié en 1990 par Christian Bourgois. On y trouve, revisités, des thèmes chers au romantisme allemand : la mort, bien sûr, et le néant, la nuit, la solitude, et Rimbaud toujours, Michaux, et  l' ombre tenace d' un surréalisme dont Duprey avait fini par s' éloigner, en désaccord avec la place prise ,dans ce mouvement essoufflé,  par certaines valeurs ... 

   Cela dit, que la Fête commence!

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