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Sur la question ouvrière (2)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

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Le pouvoir léniniste, qui n' était pas encore l' Ordre stalinien, a peu duré. Il serait erroné d' assimiler les phénomènes révolutionnaires aux actes et évolutions d' un Parti. Le "mouvement ouvrier" est-il de gauche? le lyrisme républicain servi à toutes les sauces, le prophétisme idéologique, les envolées vers l' universel et les promesses clientélistes ont perdu de leur magie. On attend désormais du concret (du boulot), on veut de l' immédiat (du pouvoir d' achat), plus d' équité sociale et moins de corruption oligarchique : si c' est ça, "la gauche", on ne demande qu' à voir.

Mais le monde ouvrier est aussi une Culture, une seconde Société, avec ses traditions, ses codes, ses valeurs, ses symboles, son langage, sa musique et ses chants. Ses aspirations à des formes de démocratie locale directe. Ses solidarités, qui naissent de la conscience d' un vécu partagé et d' un destin commun. La grève en est l' arme suprême : toute une génération a été bouleversée par "Quand les sirènes se taisent", le récit, dans les années 30, de Maxence Van der Meersch sur la lutte des ouvrières du textile à Roubaix (l' influence des femmes en faveur des causes populaires est et a été de tout temps central).

Je n' ai jamais été un "col bleu". Mon père non plus, émanation du peuple promue par l' Ecole. Mais il était le député des ouvriers du "bassin industriel creillois". Tous l' appelaient par son prénom et le tutoyaient, syndicalistes interdits de séjour en région parisienne, fils de sidérurgistes gallois transplantés, manoeuvres algériens employés dans les fabriques de colorants. Ceux-la mouraient vite, du cancer.

Je me souviens de 36 (j' avais 7 ans) qui les a valorisés à leurs propres yeux. Aujourd' hui Roubaix est en friche. Creil frôle les 20% de chômeurs. Le gouvernement est socialiste. L' aliénation a changé de nature. Le monde est marchandisé et numérisé. La question de la place de l' ouvrier / de l' ouvrière reste posée.

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Sur la question ouvrière

Publié le par Jean-Pierre Biondi

( Les trois chroniques qui suivent constituent l' Avant-propos d' un ouvrage sur lequel travaille actuellement l' auteur)

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La vérité sur la question posée depuis plus de deux siècles par la condition ouvrière en Occident ne peut jaillir d' un simple enchaînement de faits et de dates. La part du rêve- ses contempteurs préfèrent dire: de l' illusion ou de l' utopie- n' a jamais été absente du combat prolétarien. C' est logique, compréhensible et heureux.

Aujourd'hui, 85% des ouvriers qui vont encore voter, votent pour le Front National, même s' il n' y a là que peu à rêver. Cela n' a rien de surprenant, tant les ouvriers demeurent dédaignés et oubliés par le reste du corps social. Ils sont les discriminés de la République pour laquelle il ont souvent lutté au péril de leur vie. Désormais, totalement éloignée des Assemblées parlementaires nationales, leur présence dans les institutions locales dépasse rarement le niveau communal.

Cette "fracture", pour reprendre le mot d' un célèbre démagogue, trouve plusieurs explications concrètes :

- un inhibant déficit de connaissances et de vocabulaire dans des débats où les clercs monopolisent la parole, sûrs de leur pratique de la communication

- des moyens insuffisants pour s' engager dans la voie politique qui implique malgré tout des ressources personnelles et des frais hors de portée d' un travailleur modeste (sans parler du coût des jours de grève ou des amendes et sanctions aggravées par la peur du chômage)

-et, bien sûr, n' hésitons pas à le rappeler, la férocité d' un patronat particulièrement égoïste et obtus, s' appuyant sur une bourgeoisie conditionnée par la hantise des "Rouges".

Cet apartheid de fait, dont personne au demeurant ne se soucie dans les castes dominantes, remet d' actualité la condition ouvrière par la désocialisation que son mépris plus ou moins avoué engendre, surtout dans le ressenti de la jeunesse populaire.

Le mouvement social en France ne se prête pas, il est vrai, à une analyse rationnelle. Il n'est pas foncièrement ouvriériste. Ses "champions" sont souvent issus de la bourgeoisie intellectuelle. Son mérite a été sa capacité à convaincre et mobiliser, au moment opportun, les masses pauvres. Il n' est pas non plus unanimement révolutionnaire. "Anti", certes (antimilitariste, anticlérical, anticolonialiste, etc.) mais avec des variantes réformistes, possibilistes ou autres. Il est, quoi qu' il en soit, consubstantiel à une série de moments de l' histoire nationale contemporaine : la Seconde République, la Commune, le Front populaire, la Résistance, la Décolonisation.

Il n' est pas, au plan structurel, un pionnier. L' Angleterre, où la grande industrie a été plus précoce, l' a devancé en matière d' organisation syndicale. La pensée économique allemande a été plus productive dans le domaine théorique. Mais sa conscience de classe s' est imposée dès les "Trois Glorieuses" , en 1830.

Les Français, naturellement portés vers un individualisme anarchisant plutôt que vers le collectivisme marxiste, vers les barricades que la discipline militante, plus faits pour l' atelier artisanal que pour les chaînes de production abrutissantes évoquées par Chaplin, se sont d' abord montrés réticents aux méthodes paramilitaires que réclamaient les révolutionnaires professionnels ( le blanquisme notamment, dont s' est en partie inspiré le léninisme )

De ce point de vue, l' avènement de la IIIème Internationale et la création d' un Parti communiste connecté aux avancées populaires dans le monde, ont réveillé les espérances d' un prolétariat assommé par les répressions de 1848 et 1871, puis saigné par la guerre de 14-18. Débordant l' horizon de jacqueries sans lendemain, la "classe dangereuse" s' est en majorité ralliée au projet bolchévik de conquête du pouvoir politique.

( à suivre )

Publié dans société

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Qui était au juste Rolfe?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Etre homosexuel en Angleterre n' est pas une originalité. Y être un fervent catholique, si. Frederick Rolfe était les deux. En ajoutant qu' il était mythomane, paranoîaque et escroc, on a à peu près le portrait qu' il offrait à ses contemporains.

Le 26 octobre 1913, la "Gazette de Venise" signalait qu' "un certain F.Rolfe" avait été trouvé mort sur son lit, au palais Marcello. Quelques jours plus tard le "Star" relayait à Londres l' information en ces termes : "Un personnage d' un curieux intérêt et presque mystérieux vient de disparaître en la personne de M. Rolfe, décédé à Venise. Il était l' auteur de plusieurs romans."

En fait, Rolfe avait sillonné l' Angleterre et l' Italie sous de multiples identités : Fr (ambiguïté voulue entre Frederick et Father) Austin, puis Rose, puis Nicholas Crabbe, et surtout Baron Corso, qui lui ouvrait des portes que sa naissance comme fils anglican d' un réparateur de pianos ne lui aurait jamais permis de franchir. Il avait en tête depuis l' enfance le désir de devenir prêtre. Hélas, ses divers séjours dans des séminaires s' étaient soldés par l' exclusion que méritaient ses excentricités . N' avait-il pas ainsi écrit des vers où le Christ apparaissait en ado supersexy, ce qui ne cadrait pas vraiment avec l' Angleterre victorienne. Seul, un Français, Huysmans, auteur de "A rebours", s' était intéressé à cette conception de la poésie comme illustration du Sacré.

De collège en collège, Rolfe aboutit dans celui d' Oscott, quintessence du papisme britannique, où, zappant l' aspect religieux de l' institution, il s' était totalement consacré à la voyance et à la photo. Faute de meilleure solution, l' évêque d' Edimbourg l' avait envoyé au séminaire écossais de Rome.

Il s'y était aussitôt inventé des parentés prestigieuses : une grande famille d' aristocrates siciliens, l' empereur allemand Guillaume II ... Ce genre de bluff avait marché jusqu' au moment où les dépenses somptuaires jamais acquittées du jeune séminariste avaient révélé un imaginatif aventurier, dévot certes, mais filou quand même.

Rolfe a ainsi vécu d' expédients 53 ans, se partageant entre jeunes garçons, projets littéraires burlesques à la Monty Python ( par exemple l' "Eloge funèbre de Jeanne d' Arc" par Cicéron ), grivèlerie et paranoïa le poussant à injurier ses mécènes et bienfaiteurs, jugés complices du "complot " universel fomenté contre lui.

Mais, silhouette solitaire arpentant les quais de Venise les cheveux teints au henné, Rolfe était aussi titulaire d' une oeuvre boudée par les éditeurs. Révélé en 1934 par une biographie d' A.J. Symons, " A la recherche du Baron Corvo", Rolfe n' a débarqué en France que dans les années 50, avec son roman "Hadrien VII". Les restes de l' ascétique gourmand d' absolu reposaient depuis 40 ans au cimetière de San Michele.

Lire : "Le Désir et la Poursuite du Tout" (Ed. Gallimard, 1963)

Publié dans littérature

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Europe : une ouverture?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La montée des mouvements populistes en Europe traduit sans doute une déception davantage qu' une franche hostilité à l' idée européenne. Plus précisément une déception telle qu' elle engendre de l' hostilité.

Voici une institution, la Communauté Européenne, qui coûtera de 2014 à 2020, 908 milliards d' euros minimum, mais probablement plus, à une série de pays affectés par la crise et dénombrant 6 millions de chômeurs de moins de 25 ans. On pourrait à la rigueur souscrire au montant d' un pareil budget s' il se concrétisait par des signes de redressement et de solidarité. On va hélas dans un autre sens : le repliement sur les égoïsmes nationaux. L' Europe, "berceau des sciences", reste le wagon de queue de la mondialisation.

Où en est la nécessaire harmonisation fiscale et salariale? où en sont la diplomatie et la défense communes? les prémisses d' une construction politique crédible ? Les "directives" européennes (contredisant souvent les lois nationales qu' elles annulent) pleuvent de Bruxelles à propos de questions dérisoires (l' une des dernières interdit la fessée...) n' aboutissant au mieux qu' à dresser contre elles des catégories professionnelles exaspérées.

Il est vrai que certains technocrates semblent n' être là que pour entraver la coopération dans le continent enfin pacifié. Cette situation n' est pas un hasard. Il est, une fois encore, le produit d' une stratégie familière aux Anglo-Saxons, en l' occurrence le Commonwealth, conforté par l' influence américaine (voir sur le sujet nos chroniques " L' euro entre social-démocratie et néo -gaullisme" du 30/10/2011, et " Exploser l' euro" du 22/11/2011 ).

La tactique en ce domaine est simple et efficace : diviser pour régner. C' est ainsi qu' en poussant systématiquement à " l' élargissement" ( on en est à 27 membres ), on multiplie les occasions d' oppositions, et donc on freine d' autant toute avancée unificatrice, préjudiciable par définition. Des lobbyistes patentés parcourent inlassablement les couloirs du Parlement de Strasbourg pour expliquer le "danger" de telle loi ou l' "intérêt" de telle autre, appuyer la candidature de la Turquie, défendre la disparition de la corrida, chanter les vertus du libre échange, marchander sa contribution, jouer les fourmis du nord contre les cigales du sud, les détenteurs de monnaie nationale contre l' "euroland", critiquer certaines interventions militaires et pas d' autres, justifier l' insularisme dans l' espace Schengen, etc.

Ce sabotage scientifique assassine le Traité de Rome à petit feu. C' est une issue que ni Pompidou, qui a fait entrer la Grande Bretagne dans la CEE dès le départ de de Gaulle, ni Giscard, qui aurait ouvert la porte à la terre entière, n' avaient prévu. Aussi un net courant d' opinion se forme-t-il dans divers milieux français et étrangers pour remettre à plat le projet européen. L' idée est de partir d' une nouvelle association limitée, dans l' esprit de l' ex Communauté Charbon-Acier, entre partenaires sincères dans leur volonté d' intégration et répondant à une véritable cohérence géographique. Le tout sur un modèle ayant retenu le message délivré par l' échec du referendum de 2005, à savoir moins de technocratie et plus de démocratie.

A ce prix, peut-être la suggestion d' une ouverture véritable sera-t-elle apte à stopper la progression des populismes qui, pour l' instant, occupent le proscenium.

Publié dans politique

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Urbanisme

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne semble plus menteur que la mode qui, depuis le recul du marxisme et l' effondrement du communisme, consiste à nier l' existence des classes sociales et, a fortiori, la lutte qui les oppose par essence. Le discours est décidément trop bénéfique pour les nantis : on n' y croit pas.

Faites d' ailleurs le test vous-même : prenez le bus qui relie directement Sarcelles à Neuilly sur Seine. Regardez les maisons, les voitures, les enfants. On n' est pas, à l' arrivée, dans le même univers qu' au départ. Penchez-vous aussi sur l' Histoire de Paris, la ville-lumière, la capitale du luxe et du bon goût. Suivez le parcours de la finance depuis deux siècles, observez la manière dont elle a écrit l' urbanisation et l' embellissement de la cité. Partons, au moment de la Restauration en 1815, des quartiers centraux du bord de Seine rive droite, en gros du Châtelet aux faubourgs de l' est. La plupart ne sont alors que des cloaques masquant les monuments anciens, des assemblages de masures séparées par des ruelles étroites, humides, où s' entasse une humanité maladive et privée de toute hygiène.

Les riches n' aspirent donc qu' à fuir ces lieux, royaumes de la "racaille des chiffonniers révolutionnaires", et à émigrer vers les espaces aérés de l' ouest sur lesquels s' est déjà abattue la spéculation. Les Boulevards, la Chaussée d' Antin captent la faveur du gros commerce, des entrepreneurs et de leur clientèle fortunée d' oisifs et de rentiers. Puis la progression se poursuit vers le nord-ouest. On atteint le quartier Saint-Georges et la Nouvelle Athènes où nait véritablement le romantisme, par les soins de Nodier, du baron Taylor, d' Hugo et de Mérimée. Le dandy Musset, Chopin, George Sand y habitent, square d' Orléans.

Plus à l' ouest encore, voici le quartier de l' Europe investi, la plaine Monceau lotie, le mètre carré du Roule à prix d' or. A l' abri de la barricade, les rues s' élargissent, les espaces verts se multiplient, les matériaux de construction s' ennoblissent, des balcons enjolivent les façades que protègent de robustes grilles. On suit Haussmann et l' argent à la trace.

Effectivement, là, plus de "classes". Seulement des journaux satiriques pour rappeler la force de la liberté d' expression : "Le Charivari", par exemple, qui est le "Charlie hebdo" de l' époque. Cabu s' y nomme Daumier, Charb signe Paul Gavarni, Wolinski se profile derrière Henri Monnier. Des caricaturistes dont le roi Louis-Philippe s' accommode finalement en feignant de se fâcher par des amendes qui stimulent le tirage. La bourgeoisie voltairienne a toujours raffolé de ce type de faux brûlot qui permet au pouvoir de limiter les dégats.

Je n' irai pas plus loin : Auteuil, Passy, l' Avenue...Victor Hugo. De noires nounous dans un square. Des ouvriers "de couleur" sur un échafaudage. La société sans classe s' y lit partout sans difficulté. Les complications proviennent toujours des mêmes coins, genre Louise Michel ou Robespierre. De l'est.

Publié dans société

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Evariste G.

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il n' était pas rare à l' époque où je fréquentais des dîners en ville auxquels, retraité discret et sceptique, on ne me convie plus, que quelqu'un, au moment où un ange passe, avance le nom d' Evariste Galois. Cela détendait l' atmosphère, le consensus se formant aussitôt sur l' évocation du génie foudroyé.

Les destins fulgurants et tragiques font recette : ces jours-ci, par exemple, Camille Muffat, championne olympique de 25 ans ou le boxeur Alexis Vastine, 28 ans, et avant eux, non seulement Rimbaud, le plus connu, mais encore Radiguet, Jean Vigo, Pierre Blaise, acteur fétiche de Louis Malle qui, dans "Lacombe Lucien", faisait irruption chez les résistants en annonçant "Police allemande!" avec l' accent du Tarn et Garonne. Voyez aussi James Dean, qu' on pleure encore. Trois petits tours, et puis s' en vont...

Il se trouve qu' un écrivain débutant (collection blanche de Gallimard, s' il vous plait) François-Henri Désérable, publie à son tour un "Evariste" qui relance la légende. Le jeune Galois, issu de la moyenne bourgeoisie de Bourg la Reine, découvre les maths à 15 ans, au lycée Louis le Grand. Le prof', nommé Richard, renifle d' emblée qu' on a affaire à un phénomène. Mais les mandarins veillent : ils le collent deux fois à Polytechnique. Original, autonome, le candidat a négligé de bachoter avec le secours des écrits mandarinesques.

Le malheureux, replié à Normale Sup', s' en fait virer lors des 'Trois Glorieuses" (1830) auxquelles, bouclé à l' Ecole, il essaie quand même de participer. A peu près à la même époque, un ponte de l' Académie perd le manuscrit que l' étudiant lui a confié, un autre a la fâcheuse idée de mourir sans l' avoir lu, bref Evariste essuie toute la morgue oligarchique et les mesquineries de l' institution universitaire. Dans ce cadre-la, il dénote, ne manifestant ni la patience des médiocres ni la servilité des arrivistes.

D' autant que, résolument gauchiste, il se retrouve bientôt à "Pélago", autrement dit la prison Sainte Pélagie où, dit-il, "Dante aurait pu écrire ses Enfers". Motif : menaces de mort proférées à l' issue d' un banquet, abondamment arrosé, contre la personne du Roi (Louis-Philippe). C' est en cellule, entouré d'alcooliques analphabètes, qu' il rédige pourtant la "Théorie des groupes" qui révolutionne l' algèbre. La suite, sa liaison avec une certaine Stéphanie, la provocation en duel d' un soi-disant rival inconnu de la police et resté introuvable (un agent du pouvoir?) qui lui tire à 25 pas, vingt ans, six mois ( mai 1832), une balle dans le ventre, tout cela demeure confus.

C' est 40 ans plus tard, vers 1870, qu' on commence à réaliser son importance en mathématiques. La revanche est tardive mais l' aventure assez riche pour stimuler un romancier. Désérable en a fait son miel, mixant une solide documentation avec une imagination interprétative de ce qu'on ne sait pas, dignes d' attention. L' ensemble sur un ton primesautier et une pratique de l' ellipse de routier des Lettres. On en conclut bien que les mandarins sont, une fois de plus, passés à côté, et qu' il peut cher coûter de s' en prendre au monarque.

Publié dans littérature

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Suggérer

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En ces temps incertains, je suggère la lecture de "Fascisme et grand Capital", par feu Daniel Guérin (1). On y fait au passage connaissance de Huey Pierce Long.

Qui était-il? le fils d' un fermier de Louisiane, et un politicien des années 1930 dont l' électorat était, selon le "New York Times", constitué pour l' essentiel,de "ploucs racistes" membres du KKK et de la Légion Noire qui a assassiné le père du futur Malcolm X, leader du "Black Power". On disait de Long, féru du "Know nothing" ( "Je ne sais rien", secte protestante nativiste), et dézingué à 42 ans par un rival politique blanc et sudiste lui aussi, qu' on n' avait jamais pu le surprendre en train de lire.

Pourquoi exhumer maintenant le souvenir de ce sénateur populiste qui fourbissait sa candidature à la Maison Blanche aux élections de 1936 (imaginons un instant les conséquences de son éventuelle victoire lors de la Seconde Guerre mondiale...)? Parce que son exemple peut ne pas laisser indifférents les Français en 2015.

Elu gouverneur de Louisiane en 1928 à partir d' un discours social parfaitement démagogique, Long, à peine installé, a mené une politique fascisante (il affichait un portrait de Mussolini dans son bureau) dont les fondamentaux étaient le culte du Chef (lui) et la mystique de la Patrie(2). La logique de son choix l' a conduit à engager en priorité la lutte contre le "cosmopolitisme", fléau de nature urbaine impliquant la "finance juive" et les foules "métissées". Se tournant vers la masse des victimes de la crise de 29, chômeurs désorientés, petits commerçants ruinés, rentiers paupérisés, Long leur proposait comme solution une "réaction identitaire" et le retour salvateur aux valeurs et traditions d' une sorte de paradis dévasté par les Mauvais.

Ainsi endossait-il un anticapitalisme de façade écartant la ploutocratie "apatride" au profit d' un vague "socialisme" contredit par le refus de toute reconnaissance des questions de classe. En réalité, dans la perspective de son accession à la Présidence des Etats-Unis, il avait déjà négocié un compromis tacite avec Wall Street et des magnats de l' industrie comme Ford. On feint l' opposition, sachant que de toute façon on est appelé à partager les rênes du pouvoir. A un certain niveau, l' adoubement par le Capital devient incontournable : ainsi en était-il pour Hitler avec Krupp, pour Mussolini avec Agnelli.

Long, bientôt enrichi, continuait de surfer sur l' effroi des classes moyennes, leur sentiment d' insécurité, d' exciter leur rejet des minorités, rendues responsables des malheurs du pays, et d' appeler à la lutte contre le New Deal (Nouveau partage) défendu par son concurrent au sein du parti démocrate, Roosevelt. La fluidité d' une opinion publique déroutée par la persistance des difficultés sociales, les déficits budgétaires et l' endettement record favorisaient en effet les discours démago. La majorité était à portée de la main, prête à étancher une soif de puissance qu' un individu sans relief a interrompue un jour de septembre 1935, au Capitole de Bâton Rouge.

Peu importent les circonstances du décès de Huey Long. Seules ses méthodes, sinon ses solutions, méritent encore de suggérer quelque opportune réflexion.

(1) Réédité par les éditions Libertalia en 2014

(2) voir "Histoire du fascisme aux Etats-Unis" de Portis Larry (éd. CNT-RP 2008)

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