Urbanisme

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne semble plus menteur que la mode qui, depuis le recul du marxisme et l' effondrement du communisme, consiste à nier l' existence des classes sociales et, a fortiori, la lutte qui les oppose par essence. Le discours est décidément trop bénéfique pour les nantis : on n' y croit pas.

Faites d' ailleurs le test vous-même : prenez le bus qui relie directement Sarcelles à Neuilly sur Seine. Regardez les maisons, les voitures, les enfants. On n' est pas, à l' arrivée, dans le même univers qu' au départ. Penchez-vous aussi sur l' Histoire de Paris, la ville-lumière, la capitale du luxe et du bon goût. Suivez le parcours de la finance depuis deux siècles, observez la manière dont elle a écrit l' urbanisation et l' embellissement de la cité. Partons, au moment de la Restauration en 1815, des quartiers centraux du bord de Seine rive droite, en gros du Châtelet aux faubourgs de l' est. La plupart ne sont alors que des cloaques masquant les monuments anciens, des assemblages de masures séparées par des ruelles étroites, humides, où s' entasse une humanité maladive et privée de toute hygiène.

Les riches n' aspirent donc qu' à fuir ces lieux, royaumes de la "racaille des chiffonniers révolutionnaires", et à émigrer vers les espaces aérés de l' ouest sur lesquels s' est déjà abattue la spéculation. Les Boulevards, la Chaussée d' Antin captent la faveur du gros commerce, des entrepreneurs et de leur clientèle fortunée d' oisifs et de rentiers. Puis la progression se poursuit vers le nord-ouest. On atteint le quartier Saint-Georges et la Nouvelle Athènes où nait véritablement le romantisme, par les soins de Nodier, du baron Taylor, d' Hugo et de Mérimée. Le dandy Musset, Chopin, George Sand y habitent, square d' Orléans.

Plus à l' ouest encore, voici le quartier de l' Europe investi, la plaine Monceau lotie, le mètre carré du Roule à prix d' or. A l' abri de la barricade, les rues s' élargissent, les espaces verts se multiplient, les matériaux de construction s' ennoblissent, des balcons enjolivent les façades que protègent de robustes grilles. On suit Haussmann et l' argent à la trace.

Effectivement, là, plus de "classes". Seulement des journaux satiriques pour rappeler la force de la liberté d' expression : "Le Charivari", par exemple, qui est le "Charlie hebdo" de l' époque. Cabu s' y nomme Daumier, Charb signe Paul Gavarni, Wolinski se profile derrière Henri Monnier. Des caricaturistes dont le roi Louis-Philippe s' accommode finalement en feignant de se fâcher par des amendes qui stimulent le tirage. La bourgeoisie voltairienne a toujours raffolé de ce type de faux brûlot qui permet au pouvoir de limiter les dégats.

Je n' irai pas plus loin : Auteuil, Passy, l' Avenue...Victor Hugo. De noires nounous dans un square. Des ouvriers "de couleur" sur un échafaudage. La société sans classe s' y lit partout sans difficulté. Les complications proviennent toujours des mêmes coins, genre Louise Michel ou Robespierre. De l'est.

Publié dans société

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