Suggérer

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En ces temps incertains, je suggère la lecture de "Fascisme et grand Capital", par feu Daniel Guérin (1). On y fait au passage connaissance de Huey Pierce Long.

Qui était-il? le fils d' un fermier de Louisiane, et un politicien des années 1930 dont l' électorat était, selon le "New York Times", constitué pour l' essentiel,de "ploucs racistes" membres du KKK et de la Légion Noire qui a assassiné le père du futur Malcolm X, leader du "Black Power". On disait de Long, féru du "Know nothing" ( "Je ne sais rien", secte protestante nativiste), et dézingué à 42 ans par un rival politique blanc et sudiste lui aussi, qu' on n' avait jamais pu le surprendre en train de lire.

Pourquoi exhumer maintenant le souvenir de ce sénateur populiste qui fourbissait sa candidature à la Maison Blanche aux élections de 1936 (imaginons un instant les conséquences de son éventuelle victoire lors de la Seconde Guerre mondiale...)? Parce que son exemple peut ne pas laisser indifférents les Français en 2015.

Elu gouverneur de Louisiane en 1928 à partir d' un discours social parfaitement démagogique, Long, à peine installé, a mené une politique fascisante (il affichait un portrait de Mussolini dans son bureau) dont les fondamentaux étaient le culte du Chef (lui) et la mystique de la Patrie(2). La logique de son choix l' a conduit à engager en priorité la lutte contre le "cosmopolitisme", fléau de nature urbaine impliquant la "finance juive" et les foules "métissées". Se tournant vers la masse des victimes de la crise de 29, chômeurs désorientés, petits commerçants ruinés, rentiers paupérisés, Long leur proposait comme solution une "réaction identitaire" et le retour salvateur aux valeurs et traditions d' une sorte de paradis dévasté par les Mauvais.

Ainsi endossait-il un anticapitalisme de façade écartant la ploutocratie "apatride" au profit d' un vague "socialisme" contredit par le refus de toute reconnaissance des questions de classe. En réalité, dans la perspective de son accession à la Présidence des Etats-Unis, il avait déjà négocié un compromis tacite avec Wall Street et des magnats de l' industrie comme Ford. On feint l' opposition, sachant que de toute façon on est appelé à partager les rênes du pouvoir. A un certain niveau, l' adoubement par le Capital devient incontournable : ainsi en était-il pour Hitler avec Krupp, pour Mussolini avec Agnelli.

Long, bientôt enrichi, continuait de surfer sur l' effroi des classes moyennes, leur sentiment d' insécurité, d' exciter leur rejet des minorités, rendues responsables des malheurs du pays, et d' appeler à la lutte contre le New Deal (Nouveau partage) défendu par son concurrent au sein du parti démocrate, Roosevelt. La fluidité d' une opinion publique déroutée par la persistance des difficultés sociales, les déficits budgétaires et l' endettement record favorisaient en effet les discours démago. La majorité était à portée de la main, prête à étancher une soif de puissance qu' un individu sans relief a interrompue un jour de septembre 1935, au Capitole de Bâton Rouge.

Peu importent les circonstances du décès de Huey Long. Seules ses méthodes, sinon ses solutions, méritent encore de suggérer quelque opportune réflexion.

(1) Réédité par les éditions Libertalia en 2014

(2) voir "Histoire du fascisme aux Etats-Unis" de Portis Larry (éd. CNT-RP 2008)

Publié dans histoire

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