Sur la question ouvrière

Publié le par Jean-Pierre Biondi

( Les trois chroniques qui suivent constituent l' Avant-propos d' un ouvrage sur lequel travaille actuellement l' auteur)

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La vérité sur la question posée depuis plus de deux siècles par la condition ouvrière en Occident ne peut jaillir d' un simple enchaînement de faits et de dates. La part du rêve- ses contempteurs préfèrent dire: de l' illusion ou de l' utopie- n' a jamais été absente du combat prolétarien. C' est logique, compréhensible et heureux.

Aujourd'hui, 85% des ouvriers qui vont encore voter, votent pour le Front National, même s' il n' y a là que peu à rêver. Cela n' a rien de surprenant, tant les ouvriers demeurent dédaignés et oubliés par le reste du corps social. Ils sont les discriminés de la République pour laquelle il ont souvent lutté au péril de leur vie. Désormais, totalement éloignée des Assemblées parlementaires nationales, leur présence dans les institutions locales dépasse rarement le niveau communal.

Cette "fracture", pour reprendre le mot d' un célèbre démagogue, trouve plusieurs explications concrètes :

- un inhibant déficit de connaissances et de vocabulaire dans des débats où les clercs monopolisent la parole, sûrs de leur pratique de la communication

- des moyens insuffisants pour s' engager dans la voie politique qui implique malgré tout des ressources personnelles et des frais hors de portée d' un travailleur modeste (sans parler du coût des jours de grève ou des amendes et sanctions aggravées par la peur du chômage)

-et, bien sûr, n' hésitons pas à le rappeler, la férocité d' un patronat particulièrement égoïste et obtus, s' appuyant sur une bourgeoisie conditionnée par la hantise des "Rouges".

Cet apartheid de fait, dont personne au demeurant ne se soucie dans les castes dominantes, remet d' actualité la condition ouvrière par la désocialisation que son mépris plus ou moins avoué engendre, surtout dans le ressenti de la jeunesse populaire.

Le mouvement social en France ne se prête pas, il est vrai, à une analyse rationnelle. Il n'est pas foncièrement ouvriériste. Ses "champions" sont souvent issus de la bourgeoisie intellectuelle. Son mérite a été sa capacité à convaincre et mobiliser, au moment opportun, les masses pauvres. Il n' est pas non plus unanimement révolutionnaire. "Anti", certes (antimilitariste, anticlérical, anticolonialiste, etc.) mais avec des variantes réformistes, possibilistes ou autres. Il est, quoi qu' il en soit, consubstantiel à une série de moments de l' histoire nationale contemporaine : la Seconde République, la Commune, le Front populaire, la Résistance, la Décolonisation.

Il n' est pas, au plan structurel, un pionnier. L' Angleterre, où la grande industrie a été plus précoce, l' a devancé en matière d' organisation syndicale. La pensée économique allemande a été plus productive dans le domaine théorique. Mais sa conscience de classe s' est imposée dès les "Trois Glorieuses" , en 1830.

Les Français, naturellement portés vers un individualisme anarchisant plutôt que vers le collectivisme marxiste, vers les barricades que la discipline militante, plus faits pour l' atelier artisanal que pour les chaînes de production abrutissantes évoquées par Chaplin, se sont d' abord montrés réticents aux méthodes paramilitaires que réclamaient les révolutionnaires professionnels ( le blanquisme notamment, dont s' est en partie inspiré le léninisme )

De ce point de vue, l' avènement de la IIIème Internationale et la création d' un Parti communiste connecté aux avancées populaires dans le monde, ont réveillé les espérances d' un prolétariat assommé par les répressions de 1848 et 1871, puis saigné par la guerre de 14-18. Débordant l' horizon de jacqueries sans lendemain, la "classe dangereuse" s' est en majorité ralliée au projet bolchévik de conquête du pouvoir politique.

( à suivre )

Publié dans société

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