Evariste G.

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il n' était pas rare à l' époque où je fréquentais des dîners en ville auxquels, retraité discret et sceptique, on ne me convie plus, que quelqu'un, au moment où un ange passe, avance le nom d' Evariste Galois. Cela détendait l' atmosphère, le consensus se formant aussitôt sur l' évocation du génie foudroyé.

Les destins fulgurants et tragiques font recette : ces jours-ci, par exemple, Camille Muffat, championne olympique de 25 ans ou le boxeur Alexis Vastine, 28 ans, et avant eux, non seulement Rimbaud, le plus connu, mais encore Radiguet, Jean Vigo, Pierre Blaise, acteur fétiche de Louis Malle qui, dans "Lacombe Lucien", faisait irruption chez les résistants en annonçant "Police allemande!" avec l' accent du Tarn et Garonne. Voyez aussi James Dean, qu' on pleure encore. Trois petits tours, et puis s' en vont...

Il se trouve qu' un écrivain débutant (collection blanche de Gallimard, s' il vous plait) François-Henri Désérable, publie à son tour un "Evariste" qui relance la légende. Le jeune Galois, issu de la moyenne bourgeoisie de Bourg la Reine, découvre les maths à 15 ans, au lycée Louis le Grand. Le prof', nommé Richard, renifle d' emblée qu' on a affaire à un phénomène. Mais les mandarins veillent : ils le collent deux fois à Polytechnique. Original, autonome, le candidat a négligé de bachoter avec le secours des écrits mandarinesques.

Le malheureux, replié à Normale Sup', s' en fait virer lors des 'Trois Glorieuses" (1830) auxquelles, bouclé à l' Ecole, il essaie quand même de participer. A peu près à la même époque, un ponte de l' Académie perd le manuscrit que l' étudiant lui a confié, un autre a la fâcheuse idée de mourir sans l' avoir lu, bref Evariste essuie toute la morgue oligarchique et les mesquineries de l' institution universitaire. Dans ce cadre-la, il dénote, ne manifestant ni la patience des médiocres ni la servilité des arrivistes.

D' autant que, résolument gauchiste, il se retrouve bientôt à "Pélago", autrement dit la prison Sainte Pélagie où, dit-il, "Dante aurait pu écrire ses Enfers". Motif : menaces de mort proférées à l' issue d' un banquet, abondamment arrosé, contre la personne du Roi (Louis-Philippe). C' est en cellule, entouré d'alcooliques analphabètes, qu' il rédige pourtant la "Théorie des groupes" qui révolutionne l' algèbre. La suite, sa liaison avec une certaine Stéphanie, la provocation en duel d' un soi-disant rival inconnu de la police et resté introuvable (un agent du pouvoir?) qui lui tire à 25 pas, vingt ans, six mois ( mai 1832), une balle dans le ventre, tout cela demeure confus.

C' est 40 ans plus tard, vers 1870, qu' on commence à réaliser son importance en mathématiques. La revanche est tardive mais l' aventure assez riche pour stimuler un romancier. Désérable en a fait son miel, mixant une solide documentation avec une imagination interprétative de ce qu'on ne sait pas, dignes d' attention. L' ensemble sur un ton primesautier et une pratique de l' ellipse de routier des Lettres. On en conclut bien que les mandarins sont, une fois de plus, passés à côté, et qu' il peut cher coûter de s' en prendre au monarque.

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