Qui était au juste Rolfe?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Etre homosexuel en Angleterre n' est pas une originalité. Y être un fervent catholique, si. Frederick Rolfe était les deux. En ajoutant qu' il était mythomane, paranoîaque et escroc, on a à peu près le portrait qu' il offrait à ses contemporains.

Le 26 octobre 1913, la "Gazette de Venise" signalait qu' "un certain F.Rolfe" avait été trouvé mort sur son lit, au palais Marcello. Quelques jours plus tard le "Star" relayait à Londres l' information en ces termes : "Un personnage d' un curieux intérêt et presque mystérieux vient de disparaître en la personne de M. Rolfe, décédé à Venise. Il était l' auteur de plusieurs romans."

En fait, Rolfe avait sillonné l' Angleterre et l' Italie sous de multiples identités : Fr (ambiguïté voulue entre Frederick et Father) Austin, puis Rose, puis Nicholas Crabbe, et surtout Baron Corso, qui lui ouvrait des portes que sa naissance comme fils anglican d' un réparateur de pianos ne lui aurait jamais permis de franchir. Il avait en tête depuis l' enfance le désir de devenir prêtre. Hélas, ses divers séjours dans des séminaires s' étaient soldés par l' exclusion que méritaient ses excentricités . N' avait-il pas ainsi écrit des vers où le Christ apparaissait en ado supersexy, ce qui ne cadrait pas vraiment avec l' Angleterre victorienne. Seul, un Français, Huysmans, auteur de "A rebours", s' était intéressé à cette conception de la poésie comme illustration du Sacré.

De collège en collège, Rolfe aboutit dans celui d' Oscott, quintessence du papisme britannique, où, zappant l' aspect religieux de l' institution, il s' était totalement consacré à la voyance et à la photo. Faute de meilleure solution, l' évêque d' Edimbourg l' avait envoyé au séminaire écossais de Rome.

Il s'y était aussitôt inventé des parentés prestigieuses : une grande famille d' aristocrates siciliens, l' empereur allemand Guillaume II ... Ce genre de bluff avait marché jusqu' au moment où les dépenses somptuaires jamais acquittées du jeune séminariste avaient révélé un imaginatif aventurier, dévot certes, mais filou quand même.

Rolfe a ainsi vécu d' expédients 53 ans, se partageant entre jeunes garçons, projets littéraires burlesques à la Monty Python ( par exemple l' "Eloge funèbre de Jeanne d' Arc" par Cicéron ), grivèlerie et paranoïa le poussant à injurier ses mécènes et bienfaiteurs, jugés complices du "complot " universel fomenté contre lui.

Mais, silhouette solitaire arpentant les quais de Venise les cheveux teints au henné, Rolfe était aussi titulaire d' une oeuvre boudée par les éditeurs. Révélé en 1934 par une biographie d' A.J. Symons, " A la recherche du Baron Corvo", Rolfe n' a débarqué en France que dans les années 50, avec son roman "Hadrien VII". Les restes de l' ascétique gourmand d' absolu reposaient depuis 40 ans au cimetière de San Michele.

Lire : "Le Désir et la Poursuite du Tout" (Ed. Gallimard, 1963)

Publié dans littérature

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