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LE MEPRIS

Publié le par Jean-Pierre Biondi

A y regarder, la France est un Etat-nation qui vit depuis plus de deux siècles une crise sociale chronique. De la "Grande Révolution" à la Restauration, la Deuxième République, le Second Empire, la Commune de Paris, des grèves historiques (viticulteurs, mineurs, canuts, dockers, métallurgistes, cheminots, ouvrières du textile) au Front populaire, à la Résistance, la Libération et Mai 68, pour ne citer que les moments peut-être les plus éruptifs (revenant cycliquement comme les crises du capitalisme), pas de véritable répit.
En réalité, la confrontation entre le Peuple laborieux et les "Elites" successives n' a jamais cessé. Même en période de moindre tension (3ème République jusqu' à la guerre de 14-18, Trente Glorieuses), l' oligarchie n' a guère  cherché le rapprochement  ou exprimé une nuance de solidarité concrète, sauf rapport de force défavorable, à l' égard des gouvernés anonymes.

L' écart de revenus ne suffit pas à éclairer cette incapacité des dirigeants hexagonaux à unifier la nation derrière le chef de l' Etat. La clé de l' énigme se trouve aussi dans un élément qu' aucun avatar n' a encore dissipé : ce trait bien français qu' est le mépris aristocratique (ou bourgeois) affiché par les gens de pouvoir et, corollairement, le sentiment d' humiliation qu' en tire le citoyen "d' en bas." La morgue n' est pas de bonne politique. Le respect des autres peut exister indépendamment  de leur position sociale ou de leur origine familiale. Il est bizarre de rappeler cela en 2020.

Le roturier, ou plus tard le prolétaire, ont été considérés comme des colonisés blancs par une suite de "maîtres" allant des petits marquis d' hier aux grands patrons et hauts fonctionnaires (ils peuvent changer de casaque) d' aujourd'hui, via la bourgeoisie parvenue louis-philipparde ou les généraux versaillais, piteux vaincus des Prussiens et sanglants vainqueurs des ouvriers parisiens .

Oui, l' égoîsme de classe et le sentiment de supériorité (la fatuite complice des diplômés, par exemple) demeurent des composants du malaise social qui ronge ce pays. La caste change-t-elle de titulaires, l' arrogance et la rapacité la conservent dans ses privilèges et sa cécité plus ou moins feinte. Ses interlocuteurs ne sont plus les Rois et les Cours mais les Banquiers et les Lobbys. Monarchies ou Capitalisme financier, l' oligarchie est ouverte à toutes les situations, dès lors que le Capital  est sûr de la "fiabilité" gouvernementale et de la capacité à résister aux luttes inéluctables avec les  forces  du travail. Elle a parfaitement digéré la mondialisation libérale, la démocratie parlementaire et son arme majeure, le vote. L' élection est un exercice sous contrôle (loi électorale soigneusement ajustée, tripatouillage méthodique des circonscriptions), le monde des médias un domaine réservé à l' Etat  et à quelques grandes fortunes du type Dassault, Bolloré ou Lagardère, l' ascenseur social un élévateur surveillé par un système sophistiqué de réseaux. Ainsi, la ploutocratie prospère-t-elle...

Sauf quand, à un moment, le mépris en fait décidément trop, que le mécanisme se grippe, que les aiguilles s' affolent, que sur les ronds-points chômeurs et petits retraités se mettent à jouer aux sans culotte, qu' on s'applique à ne pas entendre les classes moyennes formant les gros bataillons de la France actuelle.  Le silence, encore une façon méprisante de répondre qui fait de moins en moins recette. Les transports s' arrêtent, les écoles ferment, les hôpitaux crient au secours, les ports, les raffineries, les tribunaux ont le hoquet, les forces de l' ordre sont épuisées et amères. En bout de chaîne, l' élu recueille ou cristallise une méfiance, voire une haine, souvent imméritées. Il est alors avéré que le régime républicain tel qu'il est devenu ne va pas survivre éternellement. 

D' autant que l' époque amorce un virage d' importance . Les principales options datant de l' après-guerre ( multilatéralisme, libre échange, construction d' une Europe fédérale ), paraissent faire place au retour du national, du bilatéralisme classique et du protectionnisme à l' américaine, stimulé par la généralisation du numérique et l' émergence de blocs concurrents comme la Chine et l' Inde. Les coutures craquent partout.

Un simple voeu pour notre cher et vieux pays : que la dynamique populiste, la défiance préalable envers toute action politique ( qui n' est pas en vérité de l' apolitisme), un ressentiment social séculaire, effets logiques du mépris et des scandales ( alors que ne se profile aucune solution de substitution au problème déterminant des institutions et de la représentation ) ne le conduisent pas à une réaction..."dictatocratique", 

Publié dans politique

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U.S.A : ENTRE ELITISME ET DEMAGOGIE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La longue marche qui, tous les quatre ans, mène à l' élection du président des Etats-Unis, est commencée. A la veille des "primaires" de l' Iowa, la lutte semble s' orienter vers une confrontation entre gérontes milliardaires. Dans une ploutocratie, après tout, rien de surprenant, sachant qu' en cette Hyper Démocratie , on ne saurait prétendre accéder au pouvoir sans posséder préalablement un impressionnant coffre fort plein à ras bord,

D' un côté le tenant du titre, Trump, 74ans, parvenu de l' immobilier et leader républicain en procès de destitution, de l' autre Bloomberg, 77ans, 5ème fortune de la contrée, ancien maire républicain de New York et démocrate de fraîche date (2018), encouragé à la candidature par les options trop " socialistes" et peut-être pas assez pro-israëliennes  pour un Américain moyen de Bernie Sanders et d' Elizabeth Warren.

L' originalité de la situation est qu' avec le même profil le second  des candidats, si son argent parvient à le faire désigner par la Convention de son  Parti, est censé représenter des élites intellectuelles aux idées rituellement progressistes, et l' autre, maître du Sénat et de la Cour Suprême, des classes populaires aux convictions foncièrement conservatrices. Un libéralisme connecté ici, un national-populisme isolationniste là. Une contradiction apparente de plus en plus clivante .

Encore que tout ne soit pas si simple. Il ne s' agit pas en la circonstance d' une Gauche, au sens européen du terme, contre une Droite séculairement bourgeoise. La mobilité est intense aux U.S. Parlons plutôt d' un Haut politique et social, image de l' Establishment  washingtonien et d' une technocratie paternaliste, accueillante pour les minorités , et d' un Bas économique et  culturel regroupant les Petits Blancs victimes de la mondialisation (Ohio, Michigan, Wisconsin), frustrés vite racistes et bellicistes, sorte, si l' on veut, de gilets jaunes  yankees ou de poujadistes parfumés au Coca, parmi lesquels Trump n' a eu en 2016 qu' à faire son marché. D' un côté les Bleus, autrement dit les habitants des Côtes est et ouest, dynamiques et innovants (Massachusets, New Jersey, Californie, etc.), de l' autre les Rouges, héritiers d'un Centre plus rural et traditionnaliste ( Iowa, Nebraska, Mississipi), ici les mégalopoles cosmopolites du business et là les mineurs et métallos à l' abandon, les comtés évangélistes, la police anti Afro et les Ligues de vertu. Bref, l' Amérique fêtarde de Fitzgerald contre celle, passéiste, de Faulkner.

Le Parti démocrate lui-même, celui de l' ouverture, sinon de l' aventure, est peu lisible entre les accents "communisants" de l' intelligentsia universitaire, et les propos de dinosaure politique d' un Jo Biden. Pas sûr cependant qu' une fois installés à la Maison Blanche, saisis par le démon de la "real politik",  tous ceux-la ne redémarrent pas sur une irréprochable musique libérale,  écho à l' "en même temps" macronien.

Pas trop d' illusion donc. Elitistes internationalistes ou démagogues xénophobes, quels que soient les vainqueurs de ce marathon ruineux, l' impérialisme américain survivra et, avec lui , la domination du dollar, la puissance des lobbys anglo-saxons, l' extraterritorialité du droit du plus fort, un contrôle social (CIA, NSA) toujours plus étroit, le commerce des armes, et la conviction d' être LE modèle universel, malgré le démenti quotidien que lui oppose le reste du monde. 

Publié dans actualité

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" LA MORRIS "

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Championne olympique du poids, du disque et du javelot, championne de France de football avec le Red Star Olympique, victorieuse de Paris-Nice et du Bol d' or automobiles (elle se fera plus tard enlever les seins pour faciliter l' usage du volant), détentrice de la meilleure performance cycliste mondiale sur 5km en 1924, plusieurs fois championne de France en natation et water-polo, plongeuse de haut vol, boxeuse, haltérophile, tireuse à l' arc, compétitrice motocycliste, monitrice équestre, professeur de tennis et aviatrice, "la morris", comme on l'appelait, née en 1893 dans une famille bourgeoise parisienne, a d' abord été une ambulancière et estafette héroÏque sur le front de la Somme et à Verdun.

Ses mensurations n' avaient rien d' exceptionnel (1m66 pour 68 Kgs), mais elle était un phénomène de puissance musculaire, doté d' une volonté de fer. Ayant opté pour le genre "garçonne" en vogue pendant les "années folles", bagarreuse, provocatrice, cheveux ras, fumant trois paquets par jour , arborant la cravate, vêtue en permanence de pantalons et de vestons d' homme, elle parlait comme un charretier, était proche de Cocteau, de Joséphine Baker, et vivait en couple avec la comédienne Yvonne de Bray ( grande amie de Colette), personnage principal de "La Folle de Chaillot", la pièce de Giraudoux.

L' homosexualité n' était toutefois pas, à l' époque, tolérée dans le milieu sportif. Ecartée des Jeux de 1928 pour conduite scandaleuse et "mauvais exemple", Violette Morris commence à multiplier les propos injurieux sur la France, " pays dégénéré, enjuivé et négrifié", qui reprennent ceux de la propagande raciste des Ligues d' extrême droite. " Invitée ", dit-on, par Hitler aux Jeux de 1936 à Berlin, elle y aurait été alors recrutée par les services de renseignement allemands.

Dès 1940 en tout cas, elle collabore avec le chef des S.S à Paris, Helmut Knochen. On murmure qu' elle torture des résistantes rue Lauriston où opère le sinistre duo Bonny-Lafont. Si les sentiments pro-nazis de "la Morris" ne font aucun doute, néanmoins les preuves de ses crimes manquent encore, les archives de la Gestapo française ayant été incendiées par Bonny lui_même. 

La fin de cette femme hors norme est à l' image de sa vie. Tentant d' infiltrer les réseaux gaullistes, elle a été abattue en avril 44 par les combattants du maquis normand "Surcouf", près de Lieurey, dans l' Eure. L' ordre de la supprimer émanait de Londres, après accord du général de Gaulle. Elle allait avoir 51 ans.

Naturellement, les aventures de Violette Morris ont stimulé la plume des journalistes-historiens. De nombreux articles et ouvrages lui sont consacrés. Voici les derniers, publiés en 2019 :

Gérard Cortanze: "Femme qui court" (éd. Albin Michel)

Rey, Golic, Krys : " A abattre par tous les moyens " ( BD en 2 vol. Futurolis éd.)

Publié dans histoire

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