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Lafargue ou les rebonds de la postérité

Publié le par memoire-et-societe

 Paul Lafargue, médecin et métis d'origine bordelaise, s' est rendu célèbre à la fin du 19ème siècle en introduisant en France les conceptions politiques de Marx dont il avait épousé la fille Laura. Emprisonné pour agitation lors des émeutes ouvrières de Fourmies puis élu député socialiste de Lille, Lafargue sort de sa cellule à Sainte-Pélagie pour aller s'asseoir sur son banc au Palais-Bourbon. Son fort caractère, son inlassable militantisme, sa réputation internationale en font, jusqu'à son suicide en 1911, un personnage "médiatique", pour emprunter un terme en vogue. A ses obsèques, devant le Mur des Fédérés et 20.000 assistants, se côtoient  Jaurès, Lénine, Vaillant, Guesde et  Kautsky.

Surviennent la guerre mondiale, la révolution russe, la scission du mouvement socialiste. Le Lafargue-militant est emporté, oublié. C'est seulement un demi siècle plus tard que débute, grâce notamment aux Surréalistes qui l' ont exhumé avec  leur fameux  "Lisez-Ne lisez pas", la résurrection du Lafargue-penseur, à partir de deux thèmes sensibles aux générations nouvelles : le droit  "à la paresse ", et celui à la mort choisie.

" Le Droit à la paresse " est d'abord un opuscule paru en 1880 en réponse au Droit au travail de 1848 et surtout au discours de Thiers, futur bourreau de la Commune, engageant le clergé à louer  la " valeur travail " (tiens, tiens... ) et  à " "apprendre à l' homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non pour jouir " (sic ).

A l'époque, le concept  meme de " congé payé " scandalisait, il est vrai, un patronat imposant la journée de dix heures et  le travail de nuit aux femmes et aux enfants. La simple évocation d'une réduction d' horaires soulevait sa haine. La presse organisa autour du libelle subversif  la conspiration du silence. Mais la question restait  posée : est-on sur terre pour s'épuiser à mériter le Ciel en enrichissant une minorité de possédants, ou est-on en droit de désacraliser l'obligation de peiner pour survivre? Depuis une quinzaine d' années, le livre a fait l' objet de multiples  rééditions, de colloques, de pièces et...d' une chanson de Georges Moustaki. Si l' idée n' a plus rien de sulfureux, elle continue néanmoins de valoir à Lafargue une image de précurseur

Plus délicat  se présente toujours le thème  du suicide, tabou que l'écrivain assimilait au droit pour chacun de mourir au moment qu'il souhaitait. Lafargue, alors qu' il allait atteindre 70 ans, avait programmé sa fin : " Sain de corps et d'esprit, annonçait-il, je me tue avant que l' impitoyable vieillesse qui m' enlève un à un les plaisirs et les joies de l' existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge, pour moi et pour les autres."

Le 25 novembre 1911, Laura et lui assistent à une pièce de théatre à Paris. Ils regagnent ensuite leur domicile de banlieue, Grande Rue à Draveil. L' ancien député a préparé l' acide cyanhydrique qu' il injecte au poignet de son épouse et au sien. Le souci de ne pas finir "légume " est aujourd'hui général, la pratique du " débranchement " pour abréger  la souffrance devient monnaie courante. Mais en 1911, c' est la société entière qui condamne  sans appel  le suicide et  l' euthanasie : l' exemple spectaculaire des Lafargue a donc contribué à l' évolution progressive des esprits  vers le  choix  de " la mort dans la dignité " qui fait  désormais  partie du débat  public et  participe de la notoriété post -mortem du gendre de Karl Marx.

Publié dans histoire

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Senghor et les hommes politiques français

Publié le par memoire-et-societe

J'ai été huit ans, de 1971 à 1979, le collaborateur de Léopold-Sédar Senghor au Sénégal. Le voyant ainsi fréquemment et effectuant des voyages à ses cotés, j'ai recueilli de sa bouche des opinions dont j'ai jusqu'ici évité de faire état en raison de la réserve qu' impliquait mon statut et pour donner, avec le recul,  plus de crédibilité à ses  propos.

J'ai aimé l' homme qu' il était, bon mais lucide, habile sans etre retors. Je le situe dans la lignée des grands humanistes de son siècle, Jaurès, Gandhi, Luther King, Mandéla. De la fin de la seconde guerre mondiale à l'indépendance de son pays en 1960, il a été parlementaire et ministre français. Il a donc fait ses classes parmi le personnel politique de l' époque (on n'y voyait guère de femmes), et noué là des relations qui conféraient un écho particulier à sa parole.

Senghor a connu tout le monde. Socialiste à 20 ans, il a voué au général de Gaulle, dont il a été ministre en 1958, un respect et une fidèlité jamais démentis, meme si cela lui a valu des haines tenaces. Il a conservé à Georges Pompidou, gaulliste également mais passé à droite, après avoir incité en khagne le jeune Sénégalais à lire les éditoriaux de Blum dans " Le Populaire ", une amitié sans faille, comme à Aimé Césaire, (avec qui il a fondé le mouvement de la Négritude), devenu, lui, député communiste de la Martinique.

Blum est mort en 1950. L' évoquant, Senghor n' omettait jamais d' ajouter avec une vraie émotion : " Il était généreux " . Mais c' est le juriste Edgar Faure, avocat au procès de Nuremberg, et dans le gouvernement duquel Senghor a été pour la première fois promu ministre, qui l' a initié aux subtilités et aux arcanes de la vie parlementaire. Avec Mendès- France a existé une estime réciproque, empreinte d' une cordialité qui ne s' est pourtant pas muée en complicité, le rapport au gaullisme y faisant quelque part obstacle.

Dans ce conciliant arc-en-ciel, des ombres : le rival ouest-africain, l' Ivoirien Félix  Houphouêt-Boigny, député puis ministre comme Senghor, et  flanqué d'un redoutable manoeuvrier, François Mitterrand, parfois ministre de la France d' outre-mer. Senghor et Mitterrand n'ont jamais sympathisé. Les évènements les poussaient dans des directions opposées : la concurrence entre l' UDSR-RDA de Mitterrand-Houphouêt et les Indépendants d' outre-mer, autre groupe-charnière auquel s' était affilié le Sénégalais après sa démission de la S.F.I.O, le P.S de l'époque ; puis le ralliement de Senghor à de Gaulle en 1958; enfin et surtout le soutien public du chef d' Etat africain au Général lors des élections présidentielles de 1965 ou se présentait  Mitterrand. Ce dernier, touché par le socialisme à 55 ans, se gaussait ouvertement du " socialisme à la sénégalaise ". " C' est un orgueilleux ", répliquait Senghor, qui a payé chèrement, à  tous les sens du terme, l' entrée en 1976 de son pays dans l'  "Internationale Socialiste ". Quand Mitterrand a accèdé au pouvoir suprème en 1981, le président-poète avait quitté la vie politique depuis un an...

Entre Giscard d' Estaing et Senghor, le courant ne passait guère mieux. Rien ne rapprochait l'agrégé de grammaire du financier : venant à la suite de Pompidou, lecteur d' Eluard et amateur du peintre abstrait Poliakoff , le polytechnicien accordéoniste sorti des chateaux n' offrait guère d'intéret pour le chantre de la Nègritude. Les affinités personnelles ne sont pas étrangères aux rapports interétatiques : durant un septennat, France et Sénégal se sont regardés en chiens de faîence. Senghor avait vite tranché : " Il est intelligent, reconnaissait-il parlant de V.G.E . Mais il est léger... "

 

 

Publié dans politique

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Le monde inachevé d' André Masson

Publié le par memoire-et-societe

André Masson nait en 1896 dans un village de l' Oise, Balagny sur Thérain, vosin de ma ville natale Creil, connue par ses faîences. Le père est ouvrier dans une petite fabrique de papiers peints. Le fils grandit dans le milieu de l' artisanat d' art. A 16 ans, autodidacte et élève des Beaux- Arts à Paris, il découvre Rimbaud, Sade et Nietzche. A 19, il est en première ligne sur le Front , et à 21 grièvement blessé au Chemin des Dames. A 23, sans ressources, il végète dans le Midi.

Il trouve enfin une sorte de havre dans la capitale à travers des  petits boulots qui le conduisent à co-habiter rue Blomet avec d'autres traine-misère, dont le Marseillais Antonon Artaud. Ils partagent une indéfectible amitié et une conception analogue de la Civilisation. Masson, qui peint régulièrement depuis deux ans, expose en 1924. Il a 28 ans. André Breton, auréolé par la publication du "Manifeste du Surréalisme", va Galerie Simon voir le travail de cet inconnu inspiré par Cézanne et  le cubisme. Intéressé, il veut l' asssocier à son Groupe que Masson choisit cependant de fréquenter seulement en sympathisant.

C'est malgré tout au Surréalisme qu'on devra le "dessin automatique" comme, pour Desnos, "l' écriture automatique" .

Masson use de ce moyen d'expression jusqu' à déstructuration totale, aucun élément n' y ayant plus de place assignable.Les "tableaux de sable", réalisés par projections ( ou vaporisations, pressages, etc ) sur la toile enduite de colle et posée à plat sur le sol, sont la prolongation picturale des dessins . Masson, qui fait "descendre la peinture du chevalet ", se révèle ainsi l' inventeur d' une technique gestuelle qui va connaitre son apothéose dans l' "Action-Painting " et  lui valoir outre Atlantique une notoriété que, finalement, ne lui accordera jamais  au meme niveau son propre pays.
Fort de ses précoces découvertes, il acquiert néanmoins une place éminente parmi les peintres de l' imaginaire.Il alterne, dans un mouvement dialectique continu, phases de recherche et moments de synthèse, à partir d' une éruption des couleurs frolant l' abstraction intégrale ou au contraire d' une duplication de dessins-signes menant à proximité  de l' idéogramme et de la calligraphie extrème orientale. Ce sont alors des séries thèmatiques ininterrompues: les Forets, les Massacres, les Paysages emblèmatiques, les Germinations, les Migrations, les Meubles anthropomorphes, amalgames d' Architectures et de Métamorphoses qui  dévoilent  ce qu'est l' art pour André Masson, à savoir un moyen essentiel de connaissance.

Il grave, il illustre (Rimbaud, Malraux, Leiris), il décore (le plafond du Théatre de l'Odéon, des décors pour les mises en scène de  Jean-Louis Barrault et des pièces de Sartre), démiurge d'un monde inachevé, inachevable, ou domine l'insoluble combat de la vie et de la mort.

Disparu en 1987, dans le pays de Cézanne,  comme pour boucler la boucle, Masson mérite qu'on lache un instant l'actuel robinet à discours électoraux pour faire un saut au Musée d' Art moderne de la Ville de Paris, histoire de changer de respiration.

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Le retour en masse de la "pensée réactionnaire"

Publié le par memoire-et-societe

La  "pensée réactionnaire", après une longue éclipse due à  la seconde guerre mondiale, revient en force sur la scène européenne. Vaste toile d'araignée qui  rend le déchiffrage parfois malaisé.

Je me réfère ici au livre intitulé " De l'urgence d' etre réactionnaire" d' Ivan Rioufol, éditorialiste au " Figaro ", propriété de l' avionneur-sénateur UMP Serge  Dassault .Rioufol ne tourne pas autour du pot : il proclame la  réapparition d'une idéologie de droite musclée  contre le conformisme mollasson du centre-droit, le déclin de l'autorité et la perte d' identité, antichambre de la "barbarie".

L' entre-deux guerres, marquée par les suites de la boucherie de 14-18 et le krach de 1929, origine d'une dramatique crise ouvrière, avait donné corps en France à un courant d'opinion proche des thèses fascistes en vigueur depuis 1922 avec l' Italie de Mussolini. Des syndicalistes comme Georges Valois, des intellectuels comme Drieu La Rochelle, des politiques comme Pierre Laval ne dissimulaient pas leur intéret. S' enhardissant, des Ligues armées, soutenues par certaines associations d' anciens combattants, s' organisaient en milices avec l' intention d' " étrangler la Gueuse " ( la République), d' en finir avec la " démocrasouille " ( les parlementaires ), et de libérer le pays du " complot juif ". Des journaux comme "Gringoire", "L' Action française", " Je suis partout ", distillaient la haine et appelaient à l' insurrection , qui éclata en février 34.

Nous n'en sommes plus là. Personne apparemment ne discute le régime républicain et parlementaire meme si flotte parfois l'envie de dénoncer " les corps intermediaires " (en bon français , les élus et les représentants syndicaux ), sangsues siphonnant le bon peuple auquel il serait plus judicieux de s' adresser par referendum. Quant à l' ex bouc émissaire juif, sécurisé, il est largement supplanté par le musulman arabo-nègre, profiteur du système social "le plus génereux au monde ".

Ainsi s'installe la doctrine " néo-réac " dont les sources et les cibles, si elles ne reproduisent pas à la virgule près celles de son ainée, s'en rapprochent sérieusement :

         -arret immédiat de l' " islamisation " de la France. Impératif aussi urgent que jadis notre contre- "judéîsation ". Cette substitution radicale génère d'ailleurs des rapprochements ( stratégiques?) curieux ( voir blog " La dédiabolisation en marche" ) .

         -rejet absolu du multiculturalisme, du cosmopolitisme post-colonial, réserve à l'égard de la technocratie bruxelloise, méfiance générale vis à vis de ce que les Sciences sociales regroupent sous le concept d'altérité, prise en compte de la revendication souverainiste.

          -la répression avant la prévention, la parole du policier de terrain plutot que la clémence du juge, renforcement des peines, exécution complète des condamnations.

          -antiparlementarisme modéré,qui s'en prend davantage au spectacle des hémicycles vides et aux  retraites cossues qu'aux institutions proprement dites ou prospèrent bien des tenants de la " pensée réactionnaireé ".

           -dénonciation dosée de la spéculation financière, susceptible de nourrir  le populisme sans armer le marxisme.

           -négationnisme ramené à des aspects moins choquants pour  l'opinion que les fours crématoire.Exemple : la déportation contestée de 62 homosexuels français. Si l'on bluffe ici, n' invente-t-on pas ailleurs?

Pour  réaliser ses ambitions  de conquete des esprits, la nouvelle pensée réactionnaire ne s' enferme pas, cette fois, dans des stuctures définies, ni Ligues ni Partis. Elle se veut  fluide, polymorphe, transversale, thèmatique ou interdisiplinaire selon les  besoins,en tout cas disponible , l' oeil à tout.

On la trouve , bien sur, dans la pléîade d'éditocrates qui gravitent autour du Figaro, de RMC et du Point : outre Rioufol, Eric Zemmour, Natacha Polony,ancienne chevènementiste, Elisabeth Lévy, Eric Brunet. On la trouve forcément à tous les échelons du pouvoir : l' Elysée avec Patrick Buisson, ancien patron de " Minute " et conseiller spécial  de Sarkozy, au Parlement avec  Gérard Longuet, co-fondateur des groupuscules d' extrème droite Occident et Ordre nouveau,  aujourd'hui ministre, ses amis  Alain Madelin, député d' Ile et Vilaine, Claude Goasguen, député-maire du 16èmè arrondissement de Paris, Patrick Devedjian, député et président du Conseil géneral des Hauts de Seine, de Balkany, député-maire de Levallois.On la trouve encore, offensive, au Barreau (Arno Karsfeld , G.W.Goldnadel ),dans la  Police, l' Université ( Alain Finkielkraut, Dominique Reynié ), l' Edition, les Clubs, faisant meme, avec des philosophes dits aussi "nouveaux ", de bizarres incursions " à gauche ". Elle procède par réseaux, convergences ou noyaux durs ( Hauts de Seine, Droite populaire, Figaro, .I TV ). Elle a ses doctrinaires ((,Guy Sorman, Alain Minc ), ses experts ( type Alain Bauer, contesté président de l' Observatoire national de la délinquance mais également ancien Grand Maitre du Grand Orient ) ,ses bouffons, préposés à jeter l'effroi,  tels le "criminologue" Xavier Raufer, encore un ancien d' Occident et d' Odre nouveau, et  l'amuseur public Robert Ménard qui, du trotskisme à Le Pen, a parcouru en TGV l'arc en ciel politique...

 

 

Si la pensée "néo-réactionnaire" reprend ainsi du poil de la bete, ce n' est pas un hasard. Cette "tendance" n'est pas que le produit de la crise, elle est en outre l'effet de la défaillance du camp progressiste depuis les années 50 : guerres coloniales, effondrement du communisme, monarchie mitterrandienne, défaite du 21 avril 2002, boboîsation du P.S et démobilisation des classes populaires. Pas de miracle en politique : on ne saurait  y récolter ce qu'on n' y a pas semé .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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"Voyageur d'art"

Publié le par memoire-et-societe

C'est le titre que revendiquait le poète André Pieyre de Mandiargues, disparu il y a une vingtaine d'années. Il avait 13 ans de moins qu' André Breton qu'il admirait mais avec qui il a longtemps joué à cache-cache, 12 de moins qu' Aragon, 10 que Michaux, deux que René Char,un enfin que son grand ami d'enfance, le photographe Cartier-Bresson, et que Leonor Fini, dont il a partagé un moment l'existence.

Vie d'esthète, rebondissant de chateau normand en palais vénitien ou en hotel particulier parisien, au-dessus de laquelle l' Histoire (son père a été tué en 1916 à la guerre) semble avoir glissé sans qu'il déroge à son statut d'héritier protégé, voué à l' Ecriture et à la Beauté la plus raffinée.

De Picasso et  Léger à Balthus, Octavio Paz, Joyce ou Julien Gracq, Mandiargues a fréquenté tous ceux, ou à peu près, qui ont compté dans l'aventure artistique de 1926 à sa mort, 65 ans plus tard. Mais sa production personnelle, cet écrivain fragile l'a dissimulée comme un collègien jusqu'à 37 ans, quand un jeune éditeur, Robert Laffont, a flairé dans le recueil de contes " Musée noir " un talent refoulé. Edmond Jaloux encense, la NRF et Paulhan ouvrent leurs portes: Mandiargues se retrouve presque malgré lui sur orbite.
L' oeuvre tient pour l' essentiel dans quatre "Cahiers" qui constituent la trame d'une errance lyrique, guidée par la quete sans fin de ce que la poésie de haut vol, des Elizabéthains et de la Pléîade aux Surréalistes, peut offrir de plus "enivrant " ( un de ses recueils s'intitule d'ailleurs " l'Ivre Oeil"). Mandiargues, par la chance de sa naissance, a été en réalité une sorte d'aristocrate de la Renaissance, en retard de quatre siècles, réfugié dans l'avant-gardisme aux cotés des communistes.
Son gout de Ferrare, de Modène, de Sienne, la place dans sa vie de Bona, artiste italienne qu'il a épousée deux fois et dont Francis Ponge était le mentor, n'ont pas été fortuits. Bona était l'écho du Titien et de Chirico réunis, princesse échappée d'un Quattrocento aux aguets derrière l'ocre de cités fortifiées.

Pieyre de Mandiargues est, aujourd'hui encore, réservé à une phalange d'amateurs et de curieux. Ses textes valent mieux qu'un public spécialisé. Son Voyage fait voyager. Sa perception de l' Art anoblit une conception du monde qui, en ces temps de crise, a besoin du souffle de cette Parole.

                   
                                                                Ce matin comme un orvet d'éclats

                                                                Courent les toits sous le soleil agile

                                                                Rouges et gris jeu d' habitations

                                                                 Aux pions de bétail et de fumée

                                                                 La terre toute flétrie d'écailles

                                                                Se hate vers les champs marqués de bornes

                                                                De croix de pierre debout  au premier jour

                                                                Pour le deuil d'une beauté sauvage

                                                                Prodigue hier en fraises des taillis

                                                                En prunelles encore en framboises des haies

 

 

                                                                Quelques mures ont sèché sur les ronces

                                                                Et partout pousse le germe des tristes hommes.

 

 

 

 

 

 

 

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Le temps de la fiction

Publié le par memoire-et-societe

Je viens de relire " La Conspiration" de Paul Nizan, un ouvrage récompensé par le prix Interallié 1938, de mon point de vue aujourd'hui quasi illisible. Problèmatiques, situations, intrigues, personnages sont anachroniques jusqu'à l'invraisemblance, tout y a jauni (meme impression d'ailleurs quand on rouvre " Les Mandarins" de Simone de Beauvoir).

C'est bien là ce qui fait la différence avec les "grands écrivains" , ceux que rien ne laisse vieillir. Mme Verdurin, Bardamu, Cripure, Meursault, restent des créations d'aujourd'hui, d'hier et de demain. Leur présence au monde est éternelle et universelle. Un ineffable mystère les abrite des rides.

Pour Nizan, le Normalien, le copain de Sartre et de Politzer, puis l'apparatchik emblèmatique de toute une génération d'intellectuels d'  entre deux guerres, meurtris, obsédés par l'ambition propre aux petits-bourgeois de trahir leur classe et de se racheter en adhérant au P.C, c'est autrechose. Ce qui au fond le hante, c'est bien une  trajectoire personnelle, et finalement,  son destin. On sait comment cela s'est en l'occurrence terminé: par la rupture politique en septembre 1939, conséquente au pacte gemano-soviétique,  et la mort en mai 1940 sous l'uniforme, à trente cinq ans.

Il y a, bien sur, à coté le cas d' Aragon. Celui-la a mené une double vie: surréaliste, il a produit  le "Traité du Style", oeuvre libertaire qui continue de susciter l'adhésion des Jeunes, communiste, il a commis une désolante fresque, "Les Communistes", que je mets quiconque au défi de pouvoir lire jusqu'au bout. Le graphomane Aragon illustre l'échec de la fiction "engagée". De meme qu'un libraire n'est pas un simple vendeur de papier, un écrivain ne peut se muer en valet de  plume.

L'ennemie de l'écriture créatrice est ainsi une "sensibilité" déphasée, exclusivement articulée sur un moment singulier du  vécu social. Par exemple chez Nizan la Révolution communiste: il existe maintenant des historiens pour en parler. La fiction n' y a plus sa place en tant qu' élément du débat. Les ultimes témoins ont disparu,  le couvercle du cercueil est retombé. C'est pourquoi la rencontre devient si frustrante, sonne si faux, n'agite que de malheureux fantomes. Faut-il ou non entrer  et  sortir du P.C? Choisir la liberté contre la tyrannie du parti de la classe ouvrière? Questions hors sujet dont ne nous importent pas les réponses que leur donnent des figures abstraites d'hommes et de femmes,ombres éphémères traversant notre esprit, questions  qui, de toute façon, si  elles devaient se reposer , le feraient autrement, dans un contexte tout différent

La fiction est de l'explosif . En manipulant sans nuance le temporaire, on risque de mourir deux fois: biologiquement et littérairement. Dure est la loi du temps, mais c'est la loi. Si vous avez un jour apprécié Nizan, ne relisez pas, s'il vous plait , La Conspiration", mais plutot son premier texte, le meilleur, qui n'était pas une fiction: " Aden Arabie", pamphlet poètique.

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Consensus et identité

Publié le par memoire-et-societe

C'est au moment  ou les dirigeants franco-allemands insistent sur la nécessaire convergence des deux pays- le "Merkozy- que rebondit en France le problème identitaire.Le consensus européen et l'unité hexagonale se contrediraient-ils?
La situation est d'autant plus paradoxale qu'il n'est personne pour nier le besoin d'un rapprochement apte à garantir la place du continent dans un univers ou les cartes se redistribuent rapidement.
La question de l'identité n'est-elle pas une vieille lune? La Révolution l'avait transcendée avec la proclamation d'une République égalitaire (Fete de la Fédération) dont, peu à peu, le jacobinisme a rogné les ailes. Certaines poches d'irrédentisme et des régionalismes récemment réactivés (écho de la fin de l' Empire colonial?) n'ont jamais sérieusement entamé la Nation qui a,d'autre part, opéré des réformes non négligeables de décentralisation.

La difficulté provient donc d'ailleurs, notamment de l'afflux de populations de culture étangère. Le phénomène n'est pas neuf: il existe depuis près de deux  siècles par le biais de l'immigration intra-européenne ( Belges, Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais ). Ce qui le caracrérise aujourd'hui est moins l'altérité que le nombre de personnes "non accueillies" et  poussées, théorie de la  hiérarchie des civilisations aidant,  vers un repli communautaire contraire à la démarche républicaine d'intégration.

Mieux encore: le tropisme identitaire s'est renforcé au sein de  groupes citoyens établis de longue date dans le pays: juifs et maghrébins par exemple. Les sifflets qui accueillent  " La Marseillaise " dans les stades sont attribuables à une rancune découlant de la période coloniale que la génération siffleuse n'a d'ailleurs pas vécue. S' y ajoute un sentiment de discrimination raciale qui stimule l' économie parallèle et une solidarité ethnique menant certains jusqu'aux maquis algériens ou afghans.

D'autre nature apparait le regain d' affirmation de l' identité juive. Alors qu'avant guerre les "Israelites " revendiquaient leur totale assimilation, la Shoah puis la création de l' Etat d' Israel ont changé la donne. La judeité nouvelle se fixe un double objectif : défendre les interets communautaires, mais également l' Etat hébreu "quelle que soit sa politique " ( déclaration du président du CRIF, D.Prasquier, au micro d' I TV le 8 février 2012 ). La communauté est sure de sa richesse et de sa force. Le diner annuel du CRIF précisément, action de lobbying ou court s'entasser l' oligarchie, en témoigne. Ses membres occupent souvent d'éminentes fonctions dans la politique et l'économie, la haute administration, l'université, la recherche, les médias. Son influence est incontournable.

C'est le contraire d' un "antisémite" qui s'exprime (finissons en une bonne fois avec ce chantage- là) : l' arrimage inconditionnel au gouvernement sioniste incite à se demander jusqu'ou il convient d' approuver. Question que se posent  nombre de juifs eux-memes. Le raisonnement s'essouffle, qui consiste à prétendre qu' Israel étant "l'unique démocratie" dans sa région, critiquer est affaiblir. Comme si les violations du Droit international, qui en l' affaire ne manquent pas, n' étaient pas autant de coups portés au système démocratique et à la recherche de la paix. Aider Israel est aussi l'aider à reconnaitre ses erreurs pour que la vérité ne soit plus abandonnée aux haines et les mensonges à la passion.

En conclusion, si l' on est voué à "construire l' Europe", acceptons a fortiori le cadre non ethnocentré d'une identité nationale que nul ne saurait modeler à sa guise.

 

 

 

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Trop "émergents"?

Publié le par memoire-et-societe

Le tiers-mondisme,né dans les années cilquante, et l'altermondialisme, son successeur, se trouvent aujourd'hui affaiblis par l'"émergence", c'est-à-dire la rapide croissance économique d'un certain nombre de pays jusqu'alors rangés, selon des formulations variées, parmi les plus déshérités.
Les " émergents" donc, sont si bien entrés dans le processus de la mondialisation libérale qu'ils sont à leur tour devenus des Etats dont les orientations recoupent étroitement celles de leurs anciens colonisateurs ou leaders impérialistes: accumulation capitaliste, surarmement, financiarisation systématique de l'économie et de la société, formation d'élites dirigeantes et de classes moyennes avides de consommations plus ou moins gaspilleuses, idéologie manipulatrice basée sur la logique du profit, le fétichisme de la marchandise et la mutation du salarié en petit actionnaire.

La problèmatique a donc glissé pour rejoindre, en partie du moins, l'évolution de l'Occident depuis les débuts de l'industrialisation. Mimétisme qui semble en quelque sorte consacrer la précédente domination,sinon l'absoudre.

Quel sort alors pour les pauvres de ces pays ex-pauvres? et, question annexe: comment éviter que les riches des pays ex-pauvres contribuent à appauvrir encore les pauvres des pays riches?

En un mot, la dualité  familière aux milieux anticolonialistes nations capitalistes colonisatices- nations prolétaires colonisées  répond de moins en moins à la réalité. A la distinction classique entre un nord colonisateur blanc et un sud colonisé non blanc se substituent progressivement une lutte des classes planétaire et des conceptions sociales en opposition, non dessinées pour le coup par la seule géographie. La pensée libérale ne s'arrete plus aux tropiques. Paradoxalement son anti-modèle, soucieux de justice redistributive, s'affirme dans la zone d' ou est partie la colonisation: la " vieille Europe", vouée aux gémonies par la Droite internationale, notamment les candidats républicains aux élections américaines.

De ce fait, le clivage s' approfondit entre partisans et  adversaires de la régulation des marchés, thuriféraires et  critiques du  libre-échange, porte-voix du libéralisme d' essence anglo-saxonne et avocats d'une rationalisation  des flux ou mouvements financiers apte à neutraliser la spéculation.

Un élément supplémentaire complique donc désormais une lecture intelligible de la situation: l'irruption sur la scène politico-économique de néo-bourgeoisies locales mais impliquées dans le marché mondial à des niveaux déterminants ( énergie, industrie lourde, matières premières ) et s' appuyant aussi sur le réseau toujours impuni des paradis fiscaux. La nature ambigue de cet acteur social, privilégié dans un pays resté globalement misèreux, n'échappe pas à l'observation: rassurants a priori  pour le système, les "émergents " constituent cependant une menace inédite pour les classes dominantes de la société post-industrielle occidentale. L'invasion, par exemple, de la production asiatique sur les marchés euro-américains en témoigne.

Ainsi s'esquisse subrepticement une manière d' ethno-capitalisme qui ajoute aux phénomènes habituels de classe un "trop-plein d'émergence" difficile à escamoter. "La priorité est à l'économie, la primauté à la culture", affirmait Senghor. La phrase a cessé d' etre une formule. Elle a partout déjà trouvé sa pratique.

 

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Quelques clés utiles au sérieux d'une carrière électorale

Publié le par memoire-et-societe

L'heure est aux élections. Les vocations s'affichent. Beaucoup d'appelés, peu d'élus. Des habitués et des novices. Ce texte propose modestement son concours à ces derniers en leur confiant quelques procédés avérés qui, suivis avec soin, augmentent les chances d'arriver, puis de se maintenir, ce qui n'est pas toujours facile.

1-Monter un "club de réflexion".

Indispensable comme marchepied puis comme lobby, le club de réflexion est censé agiter  des tempetes sous les cranes.Il consiste en premier lieu à allècher et recruter des technocrates brillants et ambitieux pour les faire phosphorer de concert sur des sujets sans solution tels le chomage, la dette, le logement ou le conflit israelo-arabe. Bien faire miroiter au passage qu'en cas de changement de majorité des "postes de responsabilité" se libèreront. Ce genre de club étant chargé d'avancer de "nouvelles propositions" , se substitue indirectement à certains groupes-charnières attachés autrefois à faire ou à défaire les gouvernements dans les assemblées parlementaires.Il participe donc d'une stratégie de conquete du pouvoir.

2-Publier un livre que vous n'avez pas eu le temps d'écrire et que personne ou presque ne va lire.

L'ouvrage, moitié biographie moitié je-refais-le-monde, est voué à asseoir votre existence dans les cercles qui pensent. Signez le livre(entre 250 à 300 pages, y compris la préface d'une page et demi d'un parrain recommandable) dans deux librairies ciblées: l'une, de standing, à Paris ( les Editions du CNRS ou, mieux, la librairie Gallimard boulevard Raspail, ce qui ne vous dispense pas d'une visite-éclair au Salon du Livre Porte de Versailles ), l'autre chez l'increvable libraire qui règne sur la vie des Lettres dans votre province d'élection, sans négliger pour autant une séance de signature au rayon Loisirs d' Auchan ou à la Foire-Exposition de printemps, avec compte-rendu dans le quotidien régional auquel vous avez avoué, quelques jours avant, votre passion pour le foot.

Demandez à l'attachée de presse  de l'éditeur que vous avez aidé en lui achetant cent exemplaires du bouquin de se démener pour obtenir votre participation à un débat  télévisé sur Public-Sénat ou BFM TV. Préparez dans la foulée une Tribune Libre pour "Le Monde" et une interview destinée au "Figaro". Arrangez-vous pour intervenir dans un Colloque ou vos compétences ne vous appellent pas obligatoirement, mais qui vous offre l'occasion d'une polémique remarquée avec le responsable d'une revue qui vous a refusé un "papier", pourtant excellent, sur la sexualité des Pygmées, il y a trois ans de cela. Au total, vous en vendrez bien mille, ce qui vous remboursera et vous assurera une postérité provisoire comme référent bibliographique d'un doctorant.

Attention! Percutez au niveau du titre. Lancez un défi ! Jetez le à la face d'une Société corrompue ! Soignez les trois premières pages, les plus lues, en affirmant un amour de la République et des sentiments humano-démocratiques exclusivement réservés au service de projets hardis mais réalistes. Gardez en réserve la ressource d'  une action en faveur des Droits de l'Homme comme arme ultime pour terrasser un adversaire coriace. Ainsi, un Appel aux cotés de B-H. Lévy contre n'importe quel régime dictatorial arabe ne peut nuire.

3- S'afficher avec un ou une, selon votre orientation, journaliste de l'audio-visuel.

La féminisation de la profession journalistique ouvre des perspectives de pipolisation gratifiantes. En conséquence, laissez les échotiers murmurer que vous seriez "avec" une telle (ou un tel). Ensuite, vous élever avec force contre les intolérables intrusions d'une certaine presse dans la vie privée des hommes publics. Interdire toute photo, y compris à la plage ou au ski, sous peine de plainte (sauf pour la couverture de "Paris-match",meme périmée, vu l'impact chez les coiffeurs et dans la salle d'attente des dentistes).N'oubliez pas non plus qu'un scoop de temps en temps peut rapporter gros au niveau de la profession tout entière et de votre réputation d' ennemi de la langue de bois.Engagez un proche parent ou un ami de plus de trente ans pour manager votre site unformatique, concocter de près les twitt et les messages interactifs, déterminants auprès des jeunes.

4-Assaisonner régulièrement l'exposé de votre programme du terme "social".

A défaut de contenu, le mot demeure payant: rançon de l'universalisation du suffrage, sésame électoral sans pareil. Tout le monde est social: social et démocrate ( le P.S), social-économiste (la Droite), social-centriste(le MODEM), égocentriste (modèle Villepin), microcentriste ( type Morin), christocentriste (genre Boutin).

S'assurer d'autre part la présidence d'honneur de la Fédération départementale des médaillés du Travail. A défaut toujours, celle des Anciens Combattants (leur nombre est en diminution).

5-Une fois député, faire passer à l'Assemblée une loi non appliquée.

Plus de la moitié des lois votées au Parlement restent  bloquées au niveau de leur application par le Conseil d' Etat qui a appris à ne jamais etre trop prudent et à ne pas aggraver des déficits budgétaires par définition abyssaux.

Vous élaborez à cet effet un projet répondant pleinement à l'attente exaspérée d'une catégorie socio-professionnelle bien représentée dans votre circonscription. L'essentiel est dans l'effet d'annonce auquel votre nom demeurera désormais associé. Si c'est trop long, si c'est trop cher, ce n'est plus votre affaire.

Question popularité, ne pas omettre de doter le Grand prix cycliste de la ville dont vous briguez la mairie si le cumul des mandats le permet, d'une prime personnelle récupérable sur les frais généraux du Conseil Géneral. Démarche similaire en direction des boulistes,des archers et du basket-club qui s'est hissé en quart de finale du championnat régional.. Arrachez aux laîcards les plus sectaires une dotation globale pour l'entretien et la réfection des édifices religieux du canton, intégrant éventuellement une synagogue et une mosquée.

6-Ministre (enfin!), donnez votre nom à une réforme de l'Enseignement.

Impossible de règner quelques mois rue de Grenelle (siège du Ministère de l' Education Nationale) sans marquer son passage par une réforme du système pédagogique qui va emmeler l' Administration scolaire, désorienter le corps professoral en bouleversant les programmes, et retarder un peu plus l'ensemble des élèves.

Les réformes de l ' Enseignement font partie des calamités nationales devant lesquelles un ministre digne de ce nom ne saurait se dérober. Ne dérogez surtout pas à la règle. Autrement on dira que vus n'avez "rien fait ", ce qui risque de vous barrer la route de l' Elysée et, par suite, de porter tort à la France.

 

 

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