Ecriture et vérité (sur quelques relectures)

Publié le par memoire-et-societe

   Jeune et admiratif, j' ai un peu fréquenté l' écrivain Julien Gracq. Alors qu' il venait de publier, en 1958 , "Un balcon en Forêt ", relatant la " drôle de guerre " (1939-40 ) dans les Ardennes, je lui ai dit : " on voit que vous connaissez bien les lieux. " Il m' a répondu : " Je n' y ai jamais mis les pieds ." C' était vrai à l' époque où il situe l' action : il était , quant à lui, mobilisé dans les Flandres. Pourtant il a admis en 1981 ( Colloque d' Angers ) qu'il était allé, avant d' écrire son livre, une journée en "repèrage " à Monthermé, la petite ville évoquée dans le récit , et  dans les " Maisons fortes " des Ardennes, jusqu' aux " Hauts Butés ".

   La réponse était-elle  mensongère ? Elle illustrait seulement la puissance de l' imaginaire qui trace la ligne de partage entre l' art littéraire et la vérité. Blaise Cendrars, auteur de " Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France " ( 1913 ) n' est  jamais monté dans le train Moscou-Kharbine ( mais aurait cependant parcouru un jour le début du trajet avec un marchand ambulant russe, Rogovine). A  Pierre Lazareff qui lui  demandait la vérité, l'écrivain a rétorqué : " Qu' importe, puisque , ce train, je vous l' ai fait prendre ? "

   Romain Gary, deux  fois lauréat du prix Goncourt , contrairement au Règlement, mais sous deux identités différentes, la sienne (qui était déjà un pseudonyme ) avec " Les Racines du ciel " (1956 ) et celle d' Emile Ajar, relation inventée d' un lointain parent , avec " La Vie devant soi " ( 1975 ), a été l' un des plus grands mystificateurs de la  littérature contemporaine. Il n' a jamais cessé de ruser mais aussi d' écrire cruellement  vrai.

   Lucien Bodard , écrivain-chroniqueur, comme d' ailleurs  Kessel ou Cendrars, tenait en haleine le million de lecteurs  que comptait alors " France-soir " avec un "papier " quasi quotidien sur la guerre de de Lattre de Tassigny au Tonkin ( 1950-51).Il savait hisser la moindre anecdote sur le personnage, son entourage et les détails du conflit au niveau de la geste historique.

On a dit ensuite qu' il fabriquait tout dans un bar de Saîgon, avec des dépêches de l' AFP. Possible, il ne serait , dans ce cas, ni le premier ni le  dernier  à avoir "bidonné " ses reportages.Mais personne n' a  comme lui fait  de la " sale guerre " un "feuilleton"  criant de vérité.

   Serait-ce un prix à payer pour que   " parle" l' écriture ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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