Etre "occupé "

Publié le par memoire-et-societe

 J' ai été récemment convié à un exposé-débat sur  " l' Occupation " avec des lycéens de classe de Première. Rencontre détendue avec des représentants d' une génération qui ne manque pas de critiques. Suis-je particulièrement bien tombé? Les questions, précises, variées, dénotaient une vraie curiosité historique. Les réponses étaient écoutées dans un silence absolu. A la fin, plusieurs élèves sont venus me remercier. Je ne sais si mon témoignage a enrichi leur connaissance de la période mais j' ai été heureux d' évoquer pour eux une époque qui n' a manqué ni de bruit ni de fureur.

 La première question m' a paru fort  pertinente : " Monsieur, qu' est-ce que c' est, être occupé ? " m' a demandé une jeune fille. Etre " occupé "? Terme équivoque : les Importants sont très occupés, les chômeurs moins. Sacha Guitry, auquel on reprochait à la Libération des relations trop cordiales avec l' Ambassade d' Allemagne à Paris, avait répondu par un plaidoyer spirituellement intitulé: " Quatre ans d' occupations ", aves un "s". On a envie parfois d' échapper aux clichés et au manichéisme qui rappellent inlassablement l' héroîsme et la victimisation des uns et  la lâcheté des autres. Les héros et  les victimes ont constitué une minorité de la population. Les collaborateurs aussi. La psychologie des " occupés " était en fait  plus prosaïque. Comment assurer ses besoins vitaux ? Une obsession qui relativise les choses quand vous n' êtes pas personnellement menacé.L ' Occupation est aussi  un révelateur. Elle met en relief des traits que la sérénité dissimule: le courage, la veulerie, l' abnégation et l' égoîsme, la conviction ou l' opportunisme.

 Etre " occupé ", ai-je expliqué à mon interlocutrice peut-être assoiffée d'exploits guerriers, c' est manquer de viande, de lait, de beurre, de fruits, de vin, d' essence, de charbon, de textiles. " Savez-vous  pourquoi on appelait les occupants les " doryphores "? Parce qu' ils réquisitionnaient d' avance toute notre production de pommes de terre". Etre " occupé ", c' est donc d' abord, sans réduire l' homme à son seul estomac, avoir faim, calculer le reste de tickets d' alimentation pour finir la semaine, faire la queue des heures devant une boucherie vidée dès son ouverture. C' est  avoir froid, dans des chambres aux carreaux passés au bleu de méthylène pour ne pas être repèré, éteindre au coup de sifflet nocturne du "chef d' ilot " vérifiant l' extinction des feux,  descendre dans l' "abri " humide" dès que retentit le bruit sinistre de l' alerte. Vous n' êtes pas l'ennemi mais êtes assimilé à lui, son complice malgré vous.

 Etre " occupé " est une existence de pénurie et d' insécurité. De " dé- paysement " aussi en voyant les rues hérissées, entre  portraits et  citations  du Maréchal, d' oriflammes à croix gammée, les carrefours meublés de panneaux couverts de mots en lettres gothiques : Kommandantur, Lazaret, Bahnhof ... Etre " occupé ", c' est se faire humilier par les  mille détails du quotidien au point de ne plus s' en rendre compte : un soldat qui parle  une langue incompréhensible en montant la garde devant le Sénat, des femmes au mollet peint marqué d'une ligne verticale figurant la couture d' un bas de soie, leurs talons de bois claquant sur le sol. On ne va pas reprendre tout: le gazogène, le vélotaxi, Hitler face à la Tour  Eiffel....Un soir, les Amérisains sont venus bombarder le quartier de la Chapelle. De la maison, on y voyait comme en plein jour. Deux bancs dans ma classe sont restés vides le lendemain : celui de Buron et celui de Deharbre.

 Ironie du sort, en 1947 j' étais en Allemagne, à Constance, chez un oncle " en occupation ". A la frontière suisse toute proche restait bloquée une foule d' Allemands affamés, aux habits élimés, guettant une occasion de se faufiler jusqu' aux magasins helvètes,regorgeant de victuailles.J' ai senti en moi l' appel de l' Internationale des Occupés. J'ai été acheter du chocolat suisse pour les enfants collés à leurs mères, du mauvais côté d'une barrière de couleur.
 C'est ça également être " occupé ": apprendre l ' impitoyable injustice des guerres.

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