Une révolution peut-elle s'épargner la violence?

Publié le par memoire-et-societe

Une révolution visant à libérer l' homme de l' aliénation sociale est-elle concevable sans moment de violence? ou la violence est-elle indissociable d' un changement profond de société? en quel lieu réside l' utopie : dans le pari d' une transformation sans contrainte ou dans la fatalité de la brutalité liée à la construction d' une société plus juste? la problématique récurrente de la fin et des moyens s' est trouvée relancée à la fin de la seconde guerre mondiale, au rythme de l' avancée de l' Armée rouge en Europe et de l' âpreté grandissante de l' opposition entre marxistes et non marxistes. Controverse maintenant dépassée chez les intellectuels en Occident, mais moins archaïque chez les peuples du tiers-monde.

Deux livres ont marqué la période : "Humanisme et Terreur" de Maurice Merleau-Ponty, "Histoire et conscience de classe" de Georg Lukàcs. Merleau-Ponty était le condisciple de Sartre à Normale, et son colistier à la tête de la revue qui faisait alors foi, "Les Temps Modernes". Son ouvrage était en fait la recension de ses éditos politiques jusqu' en 1947. Travail de philosophe, qui a nourri des polémiques devenues dérisoires, voire indéchiffrables pour le lecteur actuel, tant les références y paraissent lointaines et désincarnées.

N' empêche : la question de la violence révolutionnaire (ici dans sa dérive stalinienne) était posée. Le principal grief était moins d' avoir à tuer que de tuer pour rien, c' est-à-dire sans bénéfice pour l' humanité. L' observation concernait l' URSS, sa police, ses procès et ses camps, peu en harmonie avec ses intentions affichées. Eclairer les vrais crimes d' une fausse émancipation, telle était donc, selon Merleau-Ponty, le devoir moral du révolutionnaire, démarche qui a provoqué en 1953 sa rupture avec Sartre et amorcé la distance prise par la suite par Camus, Aron, Furet et beaucoup d' autres avec les communistes.

C' est que Merleau-Ponty inaugurait une autre approche de la politique : son évaluation non plus en fonction de ses principes mais de ses résultats, non de ses séduisantes présentations mais de ses actions concrètes. En ce sens, "Humanisme et Terreur" ressuscitait une pédagogique vigilance que la perspective de la victoire faisait facilement perdre de vue.

Contrairement à l' universitaire français, le Juif germanophone Lukàcs s' est "sali les mains". Membre de la tragique phalange marxiste qui a embrassé Kautsky et Lafargue, Rosa Luxemburg et Pannekoek, Boukharine, Ledebour et Gramsci, il a été en 1919, à 34 ans, Commissaire du Peuple de la République des Conseils dirigée en Hongrie par Béla Kun. Et, à cette occasion, l' un des instigateurs de la "Terreur rouge" exercée par "les Gars de Lénine" : un millier de victimes environ. Exactions suivies d' ailleurs d' une "Terreur blanche" dont le palmarès a été nettement supérieur, si l' on s' intéresse à ce type de comptabilité.

Réfugié à Berlin après l' échec de la tentative révolutionnaire hongroise, Lukàcs y a publié en 1923 "Geschichte und Klassenbewusstein" (Histoire et conscience de classe) qui a rencontré un écho important dans le mouvement ouvrier. Puis il a vécu à Moscou dès l' avènement d' Hitler pour ne regagner Budapest qu' en 1945. Lors de l' insurrection de 1956, le rebelle communiste Nagy l' a nommé ministre de la Culture. Les chars soviétiques sont arrivés et Nagy a été fusillé. Nouvel exil, nouveau retour: Lukàcs, demeuré malgré tout "conseilliste", a terminé son existence mouvementée dans son pays.

"Histoire et conscience de classe" (traduit en français et paru aux éditions de Minuit en 1960 seulement) part du concept de "fétichisation de la marchandise" (cf. "Le Capital") que Lukàcs nomme " réification". Selon son analyse, l' idéologie en vigueur n' est qu' une projection de la conscience de classe dominante, celle de la bourgeoisie. Le rôle du marxisme est de l' en dégager pour penser " objectivement" l' Histoire. Les lois de l' économie capitaliste ne sont en effet qu' une illusion produite par l' affirmation d' une prétendue objectivité qu' il convient de démystifier sans attendre.

A la fin de ses jours, décidément allergique à l'orthodoxie, Lukàcs est revenu indirectement sur l' emploi de la violence en contestant la "lettre" du marxisme comme interprétation majeure des conflits tout en confirmant sa " méthode", fidèle à la dialectique. Avec des vécus distincts mais des influences indéniables (sur l' existentialisme pour l' un, le situationnisme pour l' autre) , les deux penseurs ont abouti à des réponses comparables. Sans pour autant clore le débat : l'infaillible Mélanchon n' annonce-t-il pas que la France " est en 1788 " ?

Publié dans histoire

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