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histoire

Administration de la mémoire

Publié le par memoire-et-societe

Je l' avais visité au début des années 60 : Natzwiller-Struthof était le camp de concentration installé par les Nazis dans l' Alsace annexée, au-dessus de la ville de Schirmeck. Il était, comme ses semblables, destiné à l' élimination des "ennemis irrécupérables du Reich". Plus de 25000 déportés y avaient laissé la vie.

Le lieu était alors presque en l' état. Il avait en 1945 servi un moment de centre pénitentiaire pour collaborationnistes. En 1950, on avait classé "monument historique" cette clairière pentue, ceinte d' un triple rang de barbelés et d' une série de miradors proches les uns des autres. Un jour, un détenu muni d' une perche avait réussi à sauter les obstacles. Les chiens l' avaient vite débusqué entre les sapins. Il avait fait le tour du camp une corde au cou avant d' être pendu au son du violon sur la Place d' Appel, devant les autres prisonniers disposés en carré. Le SS commandant le Struthof, Josef Kramer, lui, s' est pendu tout seul, en 1945.

Passée la porte, se dressait la longue cheminée du crématoire auprès de laquelle de Gaulle avait inauguré en 1960 le "Memorial de la déportation". En contrebas, les restes d' étagements de baraques noirâtres, jusqu' au Revier où des "chercheurs", comme le professeur August Hirt, ami d' Himmler, expérimentaient de nouveaux gaz toxiques. Rien de plus sinistre que cet ensemble noyé les trois quarts du temps dans les brumes de la forêt vosgienne.

Récemment, l' un de mes petits-fils, âgé de 16 ans, a émis le voeu d' aller sur place. Devoir de mémoire oblige, je suis retourné au Struthof. Un vaste parking payant et grillagé nous a accueillis. Nous avons ensuite emprunté une allée macadamisée jusqu' au " Centre européen du résistant-déporté ", cube de verre brillamment éclairé, doté d' une billetterie électronique et d' une boutique de produits dérivés (albums, DVD). Dans la vaste salle, des photos de camps hitlériens, de Dachau à Buchenwald, de Mauthausen, où a été mon père, à Auschwitz, Neuengamme, Ravensbrück ou Dora. Des légendes, des panneaux rédigés par des historiens.

Pour accéder au site, il a fallu ressortir, reprendre, ticket d' entrée en main, l' allée jusqu' à une étroite ouverture latérale du portail. Des files de scolaires s'y pressaient, encadrées par des adultes qui s' efforçaient d' imposer une réserve en rapport avec la solennité de l' endroit. Des couples plus âgés parlaient allemand.

Là, surprise : le camp était vide ! sur toute son étendue, des passages zigzaguaient entre des rectangles bordés de pierres qui figuraient l' emplacement des baraques disparues. Seuls survivaient un block-témoin, narrant la vie concentrationnaire, et, tout au fond, en bas, le bâtiment-laboratoire de Hirt et de ses collègues.

Des groupes suivaient placidement le fléchage "sens de la visite", tel qu' indiqué par l' Administration de la mémoire. Tout était impeccablement ratissé et indolore. Mon petit-fils n' a fait aucune observation. On avait châtré l' émotion à laquelle il s' était, sans doute, préparé.

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Dumont Jules, martyr marginal

Publié le par memoire-et-societe

L' affaire est bien décalée : l' histoire d' un oublié du show résistanciel. Inutile de chercher dans les volumes de l' "Histoire intérieure du Parti Communiste Français" de Robrieux, vous n' y trouverez nulle mention du héros en question. Cet effacement relève des silences auxquels l' Histoire se prête souvent. Dumont n' était pas pourtant un personnage falot. On le rencontre dans les Souvenirs d' André Marty, Angelo Tasca, Auguste Gillot, entre autres. Jamais dans l' iconographie officielle du "Parti des fusillés".

Jules, Joseph Dumont, fils de cordonnier, était né en 1888 à Roubaix. Lors de la première guerre mondiale, il a participé à tous les grands combats, de la Somme, où il a été blessé, aux Flandres, où il a été gazé en 1918. Parti sergent, il est rentré capitaine, bardé de médailles.

Il a quitté l' Armée en 1920 pour la région de Meknès, au Maroc où il avait fait son service militaire. L ' Administration coloniale, la misère populaire et la pression des banques sur de petits colons comme lui, l' ont conduit à la lecture, interdite dans le Protectorat, de "L' Humanité", avant d' en faire un communiste convaincu.

Etroitement surveillé, il a bientôt été arrêté pour propagande subversive, et expulsé du pays par un tribunal militaire. Son brutal départ, sans sa famille, a accéléré, par solidarité, la constitution du Parti communiste marocain.

A son retour à Paris, le Komintern l' a envoyé comme conseiller militaire en Ethiopie, pays agressé par l' Italie fasciste, d' où il a gagné Madrid pour prendre la tête d' une centurie des Brigades Internationales, puis du bataillon "Commune de Paris", enfin le commandement de l' importante brigade "La Marseillaise" jusqu' en 1938. Mobilisé l' année suivante en tant que lieutenant-colonel de réserve de l' armée française, il a, dès l' armistice de 1940, repris contact avec le P.C qui l' a alors nommé directeur-gérant du quotidien "Ce Soir". A ce titre, il a été chargé de négocier avec l' ambassadeur allemand Otto Abetz l' autorisation de reparution du journal, en parallèle avec une démarche identique entreprise par Catelas pour "L' Humanité". Finalement, c' est Hitler qui a tout stoppé en revenant sur le droit préalablement accordé par Abetz.

Dumont, de son côté, avait plongé dans la clandestinité, préparait une évasion des députés communistes de la prison du Puy, et siégeait depuis sa création au sein du Comité militaire national des F-T.P. sous le nom de "colonel Paul". Ciblé par la Gestapo, il a été capturé fin 1942, sauvagement torturé avant d' être fusillé le 15 juin 1943 au Mont Valérien, à 55 ans.

Itinéraire héroïque d' un responsable de la Résistance armée : pourtant son nom ne figure nulle part. Ses camarades de combat ont disparu. Leurs héritiers l' ignorent. Ses descendants sont dispersés (l' un de ses fils, arabisant, a été conseiller du président Senghor à Dakar) et sans trace concrète de son existence. Le Parti pour lequel il s' est sacrifié a mis les scellés sur sa mémoire.

L' explication de cette disgrâce n' est pas savante. En juin 1940, alors que l' Internationale était encore liée par le pacte germano-soviétique, le PCF a été incité à réclamer à l' occupant allemand la faculté de reparaitre pour sa presse. Duclos, en charge de l' organisation (Thorez était à Moscou) a mis en route, sous l' égide du patron de la Commission des Cadres, Tréhard, la double démarche en direction d' Abetz. Mais entre temps (les communications avec le Komintern étaient longues et compliquées), Staline avait changé d' avis. Tréhard se retrouvait donc publiquement désavoué. Par la suite, jamais le Parti ne lui a confié de nouvelle responsabilité. Quant à Dumont et Catelas, tous deux fusillés par les Nazis, ils ne posaient plus de problème. Tous les témoins de ce faux pas avaient quitté la scène, et l' image du Parti sortait intacte de cette trouble péripétie.

P.S. Des lecteurs ayant demandé comment se procurer "Chroniques franco-citoyennes", ouvrage papier tiré de ce blog, voici l' adresse électronique : ww.morebooks.fr

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Mort de chagrin

Publié le par memoire-et-societe

La célébration du centenaire de la guerre de 14 me remet en mémoire une histoire pathétique. J' étais, en 1940, "replié", comme on disait alors, dans une ville du Midi et élève de 6ème au lycée où s' employaient deux jumeaux, les frères Roux. L' un, dit Roux-bagnole, était le chauffeur de l' établissement, l' autre, le concierge, naturellement dénommé Roux-bignole.
Roux-bignole était un invalide de la guerre précédente, au souffle court et à la patte raccourcie. A Verdun, un morceau d' acier lui avait labouré la poitrine et une pierre bousillé le péroné. On l' avait évacué sans connaissance, des premières lignes au poste de secours le plus proche. Les brancardiers l' avaient tellement secoué, de boyau en tranchée, que la douleur l' avait réveillé et que le chirurgien avait pu lui confier : "Vous avez un éclat d' obus dans le poumon. On va vous proposer l' opération. Refusez, sinon vous y resterez." Conseil avisé: la ferraille s' était peu à peu enkystée dans les chairs et le mutilé avait survécu.

Les prof' titulaires étant mobilisés, on avait, pour les cours, appelé à l' aide des enseignants retraités minés, eux, par les infirmités de l' âge, donc souvent défaillants. Ainsi, un jour de fin mai 40, le prof' de math' s' étant porté pâle, on avait dû confier la classe à la garde de Roux-bignole qui avait imprudemment annoncé : " Vous pouvez faire ce que vous voulez, mais pas de chahut." Bien entendu, quelques minutes plus tard, c' était l' enfer. Plusieurs grimpaient le long des colonnes qui supportaient le plafond, d' autres se mesuraient à coups de boulettes de papier mâché ou jouaient à tue-tête à la bataille navale.

A un moment, le plus costaud d' entre nous, carrure de futur rugbyman, avait bondi sur l' estrade pour chanter : "Je ne suis pas celle qu'on pense / Je ne suis pas celle qu' on dit / Je sais me conduire dans l' existence...". Alors, un cri. C' était Roux-bignole, levé à demi : " Comment?... Les Allemands... sont aux portes... de Reims...et vous... et vous...z' avez le coeur... le coeur à faire... les clowns! " Puis il s' était affalé en pleurs sur le bureau. Un silence s' était établi qu' avait rompu la cloche annonçant la fin de la permanence. Nous avions laissé Roux-bignole, toujours sanglotant, dans la classe déserte.

Le lendemain, la loge du lycée était restée fermée. Juin arrivait, amenant dans la ville des flots de réfugiés dont des officiers encore en uniforme, ayant abandonné leurs soldats pour fuir dans leurs voitures personnelles avec femme et enfants. Le lycée avait fermé a son tour. Nous trainions, avec les copains, dans le désordre des rues et la panique générale. Un matin, j' étais tombé nez à nez avec Roux-bagnole. J' avais, par politesse, demandé des nouvelles de son frère.Il s' était raidi et avait seulement répondu : " Tu ne sais pas? Il n' a pas supporté la défaite. Il est mort de chagrin."

P.S. J' imagine volontiers un film tiré de ce récit avec le comédien Jean-Pierre Darroussin dans le rôle de Roux-bignole...

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Retour sur Félicien Challaye

Publié le par memoire-et-societe

La guerre est source de bien des ambigüités. J' y pense parfois à partir du "cas" de Challaye. Qui était-il? L' une des figures incontournables, avec Romain Rolland et Alain, du pacifisme au siècle dernier. Camarade de promotion de Charles Péguy à Normale, il a dénoncé avec virulence le colonialisme dans les "Cahiers de la Quinzaine" après un voyage au Congo en compagnie de Brazza. Jaurèssiste, dreyfusard, blessé et décoré, il revient de la guerre acquis au pacifisme dit intégral qui va régir le restant de sa vie : au P.C qu' il quitte lors de la bolchévisation, à la Ligue des Droits de l' Homme, à la Ligue Internationale des Combattants de la Paix, au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, puis, sorte de logique du désespoir, dans les journaux collaborateurs, sans cesser de se réclamer de Zola et de Jaurès.
Jugé en 1946, Challaye, historiquement " fourvoyé " mais fort du soutien d' anciens élèves comme Michel Alexandre, juif qu'il a abrité sous l' occupation, a été acquitté. " Le vieux prof' " a achevé sa vie en 1967, à " L' Union Pacifiste ", curieux repaire de " victimes de guerre".

J' ai toujours porté au pacifisme, héritage familial, une particulière sympathie et placé la Paix au premier rang des valeurs. J' ai toujours évoqué la figure de Challaye avec l' estime qu' elle mérite, même s' il a été attristant de voir celui-ci évoluer dans la mouvance de Marcel Déat. C' est pourquoi j' ai été surpris d' être un jour accusé d' avoir écrit un livre relevant, je cite, du " prêt à tuer ". Cela se passait en l' an 2000, j' avais publié un ouvrage intitulé " La Mêlée des pacifistes ". Le propos était simple : le pacifisme, qui n' a jamais été monolithique, a été divisé par des luttes dont les enjeux le dépassaient, et expliquaient ses déboires. Le constat n' impliquait aucun procès.

Quand on choisit de s' exprimer publiquement, on s' offre, c' est normal, à la critique et à la contradiction. Dans le journal de l' Union Pacifiste, j' ai fait l' objet d' une agression. Un certain R.B., dont je n' ai jamais cherché à percer l' identité, m' y crachait au visage une incompréhensible haine. On m' a incité à user de mon droit de réponse. J' ai refusé. Je crois que c' est Léon Blum, calomnié par ceux qui avaient eu la peau de Roger Salengro, qui disait : " Au-dessous d' un certain niveau, on ne répond pas ".

Deux hypothèses: ou bien l' auteur de l' article n' avait pas ouvert le livre et s' était contenté de parcourir la "4 de couv' " pour "se faire une idée " avant de courir vendre ses Services de Presse chez Gibert (autrement, comment pouvait-il soutenir que je "salissais la mémoire de Challaye" qu' au contraire j' essayais de défendre tout le long de la page 130 ?) ou bien, comme le suggérait une phrase bizarroïde, R.B. n' aimait-il pas les résistants ? une allusion à mon père qui n' avait rien à voir là-dedans m' y a fait songer. On a , bien sûr, le droit de ne pas porter les résistants-déportés dans son coeur. Cela n' implique pas le droit d' insulter leurs fils.

Il y a aujourd'hui présomption, et R.B. n' est peut-être plus de ce monde. Il servait mal à mon avis une bonne cause. Personne n' a changé mon opinion sur Félicien Challaye : c' était un homme digne de respect. Seule, sa sincérité l' a aveuglé au point de le faire tirer contre son camp.

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Une révolution peut-elle s'épargner la violence?

Publié le par memoire-et-societe

Une révolution visant à libérer l' homme de l' aliénation sociale est-elle concevable sans moment de violence? ou la violence est-elle indissociable d' un changement profond de société? en quel lieu réside l' utopie : dans le pari d' une transformation sans contrainte ou dans la fatalité de la brutalité liée à la construction d' une société plus juste? la problématique récurrente de la fin et des moyens s' est trouvée relancée à la fin de la seconde guerre mondiale, au rythme de l' avancée de l' Armée rouge en Europe et de l' âpreté grandissante de l' opposition entre marxistes et non marxistes. Controverse maintenant dépassée chez les intellectuels en Occident, mais moins archaïque chez les peuples du tiers-monde.

Deux livres ont marqué la période : "Humanisme et Terreur" de Maurice Merleau-Ponty, "Histoire et conscience de classe" de Georg Lukàcs. Merleau-Ponty était le condisciple de Sartre à Normale, et son colistier à la tête de la revue qui faisait alors foi, "Les Temps Modernes". Son ouvrage était en fait la recension de ses éditos politiques jusqu' en 1947. Travail de philosophe, qui a nourri des polémiques devenues dérisoires, voire indéchiffrables pour le lecteur actuel, tant les références y paraissent lointaines et désincarnées.

N' empêche : la question de la violence révolutionnaire (ici dans sa dérive stalinienne) était posée. Le principal grief était moins d' avoir à tuer que de tuer pour rien, c' est-à-dire sans bénéfice pour l' humanité. L' observation concernait l' URSS, sa police, ses procès et ses camps, peu en harmonie avec ses intentions affichées. Eclairer les vrais crimes d' une fausse émancipation, telle était donc, selon Merleau-Ponty, le devoir moral du révolutionnaire, démarche qui a provoqué en 1953 sa rupture avec Sartre et amorcé la distance prise par la suite par Camus, Aron, Furet et beaucoup d' autres avec les communistes.

C' est que Merleau-Ponty inaugurait une autre approche de la politique : son évaluation non plus en fonction de ses principes mais de ses résultats, non de ses séduisantes présentations mais de ses actions concrètes. En ce sens, "Humanisme et Terreur" ressuscitait une pédagogique vigilance que la perspective de la victoire faisait facilement perdre de vue.

Contrairement à l' universitaire français, le Juif germanophone Lukàcs s' est "sali les mains". Membre de la tragique phalange marxiste qui a embrassé Kautsky et Lafargue, Rosa Luxemburg et Pannekoek, Boukharine, Ledebour et Gramsci, il a été en 1919, à 34 ans, Commissaire du Peuple de la République des Conseils dirigée en Hongrie par Béla Kun. Et, à cette occasion, l' un des instigateurs de la "Terreur rouge" exercée par "les Gars de Lénine" : un millier de victimes environ. Exactions suivies d' ailleurs d' une "Terreur blanche" dont le palmarès a été nettement supérieur, si l' on s' intéresse à ce type de comptabilité.

Réfugié à Berlin après l' échec de la tentative révolutionnaire hongroise, Lukàcs y a publié en 1923 "Geschichte und Klassenbewusstein" (Histoire et conscience de classe) qui a rencontré un écho important dans le mouvement ouvrier. Puis il a vécu à Moscou dès l' avènement d' Hitler pour ne regagner Budapest qu' en 1945. Lors de l' insurrection de 1956, le rebelle communiste Nagy l' a nommé ministre de la Culture. Les chars soviétiques sont arrivés et Nagy a été fusillé. Nouvel exil, nouveau retour: Lukàcs, demeuré malgré tout "conseilliste", a terminé son existence mouvementée dans son pays.

"Histoire et conscience de classe" (traduit en français et paru aux éditions de Minuit en 1960 seulement) part du concept de "fétichisation de la marchandise" (cf. "Le Capital") que Lukàcs nomme " réification". Selon son analyse, l' idéologie en vigueur n' est qu' une projection de la conscience de classe dominante, celle de la bourgeoisie. Le rôle du marxisme est de l' en dégager pour penser " objectivement" l' Histoire. Les lois de l' économie capitaliste ne sont en effet qu' une illusion produite par l' affirmation d' une prétendue objectivité qu' il convient de démystifier sans attendre.

A la fin de ses jours, décidément allergique à l'orthodoxie, Lukàcs est revenu indirectement sur l' emploi de la violence en contestant la "lettre" du marxisme comme interprétation majeure des conflits tout en confirmant sa " méthode", fidèle à la dialectique. Avec des vécus distincts mais des influences indéniables (sur l' existentialisme pour l' un, le situationnisme pour l' autre) , les deux penseurs ont abouti à des réponses comparables. Sans pour autant clore le débat : l'infaillible Mélanchon n' annonce-t-il pas que la France " est en 1788 " ?

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Voyage au bout de Paris

Publié le par memoire-et-societe

Il y a Paris, capitale diorisée, vuittonisée, qui fascine des foules chinoises et russes. Il y a Paris-Musée, qui engendre d' interminables files devant le Louvre, Beaubourg ou Orsay. Puis il y a Paris d' une autre Histoire. Celui que ne convoquent ni l' érudition de Lorant Deutsch, ni les commentaires des "citytours".

Du couvent des Cordeliers, dans un élargissement latéral de la rue de l' Ecole de Médecine,subsistent l' ancien réfectoire, abandonné parfois à des expositions d' art moderne, et le cloître, intégré à l' université Pierre-et-Marie Curie. En ce lieu désarticulé se sont déroulés, dans le cadre d' un Club populaire, les débats les plus électriques de toute la Révolution.Chaumette, Marat, Legendre, la citoyenne Simon, en étaient les orateurs passionnés. Contrairement à l' élitiste "Club des Jacobins", les "Cordeliers" recrutaient un auditoire prêt à relayer les résolutions les plus radicales : déchéance du Roi, violence au Champ de Mars (1791), insurrection du 10 août 1792, établissement de la Terreur, élimination des Girondins, Loi des suspects, etc. Le Comité de Salut Public finit par adresser 93 de ses membres, les "Exagérés", au Tribunal révolutionnaire qui les fit aussitôt guillotiner (mai 1794 ).

La rue des Gravilliers, dans le quartier des Arts et Métiers, ne présente rien de notable, sinon qu' au n° 44, au fond d' une courette pavée, s' était installé, en janvier 1865, l' "Association Internationale des Travailleurs", dite aussi " Première Internationale", créée à Londres quelques mois auparavant. Ce coin de Paris était alors occupé par les "blouses" : Auvergnats, Creusois, Bretons, Allemands, partagés en proudhoniens anarchisants et "marxiens" communistes. Très vite, les premiers "gravilliers", artisans mutuellistes comme Tolain et Fribourg,se sont vus débordés par une jeune génération prolétarisée qui va bientôt gouverner la Commune de 1871. En novembre 1865, le local de l' AIT est investi par la police puis bouclé ( une pâle succursale s' ouvre rue Chapon), les "Internationaux" notoires (Varlin, Dereure, Frankel ) étant placés sous surveillance.

Ce mouvement social exacerbé se brise finalement contre un pan de l' enceinte du cimetière du Père Lachaise. Le 28 mai 1871, les Versaillais fusillent devant le " Mur des Fédérés " les 147 communards qui leur résistent encore. Les corps sont jetés pêle-mêle dans un fossé voisin, mais l' endroit devient le lieu de pèlerinage privilégié de tous les révolutionnaires parisiens : 25.000 le 1er mai 1880, après l' amnistie, 600.000 en 1936, année du Front populaire. Jaurès et Guesde, Kautsky et Lénine, habitant alors le XIVème arrondissement, rue Marie-Rose, s' y sont côtoyés, unis dans l' hommage aux 30.000 victimes de la plus sanglante répression anti-ouvrière. Le "Mur" a été classé monument historique en 1983.

Le 23 avril 1905, 286 délégués des Partis jaurèssiste (le PSF ) et guesdiste (le PSDF ) se réunissent salle du Globe, près de la Porte Saint-Denis, boulevard de Strasbourg, pour fusionner en une seule organisation, la SFIO (Section Française de l' Internationale Ouvrière née en 1889 à Paris). L' union dure quinze ans, jusqu' à la scission de Tours entre socialistes et communistes. Un immeuble de sept étages remplace aujourd' hui cette vieille enceinte, témoin d' un tournant de la vie politique et sociale.

Quand l' année suivante (1906), le syndicat CGT a été expulsé de la Bourse du Travail, officiellement pour propagande antimilitariste, il a trouvé refuge 33 rue de La Grange aux Belles, à la "Maison des Fédérations", deux étages maintenant murés et désaffectés. L' endroit formait avec l' entrée de l' avenue Mathurin Moreau d' un côté, la fin de la rue La Fayette de l' autre, le " triangle sacré ". Le 33 comptait une salle d' une capacité de 3.000 personnes, et a hébergé la fabrication de " La Voix du Peuple ", la tenue du premier congrès du P.C en 1921, été le théâtre en 1924 d' un sanglant affrontement entre anarchistes et communistes, abrité la fondation de la CGTU (1922) et de la FSGT (1937). Au temps des guerres de décolonisation, il a souvent servi de lieu de rencontre et de discussion aux divers courants anticolonialistes.

Voisin, le canal de l' Ourcq. Au 102 quai de Jemmapes, l' "Hôtel du Nord ", héros d' un roman d' Eugène Dabit et d' un film de Marcel Carné avec Arletty et Louis Jouvet. Trois immeubles en amont, le n° 96 : l' actuel "Citizen Hotel " était le siège de " La Vie Ouvrière ", revue d' un groupe de " syndicalistes révolutionnaires " (Monatte, Rosmer, Dunois, Merrheim, et autres) qui ont imprimé au mouvement social des années précédant la première guerre mondiale un souffle particulier. Le même groupe, en opposition avec le "stalinisme", a fondé en 1925 une autre publication influente:" La Révolution prolétarienne".

La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914. La veille, Jaurès dînait avec quelques collaborateurs au "Café du Croissant", rue Montmartre, jouxtant le journal " L' Humanité " qu' il dirigeait. Le leader était assis dos à la rue, fenêtre ouverte. Raoul Vilain, son meurtrier, a été acquitté en 1919. Une plaque commémorative figure sur le côté de l' établissement.

La rue La Fayette s' inscrit, on l' a dit, dans la mémoire militante. Ainsi Aragon écrivait-il en 1931: " C' est rue La Fayette au 120 / Qu' à l' assaut des patrons résiste / Le vaillant Parti Communiste / Qui défend ton père et ton pain ". Ce n' est pas génial, mais ça fixe les idées. Avant d' être le siège du P.C jusqu' en 1937, puis celui de sa Fédération parisienne, le 120 avait été celui de la SFIO. De ses quatre étages, face à l' église Saint-Vincent de Paul, débordent les souvenirs. Sous l' Occupation, les miliciens de Darnand en avaient fait un de leurs repaires.

Plus loin à gauche, bien au-delà de la gare du Nord, en angle, la solide bâtisse de la CGT après son déménagement de La Grange aux Belles. Y furent entre autres imprimés en 1940, les tout premiers textes de la Résistance et du Mouvement "Libération-nord " : de leurs auteurs, l' un , Christian Pineau, a été déporté à Buchenwald, l' autre, Jean Cavaillès, a été fusillé à Arras.

La randonnée, je le concède, ne renvoie pas au " gay Paris ". C' est même une relecture un peu fraiche pour ne pas faire grincer les dents sensibles. J' ai une excuse : je ne suis jamais allé au Moulin Rouge.

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Pourquoi l' Allemagne

Publié le par memoire-et-societe

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Dans quelques mois sera célébré le centenaire de la première Guerre mondiale, sinistre boucherie où la France a laissé toute une génération et une substance qui, 20 ans plus tard, lui a fait dramatiquement défaut.

Son bourreau? une Allemagne vaincue qui refusait la défaite, et que l' humiliation a conduite vers une dictature raciste que l' Histoire a condamnée. L' Allemagne a très durement payé sa seconde défaite, et, en 1945, les deux adversaires, ivres de deuils et de ruines, se retrouvaient groggy. Pour ces composantes majeures du continent, l' heure du nationalisme aveugle était révolue. De chaque côté du Rhin germait au contraire la conviction d' une complémentarité. Quelque temps après, le Traité de Rome (1957) scellait la réconciliation et un solide partenariat.

Il n' y avait d' ailleurs pas trop le choix. La France était, est encore, le voisin terrestre le plus important d' une Allemagne qui a besoin d' ouverture sur les aires atlantique et méditerranéenne. Le sens de l' organisation et le souci du collectif de cette dernière, associés à la créativité et à la faculté d' improvisation de la première, constituaient la meilleure chance de réussite pour l' Europe de l' ouest confrontée à un monde en pleine mutation. Après 75 années d' âpres combats faits de fascination-répulsion réciproque, après les tranchées et les camps, chacun réalisait qu' il ne pouvait trouver d' allié plus conséquent.

Cette histoire commune est en effet une étrange addition de contrastes et de convergences. A une France centralisée depuis Clovis (Vèmè siècle) correspond une Allemagne devenue Etat-nation de type fédéral en 1871 (dans la galerie des Glaces du château de Versailles). L' influence française était forte outre-rhin depuis la révocation de l' édit de Nantes (1685). 40.000 huguenots, venus de La Rochelle et surtout de Metz, s' étaient alors réfugiés dans les terres luthériennes. 15.000 avaient contribué à "refonder" Berlin, médiocre bourgade de 6.000 âmes, dont ils ont résolument stimulé l' activité économique et développé les établissements d' enseignement. En 1700, 20% de la population était française. A la Cour prussienne de Frédéric-Guillaume, puis de celle de Frédéric II, où Voltaire a séjourné trois ans, s' était constituée une aristocratique colonie de langue et de culture françaises dont la descendance est représentée, aujourd' hui encore, par le ministre de la Défense de la République Fédérale, Thomas de Maizière.

Beaucoup d' intellectuels allemands, dont Kant, se sont passionnés pour la Révolution de 1789. Par la suite, malgré les guerres napoléoniennes, les échanges artistiques n' ont jamais cessé , les Allemands (et les Autrichiens) se distinguant en musique (romantisme), les Français en peinture (impressionnisme). Le marxisme a pénétré le mouvement révolutionnaire, l' existentialisme et la psychanalyse les milieux universitaires. Au plus fort de la guerre de 1914, les avant-gardes, politique ( socialistes et pacifistes) et artistique (dadaïstes), ont maintenu des contacts en Suisse. Durant la décennie des années 1920-1930, Paris et Berlin ont été les foyers et les laboratoires d' une vraie renaissance culturelle : Expressionnisme, Bauhaus d' un côté, Art déco, Surréalisme d' un autre, Gropius, Klee, Heidegger par ici, Matisse, Breton, René Clair par là, mettant en relief la porosité qu' une exposition intitulée "Paris-Berlin" (1900-1933), au Centre Pompidou, a consacrée en 1978. Nombre de peintre allemands (Ernst,Hartung, Wols, Bellmer) se sont installés à Paris dès l' arrivée au pouvoir des Nazis qui les qualifiaient de "dégénérés".

Depuis lors, l' évidence n' a pas diminué: quelle meilleure voie qu'une progressive intégration franco-allemande, une harmonisation concertée des politiques publiques (fiscale, bancaire, sociale, linguistique, pédagogique, militaire, scientifique, industrielle, etc.)? que davantage d' initiatives conjointes telles la chaîne de télévision Arte ou l' Office Franco-Allemand pour la Jeunesse? Déjà, les jeunes Français ont banni le mot "boche" de leur vocabulaire. La proximité continue des présidents et des chanceliers depuis de Gaulle-Adenauer est une référence qu'ont symbolisée et concrétisée à la fois Kohl et Mitterrand à Verdun, Hollande et Joachim Gauck à Oradour. Les opinions semblent ainsi mûres pour pousser plus loin cette construction, car elles constatent qu' en ce moment même, dans la jungle de la mondialisation, se joue l' avenir européen.

Pourquoi l' Allemagne? Parce c' est dans la logique géographique, historique et culturelle, et dans la perspective d' une paix durable entre deux peuples contigus qui se sont faits trop de mal au profit des trusts et des marchands de canons.

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Délire de fin (du nazisme)

Publié le par memoire-et-societe

Parmi les délires du nazisme agonisant, le projet de destruction de Londres figure en bonne place. L' action se déroule au nord du Pas-de-Calais, dans la région de Saint-Omer.
En 1940, les départements du Nord et du Pas-de-Calais ont été décrétés "zone interdite" par les Allemands, autrement dit détachés du reste de la zone occupée. Les Nazis avaient en effet l' intention de les intégrer à la Flandre belge pour constituer un micro-Etat, dominion du Reich, apte à lui assurer le contrôle du détroit, face à l' Angleterre.

Le lieu sélectionné par les ingénieurs et les stratèges militaires pour implanter l' entreprise d'anéantissement englobait trois sites principaux, proches les uns des autres : Eperlecques, Wizernes-Helfaut, Mimoyecques, qui vont devenir, de mars à septembre 1944, des objectifs prioritaires pour l' aviation alliée.

Le bunker d' Eperlecques, en lisière de forêt, témoigne de la mégalomanie hitlérienne : il s' agit d' un bloc carré de béton haut de 22 mètres comprenant une usine d' assemblage, une unité de production d' oxygène liquide , une rampe de lancement de "bombes volantes", V1, et surtout de fusées, V2. Ce dispositif, monument historique depuis 1985, était voué à fourbir des armes de représailles ( Vergeltungswaffen) contre les bombardements de villes allemandes. 22.000 fusées en sont parties. Fin 1944, les Alliés s' en sont approprié la technique, mise au point par von Braun, pour l' appliquer à la recherche spatiale.

La coupole de Wizernes-Helfaut ( 91 mètres de diamètre, 5,5 mètres d' épaisseur), couronnée d' un dôme de 55.000 tonnes de béton sous couvert boisé, était une vraie ville souterraine de sept kilomètres de galeries dédiées aux V2. Sa construction (Sonderbaut) par l' Organisation Todt a nécessité un an de travail de jour et de nuit. Plusieurs milliers de prisonniers et déportés, en majorité des citoyens soviétiques, y ont laissé la vie, avec 150 habitants du village voisin, tués par la pluie de bombes larguée par les quadrimoteurs américains B 24. Mais les fusées, elles, n' ont pas eu le temps de décoller.

Quant à la forteresse du hameau de Mimoyecques,appelée le "canon de Londres", son unique vocation était la disparition de la carte de la capitale britannique, distante de 165 kilomètres. Née d' une suggestion d' Albert Speer, le ministre-architecte d' Hitler, elle se nichait dans une colline de calcaire des environs des " Deux-Caps" (Gris Nez et Blanc Nez) et employait 5.000 personnes. Souterraine elle aussi, elle avait pour mission d' installer le V3, canon à longue portée et pompe de haute pression (HDP en allemand), de 127 mètres de long et 150 mm de diamètre qui, selon les chefs nazis, allait renverser le cours de la guerre. Elle impliquait deux complexes reliés par un tunnel ferroviaire, dotés l' un comme l' autre de cinq puits obliques comportant à leur tour cinq canons susceptibles de tirer chacun dix obus-minute, soit 600 projectiles à l' heure. Le site fut neutralisé le 6 juillet 1944 par des bombes perforantes de 6 tonnes. Le V3, encore au stade du prototype, n' a donc jamais servi. La 3ème Division d' infanterie canadienne s' est emparée des lieux le 5 septembre. Les experts allemands avaient prévu le lancement de cet effrayant héritier de la "Grosse Bertha " pour le 1er octobre...

L' alliance de la technologie la plus avancée et de la folie la plus destructrice (on ne parlait pas alors d' "armes de destruction massive") a été l' une des ultimes manifestations du nazisme aux abois. L' Armée rouge était aux portes de la Prusse et les Occidentaux atteignaient les bords du Rhin tandis qu' Hitler et ses seïdes s'attardaient sur le meilleur moyen de terroriser les populations qu' ils n' avaient pu soumettre. Pour les amateurs d' Histoire, le sujet vaut le déplacement dans le Pas-de-Calais.

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Courage de femme

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Camp des parachutistes français à Limassol, île de Chypre, novembre 1956 : le général Gilles, commandant des troupes aéroportées du "plan Mousquetaire", tient sous sa tente un ultime "briefing" destiné aux Correspondants de guerre dont je suis, envoyé par le quotidien "Franc-Tireur", hostile à cette expédition.

"Dans la nuit, indique-t-il, les paras sauteront sur le Canal pour s' emparer de points stratégiques, puis la troupe (légionnaires, tirailleurs) débarquera au petit matin sur les quais nettoyés de Port-Fouad, rive asiatique de l' objectif ". Il y a là les pros du baroud, Chauvel du "Figaro", Paul Bonnecarrère, grand reporter autonome, Larriaga,caméraman à la RTF, Jules Roy, de "Paris-Match", et le photographe David Seymour dit Chim, de l' Agence Magnum, qui trouveront la mort ensemble quelques jours plus tard, puis une jeune femme en battle dress, Brigitte Friang.

Quand "le Borgne", surnom du général, annonce qu' aucun journaliste ne sera intégré au parachutage nocturne, elle se lève, larmes aux yeux, pour protester. Gilles ne cède pas, la jeune femme sort de la tente, furieuse. Je ne l' ai pas revue en terre égyptienne.

Qui était Brigitte Friang? Certainement la femme la plus intrépide que j' ai rencontrée. En 1943,jeune bourgeoise de 19 ans, elle appartient déjà, chargée des parachutages dans la région ouest, à la branche militaire de la France Libre. Grièvement blessée lors de son arrestation par la Gestapo, elle est déportée à Ravensbrück, camp de concentration pour femmes. Elle s' en tire et, de retour, commence à écrire (Les Fleurs du ciel, 1955), devient l' attachée de presse d' André Malraux, son modèle (Un autre Malraux,1977), et surtout correspondante de guerre en Indochine où l' insurrection a éclaté en 1946.

Rien ne l' effraie. Elle saute malgré la canonnade à Dien Bien Phu où se trouvent précisément Gilles, Roy, blessé à la tête,Bonnecarrère et Seymour. Dans ce milieu, on est vite un intrus. Tout le monde se connait depuis la Résistance et se revendique du gaullisme historique, de l' Information engagée. Guerriers et journalistes ont frôlé vingt fois la mort côte à côte. Ils ont fini par se confondre, partageant la même vie, le même adversaire, Allemand, Viet, Arabe, et le jeu de l' aventure à quitte ou double. Leur flegme sous-entend les coups durs affrontés, les cadavres accumulés, la rage froide de l' acharnement.

On prête à Brigitte Friang une liaison. C' est, bien sûr, avec une autre figure de la France Libre, ministre du Général. Mais sa vie privée ne compte pas en regard de sa mission de témoin-soldat. Elle repart: au Vietnam, "couvrir" la guerre, américaine cette fois, puis au Moyen-Orient, toujours en première ligne, sous les obus et les bombes.
Quand elle s' arrête enfin, saine et sauve, elle échange le treillis portant sur l' épaulette le titre de "correspondant", pour la plume. Elle écrit deux volumes de souvenirs, " Regarde-toi qui meurs ", et se consacre à ses amis, Maurice Schumann, la voix d' " Ici Londres ", ou les historiens François Furet et Stéphane Courtois. La femme de courage laisse place à une paisible dame rangée, rescapée inattendue des pires furies .
Elle est morte en 2011 dans le Vaucluse, enfouie sous les décorations, et plutôt oubliée.

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Militer à gauche

Publié le par memoire-et-societe

Le tome 2 (bel-bz) du "Dictionnaire biographique du Mouvement social" (appelé aussi " le Maitron", du nom de son créateur) me présente comme "militant socialiste". Même si j' ai appartenu quelque temps à des organisations se revendiquant de cette étiquette, j' ai tellement peu d' estime pour MM. Mollet et Mitterrand, je me sens tellement peu de convergence avec MM. Hollande et Fabius, que je me demande si accepter d' être ainsi classé "socialiste" n' est pas introduire une confusion dans l' esprit du lecteur.

Les subtilités idéologiques et le funambulisme électoral de la vieille social- démocratie m' ont toujours répugné. A ce point d' ambiguité et d' opportunisme, trop, c' est trop pour moi, qui ne suis pas un professionnel de la politique. Je n' ai pas davantage apprécié la brutalité stalinienne, le sectarisme trotskiste ou le moralisme chrétien- progressiste. J' ai donc opté pour une marginalité qui, je le concède, ne peut que profiter à la "Droite", mais que je n' ai pas tant à regretter quand j' observe la série de velléités guerrières et la croissance du chômage, de la fiscalité, des déficits publics et des scandales divers qui caractérisent la gestion "socialiste" actuelle.

Je me suis d' ailleurs aperçu que je n' étais pas seul de mon espèce. Des milliers de militants se sont éloignés depuis pas mal de temps, la plupart sur la pointe des pieds, de l' action organisée. Ces malheureux n' ont point fait, bien sûr, l' objet de l' attention des Responsables. La courtisanerie existe aussi à gauche : c' est elle qui fabrique les meilleurs apparatchik(i).

C' est pourquoi j' ai choisi d' évoquer deux figures hors cadre dont j' ai partagé le parcours. Leur idéologie parait aujourd' hui obsolète, leur abnégation bien vaine, leur espérance chimérique. Cet hommage ne passionnera donc pas, mais c' est une dette au regard de vies comme les leurs, jalonnées de combats perdus, de sacrifices ignorés, de déceptions additionnées. Tous deux en tout cas témoignent d' une volonté sociale inflexible.

Victor Fay, issu d' une famille juive de Varsovie, est entré aux Jeunesses communistes polonaises à 15 ans. Plusieurs fois emprisonné, il se réfugie en France en 1925. Remarqué par le Komintern (Internationale Communiste), il est chargé en 1929 du secteur Education au P.C.F et de la rubrique " Doctrine et Histoire" dans "L' Humanité". Il imprime à cette dernière une ligne luxemburgiste qui marque une distance avec l' orthodoxie stalinienne, notamment sur le problème des nationalités.Emporté dans l' engrenage de l' opposition interne derrière André Ferrat et la revue "Que faire?", Fay est exclu en 1936 et entre au Parti socialiste S.F.I.O l' année suivante.

Devenu correcteur d' imprimerie, il s' oriente, après la Résistance dans le Midi et les Cévennes, vers le journalisme à Lyon libre, Combat, puis à la Radio publique où il dirige les émissions vers l' Europe de l' Est. Militant anticolonialiste actif, il quitte la S.F.I.O pendant la guerre d' Algérie et participe à la fondation du P.S.U. Je me souviens avoir défilé avec lui, enthousiasmé par le mouvement de mai 68, autour de la Maison de la Radio pour réclamer alors la libération de l' Information. Parvenu à la retraite, "Victor" a multiplié les interventions dans les colloques , les journaux et les revues théoriques. Jamais, ce petit homme aux yeux plissés et brillants, n' a voulu transiger: "souple sur la tactique, ferme sur les principes", répétait-il, paraphrasant Lénine auquel il avait conservé estime et admiration.
Marxiste indépendant, il a défendu jusqu' au bout son orientation " conseilliste", c' est-à-dire attachée au pouvoir de "Conseils" ouvriers, alors que ses qualités intellectuelles et sa culture politique auraient pu lui valoir une ascension politique à la hauteur de son expérience.

L' autre personnage est une femme, Berthe Fouchère, alias Irma Taury. Fille d' un charpentier de la Nièvre, elle faisait partie de cette phalange d' enseignants publics nommés " hussards noirs de la République. D' abord adhérente au P.C, elle est révoquée de l' Education Nationale à cause d' articles en faveur de la propagande anticonceptionnelle, interdite au temps de la "Chambre bleu horizon". Contrainte à l' exil, elle se rend en Algérie, puis en Roumanie et en Allemagne avant de se fixer à "Vienne la Rouge", capitale de l' austro-marxisme qu' animait Otto Bauer, dirigeant de l' " Union des Partis socialistes pour l' action internationale", dite "Internationale Deux et demi". Elle a été sa collaboratrice jusqu' à son retour en France, nommée dans le département de l' Oise sans être formellement retitularisée. Pour autant, elle n' abandonne pas un seul jour son travail syndical et politique. Se situant à l' aile gauche de la S.F.I.O, tendance unie autour de Marceau Pivert, elle partage tous ses combats : Front populaire, Antifascisme, Décolonisation, Féminisme, Scission créant le P.S.U, Présidentielle de 1981, humble, désintéressée, inlassable, au détriment de toute vie personnelle. Elle est morte solitaire, à 80 ans, dans une chambre d' HLM de Montataire ne contenant qu' un lit et des piles de journaux jaunis. Je n' ai jamais rencontré quelqu'un, même un adversaire, qui ne l' ait respectée.

Victor Fay, Berthe Fouchère, ne sont pas des exceptions. Militer est ingrat. D' autres sincérités, d' autres générosités, sont comparables. A la vérité, c' est toutes celles-là, souvent anonymes, que je salue .

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