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histoire

MON MAI 68

Publié le par Jean-Pierre Biondi

A l' heure où son cinquantenaire emplit l' espace médiatique, avec d' ailleurs son lot inévitable d' erreurs et de contre-vérités, je voudrais apporter ici sur "68" un témoignage direct (espèce qui commence à se raréfier) : j' étais alors journaliste à l' ORTF (Office de Radio-Télévision française).

J' avais été muté, trois ans plus tôt, de Srasbourg à Paris, par le ministre Peyrefitte (le même qu' on retrouve ministre de l' Education en 68 à Nanterre) pour ne pas avoir cédé aux directives et injonctions partisanes du député local, Bord.

Recasé dans un placard de la Maison de la Radio (la station de Strasbourg venait d' obtenir le Prix des Actualités régionales), je me suis logiquement rallié à la grève quand le mouvement étudiant s' est élargi aux salariés. L' objectif était clair : libérer une Information verrouillée par le Pouvoir. La crise de l' audio-visuel d' Etat, comme les barricades et "la plus grande grève ouvrière" qu'ait connu notre pays, demeure, par son écho tous azimuts durant des semaines (meetings,défilés,affiches) et son effet sur la vie quotidienne des gens ( près de deux mois d'écrans souvent noirs), l' un des faits qui ont marqué les esprits.
 

Syndiqué et membre de l' Union des Journalistes de Radio (UJT), j' ai, à ce titre, siégé à l' Intersyndicale de 35 membres désignés pour représenter, 9 heures par jour en moyenne, devant une foule d' assistants et de curieux, les 13000 grévistes (92% du personnel), toutes catégories confondues (la Direction avait branché dans la salle de réunion un système d' écoute et suivait les débats...)

J'ai ainsi participé en délégation aux négociation engagées avec le ministre Guéna sur la réforme du Statut de l' entreprise; présidé plusieurs Assemblées Générales dans des Centres de production; poussé, avec  Barrère, Santelli, Lalou, Sangla, à la retransmission, pour la première fois en images et sans autorisation(!!), les débats de l' Assemblée Nationale; publié dans le journal "Le Monde" une Tribune Libre expliquant notre lutte, qui voisinait avec un texte lyrique de Romain Gary à la gloire du gouvernement. Je me suis rendu, sur mandat de l' Intersyndicale, dans des stations régionales pour informer nos collègues et stimuler leur énergie. J' ai co-piloté (mais l' idée,spectaculaire, ne venait pas de moi), l' "Opération Jéricho" dont le projet, un peu donquichottesque , était de tourner 7 jours de suite à midi autour de la Maison de la Radio pour finir par en abattre symboliquement les murailles.

Pendant ce temps, la Direction faisait appel, pour réaliser à prix d'or des journaux télévisés confectionnés dans le sous sol de la Tour Eiffel par le maigre troupeau des non grévistes, à une entreprise privée, "Neyrac", dont le patron se trouvait être le gendre de Maurice Papon, alors député du Cher.

Le travail n' a repris que fin juin. L' affrontement laissait sur le carreau des dizaines de journalistes licenciés ou rétrogradés, dont Brigitte Friang, grand reporter, héroïne gaulliste qui ne supportait plus la mise en cage de la liberté d' informer (voir, la concernant, notre blog "Courage de femme" du 5 septembre 2013).Le métier retournait à l' autocensure comme garantie d' emploi. Pour ma part, protégé par ma qualité de délégué syndical, j' étais difficile à mettre à la porte, mais  ai été exclu de l ' antenne jusqu' à ce que, de moi-même, sans issue, je choisisse l' exil pour 10 ans. Compte tenu des retenues opérées sur mon salaire, cette année-là nous ne sommes, ma famille et moi, pas partis en vacances.

La Droite française n' a jamais pardonné sa frayeur de mai 68. Je connais le cas de notables qui à l' époque se sont précipités pour faire la queue à la frontière et déposer leur argent en Suisse. A peine Premier Ministre, Chirac a dissous l' ORTF. Aujourd' hui encore, Sarkozy voue l' événement aux gémonies. Sa haine ne s' adresse tant pas à la rébellion des enfants de Neuilly (dont la plupart se sont bien assagis) qu' au mouvement de masse des salariés  (mais les "classes", parait-il, n' existent pas...).

Je ne regrette rien. Mai 68 demeure, malgré tout, associé dans ma mémoire à une avancée du Service public en faveur des citoyennes et citoyens qui, le faisant vivre, avaient droit à une information impartiale et complète,  non au conditionnement politico-électoral que j' ai connu. Combat d' ailleurs qui sollicite une  permanente vigilance.

Je dédie donc ce souvenir à tous ceux qui ont courageusement choisi de sacrifier une partie de leur vie professionnelle à un acte nécessaire de liberté.

 

 

 

 

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CONNAISSANCE D' HENRI MONNIER

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il a laissé une rue pour initiés, flanquée d' une placette bordée de restaurants indiens, au piémont de Montmartre. Une traverse courte et pentue qui part à peu près de l' endroit où est né Paul Gauguin, Rue Notre Dame de Lorette, pour aller buter contre le Théâtre en rond qu' animait une comédienne des années 30, Paquita Claude. Tout de suite à droite, l' avenue Frochot, qu' ont hanté Toulouse-Lautrec et le cinéaste Jean Renoir.

 Le Parisien de souche Henri Monnier  est pratiquement inconnu des lieux. Plaque de rue parmi d' autres qui ne disent pas grand chose si l' on n' y ajoute un mot d' identification : Henri Monnier, caricaturiste, dramaturge, acteur (1799-1877). Louise Colet, maîtresse de Flaubert, habitait le n° 2 quand le coin portait encore le nom de passage Bréda.

Là est l' un des charmes de la vieille capitale : dans les révélations de son inépuisable passé et de ses innombrables figures. Henri Monnier a marqué le comique de son temps (en gros la période 1825-65) que la guerre contre la Prusse puis la Semaine sanglante terrassant la Commune sont venues submerger. Il a été quarante ans, toutes proportions gardées, le Coluche de l'époque : un amuseur populaire et grinçant. A son souvenir se rattache notamment Joseph Prudhomme, personnage familier à plusieurs générations qui avaient fini par plus ou moins ignorer le nom de son créateur .

La monarchie de Juillet et le second Empire ont été des périodes privilégiées pour les nombreux caricaturistes qui se pressaient à Paris autour de la revue de Philipon "Le Charivari". Leur chef de file, Daumier, inventeur, lui, de Robert Macaire , s' est rendu célèbre en dessinant la tête royale de Louis-Philippe en forme de poire (Mahomet était encore inconnu). Il y avait aussi Gavarni, Carjat, Grandville, André Gill, Traviès, autres talents oubliés du grand public.

Pour revenir à "Monsieur Prudhomme", il était né en 1830 des dessins à la plume de Monnier et aussitôt adopté. Ventripotent, réactionnaire et content de lui, il incarnait le bourgeois moyen typique qui a servi de référence à une foule d' écrivains : Balzac en premier lieu, dans "La Comédie humaine", mais aussi Verlaine, Eugène Süe, Béranger, Stendhal, Scribe, jusqu' à Sacha Guitry et Marcel Proust. Toute sa vie, Monnier n' a  cessé de fignoler son héros, de le faire pérorer sur l' actualité, de le dessiner dans son quotidien, de le jouer sur scène, à tel point qu' on a fini par lui prêter une ressemblance physique réelle avec son modèle. S' écoutait-il penser? N' était-il pas comme lui un bourgeois, s' exprimant dans la même langue, en évitant toutefois les truismes, clichés et métaphores ridicules dont Bonhomme émaillait son grandiloquent discours? ll y a, pourrait-on dire, chez Monnier une souterraine et féroce autocritique. Une sorte de masochisme social inavoué.
La diversité de ses dons a peut-être nui à sa postérité . A quel Monnier désirez-vous parler? Il existe cependant une grande cohérence dans son obsessionnelle dénonciation de la bêtise. Bonhomme se porte encore bien, merci.

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QUESTION A LA GENERATION DES " TRENTE GLORIEUSES "

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les "trente Glorieuses" ont débuté avec de Gaulle et se sont achevées sous Giscard, lors du choc pétrolier orchestré par l' Américain Kissinger avec les monarchies arabes pour affaiblir les économies européenne et japonaise qui prenaient trop d' importance mais n' avaient pas de ressources énergétiques.

Cet arrêt brutal de la croissance en 1974 correspond à l' irruption sur le marché du travail français de la génération du "baby-boom" de l' après-guerre, et  amorce l' interminable montée du chômage. Parallèlement, l' époque vivait une confrontation idéologique qu' il fallait d' autant moins sous-estimer que l' Europe en ruines offrait une capacité de moindre résistance aux deux "Grands". Les nantis, effrayés comme d' habitude par la peur des " Rouges ", étaient prêts à tout pour se garantir le "bouclier américain". Les classes populaires attendaient du Parti communiste, soutenu par l' URSS, la Révolution sociale annoncée par la victoire sur l' hitlérisme.

La jeunesse se trouvait alors partagée entre les séductions d' une société de consommation envahissante et les promesses d' avènement d' une société plus juste et plus égalitaire, sur fond de "guerre froide" et de course à l' armement nucléaire.

La logique a voulu que l' opulence capitaliste l' emporte sur une pénurie privative de libertés. Les "baby-boomers" se sont affirmés des consommateurs tous azimuts : transistor, électrophone, téléviseur, crédit automobile, équipement électro ménager, location de vacances, ils sont peu à peu devenus des complices enthousiastes de l' aliénation moderne. Celle découlant du crédit, lié au maintien de l' emploi et à l' état d' une économie non régulée, menacée en permanence par la spéculation financière.

Sur l' autre trottoir, un puissant Parti communiste continuait de faire miroiter aux masses de laissés pour compte de l' économie libérale,  les "lendemains qui chantent" au paradis du socialisme, malgré des fausses notes à Budapest et à Prague. L' un de ses atouts résidait dans son engagement contre les guerres à forte tonalité coloniale d' Indochine et surtout d' Algérie, où était requis le "contingent".

En mai 68, les léninistes ont renversé le courant favorable aux amateurs de westerns et de hamburgers. Les étudiants se sont mis à lire le philosophe marxiste Althusser tout en manifestant contre le Général et le déversement de défoliants sur les forêts du Vietnam. Les luttes de libération africaines et sud américaines ont pris le relais. Castro, Guévara, Lumumba, sont devenus les héros de la nouvelle ère. La contre-culture, les premiers mouvements écologiques, le rêve autogestionnaire, ont émergé des brumes sanglantes orchestrées par le conflit Est-Ouest. Les "Trente Glorieuses" se mouraient sur une scène que ses principaux acteurs quittaient un à un, des derniers dictateurs européens aux politiciens usés par des années " de bruit et de fureur ".

Trente ans. Souvenez- vous un instant, les témoins se font rares. Il y a quarante trois ans de cela : c' est maintenant entré dans l' Histoire. Alors, on a envie de poser la question à la génération qui a vécu ce temps-la : l' avez-vous trouvé vraiment  "glorieux"?

 

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RETOUR A MIREILLE BALIN

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La libération de Paris, en août 1944, fut un immense combat festif. Il a fait l' objet d' une masse considérable de films et de publications diverses.
Je l' ai vécu une semaine, de bout en bout, âgé de 15 ans, alors que mon père se trouvait au camp de déportation de Mauthausen. La fête n' a cependant pas été exempte d' excès qui dévoilent la fragilité, en période troublée, d'une société réputée civilisée. Ainsi, un jour, en haut de la rue La Fayette, ai-je vu, encadré de "héros" armés plus ou moins récents, les protégeant des coups et des crachats d' un peuple se muant en populace, errer un groupe de femmes tondues presque nues, hébétées, des croix gammées peintes sur les seins et sur le ventre: elles avaient "couché avec les Allemands". Cette exhibition de "poules à boches" m' a semblé déshonorer en priorité les tortionnaires de ces malheureuses. Je n' ai plus oublié l' image d'une aussi sordide dégradation, laquelle ne pouvait, par ailleurs, en rien  venger les horreurs subies au camp par mon père et ceux de ses compagnons revenus en vie.

Aujourd'hui, on apprend que certains Archives étant accessibles, paraîtra en 2018, une biographie "complétée" de Mireille Balin, nom que j' associe instinctivement aux "tondues" de la rue La Fayette. 

Blanche, dite Mireille, Balin, a été, entre 1933 et 44, la vedette française de cinéma la plus populaire. Issue d' une famille bourgeoise désargentée, elle a débuté dans la vie comme vendeuse. Repérée pour sa beauté et son élégance naturelle par le couturier Jean Patou, elle est peu de temps mannequin avant d' être engagée par le célèbre cinéaste autrichien Pabst, venu tourner le film "Don Quichotte" en France. Dans les années suivantes, Mireille Balin enchaîne les succès : "Pépé le Moko", "Gueule d' Amour", "L' Enfer du jeu", etc. On lui prête plusieurs liaisons : le boxeur Young Perez, le député Raymond Patenôtre, Jean Gabin, Tino Rossi. Pendant l' Occupation, elle tombe, comme Arletty et Corinne Luchaire de leur côté, amoureuse d' un officier de la Wehrmacht, Bir Destok.

A la Libération, se sentant menacé, le couple tente de fuir vers l' Italie. Il est intercepté par des FFI qui abattent Destok et violent l' actrice. Elle ne se remettra plus de ce traumatisme. Incarcérée trois mois à la prison de Fresnes, puis libérée faute de chef d' inculpation, elle trouve refuge sur la Côte d' Azur où, privée de ressources, elle sombre dans l' alcool.

Elle ne revient à Paris qu' en 1957, malade et sans emploi. Une Association de secours aux comédiens, "La Roue tourne", prend alors en charge la vamp n° 1 d' avant-guerre. Elle survit ainsi, de maison de retraite en hospice, jusqu' à sa fin misérable à l' hôpital Beaujon de Clichy, en 1968. Aucune personnalité du cinéma ne vient assister à son inhumation, au cimetière de Saint-Ouen. Fernandel et Tino Rossi ont toutefois participé au financement de sa tombe, pour  éviter la fosse commune à celle qui avait fait rêver une génération.

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SUR LE "REDUCTIVISME"

Publié le par Jean-Pierre Biondi

J' écoutais récemment un débat télévisé sur Cuba entre l' un des innombrables rédacteurs en chef de " L' Obs ", hebdomadaire plutôt centré à gauche, et une politologue du CNRS. Le premier réduisait définitivement le castrisme au rang d'une quelconque dictature, et ses leaders au niveau de vulgaires assassins à la solde du Kremlin. La seconde essayait de défendre la suggestion selon laquelle la question était plus complexe du point de vue de l' analyse historique.

Depuis un certain temps, on peut constater l' usage croissant du réductionnisme politique dans les médias. En d' autres termes, d' une technique qui consiste à ramener une réalité à sa caricature. On ne saurait pourtant se contenter de résumer la révolution cubaine des années 50 à un banal pronunciamento. De quel droit en effet dégrader cet événement qui a incarné le rêve d' une génération, et dont les acteurs ont servi de modèles à toute la jeunesse progressiste d'alors ? Le propos du journaliste conjuguait simplification et désinformation en l'absence de tout contexte ou mise en perspective.

Qu' était Cuba, précisément, en 1953 ? une sous colonie des USA dont le Président, Batista, était un tyran corrompu placé là par la CIA et protégé par les " Marines ". Le pays représentait un tripot où les milliardaires venaient jouer des fortunes et un bordel où les pédophiles couraient faire leur marché, sous les yeux de paysans asservis par des Compagnies sucrières étrangères. Telles sont les données de base à ne pas perdre de vue.

Imaginons dès lors le pouvoir de ce peuple illettré, à la porte de la Superpuissance mondiale ! L' île encerclée, espionnée, pillée ! comment n' aurait-elle pas cherché secours ailleurs, en l' occurrence du côté du lointain monde communiste se revendiquant de l' anti-impérialisme ?

Ce genre de scénario est indissociable de toute lutte de libération. Il provoque en retour et quasi automatiquement la coalition des Etats occidentaux et de la Finance. On entre dans l' engrenage des complots et des répressions, générant à la fin un Ordre policier dénoncé bruyamment par la Démocratie formelle. Cela a été le cas, avec les dégâts qu' on connait, dans l' ex- Union soviétique, les "Démocraties populaires" d' Europe, la Chine, le Cambodge et d' autres.

Ce qui est ici navrant est le ralliement d' un journaliste à la démarche simplificatrice qui, escamotant les tenants et  aboutissants d' une information, distille l' idée d' une confusion fatale entre révolution populaire et totalitarisme. 

 

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MEMOIRE DE VAUBAN

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Anne Blanchard, décédée en 1998, était une universitaire qui a concentré ses recherches sur deux sujets : l' Histoire militaire de la France et l' Histoire du Languedoc, sa région natale.
Sa thèse de doctorat a suscité une publication de 700 pages, intitulée "Vauban", publiée chez Fayard. Avant de la lire, je n' avais sur l' illustre personnage que des vues sommaires. Or Vauban a été plus qu' un architecte militaire. Partant de la poliorcétique (science de la défense et de l' attaque de lieux assiégés), il est devenu un agent déterminant de la politique de conquête de Louis XIV.

Issu de la plus modeste noblesse morvandelle, Vauban, de son vrai nom Sébastien Le Prestre, s' set trouvé, à 18 ans à peine, embrigadé dans l' armée du Prince de Condé, en rébellion contre Louis XIII. Ce Morvandiau sans formation mais point sans ambition, s' est aussitôt révélé un surdoué en matière de stratégie guerrière, et plus précisément, chacun le sait, de fortifications. 

C' est alors que, vite rallié au pouvoir royal, repéré par Turenne et parrainé par Louvois puis Colbert, il contribue de manière spectaculaire à l' extension du domaine français : Flandre, Lorraine, Alsace, Franche-Comté, Outremont (les Alpes), Roussillon. Ces conquêtes doivent beaucoup à une nouvelle conception du "Siège" et à une technique de protection inédite des villes assiégées, toutes deux élaborées par Vauban.

Une autre chose ressort de l' étude d' Anne Blanchard, c' est le "rendu" d' une société où l' on s' embarrassait déjà peu avec l' argent public. Conflits d' intérêt, trafics d' influence, marchés truqués, favoritisme et népotisme fleurissent parmi les princes, les généraux et les ingénieurs. Vauban y a-t-il échappé? Un doute demeure à propos d' une affaire de fausses factures concernant d' importants travaux entrepris à Vieux Brisach, sur la rive droite du Rhin. Son prestige et sa grâce auprès du roi ont préservé le futur maréchal de suites éventuelles que cherchaient naturellement à alimenter ses rivaux. 

Une seconde remarque porte sur la passion "annexionniste" de Vauban. Zèle de courtisan ou défi de patriote ? Au prétexte de "réunir" pour mieux "protéger", le Contrôleur général n' a cessé de prôner une politique de rapines territoriales visant à étendre la puissance du monarque français. C' est son intuition impérialiste qui dessine encore aujourd'hui les contours de notre pays. Le "pré carré" du maréchal figurait déjà l' "Hexagone", selon le concept des "frontières naturelles" ( océans, montagnes, fleuves). Vauban, à mi chemin entre l' ère médiévale et celle des Lumières, demeure ainsi, depuis plus de trois siècles, la "mémoire visionnaire" des barrières de la Patrie.

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SUR LE MESSIANISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

On va célébrer dans peu de semaines le centenaire de la Révolution soviétique. Le recul commence à permettre d' embrasser avec moins de passion - immense espérance pour les uns, haine inextinguible pour d' autres- les quelques journées de 1917 qui ont, comme l' a écrit le journaliste américain John Reed, "ébranlé le monde".

Au-delà du caractère scientifique qu' entendait conférer à ses travaux théoriques le philosophe Karl Marx, référent premier des révolutionnaires de Russie, on perçoit avec plus de netteté la nature messianique du message bolchévik : l' annonce de la fin du Capitalisme et l' avènement de la Société socialiste. Cela autorise à esquisser le rapprochement avec la fondation, dix neuf siècles plus tôt, du christianisme, et à établir une sorte d' audacieuse passerelle entre le penseur athée et Jésus, envoyé de Dieu, sinon entre Saint-Paul et Lénine.

Frisant la provocation, on notera que parmi les douze dirigeants qui ont décidé le déclenchement de l' insurrection de Saint-Pétersbourg figurait une majorité de Russes juifs, comme ce fut le cas, jusqu'aux procès staliniens des années 36-38, au sein du Politburo du Parti communiste, du Conseil des Commissaires du Peuple et de la Commission Extraordinaire ( la Tchéka, ancêtre du KGB).
Ces nouveaux apôtres sont-ils rattachables à l' un des éléments constitutifs du monothéisme, le messianisme tel que l' illustrent les prophètes de l' Ancien Testament? Des observateurs et historiens n' hésitent pas à  poser la question.

Autre point de comparaison : christianisme et bolchévisme ont tous deux vécu de sanglantes périodes d' intolérance et de violences : l' Inquisition par ici, le Goulag par là, la tyrannie de l' empereur Constantin ou la dictature de Joseph Staline.

L' Union soviétique s' est éteinte d' elle-même en 1991. Le Judéo-christianisme poursuit une longue et silencieuse décadence, entamée, selon Michel Onfray, dès la Renaissance et l' émergence de la pensée bourgeoise.
Le messianisme n' est plus d' actualité, ni en religion ni en politique. Les prophètes connus ont pris leur retraite. Seuls, quelques-uns de leurs épigones continuent de s' entretuer, par habitude, dans l' attente d' une hypothétique Victoire ou le souvenir douloureux d'un "Messager".

  

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CONTRIBUTION à l' HISTOIRE SOCIALE en FRANCE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Ainsi va le mouvement populaire dans notre pays qu' il grandit, se scinde, décline, puis , tel le Sphinx, renaît de ses cendres et verdit à nouveau, engendrant au passage des " avancées" qui ne sont parfois qu' un rattrapage de mesures existant ailleurs, mais qu'un patronat local rétrograde a freinées par tous les moyens (il a été, de ce fait, toujours aisé de demander à un égoïsme aussi forcené pourquoi, selon lui, il y a des communistes, mais bon...) L' Allemagne de l' Empereur Guillaume II, où dominait la social-démocratie, était plus ouverte en matière de retraites ouvrières, d'hygiène d' entreprise et de sécurité maladie que la IIIème République française, où des dispositions identiques étaient immédiatement soupçonnées de "collectivisme" et annonciatrices de ruine générale. C' est seulement en 1936 (Front populaire) qu' ont été octroyés 15 jours de congé payé aux salariés (et en 1945 qu' a été accordé le droit de vote aux femmes.) Désolé, mais notre fameux modèle social n' est pas partout à l' avant-garde : syndicalisme anémique, paupérisation que ne compensent pas des aides en déclin, services publics en déficit alarmant, salaires féminins dévalorisés, pénibilité contestée, maladies et accidents du travail mal reconnus, emplois saisonniers peu réglementés, etc. Encore faut-il préciser que bien des conquêtes ont été historiquement précédées de grèves dures, voire accompagnées d' émeutes et de sanglantes répressions (1830, 1848, 1871, 1906 pour les principales). La lutte des classes en France n' a jamais été une légende. Même les "hussards noirs de la République", ces instituteurs issus des couches populaires, n' ont pu modifier en profondeur les mécanismes de reproduction des élites ni augmenter de façon concluante les occasions de mobilité sociale.

C' est donc un paradoxe relatif que de voir "la Gauche", terme qui en vérité se réfère plus au parlementarisme bourgeois qu' à la défense des intérêts prolétariens (un adjectif fleurant désormais l' archaïsme), que de voir, oui, la Gauche installée lessiver en moins de quarante ans le mouvement progressiste: Mitterrand, originaire du centre droit, a étranglé un parti communiste déjà discrédité par le système stalinien, Hollande, par son insuffisance, vidé de sa substance le Parti façonné par le même Mitterrand. Phénomène qui n' est sans doute pas étranger à un affaiblissement syndical simultané.

Sans remonter aux Jacobins et aux Girondins, aux Blanquistes et aux Proudhoniens, aux Sociaux-Démocrates et aux Anarcho-Syndicalistes, sans allusion à la dégénérescence mondiale des modèles dérivés (nationalistes et autoritaires, exotiques, planistes, religieux, césariens, libéralo-libertaires et autres), rappelons qu' il y a plus d'un siècle déjà, en 1905, les formations se réclamant du "socialisme" avaient réussi à fusionner en Section Française de l' Internationale Ouvrière (SFIO). Quinze ans plus tard, l' ensemble éclatait sous la pression d' un courant majoritaire rallié à la nouvelle Internationale Communiste. Plusieurs tentatives de réunification ont eu lieu entre les deux guerres puis à la Libération, entravées chaque fois par le stalinisme et la guerre froide, par dessus la tête de millions d' électeurs unitaires frustrés.

A l' intérieur même de la vieille SFIO, qu' avaient désertée les ouvriers, les microscissions se succédaient: "néo-socialistes" sur la droite, "parti socialiste ouvrier et paysan" sur la gauche, "parti socialiste autonome" puis "unifié" lors de la guerre d' Algérie, fractures en général suivies de regroupements en "clubs" et "conventions" jusqu'à la réunification du Congrès d' Epinay en 1971. Cela dit, l' échec ultérieur et définitif de "la génération Mitterrand" ne saurait gommer la prégnance de la question sociale. La Nature, c' est connu, a horreur du vide.

Parallèlement a prospéré au fil des ans une kyrielle de chapelles ultrarévolutionnaires et de sectes panmarxistes au discours inaccessible aux non initiés, mais dépensant beaucoup d' énergie doctrinale à s'excommunier mutuellement. De Krivine à Laguillier ou de Lambert à Pablo, Bezancenot et Poutou, elles constituent encore un élément plutôt anecdotique mais familier, sans lequel la saga révolutionnaire se sentirait amputée. Maintes carrières y ont d' ailleurs débuté depuis quelques décennies avant de trouver leur chemin de Damas : celles de Jospin, Mélanchon, Drai, Cambadélis, entre autres.

Aujourd'hui le courant communiste est partagé en une dizaine de groupes "refondateurs" et le courant socialiste, après implosion électorale, cloisonné en tribus gauloises allant d' un macronisme tempéré à un extrémisme mélanchonien replié sur lui même. Les rescapés de cette Gauche décomplexée s' apprêtent déjà à se positionner en continuateurs de leur oeuvre.

On redoute alors le scénario : leurs organisations aux adhérents raréfiés risquent  de s' entredéchirer des années avant que surgisse l' homme providentiel qui révélera que l' union fait la force. Un Congrès historique supplémentaire rapprochera des agrégats militants d' accord sur l' essentiel qui devront expliquer, le pouvoir conquis dans l' urne, l' inusable obligation d' opter pour  l' opposé de leurs promesses d' opposants, de jongler avec la ligne programmatique, de sacrifier, à l' abri de motivations alambiquées, à l' électoralisme et au clientélisme , bref de renoncer  en chemin. 

La phalange des insatisfaits mettra alors en accusation les "félons pouvoiristes" devant des masses ainsi poussées vers l' abstention... Cette fascination  récurrente pour la rupture entre soi (fut-ce au prétexte de la place d' une virgule dans une motion, d' un ego froissé ou d'un coup de com' narcissique) est, chez des "leaders" éléphantisés par leur entourage, d' ordre culturel, génétique et vaniteux (plutôt n°1 d' un groupuscule que n°2  d' un parti  étoffé). Il relève de la taquinerie théorique ou de l' occasion tactique à saisir plus que de l'analyse approfondie des mutations cycliques du capitalisme. Le problème est, par conséquent, devenu autant celui de la fiabilité de l' engagement que celui de l' étendue du "dégagisme" en cours.

 

 

 

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FILS DE LA NUIT

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Mon enfance a été marquée par l' écho des drames liés à la guerre civile espagnole(1936-39). Saragosse, Teruel, Valence, Malaga, la Guadalajara, Barcelone, Guernica, sont des noms qui ont hanté mon esprit. Mes parents ont hébergé, au moment de la "retirada", une famille de réfugiés républicains. C' est dire combien ce conflit, prélude à la guerre mondiale, a imprégné mon histoire intime.

De ce fait, la récente publication par les éditions Libertalia de "Les Fils de la Nuit", 2 volumes consacrés à l' événement qui a causé plus d' un million de morts et mobilisé l' Europe progressiste contre le fascisme, revêt un particulier intérêt.

Le premier tome, "Souvenirs de la guerre d' Espagne", est le journal, publié pour la première fois en 2006, d' Antoine Gimenez (de son vrai nom Bruno Salvadori), milicien italien dans la Colonne de l' anarchiste Durruti, assassiné à Madrid fin 1936. Vraisemblablement par un agent de Staline. Ce récit - les batailles sur les bords de l' Ebre en 1936 et 37- se lit comme un polar.

A ce matériau brut, les "Giménologues", ses héritiers, ont ajouté, au prix d' un travail de dépouillement impressionnant, une suite intitulée " A la recherche des Fils de la Nuit". Il s' agit d' une étude, meublée de biographies, du "Groupe International"  (les "Brigades" ne sont pas encore opérationnelles sur le front d' Aragon)) de tendance anarchisante, pionnier d' une révolution de prolétaires-soldats.

Mais une autonomie politico-militaire de ce genre ne pouvait agréer aux oligarques staliniens qui n' ont eu de cesse de s' être débarrassés par le meurtre de masse des "Fils de la nuit", comme ils l' avaient fait en URSS avec Makhno. Ainsi la guerre anti franquiste s' est-elle doublée d' une lutte implacable contre ces francs-tireurs nus pieds, peu enclins à la militarisation à la sauce moscovite. Pot de terre contre pot de fer.

La révolution sociale s' effaçait devant la répression étatique. Le camp républicain ne s' en est pas relevé. Ce scénario est connu. Le mérite de ces livres est d' en fournir des preuves et témoignages accablants.

 

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Marxisme et islam

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' Histoire est souvent sujette à rebondissements. Il n'est pas inutile de noter ceux-ci si l' on veut comprendre l' Actualité. Ainsi en est-il des rapports entre deux forces importantes du monde où nous vivons, le marxisme et l' islam.

Lors de la Révolution d' octobre 1917, le mouvement social relevait totalement d' organisations européennes, la 2ème Internationale, social-démocrate, et la 3ème,communiste, laquelle ne naitra officiellement qu' en 1919. Les Empires coloniaux triomphaient et les aspirations de nombreux colonisés à l' indépendance ne pouvaient trouver d' oreille que dans les partis d' opposition révolutionnaire des nations colonisatrices.

C' est donc à l' intérieur du socialisme occidental que se sont manifestées les premières revendications d' un tiers-monde dont le souci était de cesser d' être une simple force d' appoint aux luttes ouvrières de l' ouest. Cette problématique a été abordée très tôt par Sayit Sultan Galiev, un Tatar musulman rallié au Parti bolchévik mais désireux d' instaurer en URSS une égalité des ethnies neutralisant la vieille domination tsariste.

Galiev, devenu "Commissaire musulman" rattaché au Commissariat du Peuple aux Nationalités, développe ainsi des conceptions qui tendent à obtenir du Komintern une véritable décentralisation de la Révolution : il pose la "Question d' Orient" devant le monde communiste. Son essai de globalisation est d' abord soutenu par Staline contre les partisans d' une intensification de la lutte des classes dans les sociétés musulmanes. Mais où Staline ne voyait qu' une alliance tactique avec les bourgeoisies féodales locales, Galiev ajoutait un second objectif : l' effacement de la "culture coloniale" russe.

" Le salut de l' Orient est uniquement dans la victoire du prolétariat occidental", lui répond le Congrès de l' Internationale en 1920 à Bakou. Position qui anéantit le projet d' " Etat colonial", sorte de pré-Daesh marxiste, dénoncé par Moscou comme "déviationnisme nationaliste". Exclu du P.C, le Tatar est arrêté en 1923, enfermé au Goulag en 1928, et fusillé en janvier 1940 sans s' être renié.

Mieux : ses thèses ont fait tâche d' huile, d' Inde au Maghreb. La décolonisation politique, les indépendances juridiques, l' arme pétrolière viennent alors modifier la relation à l' Occident. Les cartes sont rebattues au détriment d' un marxisme considéré comme une autre arme de domination blanche. Le glissement est patent vers un islamisme plus radical. L' idée d' "Internationale coloniale" chère à Galiev fait son chemin. L' écroulement de l' URSS accélère l' inversion des rôles. Le "socialisme arabe", dont le jihadisme est partiellement dérivé, ou le neutralisme, de la conférence de Bandoung (1955) au "Groupe afro-asiatique" actuel, consacrent la distanciation entre Marx et Mahomet, dont Galiev, au lendemain de la première guerre mondiale, avait jeté les jalons.

Pour autant une telle situation n' exclut pas à l' avenir des alliances circonstancielles, par exemple contre la mondialisation capitaliste. Mais, cette fois, dans le cadre d' un rapport de forces différent, où le fait religieux est devenu un élément culturel déterminant de la "décolonisation civilisationnelle" évoquée de plus en plus fréquemment.

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