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45 articles avec histoire

La fin discrète de l' anticolonialisme de papa

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La décolonisation a mobilisé plus de trente ans de ma vie. Elle m' a certes valu des embûches mais aussi le privilège de rencontrer des hommes et des femmes d' exception, noms perdus comme ceux de Pierre Stibbe, Jean Rous, Claude Gérard, et de pouvoir aider, autant que j' ai pu, des responsables de "peuples dominés" : Bourguiba, alors mis en résidence surveillée à Chantilly, Messali Hadj, reclus à Gouvieux, le président Senghor à Dakar. Cela demeure pour moi un sujet de fierté.

Aujourd'hui, les passions de ce temps sont retombées. Sans doute la décolonisation n' est-elle pas achevée (voir les Collectivités d' outre-mer et la Palestine), mais le problème semble "résiduel" (sauf aux intéressés, naturellement). La violence djihadiste occulte les réalités impérialistes, en leur servant d' alibi. L' anticolonialisme, qui au demeurant n' a jamais fait spécialement recette parmi les Français, était un composant majeur du combat à gauche jusqu' au bout des années 70 ( luttes de libération nationale, abolition de l' apartheid, défense des Droits aux US.A) . Entré discrètement dans l ' Histoire, il véhicule maintenant une sorte d' archaïsme inoffensif ou nostalgique qui invite plutôt à la clémence.

Plusieurs raisons expliquent cette évolution, s' ajoutant au mouvement de balancier propre à la vie politique et, dans le cas de la France, qui a possédé le second Empire colonial du monde, à une perte évidente d' actualité :

- d' abord,probablement, les nombreuse déceptions engendrées, du point de vue démocratique occidental, par les Indépendances. La désillusion n' a pas eu partout la même cause : effet corrupteur du néo-colonialisme ici, égoïsme des bourgeoisies nationales là, fanatisme religieux et anti-occidental ailleurs

- un anticolonialisme idéalisé qui était étranger aux colonisés eux-mêmes, et construit sur des schèmes intellectuels, idéologiques, éthiques, culturels préétablis, donc souvent erronés dans les faits. L' altruiste démarche qui avait conduit certains au devoir de "rachat", sorte de "baiser au lépreux", et d' autres à l' affirmation de la solidarité de classe, n' était pas "respectée".

- l' indifférence des jeunes Européens, qui estiment désormais suffisant de désavouer le passé colonialiste et raciste de leurs prédécesseurs, et se tournent davantage vers le problème du réchauffement climatique menaçant la totalité de l' humanité

- l' effondrement du parti communiste qui était l' unique Organisation française à soutenir massivement, depuis sa création en 1921, les mouvements et militants coloniaux, et l' a payé de son sang (Iveton fusillé, Audin assassiné, Laban, Maillot, Caballero morts les armes à la main), et d' innombrables emprisonnements, révocations, poursuites judiciaires, saisies de journaux, sanctions pécuniaires ou autres brimades

- la disparition progressive des grandes figures de l' anticolonialisme : Sartre, Guérin, Charles-André Julien, Germaine Tillion, Fanon, Vidal-Naquet, Césaire, etc.

- le souvenir négatif qu' a gardé le Pays des guerres de décolonisation : défaite dans la lointaine Indochine d' un Corps Expéditionnaire sacrifié, conflit d' Algérie qui a impliqué toute une génération pour un abandon final ayant laissé à l' Armée l' amère conviction d' avoir été "trahie" par Paris, et non vaincue sur le terrain

-la rancoeur tenace des centaines de milliers de familles, contraintes de quitter une terre où elles étaient implantées depuis des générations

- enfin les difficultés de co-existence nées de la forte immigration d' anciens colonisés imposant le communautarisme, voire, à la seconde génération, exhalant la haine de leur pays d' accueil

Cette accumulation a mis un terme à la saga de l' anticolonialisme de papa. Elle n' a pas étouffé pour autant la poursuite du combat anti-impérialiste sous d' autres formes : l' altermondialisme dénonçant une financiarisation entière de la planète, ou l' exaspération identitaire dont le djihadisme, s' abritant derrière des justifications religieuses, est en partie une manifestation désespérée

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Vent debout

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Evoquant dans ses "Mémoires" le banquier britannique John Law, Ecossais promu Contrôleur général des Finances du Régent, Philippe d' Orléans, le moraliste Louis de Saint-Simon écrivait: " Law raisonnait comme un Anglais, et ignorait combien est contraire au commerce et à ces sortes d' établissements (les banques), la légèreté de la nature (française), son inexpérience, l' avidité de s' enrichir tout d' un coup, les inconvénients d' un gouvernement despotique, qui met la main sur tout, qui n' a que peu ou point de suite et où ce que fait un ministre est toujours détruit ou changé par son successeur."

Le "french bashing" (voir notre article du 28/09/2012) auquel les Anglo-Saxons se livrent sans se lasser sur les "grenouilles papistes", montre que depuis 1723 notre réputation de légèreté n' a guère varié. La hâte et les facilités des condamnations anglaises ne sauraient s' embarrasser de considérations psycho-culturelles. Reste qu' à l' origine, les Français constituaient un peuple de laborieux laboureurs et d' artisans habiles, attachés à leurs terroirs, dont les descendants se sont inscrits à Pôle Emploi. Pas de banquiers non juifs, peu d' esprit "industriel", ce n' était pas leur truc. Aussi n' ont-ils jamais comblé le retard, pris au 19ème siècle, sur les Anglais, puis les Allemands. C'est également pourquoi ils ont gagné plus de prix Nobel de Littérature que d' Economie.

Au pays de Descartes, c' est là un paradoxe, les choses apparaissent difficilement ajustées aux critères d' efficacité et de simplification qu' implique l' ordre rationnel : aussi bien quant à l' usage fluctuant de l' argent public, qu' à l' étrange multiplication des cloisonnements bureaucratiques, au maigrichon souci de l' intérêt général, au goût immodéré de la paperasse, des colloques ésotériques, des comités fantomatiques, des copinages commémoratifs, des Rapports sans utilisateur, ou encore qu' à la manie latine de recaser les perdants, de pistonner les proches, de complaire aux lèche-bottes.

Le résultat est une société en relatif décalé, où l' on ne se console pas des savoir-faire abandonnés, dont les diplomates se drapent dans une vision anachronique du prestige, les enseignants s' accrochent à des méthodes pédagogiques périmées, les psy bloquent sur des nostalgies soixante huitardes et les représentants syndicaux, de moins en moins représentatifs, sur une image obsolète du salariat, bref où la réforme n' est pas le changement mais la garantie de la continuité.

Je ne sais si tout cela additionné suffit à expliquer le peu de satisfactions, hormis l' épuisante victoire de 1918, enregistrées par nos gouvernants depuis Waterloo : défaites militaires, de Sedan à Dien Bien Phu, et politiques ( ainsi, la décolonisation puis l' intégration des étrangers ), ou convulsions sociales, comme les "Trois Glorieuse"(1830), l' Insurrection ouvrière de 1848 et la Commune social-patriotique de 1871. Déceptions, longtemps masquées par la domination démographique et la référence révolutionnaire, qui se sont conclues par des alternances de régime : chronologiquement, la Restauration, la Monarchie de Juillet, la Seconde République, le Second Empire, la Troisième République, l' Etat Français (Vichy), les Quatrième puis Cinquième Républiques. Une instabilité suggérant que la France, phare des indépendances nationales du XIXème siècle, n' a finalement jamais trouvé ses marques dans la dynamique capitaliste qui, à travers la globalisation, vient de lui a asséner un coup de massue supplémentaire.

Aujourd'hui souffle sur le "cher et vieux pays" et son peuple, auxquels m' attachent encore plus leurs déboires, un "vent debout" les désignant comme maillons faibles d'un Système que ses adversaires réfléchis et ses fossoyeurs inconscients s' activent à terrasser. A qui échappe la nécessité d' une "mise à jour" urgente et générale? Déficits et chômage records, amateurisme et déchéance morale du monde politique, impression d' impuissance du pouvoir, suradministration souvent redondante et gaspilleuse, inflation réglementaire sans suivi, progression accélérée mais logique du national-populisme, projet de découpage régional baroque, politiquement irresponsable, culturellement ignare, harcelantes menaces terroristes, alignement sur Washington et ses plus inconditionnels protégés , perte d' influence et de fiabilité en Europe, provocations ou désordres intérieurs (Calais, Notre Dame des Landes, drones se baladant sur les sites nucléaires, groupes de casseurs ambulants), hésitations et reculs ministériels (écotaxe, barrage de Sivens), investissements mal ficelés, fiscalité paralysante, atouts gâchés en dépit d' un modèle social enviable, lui-même accusé d' encourager l'assistanat et la fraude, les clignotants sont au rouge. Cependant , des charters de milliardaires continuent, de Chanel en Vuitton, de déverser à Roissy les consommateurs d un luxe qui , dans cette atmosphère de fin de règne, donne une image renversée de la réalité.

La réalité? des cadres et classes moyennes appauvries et démotivées, des classes populaires abandonnées au chacun pour soi, des jeunes qui s' exilent, comment repousser alors le sentiment rampant de la fragilisation d' une Nation pourtant gâtée par la nature, construite patiemment, pièce après pièce, par consensus et sacrifices, comme toute Patrie ? Ah, taisez-vous donc un peu, Cassandre!

Eh non, la bicoque institutionnelle est bien en train de s' effondrer sur la Gaule, ex Grand Pays de deux mille ans d' Histoire ! Sixième République, ou autre chose?

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Les Boches

Publié le par memoire-et-societe

On célèbre à Paris les 70 ans de la Libération. "Les Boches", c' est sous ce terme aujourd'hui abandonné, que la majorité des Français désignaient alors leurs ennemis allemands. J' ai cherché l' origine exacte de ce mot qui exprimait une violente haine.

Le "Larousse" mentionne "péj. et pop.", sans s' étendre outre mesure. Le "Petit Robert" stipule : "vieilli, fam. et injurieux. Des avions boches ont bombardé la gare! (Mart.du G.)". J' ai trouvé sur Ia toile une explication selon laquelle boche serait un suffixe argotique sur le type de ca-boche ou rigol-boche, séparé d' al-boche (tête de bois) à l' époque de la guerre de 1870. Le terme a connu son apogée entre 1914 et 1945, malgré la concurrence de "Frisés", "Fridolins", "Chleuhs" et autres "Doryphores". Emile Chautard ("La Vie étrange de l' argot") précise qu' alboche, puis boche, étaient utilisés par les argotiers de La Villette pour évoquer l' "entêtement" des ouvriers allemands, nombreux en région parisienne à la fin du XIXème siècle.

En août 1940 (j' avais onze ans), je suis rentré, avec ma mère et ma soeur, de notre "repli" gascon. A la gare de Vierzon, qui concrétisait la "ligne de démarcation" entre "zone libre" et "zone occupée", le train a stoppé un long moment. Des dames de la Croix Rouge se précipitaient vers les wagons pour servir du thé dans des gobelets en fer. Je me suis avancé vers la fenêtre ouverte, et c' est là, sur le quai, que j' ai vu mon premier "boche".

La quarantaine, court sur patte, légèrement ventripotent, sans arme. Je m' étais préparé à l' apparition du cavalier uhlan qui coupait volontiers la main des enfants. Je n' irai pas jusqu' à dire que le pépère qu' on offrait à mon regard me décevait. Mais il dénotait.

J' ai eu, par la suite, l' occasion de faire plus ample connaissance avec ses compatriotes nazis qui avaient tendance à perquisitionner notre maison et à s' intéresser à mon père. Quant au Boche ordinaire, je le croisais chaque jour, gravissant avec une note de concupiscence les pentes de Montmartre, allant ou revenant de l' exercice, montant la garde devant de luxueux hôtels réquisitionnés.

Aujourd'hui, je rencontre, aux mêmes endroits, leurs petits- enfants comme touristes. Ils ne se font pas remarquer. Willkommen! D' Allemagne (ex Bochie) parviennent des relents sympathiques de pacifisme, d' écologie et de proposition de vie "alternative"; Les jeunes Français raffolent de Berlin. J' y souscris sans rancune, sinon sans mémoire. Puisqu' il faut "faire l' Europe", autant zapper une bonne fois les Boches.

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Procès

Publié le par memoire-et-societe

Des parents et des amis m' ont parfois demandé d' écrire mes "souvenirs". Je renâclais dans la mesure où je voyais mal l' intérêt d' un témoignage somme toute secondaire sur l' ensemble des évènements que j' ai pu connaitre.

Toutefois, j' évoque aisément les moments précis qui ont pu faire sens dans ma vie. Ainsi ai-je assisté, à 16 ans, à l' ouverture de deux procès historiques : celui de Philippe Pétain et celui de Pierre Laval, où mon père, à peine rentré de déportation, avait été désigné comme juré parlementaire.
Le " procès Pétain" a débuté par une accablante journée de chaleur en juillet 1945 devant la Haute Cour, au Palais de Justice de Paris. Magistrats, avocats, jurés, journalistes innombrables, gardes et spectateurs s' y pressaient. Quand Pétain est entré par une porte latérale sous le crépitement des flash, le silence s'est fait. L' accusé, en tenue de maréchal, a gagné sa place, face au président Mongibeaux qui lui avait prêté serment sous l' occupation, a posé son képi étoilé, et décliné son identité. Puis il a lu, debout, une déclaration contestant la validité du Tribunal, avant de préciser qu' il ne répondrait à aucune question.

Le procureur général Mornet, qui avait fait fusiller des "poilus" pour "défaitisme" durant la 1ère guerre mondiale et sollicité en 1941 sa participation à la Commission chargée de "dénaturaliser" les juifs, a pris la parole avec véhémence. C' était son travail. Pétain, de marbre, regardait ailleurs. De temps à autre, l' un de ses avocats se penchait pour lui parler à l' oreille. Le vieillard (89 ans) hochait un peu la tête. De la tribune du public, au-dessus du jury, je contemplais l' homme aux cheveux blancs qui concentrait sur lui toutes les passions du Pays. Ce procès, auquel je ne suis plus retourné, ,a duré trois semaines, et s' est conclu par une condamnation à mort commuée en détention à perpétuité. Pétain est décédé à l' ile d' Yeu six ans plus tard.

Laval, homme politique, était aussi loquace que Pétain, le militaire, s' était montré silencieux. Quand son procès s' est ouvert, le 5 octobre de la même année, nous étions à nouveau, ma mère et moi, dans la tribune surplombant la salle aux fenêtres haut perchées, découvrant un morceau de la Sainte Chapelle. Est apparu un individu assez petit, au teint olivâtre, qui s' est assis sur un banc vide. Ses avocats boycottaient la séance pour protester contre une instruction "bâclée" et un accès, selon eux "incomplet", au dossier. Lui était d' abord convaincu qu' il allait sauver sa tête, compte tenu des services rendus aux uns et aux autres.

Mornet et Mongibeaux, dont le zèle se nourrissait de l' espoir d' être promu à la présidence de la Cour de Cassation, sont passés à l' attaque jusqu' au moment où Laval, se dressant soudain et frappant violemment la table, a hurlé : "Mais vous étiez aux ordres de mon gouvernement à cette époque, vous qui me jugez! ". Au fond de la salle un jeune homme, fils d' un ministre de Vichy, Cathala, a applaudi. " Arrêtez immédiatement le perturbateur!" a ordonné Mongibeaux.

La séance s' est achevée dans le brouhaha et la confusion. Le 9, Laval était condamné. Le 15, jour de son exécution, il tentait de s' empoisonner. On lui a fait un lavage d' estomac avant de le fusiller, attaché à sa civière verticale, sur un chemin longeant la prison de Fresnes.

Je n' éprouvais aucune indulgence pour les responsabilités assumées par les deux personnages, mais j' avoue ne pas être sorti de là avec une haute opinion de l' indépendance de la Justice.

Quand mon père est mort d' un accident de voiture en 1950, nous avons reçu à la maison beaucoup de lettres de condoléances que je me chargeais d' ouvrir. Un matin, j' ai tiré d' une enveloppe une photo de Pétain. Au dos, était écrit à l' adresse de ma mère : " Il est crevé, le salaud. Tant mieux! ".

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Administration de la mémoire

Publié le par memoire-et-societe

Je l' avais visité au début des années 60 : Natzwiller-Struthof était le camp de concentration installé par les Nazis dans l' Alsace annexée, au-dessus de la ville de Schirmeck. Il était, comme ses semblables, destiné à l' élimination des "ennemis irrécupérables du Reich". Plus de 25000 déportés y avaient laissé la vie.

Le lieu était alors presque en l' état. Il avait en 1945 servi un moment de centre pénitentiaire pour collaborationnistes. En 1950, on avait classé "monument historique" cette clairière pentue, ceinte d' un triple rang de barbelés et d' une série de miradors proches les uns des autres. Un jour, un détenu muni d' une perche avait réussi à sauter les obstacles. Les chiens l' avaient vite débusqué entre les sapins. Il avait fait le tour du camp une corde au cou avant d' être pendu au son du violon sur la Place d' Appel, devant les autres prisonniers disposés en carré. Le SS commandant le Struthof, Josef Kramer, lui, s' est pendu tout seul, en 1945.

Passée la porte, se dressait la longue cheminée du crématoire auprès de laquelle de Gaulle avait inauguré en 1960 le "Memorial de la déportation". En contrebas, les restes d' étagements de baraques noirâtres, jusqu' au Revier où des "chercheurs", comme le professeur August Hirt, ami d' Himmler, expérimentaient de nouveaux gaz toxiques. Rien de plus sinistre que cet ensemble noyé les trois quarts du temps dans les brumes de la forêt vosgienne.

Récemment, l' un de mes petits-fils, âgé de 16 ans, a émis le voeu d' aller sur place. Devoir de mémoire oblige, je suis retourné au Struthof. Un vaste parking payant et grillagé nous a accueillis. Nous avons ensuite emprunté une allée macadamisée jusqu' au " Centre européen du résistant-déporté ", cube de verre brillamment éclairé, doté d' une billetterie électronique et d' une boutique de produits dérivés (albums, DVD). Dans la vaste salle, des photos de camps hitlériens, de Dachau à Buchenwald, de Mauthausen, où a été mon père, à Auschwitz, Neuengamme, Ravensbrück ou Dora. Des légendes, des panneaux rédigés par des historiens.

Pour accéder au site, il a fallu ressortir, reprendre, ticket d' entrée en main, l' allée jusqu' à une étroite ouverture latérale du portail. Des files de scolaires s'y pressaient, encadrées par des adultes qui s' efforçaient d' imposer une réserve en rapport avec la solennité de l' endroit. Des couples plus âgés parlaient allemand.

Là, surprise : le camp était vide ! sur toute son étendue, des passages zigzaguaient entre des rectangles bordés de pierres qui figuraient l' emplacement des baraques disparues. Seuls survivaient un block-témoin, narrant la vie concentrationnaire, et, tout au fond, en bas, le bâtiment-laboratoire de Hirt et de ses collègues.

Des groupes suivaient placidement le fléchage "sens de la visite", tel qu' indiqué par l' Administration de la mémoire. Tout était impeccablement ratissé et indolore. Mon petit-fils n' a fait aucune observation. On avait châtré l' émotion à laquelle il s' était, sans doute, préparé.

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Dumont Jules, martyr marginal

Publié le par memoire-et-societe

L' affaire est bien décalée : l' histoire d' un oublié du show résistanciel. Inutile de chercher dans les volumes de l' "Histoire intérieure du Parti Communiste Français" de Robrieux, vous n' y trouverez nulle mention du héros en question. Cet effacement relève des silences auxquels l' Histoire se prête souvent. Dumont n' était pas pourtant un personnage falot. On le rencontre dans les Souvenirs d' André Marty, Angelo Tasca, Auguste Gillot, entre autres. Jamais dans l' iconographie officielle du "Parti des fusillés".

Jules, Joseph Dumont, fils de cordonnier, était né en 1888 à Roubaix. Lors de la première guerre mondiale, il a participé à tous les grands combats, de la Somme, où il a été blessé, aux Flandres, où il a été gazé en 1918. Parti sergent, il est rentré capitaine, bardé de médailles.

Il a quitté l' Armée en 1920 pour la région de Meknès, au Maroc où il avait fait son service militaire. L ' Administration coloniale, la misère populaire et la pression des banques sur de petits colons comme lui, l' ont conduit à la lecture, interdite dans le Protectorat, de "L' Humanité", avant d' en faire un communiste convaincu.

Etroitement surveillé, il a bientôt été arrêté pour propagande subversive, et expulsé du pays par un tribunal militaire. Son brutal départ, sans sa famille, a accéléré, par solidarité, la constitution du Parti communiste marocain.

A son retour à Paris, le Komintern l' a envoyé comme conseiller militaire en Ethiopie, pays agressé par l' Italie fasciste, d' où il a gagné Madrid pour prendre la tête d' une centurie des Brigades Internationales, puis du bataillon "Commune de Paris", enfin le commandement de l' importante brigade "La Marseillaise" jusqu' en 1938. Mobilisé l' année suivante en tant que lieutenant-colonel de réserve de l' armée française, il a, dès l' armistice de 1940, repris contact avec le P.C qui l' a alors nommé directeur-gérant du quotidien "Ce Soir". A ce titre, il a été chargé de négocier avec l' ambassadeur allemand Otto Abetz l' autorisation de reparution du journal, en parallèle avec une démarche identique entreprise par Catelas pour "L' Humanité". Finalement, c' est Hitler qui a tout stoppé en revenant sur le droit préalablement accordé par Abetz.

Dumont, de son côté, avait plongé dans la clandestinité, préparait une évasion des députés communistes de la prison du Puy, et siégeait depuis sa création au sein du Comité militaire national des F-T.P. sous le nom de "colonel Paul". Ciblé par la Gestapo, il a été capturé fin 1942, sauvagement torturé avant d' être fusillé le 15 juin 1943 au Mont Valérien, à 55 ans.

Itinéraire héroïque d' un responsable de la Résistance armée : pourtant son nom ne figure nulle part. Ses camarades de combat ont disparu. Leurs héritiers l' ignorent. Ses descendants sont dispersés (l' un de ses fils, arabisant, a été conseiller du président Senghor à Dakar) et sans trace concrète de son existence. Le Parti pour lequel il s' est sacrifié a mis les scellés sur sa mémoire.

L' explication de cette disgrâce n' est pas savante. En juin 1940, alors que l' Internationale était encore liée par le pacte germano-soviétique, le PCF a été incité à réclamer à l' occupant allemand la faculté de reparaitre pour sa presse. Duclos, en charge de l' organisation (Thorez était à Moscou) a mis en route, sous l' égide du patron de la Commission des Cadres, Tréhard, la double démarche en direction d' Abetz. Mais entre temps (les communications avec le Komintern étaient longues et compliquées), Staline avait changé d' avis. Tréhard se retrouvait donc publiquement désavoué. Par la suite, jamais le Parti ne lui a confié de nouvelle responsabilité. Quant à Dumont et Catelas, tous deux fusillés par les Nazis, ils ne posaient plus de problème. Tous les témoins de ce faux pas avaient quitté la scène, et l' image du Parti sortait intacte de cette trouble péripétie.

P.S. Des lecteurs ayant demandé comment se procurer "Chroniques franco-citoyennes", ouvrage papier tiré de ce blog, voici l' adresse électronique : ww.morebooks.fr

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Mort de chagrin

Publié le par memoire-et-societe

La célébration du centenaire de la guerre de 14 me remet en mémoire une histoire pathétique. J' étais, en 1940, "replié", comme on disait alors, dans une ville du Midi et élève de 6ème au lycée où s' employaient deux jumeaux, les frères Roux. L' un, dit Roux-bagnole, était le chauffeur de l' établissement, l' autre, le concierge, naturellement dénommé Roux-bignole.
Roux-bignole était un invalide de la guerre précédente, au souffle court et à la patte raccourcie. A Verdun, un morceau d' acier lui avait labouré la poitrine et une pierre bousillé le péroné. On l' avait évacué sans connaissance, des premières lignes au poste de secours le plus proche. Les brancardiers l' avaient tellement secoué, de boyau en tranchée, que la douleur l' avait réveillé et que le chirurgien avait pu lui confier : "Vous avez un éclat d' obus dans le poumon. On va vous proposer l' opération. Refusez, sinon vous y resterez." Conseil avisé: la ferraille s' était peu à peu enkystée dans les chairs et le mutilé avait survécu.

Les prof' titulaires étant mobilisés, on avait, pour les cours, appelé à l' aide des enseignants retraités minés, eux, par les infirmités de l' âge, donc souvent défaillants. Ainsi, un jour de fin mai 40, le prof' de math' s' étant porté pâle, on avait dû confier la classe à la garde de Roux-bignole qui avait imprudemment annoncé : " Vous pouvez faire ce que vous voulez, mais pas de chahut." Bien entendu, quelques minutes plus tard, c' était l' enfer. Plusieurs grimpaient le long des colonnes qui supportaient le plafond, d' autres se mesuraient à coups de boulettes de papier mâché ou jouaient à tue-tête à la bataille navale.

A un moment, le plus costaud d' entre nous, carrure de futur rugbyman, avait bondi sur l' estrade pour chanter : "Je ne suis pas celle qu'on pense / Je ne suis pas celle qu' on dit / Je sais me conduire dans l' existence...". Alors, un cri. C' était Roux-bignole, levé à demi : " Comment?... Les Allemands... sont aux portes... de Reims...et vous... et vous...z' avez le coeur... le coeur à faire... les clowns! " Puis il s' était affalé en pleurs sur le bureau. Un silence s' était établi qu' avait rompu la cloche annonçant la fin de la permanence. Nous avions laissé Roux-bignole, toujours sanglotant, dans la classe déserte.

Le lendemain, la loge du lycée était restée fermée. Juin arrivait, amenant dans la ville des flots de réfugiés dont des officiers encore en uniforme, ayant abandonné leurs soldats pour fuir dans leurs voitures personnelles avec femme et enfants. Le lycée avait fermé a son tour. Nous trainions, avec les copains, dans le désordre des rues et la panique générale. Un matin, j' étais tombé nez à nez avec Roux-bagnole. J' avais, par politesse, demandé des nouvelles de son frère.Il s' était raidi et avait seulement répondu : " Tu ne sais pas? Il n' a pas supporté la défaite. Il est mort de chagrin."

P.S. J' imagine volontiers un film tiré de ce récit avec le comédien Jean-Pierre Darroussin dans le rôle de Roux-bignole...

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Retour sur Félicien Challaye

Publié le par memoire-et-societe

La guerre est source de bien des ambigüités. J' y pense parfois à partir du "cas" de Challaye. Qui était-il? L' une des figures incontournables, avec Romain Rolland et Alain, du pacifisme au siècle dernier. Camarade de promotion de Charles Péguy à Normale, il a dénoncé avec virulence le colonialisme dans les "Cahiers de la Quinzaine" après un voyage au Congo en compagnie de Brazza. Jaurèssiste, dreyfusard, blessé et décoré, il revient de la guerre acquis au pacifisme dit intégral qui va régir le restant de sa vie : au P.C qu' il quitte lors de la bolchévisation, à la Ligue des Droits de l' Homme, à la Ligue Internationale des Combattants de la Paix, au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes, puis, sorte de logique du désespoir, dans les journaux collaborateurs, sans cesser de se réclamer de Zola et de Jaurès.
Jugé en 1946, Challaye, historiquement " fourvoyé " mais fort du soutien d' anciens élèves comme Michel Alexandre, juif qu'il a abrité sous l' occupation, a été acquitté. " Le vieux prof' " a achevé sa vie en 1967, à " L' Union Pacifiste ", curieux repaire de " victimes de guerre".

J' ai toujours porté au pacifisme, héritage familial, une particulière sympathie et placé la Paix au premier rang des valeurs. J' ai toujours évoqué la figure de Challaye avec l' estime qu' elle mérite, même s' il a été attristant de voir celui-ci évoluer dans la mouvance de Marcel Déat. C' est pourquoi j' ai été surpris d' être un jour accusé d' avoir écrit un livre relevant, je cite, du " prêt à tuer ". Cela se passait en l' an 2000, j' avais publié un ouvrage intitulé " La Mêlée des pacifistes ". Le propos était simple : le pacifisme, qui n' a jamais été monolithique, a été divisé par des luttes dont les enjeux le dépassaient, et expliquaient ses déboires. Le constat n' impliquait aucun procès.

Quand on choisit de s' exprimer publiquement, on s' offre, c' est normal, à la critique et à la contradiction. Dans le journal de l' Union Pacifiste, j' ai fait l' objet d' une agression. Un certain R.B., dont je n' ai jamais cherché à percer l' identité, m' y crachait au visage une incompréhensible haine. On m' a incité à user de mon droit de réponse. J' ai refusé. Je crois que c' est Léon Blum, calomnié par ceux qui avaient eu la peau de Roger Salengro, qui disait : " Au-dessous d' un certain niveau, on ne répond pas ".

Deux hypothèses: ou bien l' auteur de l' article n' avait pas ouvert le livre et s' était contenté de parcourir la "4 de couv' " pour "se faire une idée " avant de courir vendre ses Services de Presse chez Gibert (autrement, comment pouvait-il soutenir que je "salissais la mémoire de Challaye" qu' au contraire j' essayais de défendre tout le long de la page 130 ?) ou bien, comme le suggérait une phrase bizarroïde, R.B. n' aimait-il pas les résistants ? une allusion à mon père qui n' avait rien à voir là-dedans m' y a fait songer. On a , bien sûr, le droit de ne pas porter les résistants-déportés dans son coeur. Cela n' implique pas le droit d' insulter leurs fils.

Il y a aujourd'hui présomption, et R.B. n' est peut-être plus de ce monde. Il servait mal à mon avis une bonne cause. Personne n' a changé mon opinion sur Félicien Challaye : c' était un homme digne de respect. Seule, sa sincérité l' a aveuglé au point de le faire tirer contre son camp.

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Une révolution peut-elle s'épargner la violence?

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Une révolution visant à libérer l' homme de l' aliénation sociale est-elle concevable sans moment de violence? ou la violence est-elle indissociable d' un changement profond de société? en quel lieu réside l' utopie : dans le pari d' une transformation sans contrainte ou dans la fatalité de la brutalité liée à la construction d' une société plus juste? la problématique récurrente de la fin et des moyens s' est trouvée relancée à la fin de la seconde guerre mondiale, au rythme de l' avancée de l' Armée rouge en Europe et de l' âpreté grandissante de l' opposition entre marxistes et non marxistes. Controverse maintenant dépassée chez les intellectuels en Occident, mais moins archaïque chez les peuples du tiers-monde.

Deux livres ont marqué la période : "Humanisme et Terreur" de Maurice Merleau-Ponty, "Histoire et conscience de classe" de Georg Lukàcs. Merleau-Ponty était le condisciple de Sartre à Normale, et son colistier à la tête de la revue qui faisait alors foi, "Les Temps Modernes". Son ouvrage était en fait la recension de ses éditos politiques jusqu' en 1947. Travail de philosophe, qui a nourri des polémiques devenues dérisoires, voire indéchiffrables pour le lecteur actuel, tant les références y paraissent lointaines et désincarnées.

N' empêche : la question de la violence révolutionnaire (ici dans sa dérive stalinienne) était posée. Le principal grief était moins d' avoir à tuer que de tuer pour rien, c' est-à-dire sans bénéfice pour l' humanité. L' observation concernait l' URSS, sa police, ses procès et ses camps, peu en harmonie avec ses intentions affichées. Eclairer les vrais crimes d' une fausse émancipation, telle était donc, selon Merleau-Ponty, le devoir moral du révolutionnaire, démarche qui a provoqué en 1953 sa rupture avec Sartre et amorcé la distance prise par la suite par Camus, Aron, Furet et beaucoup d' autres avec les communistes.

C' est que Merleau-Ponty inaugurait une autre approche de la politique : son évaluation non plus en fonction de ses principes mais de ses résultats, non de ses séduisantes présentations mais de ses actions concrètes. En ce sens, "Humanisme et Terreur" ressuscitait une pédagogique vigilance que la perspective de la victoire faisait facilement perdre de vue.

Contrairement à l' universitaire français, le Juif germanophone Lukàcs s' est "sali les mains". Membre de la tragique phalange marxiste qui a embrassé Kautsky et Lafargue, Rosa Luxemburg et Pannekoek, Boukharine, Ledebour et Gramsci, il a été en 1919, à 34 ans, Commissaire du Peuple de la République des Conseils dirigée en Hongrie par Béla Kun. Et, à cette occasion, l' un des instigateurs de la "Terreur rouge" exercée par "les Gars de Lénine" : un millier de victimes environ. Exactions suivies d' ailleurs d' une "Terreur blanche" dont le palmarès a été nettement supérieur, si l' on s' intéresse à ce type de comptabilité.

Réfugié à Berlin après l' échec de la tentative révolutionnaire hongroise, Lukàcs y a publié en 1923 "Geschichte und Klassenbewusstein" (Histoire et conscience de classe) qui a rencontré un écho important dans le mouvement ouvrier. Puis il a vécu à Moscou dès l' avènement d' Hitler pour ne regagner Budapest qu' en 1945. Lors de l' insurrection de 1956, le rebelle communiste Nagy l' a nommé ministre de la Culture. Les chars soviétiques sont arrivés et Nagy a été fusillé. Nouvel exil, nouveau retour: Lukàcs, demeuré malgré tout "conseilliste", a terminé son existence mouvementée dans son pays.

"Histoire et conscience de classe" (traduit en français et paru aux éditions de Minuit en 1960 seulement) part du concept de "fétichisation de la marchandise" (cf. "Le Capital") que Lukàcs nomme " réification". Selon son analyse, l' idéologie en vigueur n' est qu' une projection de la conscience de classe dominante, celle de la bourgeoisie. Le rôle du marxisme est de l' en dégager pour penser " objectivement" l' Histoire. Les lois de l' économie capitaliste ne sont en effet qu' une illusion produite par l' affirmation d' une prétendue objectivité qu' il convient de démystifier sans attendre.

A la fin de ses jours, décidément allergique à l'orthodoxie, Lukàcs est revenu indirectement sur l' emploi de la violence en contestant la "lettre" du marxisme comme interprétation majeure des conflits tout en confirmant sa " méthode", fidèle à la dialectique. Avec des vécus distincts mais des influences indéniables (sur l' existentialisme pour l' un, le situationnisme pour l' autre) , les deux penseurs ont abouti à des réponses comparables. Sans pour autant clore le débat : l'infaillible Mélanchon n' annonce-t-il pas que la France " est en 1788 " ?

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Voyage au bout de Paris

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Il y a Paris, capitale diorisée, vuittonisée, qui fascine des foules chinoises et russes. Il y a Paris-Musée, qui engendre d' interminables files devant le Louvre, Beaubourg ou Orsay. Puis il y a Paris d' une autre Histoire. Celui que ne convoquent ni l' érudition de Lorant Deutsch, ni les commentaires des "citytours".

Du couvent des Cordeliers, dans un élargissement latéral de la rue de l' Ecole de Médecine,subsistent l' ancien réfectoire, abandonné parfois à des expositions d' art moderne, et le cloître, intégré à l' université Pierre-et-Marie Curie. En ce lieu désarticulé se sont déroulés, dans le cadre d' un Club populaire, les débats les plus électriques de toute la Révolution.Chaumette, Marat, Legendre, la citoyenne Simon, en étaient les orateurs passionnés. Contrairement à l' élitiste "Club des Jacobins", les "Cordeliers" recrutaient un auditoire prêt à relayer les résolutions les plus radicales : déchéance du Roi, violence au Champ de Mars (1791), insurrection du 10 août 1792, établissement de la Terreur, élimination des Girondins, Loi des suspects, etc. Le Comité de Salut Public finit par adresser 93 de ses membres, les "Exagérés", au Tribunal révolutionnaire qui les fit aussitôt guillotiner (mai 1794 ).

La rue des Gravilliers, dans le quartier des Arts et Métiers, ne présente rien de notable, sinon qu' au n° 44, au fond d' une courette pavée, s' était installé, en janvier 1865, l' "Association Internationale des Travailleurs", dite aussi " Première Internationale", créée à Londres quelques mois auparavant. Ce coin de Paris était alors occupé par les "blouses" : Auvergnats, Creusois, Bretons, Allemands, partagés en proudhoniens anarchisants et "marxiens" communistes. Très vite, les premiers "gravilliers", artisans mutuellistes comme Tolain et Fribourg,se sont vus débordés par une jeune génération prolétarisée qui va bientôt gouverner la Commune de 1871. En novembre 1865, le local de l' AIT est investi par la police puis bouclé ( une pâle succursale s' ouvre rue Chapon), les "Internationaux" notoires (Varlin, Dereure, Frankel ) étant placés sous surveillance.

Ce mouvement social exacerbé se brise finalement contre un pan de l' enceinte du cimetière du Père Lachaise. Le 28 mai 1871, les Versaillais fusillent devant le " Mur des Fédérés " les 147 communards qui leur résistent encore. Les corps sont jetés pêle-mêle dans un fossé voisin, mais l' endroit devient le lieu de pèlerinage privilégié de tous les révolutionnaires parisiens : 25.000 le 1er mai 1880, après l' amnistie, 600.000 en 1936, année du Front populaire. Jaurès et Guesde, Kautsky et Lénine, habitant alors le XIVème arrondissement, rue Marie-Rose, s' y sont côtoyés, unis dans l' hommage aux 30.000 victimes de la plus sanglante répression anti-ouvrière. Le "Mur" a été classé monument historique en 1983.

Le 23 avril 1905, 286 délégués des Partis jaurèssiste (le PSF ) et guesdiste (le PSDF ) se réunissent salle du Globe, près de la Porte Saint-Denis, boulevard de Strasbourg, pour fusionner en une seule organisation, la SFIO (Section Française de l' Internationale Ouvrière née en 1889 à Paris). L' union dure quinze ans, jusqu' à la scission de Tours entre socialistes et communistes. Un immeuble de sept étages remplace aujourd' hui cette vieille enceinte, témoin d' un tournant de la vie politique et sociale.

Quand l' année suivante (1906), le syndicat CGT a été expulsé de la Bourse du Travail, officiellement pour propagande antimilitariste, il a trouvé refuge 33 rue de La Grange aux Belles, à la "Maison des Fédérations", deux étages maintenant murés et désaffectés. L' endroit formait avec l' entrée de l' avenue Mathurin Moreau d' un côté, la fin de la rue La Fayette de l' autre, le " triangle sacré ". Le 33 comptait une salle d' une capacité de 3.000 personnes, et a hébergé la fabrication de " La Voix du Peuple ", la tenue du premier congrès du P.C en 1921, été le théâtre en 1924 d' un sanglant affrontement entre anarchistes et communistes, abrité la fondation de la CGTU (1922) et de la FSGT (1937). Au temps des guerres de décolonisation, il a souvent servi de lieu de rencontre et de discussion aux divers courants anticolonialistes.

Voisin, le canal de l' Ourcq. Au 102 quai de Jemmapes, l' "Hôtel du Nord ", héros d' un roman d' Eugène Dabit et d' un film de Marcel Carné avec Arletty et Louis Jouvet. Trois immeubles en amont, le n° 96 : l' actuel "Citizen Hotel " était le siège de " La Vie Ouvrière ", revue d' un groupe de " syndicalistes révolutionnaires " (Monatte, Rosmer, Dunois, Merrheim, et autres) qui ont imprimé au mouvement social des années précédant la première guerre mondiale un souffle particulier. Le même groupe, en opposition avec le "stalinisme", a fondé en 1925 une autre publication influente:" La Révolution prolétarienne".

La mobilisation générale est décrétée le 1er août 1914. La veille, Jaurès dînait avec quelques collaborateurs au "Café du Croissant", rue Montmartre, jouxtant le journal " L' Humanité " qu' il dirigeait. Le leader était assis dos à la rue, fenêtre ouverte. Raoul Vilain, son meurtrier, a été acquitté en 1919. Une plaque commémorative figure sur le côté de l' établissement.

La rue La Fayette s' inscrit, on l' a dit, dans la mémoire militante. Ainsi Aragon écrivait-il en 1931: " C' est rue La Fayette au 120 / Qu' à l' assaut des patrons résiste / Le vaillant Parti Communiste / Qui défend ton père et ton pain ". Ce n' est pas génial, mais ça fixe les idées. Avant d' être le siège du P.C jusqu' en 1937, puis celui de sa Fédération parisienne, le 120 avait été celui de la SFIO. De ses quatre étages, face à l' église Saint-Vincent de Paul, débordent les souvenirs. Sous l' Occupation, les miliciens de Darnand en avaient fait un de leurs repaires.

Plus loin à gauche, bien au-delà de la gare du Nord, en angle, la solide bâtisse de la CGT après son déménagement de La Grange aux Belles. Y furent entre autres imprimés en 1940, les tout premiers textes de la Résistance et du Mouvement "Libération-nord " : de leurs auteurs, l' un , Christian Pineau, a été déporté à Buchenwald, l' autre, Jean Cavaillès, a été fusillé à Arras.

La randonnée, je le concède, ne renvoie pas au " gay Paris ". C' est même une relecture un peu fraiche pour ne pas faire grincer les dents sensibles. J' ai une excuse : je ne suis jamais allé au Moulin Rouge.

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