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43 articles avec histoire

Lafargue ou les rebonds de la postérité

Publié le par memoire-et-societe

 Paul Lafargue, médecin et métis d'origine bordelaise, s' est rendu célèbre à la fin du 19ème siècle en introduisant en France les conceptions politiques de Marx dont il avait épousé la fille Laura. Emprisonné pour agitation lors des émeutes ouvrières de Fourmies puis élu député socialiste de Lille, Lafargue sort de sa cellule à Sainte-Pélagie pour aller s'asseoir sur son banc au Palais-Bourbon. Son fort caractère, son inlassable militantisme, sa réputation internationale en font, jusqu'à son suicide en 1911, un personnage "médiatique", pour emprunter un terme en vogue. A ses obsèques, devant le Mur des Fédérés et 20.000 assistants, se côtoient  Jaurès, Lénine, Vaillant, Guesde et  Kautsky.

Surviennent la guerre mondiale, la révolution russe, la scission du mouvement socialiste. Le Lafargue-militant est emporté, oublié. C'est seulement un demi siècle plus tard que débute, grâce notamment aux Surréalistes qui l' ont exhumé avec  leur fameux  "Lisez-Ne lisez pas", la résurrection du Lafargue-penseur, à partir de deux thèmes sensibles aux générations nouvelles : le droit  "à la paresse ", et celui à la mort choisie.

" Le Droit à la paresse " est d'abord un opuscule paru en 1880 en réponse au Droit au travail de 1848 et surtout au discours de Thiers, futur bourreau de la Commune, engageant le clergé à louer  la " valeur travail " (tiens, tiens... ) et  à " "apprendre à l' homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non pour jouir " (sic ).

A l'époque, le concept  meme de " congé payé " scandalisait, il est vrai, un patronat imposant la journée de dix heures et  le travail de nuit aux femmes et aux enfants. La simple évocation d'une réduction d' horaires soulevait sa haine. La presse organisa autour du libelle subversif  la conspiration du silence. Mais la question restait  posée : est-on sur terre pour s'épuiser à mériter le Ciel en enrichissant une minorité de possédants, ou est-on en droit de désacraliser l'obligation de peiner pour survivre? Depuis une quinzaine d' années, le livre a fait l' objet de multiples  rééditions, de colloques, de pièces et...d' une chanson de Georges Moustaki. Si l' idée n' a plus rien de sulfureux, elle continue néanmoins de valoir à Lafargue une image de précurseur

Plus délicat  se présente toujours le thème  du suicide, tabou que l'écrivain assimilait au droit pour chacun de mourir au moment qu'il souhaitait. Lafargue, alors qu' il allait atteindre 70 ans, avait programmé sa fin : " Sain de corps et d'esprit, annonçait-il, je me tue avant que l' impitoyable vieillesse qui m' enlève un à un les plaisirs et les joies de l' existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge, pour moi et pour les autres."

Le 25 novembre 1911, Laura et lui assistent à une pièce de théatre à Paris. Ils regagnent ensuite leur domicile de banlieue, Grande Rue à Draveil. L' ancien député a préparé l' acide cyanhydrique qu' il injecte au poignet de son épouse et au sien. Le souci de ne pas finir "légume " est aujourd'hui général, la pratique du " débranchement " pour abréger  la souffrance devient monnaie courante. Mais en 1911, c' est la société entière qui condamne  sans appel  le suicide et  l' euthanasie : l' exemple spectaculaire des Lafargue a donc contribué à l' évolution progressive des esprits  vers le  choix  de " la mort dans la dignité " qui fait  désormais  partie du débat  public et  participe de la notoriété post -mortem du gendre de Karl Marx.

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Et le génocide ouvrier ?

Publié le par memoire-et-societe

On traque donc le génocide : africain, indien, aborigène, mahori, arménien, juif, tzigane, bosniaque... Excellente initiative qui n'interdit d'ailleurs ni la pérennité du phénomène (Rwanda, Cambodge) ni la relecture de l'Ancien Testament ou fourmillent les purifications ethno-religieuses.

Pour autant, le génocide ne se limite pas au massacre immédiat d'une population. Il a revêtu dans l'Histoire humaine d'autres formes, d'atrocité variée, qui aboutissaient au même résultat: l'élimination physique plus ou moins programmée de masses d'individus sur des bases non seulement raciales mais aussi économiques et sociales.

Ainsi des ouvriers en Europe à partir des débuts de l'industrialisation. Horaires exténuants, y compris pour les femmes et les enfants, taudis, tuberculose, silicose, dangerosités du travail, la mortalité dans la condition ouvrière (jusqu'au début du XXème siècle l'espérance de vie y excédait  rarement 40 ans) illustrait l'extermination organisée d'une main d'oeuvre sacrifiée, toujours renouvelable, toujours renouvelée.

En Angleterre, en Allemagne, en France, en Russie, cela a duré des décennies et des décennies ponctuées de révoltes, d'émeutes, d'insurrections (1848,1871) écrasées dans le sang. Après la Commune, on ne trouvait plus un chaudronnier ou un cordonnier à Paris.

On peut néanmoins douter que nos "représentants" pensent voter quelque loi à ce sujet. Il n'est pas d'usage de faire le procès de sa propre classe. Les "damnés de la terre" ne sont pas, il est vrai, porteurs de vertus nationales en temps de paix. Ils sont morts ainsi qu'ils ont (peu et mal) vécu. Méprisés puis oubliés dans les replis de la mondialisation qui s'est trouvée ailleurs des machines humaines à produire du charbon, de l'acier et de la plus-value.

Chez nous en France, le peuple ouvrier est passé de mode. Il a cessé de cheminer dans le sens de l'Histoire. Ses immenses cimetières n'inspirent plus les tribuns. Ce génocide-là est particulier : il est amémoriel.

 

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Les intellectuels juifs, la Gauche, Israël

Publié le par memoire-et-societe

Je ne méconnais pas la difficulté qu'il y a, pour un non-juif, à aborder des questions relatives à la communauté juive en France, la seconde de la diaspora après celle des Etats-Unis. Aussi vaut-il mieux préciser d'emblée d'ou l'on parle:mon père, l'un des 80 parlementaires à avoir voté en juillet 1940 contre Pétain, a été déporté de la Résistance au sinistre camp de Mauthausen (Autriche), puis est devenu, en 1946, membre du gouvernement de Léon Blum.

Car le soupçon d'antisémitisme,qui répond aujourd'hui à la moindre critique touchant à l'Etat d'Israël, devient, à force, un réflexe qu'on doit, si possible, commencer par essayer de désamorcer. J'ai, pour le peuple juif, surtout pour son intelligentsia , dont l'apport à la modernité est de premier ordre, une considération particulière. Je connais son histoire. Je n'ignore pas ses souffrances. La Shoah est, comme l'esclavage, comme la condition ouvrière, l'une des formes tragiques de l'histoire contemporaine.

Cela établi, je demande le droit de retracer une évolution que j'ai eu loisir d'observer depuis une cinquantaine d'années s'agissant de nombre d'intellectuels juifs. Comptant un long moment parmi les anticapitalistes les plus révolutionnaires (Trotski, Rosa Luxemburg, Marcuse, Walter Benjamin) les juifs tendent maintenant vers une autre analyse du système dominant dans les sociétés occidentales. Analyse qui se fonde sur le ralliement à quelques objectifs-clés : l'économie de marché, le souci de la communication, l'extension de la mobilité, la recherche et la spécialisation. Il est vrai qu'entre temps l'altérité minoritaire s'est trouvée moins menacée et que des juifs ont acquis de plus en plus de responsabilités dans la politique, l'économie et les finances, les industries culturelles. La disparition du paria a effacé la pugnacité du penseur- militant. La mue ne signifie pas pour autant un manque de présence. Rassuré sur sa sécurité, l'intellecuel juif se voue à la production de savoirs nouveaux: exit le marxisme, vive le libre-échange. On est juif par solidarité. Plus par audace critique ou rébellion.
La clé du changement est, à l'évidence, à chercher dans le soutien à l'Etat d'Israël devenu au fil des ans l'allié privilégié des Etats-Unis, sa tête de pont au sein du monde arabe et son porte-voix idéologique en Méditerranée orientale. D'où  un cas de conscience pour ceux qui voyaient dans la création d'un Etat juif en 1948 la perspective d'un modèle social inédit, puis cette interrogation:peut-on se dire de "gauche" quand on justifie de fait  les agissements d'un Liebermann et de ses pareils ? Les crématoires n'étaient sans doute pas un "détail". Le sort des Gazaouis ne l'est pas  non plus.

Loin de moi l'idée que les Israéliens sont  "monobloc" : il y a chez eux des va-t'- en guerre et des pacifistes, des ultra-religieux et des libres-penseurs, des racistes et des anticolonialistes, des forcenés du Grand-Israël et des conciliateurs inlassables, bref un 'éventail d'opinions qui  excluent toutefois les Palestiniens, commodément regroupés sous le vocable de "terroristes".

Le tournant historique de l'intelligentsia juive de France est clairement perceptible. Esquissé dès 1967, le rapprochement avec la droite au sens large, donc avec certains socialistes, s'est confirmé sous la poussée de la passion islamophobe (voir à ce sujet les déclarations du CRIF et de la LICRA).Ce soudain conformisme "démocratique" fait de quelques beaux-parleurs, tel l'ineffable B-H Lévy, les délégués reconnus d'un courant de type néo-conservateur . Aboutissement d'une "maturation" dont on  discerne mal l'intérêt qu'elle pourrait présenter pour ceux qui souhaitent un avenir apaisé dans le monde, mais qui se dévoile dans l'approbation inconditionnelle de boute-feux censés nous protéger de nouveaux barbares vivant depuis des décennies dans des camps de fortune. En ces circonstances, le déporté  Hessel n'est qu'un munichois alors que Pierre Nora exalte une identité, française c'est vrai, fort éloignée de nos vécus quotidiens. Depuis sa version 45, où le judaïsme rejoignait le projet socialiste, l'intellectuel juif a en tout cas fait du chemin: il a accepté, une fois institué en Etat, de se faire oppresseur.

Plutôt que de recourir mécaniquement à une dénonciation d'antisémitisme, voire, s'agissant de juifs critiques, de "haine de soi"(!), il serait plus logique pour lui d'admettre que les U.S.A et la France sont  les centres d'accueil d'une intelligentsia réactionnaire. Les pères ont cru au bolchévisme, les fils se sont engagés, derrière Raymond Aron, sur la voie du libéralisme mondialisé, les petits-fils se mobilisent pour la cause d'un nationalisme belliqueux. Ainsi, une intégration réussie exacerbe-t-elle finalement l'ethnocentrisme...

 

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