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48 articles avec histoire

La mémoire est-elle un devoir?

Publié le par memoire-et-societe

   Le  "devoir de mémoire " : encore une de ces formulations inventées par quelque "penseur " confortablement installé dans l' après-guerre. Que peut signifier un "devoir "- donc une contrainte( morale?sociale?individuelle?collective?)- appliqués à une chose aussi fine, fluide et finalement subjective que la mémoire, fût-elle envisagée sous l' angle historique?

   Quels en seraient les critères et références? les limites dans le temps et l'espace ? le XXème siècle? l' Europe? ou bien l' Inquisition, la Saint-Barthélémy, ,les Dragonnades, la Terreur, la Commune et l'extermination des Indiens? A partir de combien de cadavres un évènement mériterait-il d'entrer dans le cadre des "lois mémorielles " qui, depuis quelques années, se sont mises à pleuvoir sur les citoyens français, assorties de menaces de sanctions sans grand effet sur la persistance de préjugés, les ethnocentrismes virulents et  le mépris inavoué de l' Autre? et au bout de combien d' années y aurait-il prescription?

   Non seulement l' intitulé peut paraitre contestable, mais l'esprit même de la démarche est sujette à caution:

  - la commémoration à jour fixe d'une des innombrables boucheries perpétrées par l' Homme depuis son apparition, suffirait-elle, par le seul prodige de la transmission, à "absoudre " ceux qui, précisément, n'ont rien à se reprocher?  à dispenser indistinctement la bonne conscience?

   -l'esclavage ou la chambre à gaz, pour ne prendre que ces exemples, ne relèvent pas des mêmes finalités : l' exploitation inhumaine et dégradante de la force de travail dans un cas, la violence raciste à l' état brut dans l'autre.Faut-il dès lors prescrire un  traitement identique de leurs évocations qui, s'insérant dans un rituel  immuable, se banalisent?
   -une mémoire, comme un deuil, relève sans doute et d'abord de l' intimité de chacun, sinon de son vécu, pas d'une exposition publique imposée et d'invitations solennelles à la repentance générale, où la sincérité du souvenir et de  l' émotion,refoulées au second plan, s'éloigne d' envolées officielles récurrentes, étrangères à qui n'a pas connu les faits et s' empressera de l' oublier le reste du temps.
   La transmission véritable se réalise dans les témoignages, les traces concrètes, la réflexion. Le  " penseur " a  tout faux : il serait plus authentique, voire mobilisateur,  de parler à une  jeunesse légitimement curieuse de "droits à la mémoire " et  de " devoir d' avenir ".

 

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1917

Publié le par memoire-et-societe

   Le Centre Pompidou de Metz organise jusqu' à fin septembre 2012 une exposition sur le thème de l' année 1917, qualifiée d' année trouble par Poincaré, et d' impossible par l' historien Jean-Jacques Becker.

   L' objet est de montrer que, par delà une guerre qui s' enlise dans la désastreuse offensive de Nivelle au Chemin des Dames (300.000 morts, comme à Verdun, et  un échec...), l ' Art, même déstabilisé par la boucherie, ne renonce pas. Le clou de l' exposition est sans doute le rideau de scène de 170 m2  réalisé cette année-la  par Picasso pour le ballet de Diaghilev, "Parade", avec un livret de Jean Cocteau et une musique d' Eric Satie.

   Année décidément intense,qui voit naître le premier "ready made ", " Fontaine ", de Marcel Duchamp, et des oeuvres de Brancusi, Chagall, Monet, Matisse, Braque, Kandinski, Chirico. Otto Dix peint Verdun. Eluard et Ernst  se font face dans les tranchées. André Masson est grièvement blessé sur le plateau de Craonne. Breton et Aragon font connaissance à l' Hôpital du Val de Grâce où ils sont  infirmiers. Rodin puis Degas quittent notre univers.

   1917 marque aussi l' entrée en guerre des Etats-Unis ( avril ) et les mutineries de Poilus sur le Front après le fiasco du Chemin des Dames ( 629 condamnations à mort et 50 exécutions effectives ). Pour moi, 1917 reste surtout  le repère de trois évènements qui, sur des plans fort différents, ont infléchi le cours des choses : la révolution soviétique, l' essor du mouvement dadaîste, la diffusion de la musique de jazz.
   Sur la révolution bolchévique, " grande lueur à l' Est ",  comme l' écrivait alors Jules Romains, tout a été dit. Si on la replace dans son contexte - la profonde misère du peuple russe, la triste condition ouvrière, le dégoût des guerres impérialistes - la prise du Palais d' Hiver, le 6 novembre à Pétrograd, a bien " ébranlé le monde " ( John Reed ) en suscitant un immense espoir au sein de foules déshéritées. Cette insurrection, qui en Russie a rassemblé un moment paysans,soldats et ouvriers et ailleurs mobilisé l' avant-garde sociale, a correspondu à une réelle aspiration représentée  par une minorité agissante de militants : le coup d' Etat, économe de sang ( 5 morts ), rejoignait  ainsi le voeu de changement de régime, avant  la dérive vers une impardonnable dictature.

   Dada, terme tiré au hasard du dictionnaire par le poète Hugo Ball, est né en 1916 à Zurich, dans un bistrot  baptisé " Café Voltaire ". Le défi intellectuel que lance Dada à la société établie, ses conventions, ses idées reçues, s' incarne dans le Numéro 1 de la revue qui porte son nom, en juillet 1917. On y  trouve les signatures d' artistes ( Arp, Tzara, Picabia, Ernst, Janco ) qui,  dès 1920, se mêleront à Paris à leurs cousins surréalistes ( Breton, Aragon, Eluard, Soupault, Artaud, Desnos). Dada inaugure brièvement une révolution des esprits qui va , pour des décennies, en relation avec les recherches de la psychanalyse, remettre en cause les  canons  de l' expression artistique  jusqu'au domaine de la vie courante (design ), et les lois ou principes de l' ordre bourgeois. Nous vivons aujourd'hui encore sur des libertés gagnées par les créateurs pendant  l ' "année impossible ".
   Le troisième évènement qui " date " cette période est le premier enregoistrement de jazz (mot utilisé, semble- t- il, à  l' origine dans l' entourage de Louis Armstrong ) par l' "Original Dixieland Jazz  Band "  en mars 17. La combinaison des chants d' esclaves ( work songs ) et des " negro spirituals " a donne le "blues " qui , avec le ragtime,  a engendré le jazz 

popularisé par Jelly Roll Morton et Sidney Bechet. Dès la fin de la première guerre mondiale, la musique noire américaine est ainsi partie à l' assaut d' autres horizons où elle a inspiré non seulement des artistes tels Ravel ou Stravinski,  mais également de nombreux  peintres (Mondrian, Nicolas de Stäel, Matisse ).
   1917: l' année paradoxale où le renouveau cherche à effacer l' oeuvre de mort...

 

 

 

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Etre "occupé "

Publié le par memoire-et-societe

 J' ai été récemment convié à un exposé-débat sur  " l' Occupation " avec des lycéens de classe de Première. Rencontre détendue avec des représentants d' une génération qui ne manque pas de critiques. Suis-je particulièrement bien tombé? Les questions, précises, variées, dénotaient une vraie curiosité historique. Les réponses étaient écoutées dans un silence absolu. A la fin, plusieurs élèves sont venus me remercier. Je ne sais si mon témoignage a enrichi leur connaissance de la période mais j' ai été heureux d' évoquer pour eux une époque qui n' a manqué ni de bruit ni de fureur.

 La première question m' a paru fort  pertinente : " Monsieur, qu' est-ce que c' est, être occupé ? " m' a demandé une jeune fille. Etre " occupé "? Terme équivoque : les Importants sont très occupés, les chômeurs moins. Sacha Guitry, auquel on reprochait à la Libération des relations trop cordiales avec l' Ambassade d' Allemagne à Paris, avait répondu par un plaidoyer spirituellement intitulé: " Quatre ans d' occupations ", aves un "s". On a envie parfois d' échapper aux clichés et au manichéisme qui rappellent inlassablement l' héroîsme et la victimisation des uns et  la lâcheté des autres. Les héros et  les victimes ont constitué une minorité de la population. Les collaborateurs aussi. La psychologie des " occupés " était en fait  plus prosaïque. Comment assurer ses besoins vitaux ? Une obsession qui relativise les choses quand vous n' êtes pas personnellement menacé.L ' Occupation est aussi  un révelateur. Elle met en relief des traits que la sérénité dissimule: le courage, la veulerie, l' abnégation et l' égoîsme, la conviction ou l' opportunisme.

 Etre " occupé ", ai-je expliqué à mon interlocutrice peut-être assoiffée d'exploits guerriers, c' est manquer de viande, de lait, de beurre, de fruits, de vin, d' essence, de charbon, de textiles. " Savez-vous  pourquoi on appelait les occupants les " doryphores "? Parce qu' ils réquisitionnaient d' avance toute notre production de pommes de terre". Etre " occupé ", c' est donc d' abord, sans réduire l' homme à son seul estomac, avoir faim, calculer le reste de tickets d' alimentation pour finir la semaine, faire la queue des heures devant une boucherie vidée dès son ouverture. C' est  avoir froid, dans des chambres aux carreaux passés au bleu de méthylène pour ne pas être repèré, éteindre au coup de sifflet nocturne du "chef d' ilot " vérifiant l' extinction des feux,  descendre dans l' "abri " humide" dès que retentit le bruit sinistre de l' alerte. Vous n' êtes pas l'ennemi mais êtes assimilé à lui, son complice malgré vous.

 Etre " occupé " est une existence de pénurie et d' insécurité. De " dé- paysement " aussi en voyant les rues hérissées, entre  portraits et  citations  du Maréchal, d' oriflammes à croix gammée, les carrefours meublés de panneaux couverts de mots en lettres gothiques : Kommandantur, Lazaret, Bahnhof ... Etre " occupé ", c' est se faire humilier par les  mille détails du quotidien au point de ne plus s' en rendre compte : un soldat qui parle  une langue incompréhensible en montant la garde devant le Sénat, des femmes au mollet peint marqué d'une ligne verticale figurant la couture d' un bas de soie, leurs talons de bois claquant sur le sol. On ne va pas reprendre tout: le gazogène, le vélotaxi, Hitler face à la Tour  Eiffel....Un soir, les Amérisains sont venus bombarder le quartier de la Chapelle. De la maison, on y voyait comme en plein jour. Deux bancs dans ma classe sont restés vides le lendemain : celui de Buron et celui de Deharbre.

 Ironie du sort, en 1947 j' étais en Allemagne, à Constance, chez un oncle " en occupation ". A la frontière suisse toute proche restait bloquée une foule d' Allemands affamés, aux habits élimés, guettant une occasion de se faufiler jusqu' aux magasins helvètes,regorgeant de victuailles.J' ai senti en moi l' appel de l' Internationale des Occupés. J'ai été acheter du chocolat suisse pour les enfants collés à leurs mères, du mauvais côté d'une barrière de couleur.
 C'est ça également être " occupé ": apprendre l ' impitoyable injustice des guerres.

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Celui qui y croyait et celui qui n' y a pas cru (2)

Publié le par memoire-et-societe

Pierre Stibbe, nous allions le rencontrer chez  lui,  rue des Martyrs, Jean Rous, l' un des rarissimes responsables politiques français fréquentant alors des colonisés nationalistes, et moi, encore étudiant. Stibbe était une référence. " Un saint  laïc ", disait Mauriac. Ce fils d' un petit  fourreur juif avait commencé à militer à vingt ans au parti socialiste de  l' époque, la S.F.I.O, puis connu la notoriété lors de la sanglante répression de l' insurrection malgache de 1947.

Défenseur passionné des élus locaux, il leur avait évité de peu la peine de mort, et son livre "Justice pour les Malgaches " dénonçait  " une affaire Dreyfus à l' échelle d' un peuple." Présent partout sur le front de la décolonisation, Stibbe a été associé pendant  plusieurs décennies à tous les procès en justice intentés aux "coloniaux ", a donné son nom à d' innombrables textes et pétitions favorables à l'émancipation des peuples sous tutelle, collaboré aux journaux et revues en pointe sur la question, et animé inlassablement le débat au sein d' organisations engagées en faveur de l' indépendance algérienne comme l' Union de la Gauche socialiste puis le P.S.U.  A  l'époque, rien de cela n'était confortable.

Comme Molière, à sa façon Pierre Stibbe est mort en scène. Ou plutôt le 3 février 1967 en plein tribunal, terrassé à 55 ans par une crise cardiaque alors qu' il plaidait pour un immigré algérien. Il s' était  " voué, a encore écrit Mauriac, à la défense du métèque, du hors-la-loi, des plus méprisés "

  Son confrère du barreau François Mitterrand ( ils avaient quatre ans d' écart ) a été onze fois ministre entre 1947 et 1958: de la France d' outre-mer en 1950-51, où il n'a guère laissé trace, puis de l' Intérieur ( 1954-55 ) et de la Justice (1956-57 ) au plus fort de la répression en Algérie. Pour  Mitterrand, l' indépendance était simplement impensable : c' est dans cet esprit qu' il a refusé la grâce de 45 condamnés à mort qu' il a fait guillotiner à la prison Barberousse d' Alger. Un ouvrier communiste européen, Fernand Iveton,  figurait parmi eux  pour une tentative d' attentat qui n' avait causé aucun dégat. Par cet exemple outrancier,  Mitterrand entendait rassurer les autres  Européens quant à  la pérennité de l' Algérie coloniale, et montrer aux  Américains que le maintien de la présence française était une garantie contre le communisme.

  En 1960, lors de la création du P.S.U, ouvertement rallié à l' indépendance, la demande d'adhésion de  Mitterrand a été rejetée . Michel Rocard a qualifié le futur chantre de l' abolition de la peine de mort d' " assassin ". On sait ce que cela  lui  a coûté plus tard. Mais en 1981, la gauche organisait délibérément l' omerta sur cette période du passé de son leader en  nous suggérant  un concept  inédit : le post-anticolonialisme.

 

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Celui qui y croyait et ceui qui n'y a pas cru

Publié le par memoire-et-societe

La Résistance est pour moi rattachée à des êtres que j'ai vus, entendus, évalués en tant que pré-adolescent conscient de la situation exceptionnelle que nous vivions. Je souhaite ici rendre hommage à l' un d' entre eux, que les historiens officiels de cette période ne citent guère.

Un dimanche après-midi de l' hiver 1942-43, j' ai accompagné mes parents rue Lhomond à Paris, juste derrière le Panthéon. Un homme à cheveux blancs nous a introduits  dans son bureau croulant sous les livres et les journaux : il s' appelait  Amédée Dunois (pseudonyme de Gabriel Catonné), nom familier au mouvement ouvrier depuis le congrès de la 2ème Internationale en 1907 à Amsterdam.

Jusqu' à sa mort à plus de 67 ans au camp de concentration de Bergen-Belsen, quelques semaines à peine avant  l' armistice, ce puits de science, indifférent aux mandats et aux honneurs, a été associé à tous les évènements impliquant la gauche européenne.

Collaborateur de l' "Encyclopédie anarchiste " de Sébastien Faure, journaliste à  la "Bataille syndicaliste " puis à  "L' Humanité ", il était le voisin de table de Jaurès quand celui-ci fut assassiné le 31 juillet 1914. Dunois se range derrière Romain Rolland en faveur de la paix durant la première guerre mondiale avant de rallier la 3èmè Internationale (communiste) au congrès de Tours. Il est invité à ce titre, en janvier 1924, aux obsèques de Lénine à Moscou. Peu après, il se rebelle contre les méthodes de bolchévisation du  P.C qu' il quitte en 1927 pour rejoindre la S.F.I.O. Il y dirige la "Nouvelle Revue socialiste " en compagnie de Jean Longuet, le petit-fils de Marx. Hostile aux accords de Munich (1938), Dunois entre d' emblée dans la Résistance sous le nom de Nicolas Moreau. Arrêté en janvier 44, il succombe à  la déportation en février 1945.

S'il vous arrive d' entrer au Panthéon, précisément, vous trouverez ,au fond du bâtiment à droite, un pilier voué " Aux écrivains morts pour la France ". Au sein d' une liste qui recense noms connus et moins connus, celui d' Amédée Dunois.

Plus notoire, en revanche, le nom de Jospin. Robert Jospin...oui, le père. Pacifiste  " intégral ", comme on disait alors, il justifiait le "coup de Prague " par le besoin d'  " espace vital ". Pendant l' occupation, il adhère à la " Ligue de la pensée française ", proche de Laval. Nommé conseiller municipal de Meudon par Vichy, il est  "retenu " par les résistants locaux dans le sous-sol de la mairie en août 1944  avant de gagner Paris ou il bénéficie d' amitiés maçonniques. Rappel un peu mesquin sans doute, si l'on n' avait récemment entendu le fils, Lionel, évoquer  "la Gestapo à la maison ". Pour dîner ou pour perquisitionner?

Compte tenu de l' enthousiasme relatif que manifestait  M.Jospin père pour les "bellicistes " antifascistes, on est en droit de se poser la question.

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Lafargue ou les rebonds de la postérité

Publié le par memoire-et-societe

 Paul Lafargue, médecin et métis d'origine bordelaise, s' est rendu célèbre à la fin du 19ème siècle en introduisant en France les conceptions politiques de Marx dont il avait épousé la fille Laura. Emprisonné pour agitation lors des émeutes ouvrières de Fourmies puis élu député socialiste de Lille, Lafargue sort de sa cellule à Sainte-Pélagie pour aller s'asseoir sur son banc au Palais-Bourbon. Son fort caractère, son inlassable militantisme, sa réputation internationale en font, jusqu'à son suicide en 1911, un personnage "médiatique", pour emprunter un terme en vogue. A ses obsèques, devant le Mur des Fédérés et 20.000 assistants, se côtoient  Jaurès, Lénine, Vaillant, Guesde et  Kautsky.

Surviennent la guerre mondiale, la révolution russe, la scission du mouvement socialiste. Le Lafargue-militant est emporté, oublié. C'est seulement un demi siècle plus tard que débute, grâce notamment aux Surréalistes qui l' ont exhumé avec  leur fameux  "Lisez-Ne lisez pas", la résurrection du Lafargue-penseur, à partir de deux thèmes sensibles aux générations nouvelles : le droit  "à la paresse ", et celui à la mort choisie.

" Le Droit à la paresse " est d'abord un opuscule paru en 1880 en réponse au Droit au travail de 1848 et surtout au discours de Thiers, futur bourreau de la Commune, engageant le clergé à louer  la " valeur travail " (tiens, tiens... ) et  à " "apprendre à l' homme qu'il est ici-bas pour souffrir et non pour jouir " (sic ).

A l'époque, le concept  meme de " congé payé " scandalisait, il est vrai, un patronat imposant la journée de dix heures et  le travail de nuit aux femmes et aux enfants. La simple évocation d'une réduction d' horaires soulevait sa haine. La presse organisa autour du libelle subversif  la conspiration du silence. Mais la question restait  posée : est-on sur terre pour s'épuiser à mériter le Ciel en enrichissant une minorité de possédants, ou est-on en droit de désacraliser l'obligation de peiner pour survivre? Depuis une quinzaine d' années, le livre a fait l' objet de multiples  rééditions, de colloques, de pièces et...d' une chanson de Georges Moustaki. Si l' idée n' a plus rien de sulfureux, elle continue néanmoins de valoir à Lafargue une image de précurseur

Plus délicat  se présente toujours le thème  du suicide, tabou que l'écrivain assimilait au droit pour chacun de mourir au moment qu'il souhaitait. Lafargue, alors qu' il allait atteindre 70 ans, avait programmé sa fin : " Sain de corps et d'esprit, annonçait-il, je me tue avant que l' impitoyable vieillesse qui m' enlève un à un les plaisirs et les joies de l' existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles, ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge, pour moi et pour les autres."

Le 25 novembre 1911, Laura et lui assistent à une pièce de théatre à Paris. Ils regagnent ensuite leur domicile de banlieue, Grande Rue à Draveil. L' ancien député a préparé l' acide cyanhydrique qu' il injecte au poignet de son épouse et au sien. Le souci de ne pas finir "légume " est aujourd'hui général, la pratique du " débranchement " pour abréger  la souffrance devient monnaie courante. Mais en 1911, c' est la société entière qui condamne  sans appel  le suicide et  l' euthanasie : l' exemple spectaculaire des Lafargue a donc contribué à l' évolution progressive des esprits  vers le  choix  de " la mort dans la dignité " qui fait  désormais  partie du débat  public et  participe de la notoriété post -mortem du gendre de Karl Marx.

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Et le génocide ouvrier ?

Publié le par memoire-et-societe

On traque donc le génocide : africain, indien, aborigène, mahori, arménien, juif, tzigane, bosniaque... Excellente initiative qui n'interdit d'ailleurs ni la pérennité du phénomène (Rwanda, Cambodge) ni la relecture de l'Ancien Testament ou fourmillent les purifications ethno-religieuses.

Pour autant, le génocide ne se limite pas au massacre immédiat d'une population. Il a revêtu dans l'Histoire humaine d'autres formes, d'atrocité variée, qui aboutissaient au même résultat: l'élimination physique plus ou moins programmée de masses d'individus sur des bases non seulement raciales mais aussi économiques et sociales.

Ainsi des ouvriers en Europe à partir des débuts de l'industrialisation. Horaires exténuants, y compris pour les femmes et les enfants, taudis, tuberculose, silicose, dangerosités du travail, la mortalité dans la condition ouvrière (jusqu'au début du XXème siècle l'espérance de vie y excédait  rarement 40 ans) illustrait l'extermination organisée d'une main d'oeuvre sacrifiée, toujours renouvelable, toujours renouvelée.

En Angleterre, en Allemagne, en France, en Russie, cela a duré des décennies et des décennies ponctuées de révoltes, d'émeutes, d'insurrections (1848,1871) écrasées dans le sang. Après la Commune, on ne trouvait plus un chaudronnier ou un cordonnier à Paris.

On peut néanmoins douter que nos "représentants" pensent voter quelque loi à ce sujet. Il n'est pas d'usage de faire le procès de sa propre classe. Les "damnés de la terre" ne sont pas, il est vrai, porteurs de vertus nationales en temps de paix. Ils sont morts ainsi qu'ils ont (peu et mal) vécu. Méprisés puis oubliés dans les replis de la mondialisation qui s'est trouvée ailleurs des machines humaines à produire du charbon, de l'acier et de la plus-value.

Chez nous en France, le peuple ouvrier est passé de mode. Il a cessé de cheminer dans le sens de l'Histoire. Ses immenses cimetières n'inspirent plus les tribuns. Ce génocide-là est particulier : il est amémoriel.

 

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Les intellectuels juifs, la Gauche, Israël

Publié le par memoire-et-societe

Je ne méconnais pas la difficulté qu'il y a, pour un non-juif, à aborder des questions relatives à la communauté juive en France, la seconde de la diaspora après celle des Etats-Unis. Aussi vaut-il mieux préciser d'emblée d'ou l'on parle:mon père, l'un des 80 parlementaires à avoir voté en juillet 1940 contre Pétain, a été déporté de la Résistance au sinistre camp de Mauthausen (Autriche), puis est devenu, en 1946, membre du gouvernement de Léon Blum.

Car le soupçon d'antisémitisme,qui répond aujourd'hui à la moindre critique touchant à l'Etat d'Israël, devient, à force, un réflexe qu'on doit, si possible, commencer par essayer de désamorcer. J'ai, pour le peuple juif, surtout pour son intelligentsia , dont l'apport à la modernité est de premier ordre, une considération particulière. Je connais son histoire. Je n'ignore pas ses souffrances. La Shoah est, comme l'esclavage, comme la condition ouvrière, l'une des formes tragiques de l'histoire contemporaine.

Cela établi, je demande le droit de retracer une évolution que j'ai eu loisir d'observer depuis une cinquantaine d'années s'agissant de nombre d'intellectuels juifs. Comptant un long moment parmi les anticapitalistes les plus révolutionnaires (Trotski, Rosa Luxemburg, Marcuse, Walter Benjamin) les juifs tendent maintenant vers une autre analyse du système dominant dans les sociétés occidentales. Analyse qui se fonde sur le ralliement à quelques objectifs-clés : l'économie de marché, le souci de la communication, l'extension de la mobilité, la recherche et la spécialisation. Il est vrai qu'entre temps l'altérité minoritaire s'est trouvée moins menacée et que des juifs ont acquis de plus en plus de responsabilités dans la politique, l'économie et les finances, les industries culturelles. La disparition du paria a effacé la pugnacité du penseur- militant. La mue ne signifie pas pour autant un manque de présence. Rassuré sur sa sécurité, l'intellecuel juif se voue à la production de savoirs nouveaux: exit le marxisme, vive le libre-échange. On est juif par solidarité. Plus par audace critique ou rébellion.
La clé du changement est, à l'évidence, à chercher dans le soutien à l'Etat d'Israël devenu au fil des ans l'allié privilégié des Etats-Unis, sa tête de pont au sein du monde arabe et son porte-voix idéologique en Méditerranée orientale. D'où  un cas de conscience pour ceux qui voyaient dans la création d'un Etat juif en 1948 la perspective d'un modèle social inédit, puis cette interrogation:peut-on se dire de "gauche" quand on justifie de fait  les agissements d'un Liebermann et de ses pareils ? Les crématoires n'étaient sans doute pas un "détail". Le sort des Gazaouis ne l'est pas  non plus.

Loin de moi l'idée que les Israéliens sont  "monobloc" : il y a chez eux des va-t'- en guerre et des pacifistes, des ultra-religieux et des libres-penseurs, des racistes et des anticolonialistes, des forcenés du Grand-Israël et des conciliateurs inlassables, bref un 'éventail d'opinions qui  excluent toutefois les Palestiniens, commodément regroupés sous le vocable de "terroristes".

Le tournant historique de l'intelligentsia juive de France est clairement perceptible. Esquissé dès 1967, le rapprochement avec la droite au sens large, donc avec certains socialistes, s'est confirmé sous la poussée de la passion islamophobe (voir à ce sujet les déclarations du CRIF et de la LICRA).Ce soudain conformisme "démocratique" fait de quelques beaux-parleurs, tel l'ineffable B-H Lévy, les délégués reconnus d'un courant de type néo-conservateur . Aboutissement d'une "maturation" dont on  discerne mal l'intérêt qu'elle pourrait présenter pour ceux qui souhaitent un avenir apaisé dans le monde, mais qui se dévoile dans l'approbation inconditionnelle de boute-feux censés nous protéger de nouveaux barbares vivant depuis des décennies dans des camps de fortune. En ces circonstances, le déporté  Hessel n'est qu'un munichois alors que Pierre Nora exalte une identité, française c'est vrai, fort éloignée de nos vécus quotidiens. Depuis sa version 45, où le judaïsme rejoignait le projet socialiste, l'intellectuel juif a en tout cas fait du chemin: il a accepté, une fois institué en Etat, de se faire oppresseur.

Plutôt que de recourir mécaniquement à une dénonciation d'antisémitisme, voire, s'agissant de juifs critiques, de "haine de soi"(!), il serait plus logique pour lui d'admettre que les U.S.A et la France sont  les centres d'accueil d'une intelligentsia réactionnaire. Les pères ont cru au bolchévisme, les fils se sont engagés, derrière Raymond Aron, sur la voie du libéralisme mondialisé, les petits-fils se mobilisent pour la cause d'un nationalisme belliqueux. Ainsi, une intégration réussie exacerbe-t-elle finalement l'ethnocentrisme...

 

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