LA MEMOIRE A TROU DE ZEMMOUR

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Eric Zemmour est d' autant plus inquiétant qu' il est spectaculaire. Chroniqueur sur une chaîne d' information continue, on lui oppose chaque soir un contradicteur que je le soupçonne d' avoir préalablement choisi tant il sert de faire valoir aux thèmes sur les quels le polémiste souhaite aller.
Un jour, voici B-H. Lévy, cuistre mondain à jamais disqualifié par son rôle auprès de Sarkozy dans la désastreuse intervention de la France en Libye. Le lendemain, voilà un touchant "homme de paix", Marek Halter, que Zemmour pulvérise d' entrée en le comparant au personnage de dessins animés pour enfants "oui-oui".

Seul, l' ancien maire, ancien socialiste, de Sarcelles, François Pupponi, qui, lui, connait le terrain et la musique, a su engager, face à la nouvelle idole de l' extrème droite, un débat sérieux. Zemmour, travesti en moine-soldat de l' identité gauloise, instruit avec constance le procès de l' immigration et ressasse sans effort le danger mortel qu' elle implique, avec les divers arguments que, désormais chacun connait sur le bout des doigts. C' est facile, mais payant.

Zemmour, juif familialement originaire d' Algérie qui, déclare-t-il, " aurait pris le parti du général Bugeaud lors de la conquête en 1830 du pays qui, alors, n' existait pas", se pose donc en héritier de Jeanne d' Arc. C' est quand même curieux, cette manie qu' ont certains Juifs de nier l' existence de peuples et de nations : des sionistes soutiennent de leur côté, qu' il n' y a pas de peuple palestinien.

C' est en réalité ne prendre en compte qu' un versant de la vérité historique. Institutionnellement province ottomane, la Régence d' Alger était, dans les faits, indépendante depuis 1515 et gouvernée par un dey . Tout le XIXème siècle a été ainsi émaillé, dans cette Algérie "fictive", de rébellions musulmanes locales durement réprimées par l' Administration coloniale: en 1871, par exemple, les partisans du cheikh el Mokrani en révolte ont été déportés en Nouvelle Calédonie sur les mêmes bateaux que les insurgés de la Commune. Vérifiez, M. Zemmour.

Je ne vais pas repasser le film (même si vous avez a posteriori "explicité" vos propos de façon fumeuse) : ni la confiscation des terres cultivables par les colons, le sacrifice des tirailleurs dans les deux guerres mondiales, la ségrégation éducative et citoyenne, l' invention du "double collège" électoral, la chasse impitoyable aux messalistes, ni le massacre de Sétif le jour de l' armistice, le sabotage de tout projet de réforme (Viollette en 1936, Depreux en 1947) par le lobby colonial et " L' Echo d' Alger" financés notamment par les  Borgeaud,  Blachette, Schiafino, René Mayer, de Sérigny, et soutenus par les gouverneurs Soustelle,  Lacoste, Papon, les élections truquées par Naegelen, la censure et les saisies de publications, ni enfin, bouquet final, les disparitions et la "gégène". Au total, quoiqu' on puisse objecter, plus d' un siècle de domination militarisée et d' humiliant mépris social et culturel, sans les quels une guerre généralisée de 8 ans serait indéchiffrable.

Vous avez, semble-t-il, M. Zemmour, une bonne mémoire mais, vue de près, elle est mitée. Vous êtes serein : votre auditoire n' a pas vécu les événements. Vos démonstrations sont manichéennes. L' immigration maghrébine qui vous fait si peur est pourtant un écho inévitable de la longue colonisation qui l' a précédée et d' une décolonisation totalement ratée par la classe politique française.  Ceux qui, à l' époque, avaient le courage de le dire, étaient baillonnés sans coup férir, comme je l' ai été moi-même, avec d' autres, à la radio par les représentants du ministre de l' Information Peyrefitte. (Vidal-Naquet et Jean Rous en ont témoigné, mais c'est, je l' avoue, du "détail"  historique bien ancien...)

Pupponi n' a pas rappelé ce contexte. Il s' est contenté d' observer que les choses sont "plus complexes" que vous ne dites. Il n' est pas  méchant.

Publié dans histoire

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