Précurseuses

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La première partie du XIXème siècle et l' époque dite du "socialisme utopique" (saint-simonisme et fouriérisme) ont été une période de bouillonnement féministe, un phénomène surtout citadin. A côté de noms connus, tels ceux de Flora Tristan, George Sand, Hortense Allart ou Pauline Roland, d' autres, demeurés pratiquement ignorés, méritent de figurer au palmarès d' une longue lutte ( non encore totalement gagnée ).

Ainsi celui de Claire Bazard, fille du conventionnel Joubert et épouse d' un responsable saint-simonien. Elle a été à l' origine d' une des premières revues féministes, "Femme nouvelle". Sa volumineuse correspondance, insistant sur les capacités révolutionnaires du féminisme, a induit beaucoup d' engagements ultérieurs. Sa belle-soeur, Palmyre Bazard, a publié en 1831, dans "L' Organisateur", un texte déclarant : " Femmes, ne craignez point de vous élever au-dessus de cette place obscure que vous occupez(...) Courage ! ce n' est point une usurpation que nous vous proposons."

Claire Démar, passionaria du saint-simonisme, défendait des points de vue jugés "excessifs" par l' opinion, tels que l' extension aux femmes de la "Déclaration des Droits de l' Homme et du Citoyen". Elle a collaboré aux publications dénonçant "la double oppression", sociale et sexuelle, avant, incomprise et désavouée, de se suicider.

Suzanne Voilquin, brodeuse mariée elle aussi à un saint-simonien, a dirigé les journaux "La Femme libre" et "La Tribune des femmes" où elle a publié le testament "scandaleux" de Claire Démar, "Ma Loi d' avenir".

Jeanne Deroin, lingère, autodidacte puis institutrice, a combattu toute sa vie " l' assujettissement des femmes". Elle a co-fondé en juin 1848 " L' Opinion des femmes", éditée par une société ouvrière d' éducation mutuelle. Candidate aux élections législatives de mai 1849, alors que les femmes n' avaient pas le droit de vote, elle a fait l' objet d' une fracassante campagne d' injures et de calomnies. Elle a fini par s' expatrier en Angleterre où elle est morte dans la misère.

Eugénie Niboyet, protestante montpelliéraine, a activement participé à " La Femme libre", créé deux journaux féministes à Lyon ( Le Conseiller des femmes et L' Athénée des femmes ) avant de fonder à Paris "La Gazette des femmes". Vilipendée elle aussi, elle s' est réfugiée à Genève et a publié en 1863 " Le Vrai livre des femmes ".

Jenny d' Héricourt a écrit " La Femme affranchie ", réponse à Proudhon, Michelet, Auguste Comte notamment, qui soutenaient, comme Enfantin, le "successeur" même de Saint-Simon, que " l' infériorité naturelle de la femme" l' écartait de l' exercice du pouvoir. Ces hommes, considérés progressistes, justifiaient leur position par le fait que la majorité des femmes, dans les campagnes surtout, étaient sous l' influence d' une Eglise catholique ultraconservatrice.

Désirée Véret, ouvrière et épouse du militant Jean Gay, brève compagne de Victor Considérant, a participé au lancement de "La Femme libre ". En 1848, elle a défendu le droit au divorce, puis s' est exilée à Bruxelles où elle a repris son travail de couturière et adhéré à la Première Internationale.

Le sort de la plupart de ces précurseuses minoritaires et obscures ( la liste n' est pas exhaustive) a été, on le voit, tragique. On imagine mal l' énergie, la ténacité et l' abnégation qu' il leur a fallu pour faire face à l' écrasant machisme de leur temps, et faire avancer les droits, qui nous paraissent maintenant élémentaires, de l' autre moitié de la société. Leur rendre hommage est bien le minimum qu' on leur doit aujourd'hui.

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