Sur la question ouvrière (3)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

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Sans doute la question de la place de l' ouvrier dans une société qui se veut démocratique se pose-t-elle en termes relativement nouveaux ( nous avions déjà évoqué le problème dans la chronique " Triangle post-colonial " du 13 août 2011). Les acquis sociaux de l' après seconde guerre mondiale ont contribué indiscutablement à redessiner l' univers peint par Zola. Les usines ont déserté le centre-ville. La désindustrialisation a modifié le rôle et la fonction d' ouvrier. L' immigration de masse a marqué la mentalité prolétarienne.

Qu' est-ce qu' un "ouvrier" aujourd'hui ? Les fondateurs français de la Première Internationale (1864) étaient des manuels à mi-chemin entre l' artisan alphabétisé et le salarié souvent encore illettré, détenteurs d' un savoir-faire : Tolain était ciseleur sur bronze, Antoine Limousin passementier, Fribourg graveur, Varlin relieur, Camélinat monteur sur bronze. Les trois premiers de sensibilité proudhonienne. Tous habitaient le quartier du Temple, alors au coeur du Paris populaire. De même, d' ailleurs, les dirigeants communistes, quelques décennies plus tard, étaient-ils en grande majorité d' origine ouvrière.

Le développement excentré de la grande industrie (métallurgie, chimie, automobile), utilisatrice d' une abondante main d' oeuvre, a progressivement drainé un prolétariat désormais assujetti aux tâches anonymes et répétitives qu' exige la production de série, vers les banlieues. Les effets en ont été l' embourgeoisement des centres-ville, promus lieux de culture et de loisirs pour classes favorisées, et une spéculation effrénée mettent l' acquisition d' un logement intra muros hors de portée des salariés modestes.

Les soutiers de la mutation industrielle, automates de la modernité, ont été encasernés dans des ensembles de barres et de tours vite devenus de véritables ghettos communautaires et insécures. Ceux qui l' ont pu se sont rabattus vers des lotissement pavillonnaires qui les ont exilés en les endettant à vie. Ils sont ainsi entrés dans la tribu des "rurbains", pseudo campagnards voués aux longs déplacements quotidiens , coupés en famille des avantages de la grande ville, et éloignés du même coup de la subversion.

Les transformations économiques et technologiques n' ont pas été non plus sans incidence sur l' image jusque là victimaire de l' ouvrier, acteur emblématique et héroïsé du matérialisme dialectique. Le légendaire mineur de fond est à la retraite. L' électrification des voies nous a privés du visage noirci du chauffeur de loco, et le docker en survêt' Adidas n' impressionne plus.

Qu' est-ce alors que l' ouvrier? en quoi se distingue-t-il socialement du "col blanc" de base, smicard dans la grande distribution ? manuel qui, en fait, ne produit pas grand'chose, à quel titre mériterait-il attention ? les machines, les robots, l' ordinateur le remplacent dans les tâches les plus pénibles. Agent de télésurveillance ou auxiliaire d' entretien en CDD sont des boulots qui ne sollicitent aucune qualification particulière, à peine quelques jours de stage. La femme de ménage employée à domicile est-elle réellement une ouvrière ? Dira-t-on d' un balayeur, fonctionnaire municipal, et de son épouse, caissière de supermarché, qu' ils constituent à eux deux un couple d' ouvriers stricto sensu? ce sont des prolos, point. Leur condition illustre seulement la disparition de la fierté créatrice de l' ouvrier-artisan d' autrefois et des savoir-faire condamnés pour non retour sur investissement.

Cependant, le fantôme de l' ouvrier, lui , demeure l' objet de préjugés bourgeois. A tel point que le terme s' est vu supplanté par "travailleur", plus neutre. Il n' y a que le Parti socialiste, qui n' en compte aucun, pour garder la coquetterie provocatrice de se proclamer "ouvrier". Il rôde en effet autour du mot lui-même on ne sait quelle peur mal refoulée, quel dédain inavouable pour le "bas revenu" et les choix culturels qu' on lui attribue. La frontière ne passe pas que par le métier. On peut aussi être classé "ouvrier" selon ce qu' on regarde à la télé.

Pour conclure, l' impression prévaut que le Système a trouvé cette fois, par le biais de la mondialisation et du nouvel individualisme, un moyen de se débarrasser sans bruit de la question ouvrière qui le tourmentait depuis 150 ans. Pour autant, pas de l' inégalité sociale...Le "mouvement", tout cloisonné, charcuté, chloroformé qu'il soit, respire encore.

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