Gance et la polyvision

Publié le par memoire-et-societe

J' ai collaboré, de 1955 à 1957, à un hebdomadaire depuis longtemps disparu, intitulé " Demain". La dernière page de chaque numéro y était systématiquement réservée à une personnalité de la Culture, invitée à s' exprimer en toute liberté.
Le journal a ainsi publié de nombreux écrivains français ou étrangers, de Roger Vailland à Jean Cassou et Emmanuel Berl, d' Arthur Koestler à William Saroyan et Erich-Maria Remarque, des musiciens, des comédiens, des cinéastes, tels Fellini et Abel Gance.

C' est ce dernier que j' évoquerai ici. Il était entré un jour dans les bureaux de la rédaction, accompagné d' une jeune femme qu'il a présentée : " Ma collaboratrice, Mademoiselle Nelly Kaplan." On disait de Gance, alors âgé de 67 ans, qu' il était l' un des fondateurs du cinéma moderne avec l' Américain Griffith et le Soviétique Eisenstein.

Au demeurant, c' était un homme d' une grande simplicité, souriant, courtois comme on l' était jadis, une petite lueur d' ironie dans l' oeil, sa chevelure blanche auréolant son visage. Nelly Kaplan tenait en main l' article que nous attendions : "Le temps de l' image éclatée" ( publié dans le n° 22 du 10 mai 1956). Elle en a résumé le contenu avec un léger accent importé de son Argentine natale. Le titre était d' elle, le texte renouait avec une démarche interrompue trente ans auparavant quand, à l' avènement du "parlant", les " commerçants", tels des vautours, se sont jetés sur l' art du cinéma pour en faire une lucrative industrie.

Cette mutation, Gance l' a payée d' années de renoncement à la création. Et là, devant Nelly Kaplan et moi, il semblait soudain rasséréné, comme si ce simple article allait lui offrir une revanche, et redonner sa chance à l' élan brisé du cinéma dont in n' avait jamais cessé de rêver.

J' ai l' écrit sous les yeux : " La clé du cinéma de demain git dans la vision simultanée de plusieurs images (...) La polyvision, en introduisant cette musique visuelle, élargira brusquement les paupières. Nous revenons à l' "Origine de la Tragédie" de Nietzche (...) Le cinéma-mouvement, mis à mal depuis l' origine du parlant, va reprendre ses extraordinaires prérogatives et jouer en 1956 la carte de la polyvision comme la musique a joué et gagné au XIVème siècle, la carte de la polyphonie."

J' ai gardé un moment contact avec Gance. Nous avions même envisagé, avec le renfort du critique d' art Otto Hahn, un scénario que nos quatre délires mêlés ont vite rendu irréalisable. La vie nous a dispersés. J' ai commencé à partir en Afrique, Otto a introduit le "pop'art" en France, Nelly a tourné "La Fille du pirate" et écrit des textes surréalistes sous le pseudo de Belen. Gance, le visionnaire du cinéma-fiction, a continué de réfléchir à la naissance de "l' image virtuelle". Il est mort à 92 ans. Une rue du XIIIème arrondissement de Paris porte aujourd'hui son nom.

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