Le roman du mécontentement français (5)

Publié le par memoire-et-societe

5. Le guet.

Le mécontentement français n' a rien d' un caprice. Il est palpable au quotidien. Avant 1914, Paris passait pour le berceau de la courtoiserie. La ville est aujourd'hui perçue à l' étranger comme la capitale mal tenue du luxe, dont il faut avoir vu les monuments et les sites, humé un "romantisme" vanté par le cinéma, mais aussi évité les escouades de tire-laines et adouci l' humeur revêche des habitants.

La démotivation, l' agressivité, le repli sur soi ont l' air d' y dominer l' atmosphère jusqu' au ras du trottoir, avec sans doute un bémol en province. Des passants foncent droit devant eux, l' oeil rivé sur leur portable, d' autres tiennent conversation sur la chaussée, sans bouger d' un centimètre pour faciliter la circulation. On s' extirpe au dernier instant du wagon de métro bondé en bousculant ceux qui essaient légitimement d' y entrer. L' inattention à l' autre frise le mépris. Le sans- gêne frôle la goujaterie.

Rares sont les lieux publics qui échappent au vandalisme, les façades qu' épargnent les graffitis. Les panneaux indicateurs, les noms de rues, les plans de la cité, recouverts de tags et de zébrures, sont autant de crachats au visage d' une société de laquelle, par ailleurs, on a pris l' habitude d' attendre tout.

On ne peut pas ne pas éprouver un malaise et, pour peu qu' on se donne la peine de s' informer, ne pas en déduire que ledit malaise existe à trois niveaux, plus connectés entre eux qu' on ne croit. L 'institutionnel, le politique et le psychologique :

- la Constitution, faite en 1958 par de Gaulle pour de Gaulle en pleine crise de la décolonisation, est à l' évidence obsolète. Le rajeunissement suppose, au moins, la concentration du pouvoir législatif en une seule Assemblée, la démonarchisation du pouvoir exécutif par le recours au referendum d' initiative populaire, des dispositions électorales plus proches du modèle allemand, une régionalisation exempte de calculs partisans, l' instauration d' une Chambre économique dotée de responsabilités réelles dans son domaine, la redéfinition de Services publics à bout de souffle. Le tout dans un contexte européen peu favorable, avec des finances et une industrie délabrées. La remise sur pied ne peut dès lors être l' oeuvre d' un seul, mais celle d' un collectif soudé par l' enjeu, comme ce fut le cas pour la Reconstruction réussie des années 1945-50.

- S' agissant du personnel politique, un coup de pied dans la fourmilière s' impose, qui mettrait terme au Grand n' importe quoi ( on vient encore de nommer un "Secrétaire d' Etat à la simplicité" !). Un appareil gouvernemental hors coût, des parlementaires enfilant les mandats sans siéger ni déposer le moindre projet de loi, 23 députés et sénateurs pour la seule population des "Français de l' étranger", d' innombrables scandales de double et triple nationalité, cela et le reste est de la provocation. Tout candidat devrait être soumis à des enquêtes préalables de moralité, des tests de compétence et des relevés systématiques d' assiduité garantissant la qualité de la représentation nationale. Pour être entendue, la République se doit de redonner l' image de la vertu.

- Le moral des classes populaires est en berne. La conscience professionnelle, le civisme, le sentiment patriotique ne font plus recette. Le citoyen garde dans la bouche le goût amer de l' abandon de son savoir-faire, du déclin de sa culture et de sa langue, du recul de sa place dans le monde. Bref, sa confiance dans le pays est atteinte. Du temps sera nécessaire pour la rétablir.

Concluons : je ne crois pas avoir, dans cette série d' articles, débordé d' indulgence pour nos défauts. Qui aime bien, on le sait, châtie bien. Pour autant, je ne sous-estime pas notre potentiel. Les énergies sont là, elles demandent la possibilité de se déployer. Le peuple des Français, qui s' emploie à assimiler une immigration de masse et une mondialisation-américanisation brutale, n' est pas "fini". Il guette le moment de repartir, et cette circonstance n' est pas unique dans le roman de sa longue existence.

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