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82 articles avec societe

Rénovation

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En cette Fête du Travail, les Parisiens demeurés à Paris ont l' occasion de visiter un lieu métamorphosé, l' Ile Seguin, qui fut, de 1929 à 1992, le coeur de la "forteresse ouvrière", autrement dit des usines Renault de Billancourt.

L' Ile, du nom d' un chimiste qui l' a achetée en 1794 pour y perfectionner les techniques du

tannage , est un ilôt de 11 hectares sur la Seine, au pied de la colline de Meudon, à l' ouest de la capitale. C' est en 1919 que l' industriel Louis Renault l' a acquise pour y bâtir une usine d' automobiles. Début d' une saga qui figure parmi les événements de l' histoire ouvrière. Vers 1950, 30 000 personnes y travaillaient sur quatre étages de chaînes de montage en service 3x8, dans des conditions particulièrement ingrates (chaleur étouffante, bruit infernal, vapeurs et émanations toxiques, cadences épuisantes, accidents fréquents, brutalités de la milice patronale, etc.)

Louis Renault était allé chercher l' inspiration auprès d' Henry Ford, à Detroit, qui l' avait initié au taylorisme ( chronométrage de chaque geste de l' ouvrier pour intensifier le rythme de production), pratique dont Chaplin a tiré son film "Les Temps modernes".

L' ensemble des ateliers, avec "le Trapèze", sur la rive droite, et "le Bas Meudon", sur la gauche, employait 38 000 travailleurs de toutes nationalités qui ont fait l' objet d' une abondante littérature, dont "La Forteresse ouvrière" de Jacques Frémontier (1971) et "Ceux de Billancourt" de Laurence Bagot (2015), rassemblant des témoignages souvent poignants.

Les Etablissements Renault, nationalisés en 1945, après la mort en prison de leur fondateur accusé de collaboration avec les Nazis, et transformés en Régie, ont symbolisé à la fois la modernité technologique et les luttes syndicales. On se souvient de l' assassinat en 1972 de l' ouvrier maoïste Pierre Overney, et de l' émotion alors produite dans l' opinion. Les derniers O.S ont quitté l' Ile début 1992. Les bâtiments ont été rasés en 2005, il y a 10 ans.

Rachetée 43 millions d' euros par la Société Val de Seine Aménagement, dont la ville de Boulogne est actionnaire majoritaire, l' Ile a connu depuis des projets successifs : celui du milliardaire François Pinault, proposant un musée d' art contemporain que,rebuté par les difficultés administratives, il est allé finalement installer à Venise, celui de "façade-enveloppe", parrainé par la Caisse des Dépôts pour y abriter l' Institut du cancer et le campus d' une Université américaine de Paris, celui d' une "Cité des Savoirs du XXIème siècle", ou encore d' "Ile des deux Cultures", bénéficiant de la faveur sarkozienne.

En fin de compte, le projet d' une "Vallée de la Culture", soutenu par le député-maire Baguet et confié à l' architecte Jean Nouvel l' a emporté. Une seule tour-belvédère, un jardin public, 12 000 m2 de terrasses, de bureaux, de commerces. Pour l' instant, on peut voir, sortant de terre, la "Cité musicale départementale", dotée d' une salle de 6000 places et d' un auditorium de 1100. Ce sera, nous promet-on, le lieu le plus mondain d' Europe réservé à l' art musical. Bravo la France !

Et, par ces temps spécialement commémoratifs, quid des 63 ans de la mémoire prolétarienne de ce futur Eden?

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Sur la question ouvrière (3)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

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Sans doute la question de la place de l' ouvrier dans une société qui se veut démocratique se pose-t-elle en termes relativement nouveaux ( nous avions déjà évoqué le problème dans la chronique " Triangle post-colonial " du 13 août 2011). Les acquis sociaux de l' après seconde guerre mondiale ont contribué indiscutablement à redessiner l' univers peint par Zola. Les usines ont déserté le centre-ville. La désindustrialisation a modifié le rôle et la fonction d' ouvrier. L' immigration de masse a marqué la mentalité prolétarienne.

Qu' est-ce qu' un "ouvrier" aujourd'hui ? Les fondateurs français de la Première Internationale (1864) étaient des manuels à mi-chemin entre l' artisan alphabétisé et le salarié souvent encore illettré, détenteurs d' un savoir-faire : Tolain était ciseleur sur bronze, Antoine Limousin passementier, Fribourg graveur, Varlin relieur, Camélinat monteur sur bronze. Les trois premiers de sensibilité proudhonienne. Tous habitaient le quartier du Temple, alors au coeur du Paris populaire. De même, d' ailleurs, les dirigeants communistes, quelques décennies plus tard, étaient-ils en grande majorité d' origine ouvrière.

Le développement excentré de la grande industrie (métallurgie, chimie, automobile), utilisatrice d' une abondante main d' oeuvre, a progressivement drainé un prolétariat désormais assujetti aux tâches anonymes et répétitives qu' exige la production de série, vers les banlieues. Les effets en ont été l' embourgeoisement des centres-ville, promus lieux de culture et de loisirs pour classes favorisées, et une spéculation effrénée mettent l' acquisition d' un logement intra muros hors de portée des salariés modestes.

Les soutiers de la mutation industrielle, automates de la modernité, ont été encasernés dans des ensembles de barres et de tours vite devenus de véritables ghettos communautaires et insécures. Ceux qui l' ont pu se sont rabattus vers des lotissement pavillonnaires qui les ont exilés en les endettant à vie. Ils sont ainsi entrés dans la tribu des "rurbains", pseudo campagnards voués aux longs déplacements quotidiens , coupés en famille des avantages de la grande ville, et éloignés du même coup de la subversion.

Les transformations économiques et technologiques n' ont pas été non plus sans incidence sur l' image jusque là victimaire de l' ouvrier, acteur emblématique et héroïsé du matérialisme dialectique. Le légendaire mineur de fond est à la retraite. L' électrification des voies nous a privés du visage noirci du chauffeur de loco, et le docker en survêt' Adidas n' impressionne plus.

Qu' est-ce alors que l' ouvrier? en quoi se distingue-t-il socialement du "col blanc" de base, smicard dans la grande distribution ? manuel qui, en fait, ne produit pas grand'chose, à quel titre mériterait-il attention ? les machines, les robots, l' ordinateur le remplacent dans les tâches les plus pénibles. Agent de télésurveillance ou auxiliaire d' entretien en CDD sont des boulots qui ne sollicitent aucune qualification particulière, à peine quelques jours de stage. La femme de ménage employée à domicile est-elle réellement une ouvrière ? Dira-t-on d' un balayeur, fonctionnaire municipal, et de son épouse, caissière de supermarché, qu' ils constituent à eux deux un couple d' ouvriers stricto sensu? ce sont des prolos, point. Leur condition illustre seulement la disparition de la fierté créatrice de l' ouvrier-artisan d' autrefois et des savoir-faire condamnés pour non retour sur investissement.

Cependant, le fantôme de l' ouvrier, lui , demeure l' objet de préjugés bourgeois. A tel point que le terme s' est vu supplanté par "travailleur", plus neutre. Il n' y a que le Parti socialiste, qui n' en compte aucun, pour garder la coquetterie provocatrice de se proclamer "ouvrier". Il rôde en effet autour du mot lui-même on ne sait quelle peur mal refoulée, quel dédain inavouable pour le "bas revenu" et les choix culturels qu' on lui attribue. La frontière ne passe pas que par le métier. On peut aussi être classé "ouvrier" selon ce qu' on regarde à la télé.

Pour conclure, l' impression prévaut que le Système a trouvé cette fois, par le biais de la mondialisation et du nouvel individualisme, un moyen de se débarrasser sans bruit de la question ouvrière qui le tourmentait depuis 150 ans. Pour autant, pas de l' inégalité sociale...Le "mouvement", tout cloisonné, charcuté, chloroformé qu'il soit, respire encore.

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Sur la question ouvrière (2)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

2

Le pouvoir léniniste, qui n' était pas encore l' Ordre stalinien, a peu duré. Il serait erroné d' assimiler les phénomènes révolutionnaires aux actes et évolutions d' un Parti. Le "mouvement ouvrier" est-il de gauche? le lyrisme républicain servi à toutes les sauces, le prophétisme idéologique, les envolées vers l' universel et les promesses clientélistes ont perdu de leur magie. On attend désormais du concret (du boulot), on veut de l' immédiat (du pouvoir d' achat), plus d' équité sociale et moins de corruption oligarchique : si c' est ça, "la gauche", on ne demande qu' à voir.

Mais le monde ouvrier est aussi une Culture, une seconde Société, avec ses traditions, ses codes, ses valeurs, ses symboles, son langage, sa musique et ses chants. Ses aspirations à des formes de démocratie locale directe. Ses solidarités, qui naissent de la conscience d' un vécu partagé et d' un destin commun. La grève en est l' arme suprême : toute une génération a été bouleversée par "Quand les sirènes se taisent", le récit, dans les années 30, de Maxence Van der Meersch sur la lutte des ouvrières du textile à Roubaix (l' influence des femmes en faveur des causes populaires est et a été de tout temps central).

Je n' ai jamais été un "col bleu". Mon père non plus, émanation du peuple promue par l' Ecole. Mais il était le député des ouvriers du "bassin industriel creillois". Tous l' appelaient par son prénom et le tutoyaient, syndicalistes interdits de séjour en région parisienne, fils de sidérurgistes gallois transplantés, manoeuvres algériens employés dans les fabriques de colorants. Ceux-la mouraient vite, du cancer.

Je me souviens de 36 (j' avais 7 ans) qui les a valorisés à leurs propres yeux. Aujourd' hui Roubaix est en friche. Creil frôle les 20% de chômeurs. Le gouvernement est socialiste. L' aliénation a changé de nature. Le monde est marchandisé et numérisé. La question de la place de l' ouvrier / de l' ouvrière reste posée.

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Sur la question ouvrière

Publié le par Jean-Pierre Biondi

( Les trois chroniques qui suivent constituent l' Avant-propos d' un ouvrage sur lequel travaille actuellement l' auteur)

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1

La vérité sur la question posée depuis plus de deux siècles par la condition ouvrière en Occident ne peut jaillir d' un simple enchaînement de faits et de dates. La part du rêve- ses contempteurs préfèrent dire: de l' illusion ou de l' utopie- n' a jamais été absente du combat prolétarien. C' est logique, compréhensible et heureux.

Aujourd'hui, 85% des ouvriers qui vont encore voter, votent pour le Front National, même s' il n' y a là que peu à rêver. Cela n' a rien de surprenant, tant les ouvriers demeurent dédaignés et oubliés par le reste du corps social. Ils sont les discriminés de la République pour laquelle il ont souvent lutté au péril de leur vie. Désormais, totalement éloignée des Assemblées parlementaires nationales, leur présence dans les institutions locales dépasse rarement le niveau communal.

Cette "fracture", pour reprendre le mot d' un célèbre démagogue, trouve plusieurs explications concrètes :

- un inhibant déficit de connaissances et de vocabulaire dans des débats où les clercs monopolisent la parole, sûrs de leur pratique de la communication

- des moyens insuffisants pour s' engager dans la voie politique qui implique malgré tout des ressources personnelles et des frais hors de portée d' un travailleur modeste (sans parler du coût des jours de grève ou des amendes et sanctions aggravées par la peur du chômage)

-et, bien sûr, n' hésitons pas à le rappeler, la férocité d' un patronat particulièrement égoïste et obtus, s' appuyant sur une bourgeoisie conditionnée par la hantise des "Rouges".

Cet apartheid de fait, dont personne au demeurant ne se soucie dans les castes dominantes, remet d' actualité la condition ouvrière par la désocialisation que son mépris plus ou moins avoué engendre, surtout dans le ressenti de la jeunesse populaire.

Le mouvement social en France ne se prête pas, il est vrai, à une analyse rationnelle. Il n'est pas foncièrement ouvriériste. Ses "champions" sont souvent issus de la bourgeoisie intellectuelle. Son mérite a été sa capacité à convaincre et mobiliser, au moment opportun, les masses pauvres. Il n' est pas non plus unanimement révolutionnaire. "Anti", certes (antimilitariste, anticlérical, anticolonialiste, etc.) mais avec des variantes réformistes, possibilistes ou autres. Il est, quoi qu' il en soit, consubstantiel à une série de moments de l' histoire nationale contemporaine : la Seconde République, la Commune, le Front populaire, la Résistance, la Décolonisation.

Il n' est pas, au plan structurel, un pionnier. L' Angleterre, où la grande industrie a été plus précoce, l' a devancé en matière d' organisation syndicale. La pensée économique allemande a été plus productive dans le domaine théorique. Mais sa conscience de classe s' est imposée dès les "Trois Glorieuses" , en 1830.

Les Français, naturellement portés vers un individualisme anarchisant plutôt que vers le collectivisme marxiste, vers les barricades que la discipline militante, plus faits pour l' atelier artisanal que pour les chaînes de production abrutissantes évoquées par Chaplin, se sont d' abord montrés réticents aux méthodes paramilitaires que réclamaient les révolutionnaires professionnels ( le blanquisme notamment, dont s' est en partie inspiré le léninisme )

De ce point de vue, l' avènement de la IIIème Internationale et la création d' un Parti communiste connecté aux avancées populaires dans le monde, ont réveillé les espérances d' un prolétariat assommé par les répressions de 1848 et 1871, puis saigné par la guerre de 14-18. Débordant l' horizon de jacqueries sans lendemain, la "classe dangereuse" s' est en majorité ralliée au projet bolchévik de conquête du pouvoir politique.

( à suivre )

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Urbanisme

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne semble plus menteur que la mode qui, depuis le recul du marxisme et l' effondrement du communisme, consiste à nier l' existence des classes sociales et, a fortiori, la lutte qui les oppose par essence. Le discours est décidément trop bénéfique pour les nantis : on n' y croit pas.

Faites d' ailleurs le test vous-même : prenez le bus qui relie directement Sarcelles à Neuilly sur Seine. Regardez les maisons, les voitures, les enfants. On n' est pas, à l' arrivée, dans le même univers qu' au départ. Penchez-vous aussi sur l' Histoire de Paris, la ville-lumière, la capitale du luxe et du bon goût. Suivez le parcours de la finance depuis deux siècles, observez la manière dont elle a écrit l' urbanisation et l' embellissement de la cité. Partons, au moment de la Restauration en 1815, des quartiers centraux du bord de Seine rive droite, en gros du Châtelet aux faubourgs de l' est. La plupart ne sont alors que des cloaques masquant les monuments anciens, des assemblages de masures séparées par des ruelles étroites, humides, où s' entasse une humanité maladive et privée de toute hygiène.

Les riches n' aspirent donc qu' à fuir ces lieux, royaumes de la "racaille des chiffonniers révolutionnaires", et à émigrer vers les espaces aérés de l' ouest sur lesquels s' est déjà abattue la spéculation. Les Boulevards, la Chaussée d' Antin captent la faveur du gros commerce, des entrepreneurs et de leur clientèle fortunée d' oisifs et de rentiers. Puis la progression se poursuit vers le nord-ouest. On atteint le quartier Saint-Georges et la Nouvelle Athènes où nait véritablement le romantisme, par les soins de Nodier, du baron Taylor, d' Hugo et de Mérimée. Le dandy Musset, Chopin, George Sand y habitent, square d' Orléans.

Plus à l' ouest encore, voici le quartier de l' Europe investi, la plaine Monceau lotie, le mètre carré du Roule à prix d' or. A l' abri de la barricade, les rues s' élargissent, les espaces verts se multiplient, les matériaux de construction s' ennoblissent, des balcons enjolivent les façades que protègent de robustes grilles. On suit Haussmann et l' argent à la trace.

Effectivement, là, plus de "classes". Seulement des journaux satiriques pour rappeler la force de la liberté d' expression : "Le Charivari", par exemple, qui est le "Charlie hebdo" de l' époque. Cabu s' y nomme Daumier, Charb signe Paul Gavarni, Wolinski se profile derrière Henri Monnier. Des caricaturistes dont le roi Louis-Philippe s' accommode finalement en feignant de se fâcher par des amendes qui stimulent le tirage. La bourgeoisie voltairienne a toujours raffolé de ce type de faux brûlot qui permet au pouvoir de limiter les dégats.

Je n' irai pas plus loin : Auteuil, Passy, l' Avenue...Victor Hugo. De noires nounous dans un square. Des ouvriers "de couleur" sur un échafaudage. La société sans classe s' y lit partout sans difficulté. Les complications proviennent toujours des mêmes coins, genre Louise Michel ou Robespierre. De l'est.

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Micmac territorial

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il peut paraitre dérisoire d' évoquer la réforme territoriale hexagonale le jour où triomphe à Paris la Citoyenneté Universelle, célébrée entre autres par MM. Nétanyaou et Liberman, ministre israëlien des Affaires étrangères, lequel a parlé de lâcher la bombe atomique sur les restes de Gaza. N' ayant pas cherché à marcher dans le même cortège que ces tueurs sans kalach', j' ai dégagé ainsi le temps de m' intéresser à une question, certes, je m' en excuse, franco-française, mais non négligeable pour notre quotidien citoyen.

Le 17 décembre dernier, l' Assemblée a voté une partie de l' acte III de la décentralisation annoncée par Hollande en 2012. Rappelons que les deux premiers actes ont été la loi Defferre de 1982 et la loi constitutionnelle portée en 2003 par le gouvernement Raffarin. Dans un pays aussi traditionnellement centralisé que la France, c' était un début de mutation structurelle concrète, même s' il ne fallait pas en exagérer les effets pour le citoyen de base.

Le projet actuel a donc déjà donné lieu à l' approbation d' un volet relatif au découpage du territoire métropolitain en 13 régions administratives, au lieu des 22 créées par de Gaulle en 1963. Ce travail d' orfèvrerie bureaucratique serait l' oeuvre de Hollande un soir à l' Elysée, avant de servir de référence à la majorité. L' ambition affichée est honorable : réduire le fameux "millefeuilles" et réaliser des économies dont les budgets publics ont bien besoin. Mais là encore force est de comparer théorie et pratique.

Première remarque, la méthode ne change pas : l' Etat octroie aux Régions les réformes les concernant, ce ne sont jamais elles qui les suggèrent. Seconde remarque, on a voté sur la carte sans débattre des compétences : la charrue avant les boeufs. Troisième observation : si les Régions sont appelées à prendre une place dé plus en plus déterminante dans notre existence, ne serait-il pas judicieux de consulter à ce propos les citoyens par referendum?

S' agissant maintenant des objectifs proclamés, la diminution du millefeuilles semble sacrifiée : aucune structure ne disparait totalement, le nombre de communes (36000) n' est pas remis en cause, l' enchevêtrement des responsabilités devient tel que personne ne s' y retrouve. Les départements sont tantôt absorbés par les "métropoles" (11 au total), tantôt maintenus tels quels, comme dans les zones rurales, avec liberté de se rattacher à la région de son choix ( "droit d' option"). On se demande quelle cohérence a présidé au dessin desdites Régions : les Alsaciens, attachés à leur séculaire identité, refusent de fusionner avec les Lorrains et les Champenois. D' autant qu' ils sont 1 million 900.000 quand les Corses (300.000) ont préservé leur autonomie. Les Gardois, voisins de Marseille, n' ont pas envie de courir à tout bout de champ à Toulouse, si c' est elle qui est désignée comme capitale de Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Les Picards, etc. On frise parfois l'absurde : Niort et Pau ne relèvent-ils pas désormais d' une même administration locale alors que leurs choix de développement n' ont rien de commun? Bordeaux les mettra d' accord : on risque ainsi de favoriser un jacobinisme régionalisé dont chaque " métropole " constituera le pivot. C' est la régionalisation anti-régionale...

Question économies, la réforme est mal partie pour ce qui touche à la maîtrise des budgets. La réduction des cantons de 4.000 à 2.000 lors des élections de mars prochain est neutralisée par l' obligation de la parité et de la désignation simultanée de suppléants rémunérés. Nulle mesure claire ne prévoit une quelconque diminution des emplois dans les collectivités locales dont certaines possèdent des effectifs extravagants : ainsi une commune des Bouches du Rhône de 15.000 habitants, rongée par le chômage, compte-t-elle 900 agents municipaux ! Le sujet est plus que sensible. Le clientélisme électoral, les situations acquises, les résistances de tous ordres, ne rendront pas la tâche aisée sur le terrain. Il y a encore un sacré boulot.

On a affirmé que la centralisation avait sauvé la France et que la décentralisation la préservera. "Vaste programme", disait le Général, à qui son projet de régionalisation a coûté le pouvoir en 1969.

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Le reflux silencieux

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne parait aujourd'hui plus décalé que le mot- et le concept- d' idéologie : effet différé de l' échec, au siècle précédent, de deux régimes d' essence idéologique, le nazisme et le communisme.

Moi qui suis de la génération qui a tout vécu, du Front populaire à 1968 où l' idéologie sociale s' affichait comme moteur de l' Histoire, j' avoue mon désarroi devant une mutation qui renie cette conviction, renouvelant le vocabulaire selon un fait idéologique -la financiarisation mondiale- en se déclarant hypocritement liée aux seules données économiques ( cela s' appelle "l' idéologie libérale").

Le terme "révolutionnaire", par exemple, éveille les pires méfiances. Il était sacralisé par une majorité de lycéens de mon âge. De même, la phraséologie marxiste occupait-elle une place de choix quand j' étais étudiant : conscience de classe, dictature du prolétariat, actions de masse, nationalisations, revenaient sans cesse dans les propos. On a silencieusement changé de planète.

L' effondrement du bloc socialiste, l' irruption de l' ex tiers-monde dans l' économie de marché, le ralliement de la social démocratie au libéralisme, la marginalisation du courant libertaire, illustrent le déclin du "mouvement ouvrier" tel qu' on le rencontrait il y a quelques décennies. La réaction du capital a consisté à généraliser la société de consommation et , par là, à conduire un travail de déconstruction idéologique destiné à saper toute velléité de résistance théorique et pratique au système marchand.

Certains termes se voient ainsi disqualifiés à priori : grève, collectivisme, prolétarien, lutte des classes, etc. Le syndicalisme n' est pris en considération que dans sa forme la plus corporatiste, jamais comme instrument de défense globale du monde du travail.

A gauche, la dégénérescence militante et le lâchage relatif des intellectuels se traduisent par une baisse sensible de la culture populaire, au niveau civique mais aussi historique. " Hitler, connais pas ..." n' est pas qu' une boutade. La formule illustre un tarissement évident de la formation politique, venant paradoxalement s' ajouter à un conservatisme dogmatique désarmant.

Le temps des "écoles de cadres", des quotidiens de parti, des revues théoriques et des brochures éducatives, éléments d' un savoir et d' une conscience révolutionnaires, est bien révolu. Il ne concerne plus que les chercheurs curieux d' une époque où la brutalité des rapports sociaux suscitait une opposition plus organisée que les jacqueries dans lesquelles semble, pour l' instant en tout cas, se replier une révolte aphone.

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L' autre Sénégal

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le Sénégal "senghorien" (1960-80) achève de disparaître. Les idées et la politique qu' avait inspiré le "premier agrégé africain" ( de grammaire, pour être précis) sont aujourd'hui emportées par la mondialisation de l' économie et la marée du numérique.

Senghor était profondément patriote. C' est l' amour du pays qui l' a fait, comme il l' a dit, " tomber en politique", alors qu' il envisageait personnellement un tout autre avenir. Il a accueilli l' indépendance comme un impératif d' engagement envers la patrie, après trois siècles de domination coloniale, puis présidé les vingt premières années de son existence.

Les Missions catholiques, le Quartier latin, le Palais Bourbon ont été ses écoles. Sans jamais le déraciner. Plébiscité par son peuple, il a été contesté hors frontière : par les Anglophones, qui se gaussaient des thèses de la Négritude, par les Communistes qui l' accusaient de néo-colonialisme, par les économistes européens qui critiquaient son " idéalisme".

Inlassablement, lui continuait de prôner une " Civilisation de l' Universel" , répondant à ses détracteurs qu' un enracinement s' ouvrant ensuite sur le métissage des cultures était précisément l' antidote du néo-colonialisme. Le débat a été âpre avec cet adepte de " l' Accord conciliant" qui ambitionnait originellement d' être un chantre de l' Afrique-mère et d' enseigner la linguistique.

Senghor est mort en 2001, et avec lui le projet de créer une "Grèce noire" qu' il avait esquissé en compagnie de Césaire et de Malraux lors du " Festival des Arts nègres" de 1966 à Dakar. A l' abri des tropismes poétiques, apparaît un autre Sénégal, dans un continent qui amorce un prodigieux développement. L' Afrique aura doublé de population d' ici 15 ans. Une génération d' entrepreneurs émerge déjà, comme en Chine, en Inde ou au Brésil. Peu vraisemblable que l' humanisme senghorien en sorte alors indemne.

Nombre d' indices laissent au contraire penser que le pays, tournant le dos à "la voie africaine du socialisme" tracée en d' autres temps par "le père de la Nation", est à son tour gagné par un capitalisme sauvage où la dérégulation tous azimuts, les investissements à court terme, la spéculation financière, sont la seule loi.

L' argent circule dans la presqu' ile du Cap Vert. Les Chinois achètent le sol. Les Multinationales sont installées en Afrique de l' ouest, à l' affût. Les trafics (avec la drogue d' Amérique latine, notamment) se multiplient. Hôtels de luxe, boîtes, voitures, commerces, témoignent de la richesse neuve des oligarques locaux, dont d' ailleurs ne profite en rien le peuple des brousses et des bidonvilles. Les institutions culturelles ( musées, lieux historiques et artistiques) sont pour la plupart en déshérence.
A "Joal l' ombreuse", ville natale de l' auteur d' "Ethiopiques", et sur les plages voisines de la Petite Côte, la musique disco des clubs de vacances retentit tard dans la nuit. Elle a poussé vers la remise les carrioles qui menaient aux greniers à mil de Fadiouth. Le Sénégal est en voie de constituer un partenaire "fiable".

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Le maso business

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je ne dois pas être seul à juger méprisables ces plumitifs qui se gobergent en crachant dans la soupe, autrement dit celles et ceux qui, surfant sur la déprime nationale, font du rabaissement de leur pays leur activité principal e. J' y songe en regardant les chaînes françaises de TV : pas un jour sans que l' un de ces préposés au désespoir vienne souligner avec délectation à quel point la France et les Français sont ringards, irrémédiablement foutus, qu' au fond rien ne serait pire que la survie de cette nation de perdants. C' est si systématique, répétitif , manichéen, qu' on finit par réserver à ces prestations la même attention qu' à des sketches loupés.

Curieuse épidémie tout de même : c' est à qui, parmi ces spécialistes de la sinistrose, en rajoutera dans la logorrhée masochiste et la mode, borgne et probablement rémunératrice, d' un autodénigrement ravageur qui gomme Prix Nobel, titres olympiques, réussites scientifiques, performances artistiques, pour n' encenser qu' une poignée d' émigrés de luxe ayant su planquer leur fric en affaiblissant le pays où ils l' ont gagné. Edifiants exemples offerts à des millions de chômeurs, et illustration éloquente de la mentalité d' une certaine oligarchie.

Je suis Français de naissance, Français je mourrai, selon toute vraisemblance. L' envie ne m' est jamais venue de me faire Américain, Chinois ou Suisse. En aurais-je tiré profit? Français je suis resté, à peu près conscient des insuffisances et défauts d' une société à laquelle je demeure fondamentalement attaché. Mes griefs ne seront jamais des provocations au scandale bien payées. Ce type de calcul m' écoeure.

On entend donc quasi quotidiennement des professionnels du procédé sous le nom désormais admis de "déclinistes". Ils s' installent dans nos meubles pour invectiver chacun d' entre nous avec un sans-gène désarmant. Leur chef de file est un Lyonnais pur jus, Nicolas Baverez, bardé de diplômes et auteur de titres mettant de suite sur la voie : " La France qui tombe", "Les Trente piteuses", etc. Inutile de préciser que le personnage est un ultralibéral atlantiste, version gauloise du républicain "néo-con" aux U.S, qui n' arrive pas à intégrer l' idée d' un gouvernement à peine social-démocrate à Paris.

Presque à son niveau, l' ineffable Eric Zemmour, journaliste d' extrême droite (c' est lui qui l' affirme) et géniteur d' un succès médiatique intitulé en toute simplicité "Le suicide français". C' est excessif, comme dirait Talleyrand, mais ça porte, et rapporte. Zemmour est un bon vendeur, qui sait évaluer le plaisir pris par ses compatriotes à la flagellation. Je n' éprouve guère plus d' indulgence pour Ardison, démagogue producteur de "Salut les Terrriens". S' y pointe régulièrement un comparse, droitier apatride d' origine française, Eric Brunet, qui exhorte tout le monde à s' expatrier.

Ledit Brunet est d' ailleurs associé à l' émission par le biais de la boite de production "Téléparis" ,et a été mis en cause (conflit d' intérêi) pour avoir fait de la publicité sur une autre antenne à "Vitalia", groupe de cliniques privées dont il était l' un des directeurs. Récemment, il exécutait, avant de passer à la caisse son numéro habituel de démolition hexagonale devant Michel Hazanavicius, issu d' une famille lituanienne et réalisateur du film "The Artist " qui a obtenu 120 récompenses dont un Oscar. Le cinéaste a regardé Brunet, d' abord étonné, puis indigné par ses propos : " Je ne comprends pas, a-t- dit, ce que vous faites là ! Partez, en fait ! "

J' ai eu honte .

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Mutation

Publié le par Jean-Pierre Biondi

On vient de divulguer le tracé du Tour de France 2015. Il partira d' Utrecht (Pays-Bas). Europe oblige.

Je suis spectateur depuis ma prime enfance. J' épinglais au mur de ma chambre des portraits d' Antonin Magne,Vietto, Lapébie, Bartali, vedettes oubliées. J' écoutais religieusement Georges Briquet, prince des radioreporters de son époque. Les mêmes trois pays se disputaient chaque année la victoire : France, Belgique et Italie. Les sommets des cols n' étaient pas tous goudronnés. Les étapes n' en finissaient plus. Il y avait peu de voitures suiveuses, et l' oreillette, bien sûr, n' existait pas : des coureurs retardés, perdus en montagne sans boyau de rechange, arrivaient de nuit, poussant leur vélo devant eux. En 1939, le Belge Sylvère Maës l' a emporté. On rappelait les "réservistes", la guerre éclatait un mois plus tard. Personne n' a fait attention au nom de ce vainqueur, sauf moi peut-être.

J' ai été marqué par la légende de ces années-là. Je songeais à " faire coureur, quand je serais grand". Le Tour n'a recommencé qu' en 1947, gagné par Jean Robic. Si "la caravane commerciale" s' étoffait déjà, la nature de la compétition ne changeait pas, soutenue entre temps par la saison de "piste" où culminaient les "Six Jours", autre fête populaire vouée au sifflard et à "la petite reine". Le foot, tous les sports d' équipe aujourd'hui florissants, venaient loin derrière. Ma foi s' est trouvée un peu écornée par l' extension rapide de la "sponsorisation" et du cyclobusiness . J' étais devenu adulte. Heureux quand même d' avoir transmis le virus à mon fils. Les vélos s' allégeaient, les équipes nationales disparaissaient, les moyennes ne cessaient de monter. J' ai regardé sept ans Armstrong grimper l' Alpe d' Huez et le Tourmalet comme installé sur un vélomoteur. Pas une grimace, une mécanique parfaitement réglée, à la gloire du "team" d' U.S Postal. Puis j' ai vu des gendarmes fouiller les poubelles des "soigneurs", sous l' oeil provisoirement goguenard du "champion" texan.

Le Tour était devenu une Entreprise générant plus de 4.000 emplois, meublant les heures d' attente du passage-éclair des coureurs par'un défilé continu de véhicules publicitaires jetant à la volée prospectus, casquettes, crayons, chewing-gum et préservatifs.

J' ai continué de regarder, de plus en plus captivé par les images filmées d' hélicoptère, châteaux méconnus, cathédrales négligées, abbayes et monastères marginalisés, ruines historiques ressuscitées par les sobres commentaires du journaliste Jean-Paul Olivier. Opportune stimulation touristique où la course n' est qu' un élément dans le grandiose spectacle de la Nature, et le déhanchement acharné de quelques hommes couverts de logos sur des pentes à 12%, un rituel indiscutable. Le Tour avait aussi évolué en moi.

La surmédiatisation aidant, les foules du bord des routes se sont internationalisées. Moins de Français jeunes, et plus de vivats scandinaves, d'encouragements polonais, de soutiens néerlandais, d' enthousiasmes biélorusses, d' applaudissements baltes, d' étendards américains . Les enfants d' immigrés, eux, semblent bouder l 'événement, trop "gaulois" peut-être. Ils ne savent pas que le Tour de France est apatride. Qu' il a fait école. Qu' il existe désormais partout des "Tours" de quelque part, produits de la grande consommation des loisirs. Que l' économie de marché les a tous programmés.

Publié dans société

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