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61 articles avec culture

Au berceau du surréalisme

Publié le par memoire-et-societe

"Lâchez Dada!", son précurseur zurichois, lance en 1924 André Breton à une jeunesse frémissante, à peine émergée de la boucherie de 14-18. Il vient de créer avec Aragon, Soupault, Crevel, Artaud, Desnos, Eluard et quelques autres, le Surréalisme, mouvement culturel historique et mondial."Les Champs magnétiques", premier essai d' écriture automatique par le duo Breton-Soupault, remonte déjà à 1919.

Le Surréalisme est ainsi né d' un Manifeste parisien, avec pour centre névralgique la Place Blanche,et deux annexes rive gauche, le 54 rue du Château et le 45 rue Blomet, plus divers endroits emblèmatiques, dont le Passage de l' Opéra, aujourd'hui disparu, longuement évoqué par Aragon dans "Anicet" et "Le Paysan de Paris", et le " Café des Oiseaux", square d' Anvers, où Breton a rencontré sa seconde épouse, la belle Jacqueline Lamba, danseuse aquatique au "Coliséum".

Le premier des Q.G. surréalistes a été, comme il se doit, un bistrot, "Le Cyrano ", à l'angle du boulevard de Clichy et de la rue Lepic. Breton y racontait ses rêves, qu' Eluard traduisait en poèmes. N' essayez pas d' y aller : vous y trouveriez un fast-food. En face, le  " Café de la Place Blanche " a constitué, jusqu' à la fin des années 40 , un autre lieu de choix : Ernst, Arp, Miro, Man Ray ou Bellmer venaient y échanger leurs avis sur les textes que leur lisait à tue-tête Benjamin Péret.

L' établissement, devenu un clinquant restaurant à touristes, est au coin de la rue Fontaine. Cent mètres encore, et on arrive devant le 42, domicile de Breton dès 1922. Son atelier dominait en fait le boulevard de Clichy, et l' écrivain y entassait un invraisemblable bricà brac d'oeuvres, objets, fétiches, dénichés pour la plupart  aux Puces de Saint-Ouen dont il était un familier. " Le Mur de Breton " est désormais exposé au Musée du Centre Pompidou.La quasi totalité des artistes de l' époque, de Picasso à Tanguy, Duchamp, Chirico , Derain, Masson, Giacometti, Magritte, Brancusi, ont  emprunté le long couloir du "42", comme on va en pélerinage.

A l' autre bout de la rue Fontaine, première à droite dans la rue Notre Dame de Lorette, la rue La Rochefoucauld et le Musée Gustave-Moreau. "La beauté, l'amour, c'est là que j' en ai eu la révélation ", déclare Breton dans ses " Entretiens " de 1952. La cinéaste surréalisante Nelly Kaplan a consacré un brillant court- mètrage à ce lieu privilègié.

Puis voici la rue La Fayette, un peu avant l' église Saint-Vincent de Paul, à côté de la station de métro : le 4 octobre 1926, Breton y croise " l' âme errante ", Léona Camille Ghislaine Delcourt, passée à la postérité sous le nom de Nadja.Sur la gauche, la descendante rue du Faubourg Poissonnière. Soudain, le boulevard (de) Bonne Nouvelle, "un des grands points stratégiques que je cherche en matière de désordre ", voie que Breton a coutume de suivre jusqu'à " la très belle et très inutile porte Saint-Denis ".

Ce parcours initiatique s' achève rue du Faubourg Saint-Martin devant un ex troquet, en l' occurrence le "Batifol ", "confondant dans une sorte de bruit marin, bruit et rafale, l' espoir et le désespoir qui se quêtent au fond de tous les beuglants du monde " (Les Vases communicants ", 1932). Leo  Malet, auteur surréaliste de populaires romans policiers, évoque dans " M'as-tu vu en cadavre? " cet établissement défunt , "connu des habitués sous le nom de "la Plage", où se retrouvait tout ce que Paris comptait  de comédiens sans engagement ".
Ce voyage partiel pour ne pas oublier que le "sirop de la rue " a bien été le carburant initial de cette  poèsie du Hasard et de la Liberté propre au Surréalisme.

 

 

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Grappelli à Londres

Publié le par memoire-et-societe

   Mes parents m' avaient envoyé un mois en Angleterre en "immersion linguistique ". Un soir, le  prof'  british censé me servir vaguement de correspondant et qui, à l' évidence, s' ennuyait ferme avec moi, m' a emmené au restaurant ( l' Angleterre vivait encore sous un régime de restrictions alimentaires et il fallait, conduite typiquement frenchie, faire deux restos à la suite pour espèrer manger à sa faim ).

   Lassé de m' entendre bredouiller un anglais au-dessous du niveau attendu du bachelier que je venais d' être, le "correspondant " s' est  résigné à revenir à ma langue maternelle, qu' il maîtrisait parfaitement. C' est alors qu' à une table voisine, un homme a tourné la tête et m' a interpellé en souriant : " vous êtes Français ? ", a-t-il demandé. Occasion inespérée pour mon accompagnateur de filer...à l' anglaise, sous je ne sais quel prétexte, et  de me confier à mon aimable compatriote, qui m' a fait place à sa table.

   Au bout de quelques instants, je savais que ce dernier était parisien, musicien, se nommait Drapéli, ou quelquechose du genre, et avait passé toute la guerre à Londres. J' étais, sans m' en douter, attablé avec le meilleur violoniste de jazz du monde. La rencontre d' un jeune Français fraîchement débarqué semblait le combler d' aise. J' ai soudain pensé à Jaurès : " un peu d' internationalisme éloigne de la patrie , beaucoup d' internationalisme y ramène" : Stéphane Grappelli, en tournée en 1940 avec Django Reinhardt, s'était trouvé bloqué par la maladie dans la capitale britannique, puis par  l' invasion allemande et la coupure des communications avec le continent.

   Un contrat avec la BBC retardait encore son retour, après des retrouvailles avec Django où tous deux avaient improvisé une  " Marseillaise " d' anthologie. On était en juillet. Stéphane Grappelli m' a fait visiter Londres à bord de sa voiture de sport, puis invité dans son appartement de Chelsea. J' avoue qu' une telle attention réservée à un inconnu me rendait un peu perplexe. Grappelli était en réalité dévoré par le mal du pays, une nostalgie intense de ce  Paris que j' incarnais soudain, où il était né et  devait mourir en 1997, à 90 ans.

   Orphelin, il avait commencé à jouer du violon dans les rues dès 12 ans, puis illustré musicalement les films alors muets

Il avait  connu Django en 1931, avec l' orchestre d' André Ekyan, qui se produisait à " La Croix du Sud ". En 1934, il fondait le  Quintette  du  Hot  Club de France. J' ignorais tout de cela, que l' Occupation et  la disgrâce du jazz, " cette musique de Nègres ", avait  occulté.

   Je n'ai jamais revu (mais souvent écouté ) Grappelli , je ne saurais dire pourquoi.Il était devenu une vedette s' imposant sur toutes les scènes mondiales, donnant la réplique aux plus grands interprêtes de son temps : outre Django, bien sûr,  Yehudi Menuhin, duo exceptionnel auquel on doit plusieurs enregistrements, les pianistes Oscar Peterson et George Shearing, Bill Coleman, Michel Legrand, Baden Powell et  beaucoup d' autres.

   J' ai gardé vivace ce souvenir d' une  soirée  londonienne impromptue où ce très grand artiste international, ce créateur de sons  unique,  m' a appris, comme l' affirmait Danton,  qu' "on n'  emporte pas la Patrie ( qu'on se plait  particulièrement  à dénigrer quand on s' y trouve ) à la semelle de ses souliers ". Message  reçu.

 

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Ecrire la banlieue

Publié le par memoire-et-societe

   Dans la région rebaptisée francilienne ( quelque 12 millions d' individus ), le mot " banlieue ", au singulier, est socialement connoté. Habiter le 93 par exemple, n' est guère valorisant : on entrevoit des barres et des tours dans un environnement industriel où, depuis des lustres, pauvreté, chômage, insécurité, nourrissent la lutte des classes et menacent  l' ordre établi. Toutefois " banlieues ", au pluriel, induit une confusion avec d' autres représentations : les "banlieues chics " des Hauts de Seine, qui ignorent  Clichy sous Bois, ou les résidences  hypersécurisées des Yvelines. Louveciennes ne fréquente pas  la Cité des 4.000.

   Depuis l' édification du mur des Fermiers généraux (1786), la construction des Fortifs par Thiers, puis la succession des octrois, barrières, portes et périphériques, le Pouvoir a clairement notifié à la banlieue populaire qu' elle n'était que le dessous d' escalier de la Ville-Lumière.Mais ce monde marginalisé a constamment engendré, jusqu'à l'actuel slameur " Grand corps malade " (Fabien Marsaud, du Blanc- Mesnil ), de vrais talents de trouvères et de conteurs, de cinéastes ou de musiciens.

   L' un des hérauts de cette cryptosociété a été Gustave Le Rouge, un moment  titulaire de la rubrique "reportages en banlieue " au "Petit  parisien ", graphomane à l' imagination tellement débridée qu' il a fasciné les Surréalistes et  Blaise Cendrars, lequel en a fait le personnage de " L' homme foudroyé " Indéniablement Le Rouge est aussi  l' inspirateur de " La banlieue de Paris ", publiée en 1949 par le même Cendrars,  avec des photos d' un citoyen de Gentilly, Robert Doisneau.

   C'est Cendrars, lui encore, qui a épaulé René Fallet, fils d' un cheminot communiste de Villeneuve Saint -Georges, auteur de "Banlieue sud-est ", l' évocation des "zazous" sous l' occupation. Mais bien avant René Fallet, l' univers suburbain s'était signalé à l' attention de Francis Carco, Georges Simenon, André Breton, Jacques Prévert, Léo Malet et d' écrivains de moindre renommée comme Louis Rocher, manutentionnaire d' Orly,  Louis Chéronnet, préfacé par Jules Romains pour " Extra muros ", Léon Bonneff ,auteur d' "Aubervilliers " (paru grâce à Henry Poulaille en...1949), et  son frère Maurice, tous deux tués en 14, tous deux chroniqueurs d' un monde prolétarien conforme à la peinture de Zola.

   Le thème est inusable et polymorphe.Christiane Rochefort avec Sarcelles et  "Les petits enfants du siècle ", Gilbert  Cesbron avec  "La ville couronnée d' épines " , François Maspéro avec " Les passagers du Roissy  express ", Amallal Karim avec  "Cités à comparaitre " et  cent autres, immigrés, journalistes,sociologues, en fournissent  la confirmation. Sans oublier, bien sûr, l' auteur-compositeur Renaud (Séchan ), chantre des "blousons noirs " des années 70-80, porte-verlan des loubards et  zonards, grand frère des rappeurs d' aujourd'hui.

   On ne saurait pour autant  "écrire " la banlieue sans se référer à deux figures majeures : à  Louis-Ferdinand Céline, originaire de Courbevoie, et au  poète cyclomotoriste Jacques Réda. " Le Voyage au bout de la nuit " (1932) est une sorte d' hymne au  " grotesque des confins de la mort " : médecin des dispensaires pauvres (Clichy, Bezons, Sartrouville ), Céline accompagne le  " pourrissement des individus " dans le contexte suburbain. 80 ans après sa publication, le succès mondial de cette oeuvre dont  Nizan disait  qu ' " elle nous change des nains bien frisés de la littérature bourgeoise ", ne subit aucun essoufflement.

   De Réda surnage une image convenue : celle du  solitaire en solex  de  "Hors les murs " , l' un de ses nombreux recueils. Mais la réalité est plus complexe  qu' une silhouette de flâneur des rues tristes. La banlieue devient le cadre élu d' une moisson de l' invisible, d' une aventure intérieure qui n' a pas besoin de dépasser les rectangles bétonnés de Malakoff ou d' Arcueil-Cachan. Le randonneur rejoint le chercheur, le poète se fait anthropologue, le rêveur se pénètre de tant de meurtrissure. Alors une lueur  illumine la cruauté du quotidien. Réda  restitue  leur  beauté aux terrains vagues et  aux friches usinières.

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Michaux et Picasso

Publié le par memoire-et-societe

Impressionné par la lecture de l' "Histoire du Surréalisme " de Maurice Nadeau, j'ai rassemblé un jour un groupe de potaches comme moi pour, annonçais-je, " poursuivre l' expérience ".Bien entendu,le grandiose projet a vite foiré, mais il m' avait conduit, je ne me souviens plus trop comment, à l' atelier d' un peintre, Robert  Charriaud. Je m' attachais à développer la relation avec ce garçon, un peu plus âgé que moi, dont les oeuvres, fort influencées par Picasso, m' avaient plu. C' est Robert qui m' a ainsi révélé Jarry, Guilloux et Michaux, ses auteurs de prédilection.

Ce nouvel ami ajoutait à son art, une autre activité : il était marionnettiste. Il m' a fait alors part d' une envie qui l' habitait: celle de monter un spectacle de marionnettes tiré de "Chaînes ", un acte d' Henri Michaux, et m' a proposé, en dépit de ma totale ignorance de la manipulation, de m' y associer. Bien entendu, j' acceptais aussitôt. Il m' a remis un manuel qui , pour commencer, impliquait  trois heures quotidiennes d' exercices devant la glace, et a  attaqué la confection du décor (semblable à un tableau surréaliste de Tanguy) et  des " personnages " (fils de fer et papier mâche encollé qu'on ajustait au bout du pouce, de l' index et du majeur, le restant de la main étant peinte et nue.) L' argument de la pièce était simple : l' émancipation d' un fils de l' autorité paternelle. Nous avions multiplié les symboles : dans la dernière scène, par exemple, le fils, moi,  pulvérisait une coquille d' oeuf  vide dans un gant de boxe.

Moins d' un mois plus tard, nous jouions à la Librairie-Galerie "Palmes ", place Saint-Sulpice, devant une trentaine de personnes, y compris ceux qui étaient assis dans l' escalier. Le second soir, à la fin de la séance, un homme s' est approché en disant : " Je suis René Bertelé, éditeur, et ami de Michaux. Il est là, il aimerait  vous féliciter. " Stupéfaction.

Michaux, dont la réputation de commodité n' était  pas infinie, s' est avancé : " C' est vraiment bien, ce que vous avez fait là."

Et d' examiner les "personnages " , l' installation sommaire du castelet, l' espace minuscule dans lequel nous évoluions, bras en l' air...Nous étions adoubés.

Ensuite, nous avons été jouer à la Maison des Lettres, rue Férou, puis au club Saint-Benoit, en première partie, avant des jazzmen américains. On venait nous parler, des marionnettistes, il y a eu des échos dans les journaux . Mais surtout, presque chaque soir, Michaux nous attendait. Nous le raccompagnions jusqu'à sa porte, rue Sèguier, selon un circuit de rues désertes tandis qu'il monologuait : sur l' Orient, les Rêves, l' Art  et ...Picasso, l' idole de mon copain Robert.

Michaux détestait Picasso, qu' il appelait  " l' abruti espagnol ", en ajoutant : " quand on approche (sic) de sa peinture, c' est comme un chien à qui on veut prendre son os ". Je n' ai jamais démêlé à quoi se référait Michaux, au demeurant homme doux et réservé. C'est  pourquoi cette hostilité à l' égard de  son voisin de la rue des Grands Augustins m' est restée en mémoire, comme une énigme non dissipée.

J' avais loupé mon année universitaire. J' ai donc fait  l' objet d' un sérieux recadrage de mon père, qui n' avait peut- être pas goûté non plus le thème de  " Chaînes ". A la rentrée , notre " Compagnie du Rouet ", c' était son nom, s' est dissociée.

Je n' ai pas revu Henri Michaux, me contentant de lire la suite de son oeuvre, notamment " Misérable miracle ", son expérience de la mescaline, et d' aller voir  les  expositions de Picasso.

 

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Frères-artistes

Publié le par memoire-et-societe

  Etre "frère de..." (inscrire ici un nom reconnu) garantit en principe une bienveillante prévenance. Encore que, s'agissant de création ou, pour exister, s' impose de justifier concrètement sa place, la règle ne soit pas absolue. Le manque de talent est vite perçu, ouvrant les vannes aux comparaisons dévalorisantes.
Sortir de l'ombre à partir d' un patronyme déjà répandu  témoigne donc d' un désir soutenu: celui de s'affirmer en tant que tel ou celui de ne pas décevoir ses proches. Les frères d' artistes consacrés présentent à ce propos certaines caractéristiques notables :

     -ils sont en quasi totalité des cadets ou des benjamins

     -ils choisissent des moyens d' expression compatibles avec celui ou brille l' aîné

     -ils balancent entre une subordination implicite et une ambition de coopération égalitaire.

 

                                                        *                                                               *

  Gustave Caillebotte, le peintre impressionniste, semble avoir  eu pour son frère Martial, de cinq ans plus jeune, un effet involontairement castrateur. A lui les relations, la réputation de mécène, les hommages du monde artistique. A Martial le soin de se démarquer en optant pour la composition musicale et la photographie, encore à ses débuts. Ainsi a-t-on pu découvrir, lors d' une exposition récente ou le musée Jaquemart-André à Paris les a réunis, la révérence qu' à travers deux vecteurs différents de représentations visuelles, le cadet, doué mais demeuré anonyme, adressait au glorieux aîné.

  La relation de Vincent Van Gogh avec Théo, plus jeune de quatre ans, mort à six mois d' écart, et inhumé à son côté, comme en un grand lit commun, au cimetière d' Auvers sur Oise, a été d' un tout autre ordre. C'était plutôt celle de jumeaux dévorés par la même folie de l'art, l' un comme peintre, l' autre comme admirateur. Vies confondues à tel point que le mystère vient  rôder autour de l' oeuvre. Des experts affirment que l' "Autoportrait " de Vincent  serait en réalité la représentation de...Théo. Ils ont décortiqué  les détails physiques de chacun  pour arriver à la conclusion que Vincent a peint son frère en mentant sur l' identité du modèle. Une correspondance permanente témoigne en tout cas de l' osmose qui règnait entre ces deux êtres.

   Dans la famille d' Auguste Renoir, trois frères: Pierre, grand acteur, Jean, le metteur en scène de " La règle du jeu ", Claude dit Cloclo, le petit dernier, que son père a peint habillé en clown (1909). Frère de profession, jamais sauvé du maternage familial, Claude s'annonçait pourtant comme un céramiste talentueux. Ses frères en ont fait un directeur de production cinématographique et l' ont laissé pieusement recenser  l' oeuvre paternelle au Château des Brouillards.

   Mais le cas le plus spectaculaire de fratrie artistique est bien celui de la famille Duchamp. Là aussi trois fils: Jacques Villon, peintre et graveur, Raymond Duchamp- Villon, sculpteur mort d' une typhoïde contractée à la guerre, Marcel Duchamp, considéré comme l' initiateur de l' art contemporain, et une fille, Suzanne Duchamp, peintre également. Les Duchamp, objets en 1967 à Rouen d'une exposition commune voulue par Marcel pour ses 80 ans et reprise ensuite au Centre Pompidou, ont donné l' image exemplaire d' une fraternité artistique ou chacun est solidaire et indépendant. Solidaire dans un choix avant-gardiste préalable qui a réuni ces jeunes créateurs dans le " Groupe de Puteaux ", indépendant dans la mesure ou chacun a ensuite poursuivi son oeuvre à sa guise. On connait ainsi l' extraordinaire parcours de Marcel aux  Etats-Unis qui le tiennent pour un génie de la modernité.

   Jean Dufy avait onze ans de moins que Raoul. A-t-il souhaité devenir son rival? Le parallélisme des oeuvres, la similitude des influences, la parenté des thèmes, incitent à le penser. Mais le "défi " implicite n' a pas entravé leur collaboration : " La Fée électricité ", fresque impressionnante commandée à Raoul pour l ' Exposition de 1937 et aujourd'hui abritée par le Musée d' Art moderne de la Ville de Paris, a bénéficié du concours de Jean. Si une concurrence a existé, elle a été stimulante et n'a pas empêché la confirmation de la primauté de Raoul.

   Jean Lurçat et André, son cadet de deux ans, n' ont pas été  frères que  biologiquement, ils l' ont été au plan idéologique.L' un  peintre, céramiste, tapissier, proche du cubisme et du surréalisme, l' autre architecte, compagnon de Le Corbusier, tous deux liés au mouvement communiste sans concession au " réalisme socialiste " en odeur de sainteté dans l' univers stalinien. Ils se sont  voulus  complémentaires, l' un venant embellir ce que l' autre bâtissait.

   Un fraternel partenaire, c' est ce qu' a été  Paul Magritte pour René, plus âgé que lui de quatre ans et célèbre peintre surréaliste belge. Eluard, son ami, comparait ce Magritte bis, poète et compositeur, à Francis Picabia et à Benjamin Péret. Colinet déclarait  le " porter aux nues ". Ni complexe ni jalousie. Paul n' a pas rencontré la gloire: il a écrit des textes bien oubliés et des chansons dites " alimentaires. Mais il a conduit,  avec son " grand frère"  René, des " Travaux inutiles " qui ont fait d' eux  de joyeux complices.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Retour à Boris Vian

Publié le par memoire-et-societe

B.Vian, j' y reviens régulièrement. Pélerinage dans ses livres et son jazz. Il avait dix ans de plus que moi : c' était une personnalité toujours très entourée, j' étais un étudiant anonyme. Je l' ai croisé, sans oser lui parler.

Je l'ai croisé au  "Lorientais ", sous-sol de la rue des Carmes ou il venait voir son ami Claude Luter. Lui, Vian, officiait au "Tabou ", que je n'ai pas fréquenté. Je l' ai croisé sur les planches des "Bains Deligny ", une péniche-piscine près du pont de la Concorde,son visage délicat émergeant d'un buisson d' admiratrices. Je le trouvais " classe ".

Un soir de 1955, je suis allé l' entendre aux " Trois Baudets ", près de la place Blanche. En pleine guerre d' Algérie. Quand il a entamé " Le Déserteur ", deux hommes et une femme, dans une loge du fond, se sont mis à l' interpeller violemment.

Vian s' est arrêté, très pâle, et leur a dit : " Ne croyez pas que je vais me dégonfler ". Les insultes ont redoublé tandis qu'une partie de la salle scandait : " Continuez ! Continuez ! ". Boris Vian a repris sa chanson,est allé jusqu' au bout, puis  s' est  tu, immobile face à la salle l' applaudissant. Les perturbateurs ont fini par se lever et sortir.

Vian, c' était le super-doué : centralien, trompettiste, romancier, parolier, traducteur, dramaturge, poète, cinéaste, je ne sais quoi encore. Un moraliste pince-sans-rire. Sa morale, il ne la dispensait pas dans de fastidieux ouvrages, même s'il avait projeté de rédiger un  " Traité du civisme " prometteur, il l' exprimait dans un humour ravageur. Je songe ici à une anecdote qui illustre le propos : pendant l' occupation, passant aux Champs- Elysées, il avise une affiche antisémite représentant un repoussant banquier juif  tendant des mains crochues au-dessus du globe terrestre. Vian se précipite vers l' affiche en criant : " Grand-papa ! ah, grand-papa !..." Quelle réplique plus "morale " à la haine raciste ?

De la mélancolie s' affichait pourtant dans son regard. Pressentiment d' une mort prématurée ( à 39 ans ), rendue prévisible par une insuffisance aortique remontant à l' enfance ? ou, plus encore, déception qui accompagne la conscience impuissante de la dérision et la solitude du sceptique ? Vian riait : du Pouvoir, de l' Armée, de la Police, de la Connerie en général, pour éviter de montre qu' il s' en affligeait. C' était sa pudeur.

Il s' étonnerait de découvrir le produit de consommation qu' est devenue sa littérature, lui qui, de refus d' éditeurs en retours de librairie, a galèré pour écouler des romans estimés " non vendeurs ". De cet échec- là , il a souffert. Plus encore que de son renoncement obligé à la trompette. De son vivant, il n' était que le prince de Saint-Germain des Prés, de ses caves, de la sulfureuse réputation du jazz et de l' existentialisme, thème surexploité par la presse à sensation.

Les années ont établi Boris Vian dans sa dimension exacte : celle d' écrivain, père de six romans reconnus, d' un recueil de nouvelles, d' une pièce de théâtre et d' une foule de sketches, de chroniques, de chansons, de pochettes de disque, de textes de conférence et d' articles de journaux. On l' étudie dans les universités. Comme Sartre avec qui il a collaboré aux "Temps Modernes ". Comme Queneau, son compère au Collège de ' Pataphysique ( parodie de science fondée par Alfred Jarry  en vue de produire des oeuvres " ubuesques " ). Comme Prévert, son voisin de la Cité Véron, annexe du Moulin Rouge.

La récupération académique, médiatique et commerciale n' a pas réussi  à atténer son aura dans le jeunesse  parce que Vian n' a cessé de vivre jeune, chanter jeune, écrire jeune, c' est - à dire insolemment, généreusement. Lisez et relisez. Restez  jeune jusqu' à la fin.

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Wols : la Culture contre l' Histoire (3)

Publié le par memoire-et-societe

Wols (acronyme de Wolfgang Schultze ) a fait partie de cette pleîade d' artistes et de poètes allemands ou germanophones qui, en provenance du mouvement dadaîste à Zurich, Cologne et Hanovre, du Bauhaus à Weimar et des groupes "Der blaue Reiter " (Le Cavalier bleu ) à Munich, et  " Die Brücke " (Le Pont ) à Dresde et Berlin, ont apporté, après la première guerre mondiale, leur talent à l' avant-garde culturelle européenne massée à Montparnasse, "capitale de l' Art dégénéré ", selon la terminologie hitlérienne.

Tous, Ernst, Hartung, Bellmer, Klee, le Russe Kandinsky, les Alsaciens Arp et Schickelé, la Tchèque Toyen (pseudonyme fabriqué à partir du mot "citoyen" ), les Roumains Tzara et Brauner ont été,comme Wols, des antinazis affirmés, la plupart ayant d' ailleurs acquis, à un moment ou un autre, la nationalité française.

Bien entendu, les Surréalistes ont accueilli les "Dégenérés" à bras ouverts. Arp et Bellmer sont devenus des amis personnels d' Eluard. Ernst, artilleur dans l' armée allemande, se trouvait le 27 mai 1918 sur le champ de bataille de Vailly, à quelques centaines de mètres du poète Joë Bousquet quand celui-ci reçut un éclat d' obus qui le rendit définitivement grabataire. Leur relation  ne cessa qu' avec le décès de Bousquet en 1950.

Wols, lui, né en 1913 à Berlin, a grandi à Dresde ou ses parents fréquentaient le peintre expressionniste Otto Dix et l' ethnologue Leo Frobenius. Etudiant touche à tout, déjà très doué pour la photographie, il part pour Paris en 1932. Il y rencontre une Roumaine vivant avec le poète surréaliste Jacques Baron,Gréty. Elle devient sa compagne et l' introduit dans le milieu surréaliste. Rompant alors avec son pays natal, Wols, désormais apatride, obtient grâce à Fernand Léger un permis de séjour et s' établit comme photographe spécialisé dans les portraits de comédiens.

Du fait de ses origines, Wols, déserteur aux yeux de le Wehrmacht, se retrouve néanmoins incarcéré par les Autorités françaises en septembre 1939 au camp des Milles, près d' Aix en Provence. Il y cotoie Max Ernst, Hans Bellmer, Franz Hessel ( le père de Stéphane ), eux aussi victimes d' une nationalité qu' ils ont reniée. Wols imagine un moyen de sortir de la situation : il épouse en octobre 1940 Gréty, devenue française lors de son mariage avec Baron. Wols, Français par alliance, est à nouveau menacé par l' invasion de la " zone libre " en 1942, après avoir tenté en vain de gagner l' Amérique comme Breton, Ernst ou Masson. Il se cache dans la Drôme, accumulant photos, aquarelles et, cette fois, peintures à l' huile qui attirent l' oeil des amateurs d' art abstrait.

La Libération venue, Wols, déjà fragilisé par l' alcool qui ruinera sa santé jusqu' à sa mort prématurée à 38 ans, expose dans  nombre de  galeries et  salons  avec des peintres et photographes consacrés ( Mathieu, Hartung, Brassaï, Cartier-Bresson ). Sartre le préface, Paulhan lui rend hommage dans  " L' Art  informel " ou est analysé un parcours qui, du surréalisme, a conduit l' artiste  " régènéré" au  tâchisme et  à une expression entièrement libérée de la forme. Avec Wols, la Culture a pris sa revanche sur l' Histoire.

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Jean-Fançois Chabrun : la Culture contre l' Histoire (2)

Publié le par memoire-et-societe

Il existe un trait commun à une partie de la jeunesse intellectuelle française des années 1930 et 40 : son opposition résolue à l' idéologie nazie et, conjointement, son intérêt pour la culture allemande moderne.

Jean-François Chabrun fait partie de cette catégorie. Il est né à Mayenne en 1920,  d'un père professeur de Droit, parlementaire social-chrétien proche de Marc Sangnier. Khâgneux, le jeune homme est attiré par le mouvement  Dada, né à Zurich pendant la première guerre mondiale, et commence à collaborer à  "Réverbères ", la revue qui relaie les idées dadaïstes en France.Dans le numéro 3 de la publication, Chabrun attire l' attention par le compte-rendu qu'il fait d' une exposition vue pendant l' été 1938 en Allemagne intitulée l' "Art dégénéré "(Entartete Kunst ),  condamnant sans appel l' art contemporain comme " juif ". André Breton, le " pape du Surréalisme ",  lui propose alors de le rejoindre au sein de la Fédération Internationale d' Art  Révolutionnaire Indépendant (la FIARI ) qui ne survivra pas aux évènements de 40: Breton s' est exilé aux Etats-Unis, ses amis sont dispersés.

En mai 1941, accompagné de quelques rescapés des " Réverbère " et cautionné par Eluard, Chabrun reprend le flambeau de la lutte culturelle antinazie. Il est le principal fondateur d' une nouvelle publication, " La main à Plume ", titre emprunté à Rimbaud  (" Une Saison en enfer "), ou il affirme la pérennité d' un "Surréalisme de l' ombre ", fidèle à l' enseignement de Breton. C' est durant cette période que Chabrun, initialement trotskisant, rallie le P.C. "Par souci d' efficacité, expliquera-t-il, et par solidarité avec le courage des militants communistes dans la clandestinité." ( 8 collaborateurs de la MAP ont été fusillés ou déportés ).

La Libération venue, Chabrun  entre comme grand reporter au quotidien de Jean-Richard Bloch, " Ce soir ". Mais le Parti  lui demande en 1946 de devenir l' assistant d' Aragon que Chabrun dépeint en graphomane mondain, continuant d' écrire les six volumes des " Communistes " tout en conversant au téléphone. L' exécution de son ami Laszlo Rajk en 1949  à Budapest consomme la rupture de Chabrun avec le stalinisme. Il revient à l' écriture comme essayiste et critique d' art, et en particulier à ses amours de jeunesse, collaborant avec Armel Guerne à un ouvrage sur " Les Romantiques allemands",et  adaptant  l' oeuvre de Christian-Dietrich Grabbe , " Don Juan et Faust ",  pour la télévision.

Toutefois, quand Breton revient à Paris en mai 1946,il ne manifeste aucune marque de reconnaissance à Chabrun pour avoir, malgré tout, "tenu la boutique". Sans doute n' apprécait-il pas que le Surréalisme ait vécu sans lui, et surtout que son  "héritier" se soit associé au " renégat " Aragon. Le "Groupe " reconstitué observe donc la loi du silence sur  " La Main à plume ".

Puis, un matin de février 1966, boulevard du Montparnasse, près du " Dôme " ou se réunissaient les Surréalistes, Chabrun voit émerger de la brume hivernale  une silhouette lourde,lente et pathétique : Breton. Ils ne se sont pas revus  depuis 1939. Ils se saluent, puis  Breton, regard perdu, confie : " Je me sens seul à crever " . Il meurt peu après, en septembre. Devenu à son tour septuagénaire, Chabrun rédige en 1992 une lettre ouverte de douze pages  dont il m' a donné copie:" Que je vous admire, cela va de soi, écrit alors le responsable du "Surréalisme de l'ombre " . Mais encore, cher André Breton, je vous aime beaucoup. Et  de plus en plus."

Jusqu' à la fin de sa vie, en 1997, Chabrun est ainsi resté  viscéralement attaché à ce que lui avaient apporté d' essentiel  les "manières d'être " du romantisme allemand et  du surréalisme français, Novalis et  Breton : le rêve, la nuit, le hasard, la liberté.

 

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Jean Carrive : la Culture contre l' Histoire

Publié le par memoire-et-societe

Il est réconfortant de songer que, malgré les trois guerres qui ont déchiré entre elles la France et l' Allemagne, l' intensité des échanges culturels n'a de fait jamais baissé. Artistes et intellectuels divers ont en effet continué d' enjamber le Rhin, s' influençant et s' inspirant mutuellement.

Le fauvisme, le cubisme, le surréalisme en France, le Cavalier bleu, le Pont, Dada en Allemagne ou en Suisse allemande,

Kandinsky et Gropius d' un côté, Matisse et Le Corbusier de l' autre, ont illustré une symétrie et une complémentarité spectaculaires.Comme en réponse à Nietzche, Heidegger, Rilke et Kafka qui engageaient la philosophie et la litterature modernes de langue allemande sur des voies inédites, Zola, Proust, Céline et  Camus renouvelaient  totalement le roman français.
Entre ces deux pôles " qui avaient des choses à se dire", galeristes, revuistes, traducteurs, jouaient les intermédiaires. Jean Carrive a incarné l' un de ces relayeurs culturels

A Bordeaux, ou il est né et décédé dans une famille protestante modeste, on pourrait compter sur les doigts d' une main les gens pour qui son nom évoque quelque chose. Il y avait du d' Artagnan chez lui, et  André Breton y a même flairé du Rimbaud quand en 1923 il  a invité à venir à Paris ce "terroriste gascon " pour l' inscrire l'année suivante sur la liste des 19 noms énumérés dans le Manifeste ( du Surréalisme ) des  personnes ayant " fait acte de surréalisme absolu ". Du Mouvement, qu' il quitte en 1927, en même temps qu' Artaud, Delteil, Soupault, Limbour et Vitrac,Carrive garde une inaltérable  empreinte par son goût de l' hérésie et son penchant pour l' écriture automatique.

Mais ce sont la poèsie et la philosophie allemandes qui lui offrent soudain la  perspective qu' il espèrait : Schlegel plus que Marx, Hölderlin et Novalis avant Goethe et Schiller. De Magdebourg à Düsseldorf et Göttingen, il multiplie les "petits boulots ", poursuit une licence d' allemand, se lie avec Max Ernst, et écrit, en pleine montée du nazisme, des poèmes mystiques.A Breslau, il épouse Lotte, fille d'un architecte juif  francophobe.Le  "mousquetaire égaré en Silésie " désarme son beau-père en se passionnant pour deux auteurs que lui fait découvrir Lotte : le poète autrichien Rainer Maria Rilke et le romancier tchèque Franz Kafka.

Qand il rentre en France, il a trente ans et s' applique aussitôt à traduire ce dernier. Alexandre Viallatte l' a précédé. Marthe Robert le suivra. Evitant un retour à la vie littéraire parisienne, il se fixe dans une maison paysanne que sa famille possède en Gironde. Là, il accueille Balandine, amie de Rilke, mère de l' écrivain Pierre Klossowski et du peintre Balthus, avant d' y  abriter des membres de sa belle famille et des antinazis allemands.
Ses premières traductions de Kafka, " Au bagne " et " L'épée ", paraissent en 1939, au moment de la déclaration de guerre, dans l' ignorance et l' indifférence générales. Carrive choisit dès 1940 de Gaulle, avec lequel il correspond. Parallèlement, il étudie les théologiens germanophones  Thomas Platter et Karl Barth. La traduction de " La muraille de Chine " est publiée en 1944 par Pierre Seghers. Le Praguois  reste encore confidentiel , étouffé par la découverte des écrivains américains après quatre ans d' abstinence. Cependant,  la santé de Carrive, gravement  pulmonaire, décline avec rapidité. Il est contraint d' arrêter l' importation des  nouveaux auteurs allemands à révéler au public français. Le 21 janvier 1963, Klossowski prononce au cimetière Girardin de Bordeaux sa "Commémoraison ", révérence à l' homme qui s' était voué à la conciliation  de deux hautes Cultures européennes  regrettablement séparées par les avatars de l' Histoire.

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Le monde inachevé d' André Masson

Publié le par memoire-et-societe

André Masson nait en 1896 dans un village de l' Oise, Balagny sur Thérain, vosin de ma ville natale Creil, connue par ses faîences. Le père est ouvrier dans une petite fabrique de papiers peints. Le fils grandit dans le milieu de l' artisanat d' art. A 16 ans, autodidacte et élève des Beaux- Arts à Paris, il découvre Rimbaud, Sade et Nietzche. A 19, il est en première ligne sur le Front , et à 21 grièvement blessé au Chemin des Dames. A 23, sans ressources, il végète dans le Midi.

Il trouve enfin une sorte de havre dans la capitale à travers des  petits boulots qui le conduisent à co-habiter rue Blomet avec d'autres traine-misère, dont le Marseillais Antonon Artaud. Ils partagent une indéfectible amitié et une conception analogue de la Civilisation. Masson, qui peint régulièrement depuis deux ans, expose en 1924. Il a 28 ans. André Breton, auréolé par la publication du "Manifeste du Surréalisme", va Galerie Simon voir le travail de cet inconnu inspiré par Cézanne et  le cubisme. Intéressé, il veut l' asssocier à son Groupe que Masson choisit cependant de fréquenter seulement en sympathisant.

C'est malgré tout au Surréalisme qu'on devra le "dessin automatique" comme, pour Desnos, "l' écriture automatique" .

Masson use de ce moyen d'expression jusqu' à déstructuration totale, aucun élément n' y ayant plus de place assignable.Les "tableaux de sable", réalisés par projections ( ou vaporisations, pressages, etc ) sur la toile enduite de colle et posée à plat sur le sol, sont la prolongation picturale des dessins . Masson, qui fait "descendre la peinture du chevalet ", se révèle ainsi l' inventeur d' une technique gestuelle qui va connaitre son apothéose dans l' "Action-Painting " et  lui valoir outre Atlantique une notoriété que, finalement, ne lui accordera jamais  au meme niveau son propre pays.
Fort de ses précoces découvertes, il acquiert néanmoins une place éminente parmi les peintres de l' imaginaire.Il alterne, dans un mouvement dialectique continu, phases de recherche et moments de synthèse, à partir d' une éruption des couleurs frolant l' abstraction intégrale ou au contraire d' une duplication de dessins-signes menant à proximité  de l' idéogramme et de la calligraphie extrème orientale. Ce sont alors des séries thèmatiques ininterrompues: les Forets, les Massacres, les Paysages emblèmatiques, les Germinations, les Migrations, les Meubles anthropomorphes, amalgames d' Architectures et de Métamorphoses qui  dévoilent  ce qu'est l' art pour André Masson, à savoir un moyen essentiel de connaissance.

Il grave, il illustre (Rimbaud, Malraux, Leiris), il décore (le plafond du Théatre de l'Odéon, des décors pour les mises en scène de  Jean-Louis Barrault et des pièces de Sartre), démiurge d'un monde inachevé, inachevable, ou domine l'insoluble combat de la vie et de la mort.

Disparu en 1987, dans le pays de Cézanne,  comme pour boucler la boucle, Masson mérite qu'on lache un instant l'actuel robinet à discours électoraux pour faire un saut au Musée d' Art moderne de la Ville de Paris, histoire de changer de respiration.

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