Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

65 articles avec culture

Nantais

Publié le par memoire-et-societe

   Le lycée Georges-Clémenceau de Nantes mériterait une " Histoire particulière " qui, à ma connaissance, n' a pas été écrite ( une histoire officielle a été publiée en 2008 à l' occasion du bi-centenaire de l' établissement initialement dénommé "Grand Lycée de Nantes").
   Cela non en raison du nombre considérable de célébrités qui l' ont fréquenté, en vrac Chateaubriant, Corbière, Jules verne, Clémenceau lui-même, Lefèvre Utile ou Olivier Messiaen, mais pour la révolution culturelle dont, sans vraiment le savoir, il a été la source à la fin de la 1ère guerre mondiale.

   Tout commence par la personnalité de Jacques Vaché qui en 1913, à 18 ans, se fait renvoyer du bahut avec trois autres potaches, dont un certain Bellemère,connu plus tard sous le nom de Jean Sarment, pour " écrits subversifs ". L' année suivante, Vaché se retrouve au front, y est blessé, et retourne à Nantes pour y être soigné. C' est là , en janvier 1916, qu' il tombe entre les mains d' un interne en médecine parisien : André Breton.Ce dernier est vite subjugué par la personnalité et le comportement de ce dandy désinvolte qui lui révèle Jarry et se veut un umoriste (sans h), un pornographe du dessin et un peintre cubiste absolument scandaleux.

   Leur amitié prend fin avec la mort étrange de Vaché le 6 janvier 1919 dans une chambre d' hôtel. Vaché aurait succombé à une surdose d' opium. Sous le coup de l' émotion, Breton n' hésite pas à rapprocher ce décès des assassinats de Jaurès en 1914 et du leader spartakiste allemand Liebknecht, le 16 janvier 1919, quelques jours donc après la disparition de Vaché.L' empreinte de Vaché sur Breton ne se démentira plus. Ce dernier préface la même année la publication  des " Lettres de guerre ", où il distingue une " introduction au dadaïsme " et un adieu à la vie en forme d'ultime manifestation d' " umour ". Il institue ainsi l' ex lycéen nantais en précurseur du surréalisme.

  Camille Bryen, de son nom véritable Briand ( d'où le choix d' Aristide comme pseudo pour accroître la confusion avec l' homme d' Etat, lui aussi ancien élève du lycée Clémenceau ) entretient la flamme dans la bohème locale des années 25. En butte aux vengeances de la "bonne société " dont il dénonçait, en " écrits subversifs" eux aussi, les turpitudes (" affaire de la Close"), il gagne Paris en 1927 où il est aussitôt accueilli par les surréalistes. Il a 20 ans: recueils de poèmes, dessins,collages, peintures tachistes se succèdent. Arp, Duchamp, Picabia sont ses référents dans le milieu restreint de l' avant-garde artistique. Après guerre, il figure, avec Wols, Hartung, Mathieu, parmi les principaux représentants de l' " Abstraction lyrique " et son ami Audiberti, avec lequel il hante Saint-Germain des Prés, lui consacre un premier ouvrage.
   Bryen a cessé d' écrire pour se concentrer sur la peinture et la gravure jusqu' à sa mort en 1977. Il reste un nom marquant de " l' Ecole de Paris " : Butor, Mathieu, Restany, Marc Alyn, célèbrent son travail  " au- delà du tâchisme ". Il fait toujours l' objet de multiples expositions et acquisitons par les musées français et étrangers.

   Nantais encore, une des "gloires" du lycée Clémenceau, Louis Poirier, alias Julien Gracq. Il y est interne à partit de 1921 et n' y glane pas moins de sept prix d' Excellence et trois prix du Concours général.Entré à Normale Supérieure à 19 ans, Poirier découvre le Surréalisme à travers la lecture de Nadja. Agrégé d' Histoire-Géographie et diplômé de Sciences Po, il se retrouve professeur...au lycée Clémenceau. Là n' est pas ce qui compte: militant du Parti communiste du Front populaire au pacte germano-soviétique, il peine à concilier son engagement politique avec les débuts de son écriture qui se situe aux antipodes du " réalisme socialiste " prôné par le Parti.

   Son premier roman, " Au château d' Argol " qu'il signe de son pseudo Gracq, refusé par Gallimard mais accepté par José Corti avec une participation de l' auteur à la publication, l' apparente à Lautréamont, autre idole de Breton. Le pape du surréalisme ne tarit donc point d' éloges. La première année de parution, l' ouvrage est vendu à 130 exemplaires, mais l' engouement bretonien ne se relâche pas. Juste retour des choses, Gracq consacre en 1948 un livre à Breton, l' " héritier " de Vaché.

   L' une des denières oeuvres de Gracq, " La Forme d' une ville ", revêt un caractère particulier : celui d' une commémoration de la naissance intellectuelle de Louis Poirier, Jules Verne, Jacques Vaché et... André Breton, Nantais d' occasion. Une boucle semble  bouclée. 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Récupérations

Publié le par memoire-et-societe

   L'un des phénomènes marquants des sociétés présentes est l' aisance avec laquelle elles adorent (ou célèbrent) ce qu' elles ont brûlé, autrement dit "récupèrent" ceux qu' elles ont préalablement maudits.
   Ainsi de certains auteurs, ignorés ou rejetés de leur vivant, encensés une fois morts ou devenus inoffensifs. Vers mes 18 ans, je suis allé, seul et de mon propre chef, à Charleville-Mézières afin de "voir" la tombe de Rimbaud."Une saison en enfer" et "Le champ de blé aux corbeaux" de Van Gogh,découverts dans l' année, avaient été des commotions.J' entendais faire d' une pierre deux coups: visiter la ville natale du poète,puis gagner le Borinage voisin où le peintre avait prêché dans les mines.

   A Charleville, bourgade qui avait connu la notoriété comme cité ducale et comme victime des deux guerres mondiales, j' avais cherché. Rien n' évoquait ostensiblement l'auteur du " Bateau ivre", toujours estimé sulfureux par l' Education nationale et les associations de parents d' élèves.
   J' ai fini par aboutir, à gauche de l' allée centrale d' un modeste cimetière,devant une pierre vrticale blanchâtre, pas très bien entretenue, portant une inscription: J.Arthur Rimbaud 37 ans 10 novembre 1891 Priez pour lui. Une touffe de fleurs artificielles, rien à l' entour qu' un courant de vent glaçé. J' ai été saisi par la nudité, la quasi pauvreté du lieu.Mon poète était un inconnu chez lui.

   On a rattrapé le temps perdu.Depuis,un tsunami de célèbrations (inaugurations,colloques,biographies,essais, thèses,émissions,etc) est venu submerger Charleville: un musée, un quai sur la Meuse, une maison natale, un collège, des statues, des stèles, des sculptures, tout est là pour glorifier le rebelle en haillons que les familles convenables lorgnaient en son temps avec méfiance. La somnolente préfecture des Ardennes a su " rendre justice" à " l' homme aux semelles de vent".

   Nicolas Sarkozy,lui, c' est Aimé Césaire, mort en 2008, qu' il entendait rajouter à son tableau de chasse.Il projetait même de transférer sa dépouille au Panthéon.Cette façon à peine électoraliste de s' assimiler l' octogénaire député-maire de Fort - de - France et de se concilier à l' avenir la masse des citoyens d' outre-mer est bien dans le style de l' ancien chef d' Etat.Depuis 1945, l' auteur de "Discours sur le colonialisme", parlementaire communiste dissident,leader indépendantiste de la Martinique, paria de la classe politique et écrivain, poète, dramaturge de première importance, avait été écarté de toute reconnaissance officielle,avant de crouler soudain et in extremis sous les honneurs. On frémit à l' idée que le Pouvoir aurait pu louper un génie littéraire.Césaire n' est pas (encore?) au Panthéon. Mais la Patrie l' a réintégré au bercail.

   La récupération la plus problèmatique est celle de Louis-Ferdinand Céline.L' écrivain ne peut être zappé:il est internationalement considéré comme " l'un des romanciers majeurs du XXème siècle"(cf. l'Américain Boukovski),est publié dans la prestigieuse collection de la Pleïade, et a influencé toute une génération d' écrivains.Il déborde, on le lit,on le cite,on l' adapte,on le joue,des revues,une "société d études",un bulletin mensuel lui sont consacrés.L' enfermer dans son maladif antisémitisme n' est pas possible.Autant réduire Aragon au Goulag ,ou Giono à Vichy.

   La remarque a été faite cent fois: admirer une oeuvre n' est pas exonérer son auteur.Pour autant, Céline est-il même à "récuperer" puisque ses livres ne sont jamais redescendus de la scène littéraire?

 

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Janus président

Publié le par memoire-et-societe

   "Président et poète, comment conciliez-vous les deux?", la question a toujours agacé Senghor. Pour lui, action poltique et activité culturelle, dont la poésie était une manifestation aboutie,formaient un tout. Le problème n' était donc pas de "concilier" mais d'aménager le temps nécessaire à l'exercice, simultanément, de l' une et de l' autre,en observant leur complémentarité.

   La responsabilité politique requiert les horaires inflexibles du protocole et un propos savamment calibré, la création poètique se fonde sur le rythme mystèrieux de la vie intérieure, une consommation différente de la durée, accordée aux avatars ou aux caprices de l' imaginaire. Comment loger dans dix huit heures quotidiennes d' éveil -Senghor ne dérogeait qu' exceptionnelle-

ment  au minimum de sommeil indispensable à son équilibre- la double tâche qu' il s' assignait?

   De l' étudiant au chef d' Etat, pas un seul de ses " rôles" professionnels, pédagogiques ou politiques successifs n' est venu perturber son hygiène de vie. Couché tôt( sauf impératif diplomatique) et levé tôt, sans souci de saison et de climat, le président sénégalais ne renonçait jamais à sa demi-heure de gymnastique matinale et à ses trente minutes de lecture le soir avant de dormir. Sa rigueur, sa frugalité ( ni alcool ni tabac), et une ponctualité héritée des missionnaires bretons et alsaciens de son enfance, témoignaient d' un sens de l'organisation et d' un esprit de méthode sans lesquels il ne pouvait normalement fonctionner.

   Ainsi,la longueur de toute audience, quelle que fût la qualité du visiteur, était-elle préalablement arrêtée. L' huissier introduisait l' interlocuteur à l' heure dite dans le  bureau cerné de hautes tapisseries de la Manufacture nationale de Thiès, pour venir le rechercher à la minute prévue. A chacun d'exposer son affaire et d' obtenir une réponse dans le délai imparti.Exigeante expérience !

   Tous les sujets étaient abordables: du plus local au plus planétaire, du plus prosaîque au plus philosophique.Faire précèder l' entretien d' une courte fiche de présentation dont la langue et le style devaient se montrer irréprochables, prédisposait à un contact rendu aisé par l' impression présidentielle d' avoir à faire à un esprit clair qui ne va pas gaspiller le temps précieux de celui qui l'écoute.

   Senghor, justement, écoutait beaucoup, intervenait peu, concluait brièvement. Il n'avait pas en vain été à la rude école du général de Gaulle. Quand un problème méritait une attention paticulière, le président demandait un rapport écrit complet; susceptible d'engendrer un acte décisionnel.

   A dix huit heures, il quittait son bureau, escorté de son aide de camp, et regagnait l' appartement privé, en haut du Palais. Nul, en principe, ne devait l' y déranger. Devant ses fenêtres, face à l' île de Gorée rôtissant encore au soleil, il contemplait l' océan, le manège des cargos arrivant d'autres continents, et se mettait jusqu' au dîner à composer des élégies qui l' extrayaient de la solitude du pouvoir.

   Etait-ce un " bon président"? celui qui convenait, à ce stade de l'Histoire,à son pays? Sa popularité de barde des pasteurs et des paysans de la  brousse africaine l' a déjà fait passer à la postérité. La volonté d' intègrer politiquement la Culture à l' économie du Développement ,propre à  ce Janus moderne, ne cesse depuis  trente deux ans qu 'il a quitté la vie publique de gagner du terrain.

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Haïti au coeur

Publié le par memoire-et-societe

   Douloureux destin que celui de cette  île des Caraïbes, victime d' une colonisation et d'un esclavage également impitoyables. Depuis le 5 décembre 1492, jour où Colomb a débarqué sur ce bout de terre nommé Ayiti  par les Taînos, ses habitants vite exterminés, le lieu, constamment ravagé par la violence, les cyclones,la famine et les épidémies, semble maudit.

   Sans entrer dans le détail, rappelons que la partie occidentale, colonie française baptisée Saint-Domingue, est devenue, suite à la révolte menée par Toussaint Louverture et à l' abolition provisoire de la servitude par la Convention en 1794, la première nation noire indépendante dix ans plus tard sous son nom d' origine, Haïti.Indépendance handicapée notamment par une incessante instabilité politique et trente ans d' occupation par l'armée des Etats-Unis(1915-34). Cette situation a trouvé sa conclusion dans la dictature en 1957 de Duvalier père, dit "Papa Doc", et la terreur engendrée par ses hommes de main, les " tontons macoutes".

   Alors a débuté l' exil de l' intelligentsia haïtienne, étonnamment nombreuse pour un pays de quelques millions d' habitants parmi les plus pauvres du monde. Trois directions principales: New york  ou  Montréal au nord, Paris évidemment,

 enfin, grâce à l' hospitalité de Senghor, Dakar au sud.

   C' est dans cette dernière ville que j' ai connu plusieurs représentants,écrivains et artistes, de l' émigration intellectuelle haïtienne dont nul ne parlait en France.Ainsi Roger Dorsinville, qui devint un excellent directeur littéraire des Nouvelles Editions Africaines. Comme auteur, il a étroitement uni dans son oeuvre (11 volumes ramassés sous le titre "Rites de passage"), Senghor et Louverture,c'est-à-dire  un fort sentiment de la nègritude et la nostalgie de la " perle des Antilles", son pays natal où il est finalement retourné mourir après  la chute de Duvalier junior en 1986.

   Même aventure pour Jean-Fançois Brierre (ami de jeunesse de Jacques Roumain, auteur du célèbre "Gouverneur de la rosée", mort à 37 ans, sans doute empoisonné) promu directeur des Arts et Lettres du Sénégal,  dont les nombreux et riches poèmes, parsemés d' images surréalistes, mêlent  le mal du pays et les références à l' Afrique-mère. Et voici encore Félix Morisseau-Leroy,issu d' une grande famille de journalistes, biographe de Dessaline, le " père de la nation haïtienne".  Traducteur de Sophocle en créole,il s'est recyclé comme professeur de lettres. Puis Gérard Chenêt, condisciple de Jacques Stephen Alexis et de René Depestre, deux romanciers ayant acquis la stature internationale, le premier avec "Compère Général Soleil" qui frôla le prix Goncourt, le second avec "Hadriana dans tous ses états " qui obtint le Renaudot.Globe-trotter de la révolte, Chenêt  finit  par se fixer il y a quarante ans à Toubab Dyalaw, au sud de Dakar, où il a créé pour les artistes africains une sorte de villa Médicis, Sobo Badé, dotée d' un poètique théâtre de verdure. 

   La colonie culturelle haîtienne, effet inattendu de la dictature, a compté également un couple talentueux d' artistes de la scène : lui, Lucien Lemoine, poète et dramaturge, avait profité de la venue à Dakar de la troupe de Jean-Marie Serreau qu'il accompagnait pour "oublier" de repartir ; son épouse, Jacqueline Scott-Lemoine, a été l' inoubliable reine de la pièce d' Aimé Césaire, "La tragédie du roi Christophe", et a joué des années, au théâtre Daniel-Sorano, Shakespeare et Ousmane Sembène, Molière et Birago Diop.

   Tous sont morts aujourd'hui, ayant gardé, imprègnée du sol retrouvé des Ancêtres, Haïti au coeur.

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Au berceau du surréalisme

Publié le par memoire-et-societe

"Lâchez Dada!", son précurseur zurichois, lance en 1924 André Breton à une jeunesse frémissante, à peine émergée de la boucherie de 14-18. Il vient de créer avec Aragon, Soupault, Crevel, Artaud, Desnos, Eluard et quelques autres, le Surréalisme, mouvement culturel historique et mondial."Les Champs magnétiques", premier essai d' écriture automatique par le duo Breton-Soupault, remonte déjà à 1919.

Le Surréalisme est ainsi né d' un Manifeste parisien, avec pour centre névralgique la Place Blanche,et deux annexes rive gauche, le 54 rue du Château et le 45 rue Blomet, plus divers endroits emblèmatiques, dont le Passage de l' Opéra, aujourd'hui disparu, longuement évoqué par Aragon dans "Anicet" et "Le Paysan de Paris", et le " Café des Oiseaux", square d' Anvers, où Breton a rencontré sa seconde épouse, la belle Jacqueline Lamba, danseuse aquatique au "Coliséum".

Le premier des Q.G. surréalistes a été, comme il se doit, un bistrot, "Le Cyrano ", à l'angle du boulevard de Clichy et de la rue Lepic. Breton y racontait ses rêves, qu' Eluard traduisait en poèmes. N' essayez pas d' y aller : vous y trouveriez un fast-food. En face, le  " Café de la Place Blanche " a constitué, jusqu' à la fin des années 40 , un autre lieu de choix : Ernst, Arp, Miro, Man Ray ou Bellmer venaient y échanger leurs avis sur les textes que leur lisait à tue-tête Benjamin Péret.

L' établissement, devenu un clinquant restaurant à touristes, est au coin de la rue Fontaine. Cent mètres encore, et on arrive devant le 42, domicile de Breton dès 1922. Son atelier dominait en fait le boulevard de Clichy, et l' écrivain y entassait un invraisemblable bricà brac d'oeuvres, objets, fétiches, dénichés pour la plupart  aux Puces de Saint-Ouen dont il était un familier. " Le Mur de Breton " est désormais exposé au Musée du Centre Pompidou.La quasi totalité des artistes de l' époque, de Picasso à Tanguy, Duchamp, Chirico , Derain, Masson, Giacometti, Magritte, Brancusi, ont  emprunté le long couloir du "42", comme on va en pélerinage.

A l' autre bout de la rue Fontaine, première à droite dans la rue Notre Dame de Lorette, la rue La Rochefoucauld et le Musée Gustave-Moreau. "La beauté, l'amour, c'est là que j' en ai eu la révélation ", déclare Breton dans ses " Entretiens " de 1952. La cinéaste surréalisante Nelly Kaplan a consacré un brillant court- mètrage à ce lieu privilègié.

Puis voici la rue La Fayette, un peu avant l' église Saint-Vincent de Paul, à côté de la station de métro : le 4 octobre 1926, Breton y croise " l' âme errante ", Léona Camille Ghislaine Delcourt, passée à la postérité sous le nom de Nadja.Sur la gauche, la descendante rue du Faubourg Poissonnière. Soudain, le boulevard (de) Bonne Nouvelle, "un des grands points stratégiques que je cherche en matière de désordre ", voie que Breton a coutume de suivre jusqu'à " la très belle et très inutile porte Saint-Denis ".

Ce parcours initiatique s' achève rue du Faubourg Saint-Martin devant un ex troquet, en l' occurrence le "Batifol ", "confondant dans une sorte de bruit marin, bruit et rafale, l' espoir et le désespoir qui se quêtent au fond de tous les beuglants du monde " (Les Vases communicants ", 1932). Leo  Malet, auteur surréaliste de populaires romans policiers, évoque dans " M'as-tu vu en cadavre? " cet établissement défunt , "connu des habitués sous le nom de "la Plage", où se retrouvait tout ce que Paris comptait  de comédiens sans engagement ".
Ce voyage partiel pour ne pas oublier que le "sirop de la rue " a bien été le carburant initial de cette  poèsie du Hasard et de la Liberté propre au Surréalisme.

 

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Grappelli à Londres

Publié le par memoire-et-societe

   Mes parents m' avaient envoyé un mois en Angleterre en "immersion linguistique ". Un soir, le  prof'  british censé me servir vaguement de correspondant et qui, à l' évidence, s' ennuyait ferme avec moi, m' a emmené au restaurant ( l' Angleterre vivait encore sous un régime de restrictions alimentaires et il fallait, conduite typiquement frenchie, faire deux restos à la suite pour espèrer manger à sa faim ).

   Lassé de m' entendre bredouiller un anglais au-dessous du niveau attendu du bachelier que je venais d' être, le "correspondant " s' est  résigné à revenir à ma langue maternelle, qu' il maîtrisait parfaitement. C' est alors qu' à une table voisine, un homme a tourné la tête et m' a interpellé en souriant : " vous êtes Français ? ", a-t-il demandé. Occasion inespérée pour mon accompagnateur de filer...à l' anglaise, sous je ne sais quel prétexte, et  de me confier à mon aimable compatriote, qui m' a fait place à sa table.

   Au bout de quelques instants, je savais que ce dernier était parisien, musicien, se nommait Drapéli, ou quelquechose du genre, et avait passé toute la guerre à Londres. J' étais, sans m' en douter, attablé avec le meilleur violoniste de jazz du monde. La rencontre d' un jeune Français fraîchement débarqué semblait le combler d' aise. J' ai soudain pensé à Jaurès : " un peu d' internationalisme éloigne de la patrie , beaucoup d' internationalisme y ramène" : Stéphane Grappelli, en tournée en 1940 avec Django Reinhardt, s'était trouvé bloqué par la maladie dans la capitale britannique, puis par  l' invasion allemande et la coupure des communications avec le continent.

   Un contrat avec la BBC retardait encore son retour, après des retrouvailles avec Django où tous deux avaient improvisé une  " Marseillaise " d' anthologie. On était en juillet. Stéphane Grappelli m' a fait visiter Londres à bord de sa voiture de sport, puis invité dans son appartement de Chelsea. J' avoue qu' une telle attention réservée à un inconnu me rendait un peu perplexe. Grappelli était en réalité dévoré par le mal du pays, une nostalgie intense de ce  Paris que j' incarnais soudain, où il était né et  devait mourir en 1997, à 90 ans.

   Orphelin, il avait commencé à jouer du violon dans les rues dès 12 ans, puis illustré musicalement les films alors muets

Il avait  connu Django en 1931, avec l' orchestre d' André Ekyan, qui se produisait à " La Croix du Sud ". En 1934, il fondait le  Quintette  du  Hot  Club de France. J' ignorais tout de cela, que l' Occupation et  la disgrâce du jazz, " cette musique de Nègres ", avait  occulté.

   Je n'ai jamais revu (mais souvent écouté ) Grappelli , je ne saurais dire pourquoi.Il était devenu une vedette s' imposant sur toutes les scènes mondiales, donnant la réplique aux plus grands interprêtes de son temps : outre Django, bien sûr,  Yehudi Menuhin, duo exceptionnel auquel on doit plusieurs enregistrements, les pianistes Oscar Peterson et George Shearing, Bill Coleman, Michel Legrand, Baden Powell et  beaucoup d' autres.

   J' ai gardé vivace ce souvenir d' une  soirée  londonienne impromptue où ce très grand artiste international, ce créateur de sons  unique,  m' a appris, comme l' affirmait Danton,  qu' "on n'  emporte pas la Patrie ( qu'on se plait  particulièrement  à dénigrer quand on s' y trouve ) à la semelle de ses souliers ". Message  reçu.

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Ecrire la banlieue

Publié le par memoire-et-societe

   Dans la région rebaptisée francilienne ( quelque 12 millions d' individus ), le mot " banlieue ", au singulier, est socialement connoté. Habiter le 93 par exemple, n' est guère valorisant : on entrevoit des barres et des tours dans un environnement industriel où, depuis des lustres, pauvreté, chômage, insécurité, nourrissent la lutte des classes et menacent  l' ordre établi. Toutefois " banlieues ", au pluriel, induit une confusion avec d' autres représentations : les "banlieues chics " des Hauts de Seine, qui ignorent  Clichy sous Bois, ou les résidences  hypersécurisées des Yvelines. Louveciennes ne fréquente pas  la Cité des 4.000.

   Depuis l' édification du mur des Fermiers généraux (1786), la construction des Fortifs par Thiers, puis la succession des octrois, barrières, portes et périphériques, le Pouvoir a clairement notifié à la banlieue populaire qu' elle n'était que le dessous d' escalier de la Ville-Lumière.Mais ce monde marginalisé a constamment engendré, jusqu'à l'actuel slameur " Grand corps malade " (Fabien Marsaud, du Blanc- Mesnil ), de vrais talents de trouvères et de conteurs, de cinéastes ou de musiciens.

   L' un des hérauts de cette cryptosociété a été Gustave Le Rouge, un moment  titulaire de la rubrique "reportages en banlieue " au "Petit  parisien ", graphomane à l' imagination tellement débridée qu' il a fasciné les Surréalistes et  Blaise Cendrars, lequel en a fait le personnage de " L' homme foudroyé " Indéniablement Le Rouge est aussi  l' inspirateur de " La banlieue de Paris ", publiée en 1949 par le même Cendrars,  avec des photos d' un citoyen de Gentilly, Robert Doisneau.

   C'est Cendrars, lui encore, qui a épaulé René Fallet, fils d' un cheminot communiste de Villeneuve Saint -Georges, auteur de "Banlieue sud-est ", l' évocation des "zazous" sous l' occupation. Mais bien avant René Fallet, l' univers suburbain s'était signalé à l' attention de Francis Carco, Georges Simenon, André Breton, Jacques Prévert, Léo Malet et d' écrivains de moindre renommée comme Louis Rocher, manutentionnaire d' Orly,  Louis Chéronnet, préfacé par Jules Romains pour " Extra muros ", Léon Bonneff ,auteur d' "Aubervilliers " (paru grâce à Henry Poulaille en...1949), et  son frère Maurice, tous deux tués en 14, tous deux chroniqueurs d' un monde prolétarien conforme à la peinture de Zola.

   Le thème est inusable et polymorphe.Christiane Rochefort avec Sarcelles et  "Les petits enfants du siècle ", Gilbert  Cesbron avec  "La ville couronnée d' épines " , François Maspéro avec " Les passagers du Roissy  express ", Amallal Karim avec  "Cités à comparaitre " et  cent autres, immigrés, journalistes,sociologues, en fournissent  la confirmation. Sans oublier, bien sûr, l' auteur-compositeur Renaud (Séchan ), chantre des "blousons noirs " des années 70-80, porte-verlan des loubards et  zonards, grand frère des rappeurs d' aujourd'hui.

   On ne saurait pour autant  "écrire " la banlieue sans se référer à deux figures majeures : à  Louis-Ferdinand Céline, originaire de Courbevoie, et au  poète cyclomotoriste Jacques Réda. " Le Voyage au bout de la nuit " (1932) est une sorte d' hymne au  " grotesque des confins de la mort " : médecin des dispensaires pauvres (Clichy, Bezons, Sartrouville ), Céline accompagne le  " pourrissement des individus " dans le contexte suburbain. 80 ans après sa publication, le succès mondial de cette oeuvre dont  Nizan disait  qu ' " elle nous change des nains bien frisés de la littérature bourgeoise ", ne subit aucun essoufflement.

   De Réda surnage une image convenue : celle du  solitaire en solex  de  "Hors les murs " , l' un de ses nombreux recueils. Mais la réalité est plus complexe  qu' une silhouette de flâneur des rues tristes. La banlieue devient le cadre élu d' une moisson de l' invisible, d' une aventure intérieure qui n' a pas besoin de dépasser les rectangles bétonnés de Malakoff ou d' Arcueil-Cachan. Le randonneur rejoint le chercheur, le poète se fait anthropologue, le rêveur se pénètre de tant de meurtrissure. Alors une lueur  illumine la cruauté du quotidien. Réda  restitue  leur  beauté aux terrains vagues et  aux friches usinières.

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Michaux et Picasso

Publié le par memoire-et-societe

Impressionné par la lecture de l' "Histoire du Surréalisme " de Maurice Nadeau, j'ai rassemblé un jour un groupe de potaches comme moi pour, annonçais-je, " poursuivre l' expérience ".Bien entendu,le grandiose projet a vite foiré, mais il m' avait conduit, je ne me souviens plus trop comment, à l' atelier d' un peintre, Robert  Charriaud. Je m' attachais à développer la relation avec ce garçon, un peu plus âgé que moi, dont les oeuvres, fort influencées par Picasso, m' avaient plu. C' est Robert qui m' a ainsi révélé Jarry, Guilloux et Michaux, ses auteurs de prédilection.

Ce nouvel ami ajoutait à son art, une autre activité : il était marionnettiste. Il m' a fait alors part d' une envie qui l' habitait: celle de monter un spectacle de marionnettes tiré de "Chaînes ", un acte d' Henri Michaux, et m' a proposé, en dépit de ma totale ignorance de la manipulation, de m' y associer. Bien entendu, j' acceptais aussitôt. Il m' a remis un manuel qui , pour commencer, impliquait  trois heures quotidiennes d' exercices devant la glace, et a  attaqué la confection du décor (semblable à un tableau surréaliste de Tanguy) et  des " personnages " (fils de fer et papier mâche encollé qu'on ajustait au bout du pouce, de l' index et du majeur, le restant de la main étant peinte et nue.) L' argument de la pièce était simple : l' émancipation d' un fils de l' autorité paternelle. Nous avions multiplié les symboles : dans la dernière scène, par exemple, le fils, moi,  pulvérisait une coquille d' oeuf  vide dans un gant de boxe.

Moins d' un mois plus tard, nous jouions à la Librairie-Galerie "Palmes ", place Saint-Sulpice, devant une trentaine de personnes, y compris ceux qui étaient assis dans l' escalier. Le second soir, à la fin de la séance, un homme s' est approché en disant : " Je suis René Bertelé, éditeur, et ami de Michaux. Il est là, il aimerait  vous féliciter. " Stupéfaction.

Michaux, dont la réputation de commodité n' était  pas infinie, s' est avancé : " C' est vraiment bien, ce que vous avez fait là."

Et d' examiner les "personnages " , l' installation sommaire du castelet, l' espace minuscule dans lequel nous évoluions, bras en l' air...Nous étions adoubés.

Ensuite, nous avons été jouer à la Maison des Lettres, rue Férou, puis au club Saint-Benoit, en première partie, avant des jazzmen américains. On venait nous parler, des marionnettistes, il y a eu des échos dans les journaux . Mais surtout, presque chaque soir, Michaux nous attendait. Nous le raccompagnions jusqu'à sa porte, rue Sèguier, selon un circuit de rues désertes tandis qu'il monologuait : sur l' Orient, les Rêves, l' Art  et ...Picasso, l' idole de mon copain Robert.

Michaux détestait Picasso, qu' il appelait  " l' abruti espagnol ", en ajoutant : " quand on approche (sic) de sa peinture, c' est comme un chien à qui on veut prendre son os ". Je n' ai jamais démêlé à quoi se référait Michaux, au demeurant homme doux et réservé. C'est  pourquoi cette hostilité à l' égard de  son voisin de la rue des Grands Augustins m' est restée en mémoire, comme une énigme non dissipée.

J' avais loupé mon année universitaire. J' ai donc fait  l' objet d' un sérieux recadrage de mon père, qui n' avait peut- être pas goûté non plus le thème de  " Chaînes ". A la rentrée , notre " Compagnie du Rouet ", c' était son nom, s' est dissociée.

Je n' ai pas revu Henri Michaux, me contentant de lire la suite de son oeuvre, notamment " Misérable miracle ", son expérience de la mescaline, et d' aller voir  les  expositions de Picasso.

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Frères-artistes

Publié le par memoire-et-societe

  Etre "frère de..." (inscrire ici un nom reconnu) garantit en principe une bienveillante prévenance. Encore que, s'agissant de création ou, pour exister, s' impose de justifier concrètement sa place, la règle ne soit pas absolue. Le manque de talent est vite perçu, ouvrant les vannes aux comparaisons dévalorisantes.
Sortir de l'ombre à partir d' un patronyme déjà répandu  témoigne donc d' un désir soutenu: celui de s'affirmer en tant que tel ou celui de ne pas décevoir ses proches. Les frères d' artistes consacrés présentent à ce propos certaines caractéristiques notables :

     -ils sont en quasi totalité des cadets ou des benjamins

     -ils choisissent des moyens d' expression compatibles avec celui ou brille l' aîné

     -ils balancent entre une subordination implicite et une ambition de coopération égalitaire.

 

                                                        *                                                               *

  Gustave Caillebotte, le peintre impressionniste, semble avoir  eu pour son frère Martial, de cinq ans plus jeune, un effet involontairement castrateur. A lui les relations, la réputation de mécène, les hommages du monde artistique. A Martial le soin de se démarquer en optant pour la composition musicale et la photographie, encore à ses débuts. Ainsi a-t-on pu découvrir, lors d' une exposition récente ou le musée Jaquemart-André à Paris les a réunis, la révérence qu' à travers deux vecteurs différents de représentations visuelles, le cadet, doué mais demeuré anonyme, adressait au glorieux aîné.

  La relation de Vincent Van Gogh avec Théo, plus jeune de quatre ans, mort à six mois d' écart, et inhumé à son côté, comme en un grand lit commun, au cimetière d' Auvers sur Oise, a été d' un tout autre ordre. C'était plutôt celle de jumeaux dévorés par la même folie de l'art, l' un comme peintre, l' autre comme admirateur. Vies confondues à tel point que le mystère vient  rôder autour de l' oeuvre. Des experts affirment que l' "Autoportrait " de Vincent  serait en réalité la représentation de...Théo. Ils ont décortiqué  les détails physiques de chacun  pour arriver à la conclusion que Vincent a peint son frère en mentant sur l' identité du modèle. Une correspondance permanente témoigne en tout cas de l' osmose qui règnait entre ces deux êtres.

   Dans la famille d' Auguste Renoir, trois frères: Pierre, grand acteur, Jean, le metteur en scène de " La règle du jeu ", Claude dit Cloclo, le petit dernier, que son père a peint habillé en clown (1909). Frère de profession, jamais sauvé du maternage familial, Claude s'annonçait pourtant comme un céramiste talentueux. Ses frères en ont fait un directeur de production cinématographique et l' ont laissé pieusement recenser  l' oeuvre paternelle au Château des Brouillards.

   Mais le cas le plus spectaculaire de fratrie artistique est bien celui de la famille Duchamp. Là aussi trois fils: Jacques Villon, peintre et graveur, Raymond Duchamp- Villon, sculpteur mort d' une typhoïde contractée à la guerre, Marcel Duchamp, considéré comme l' initiateur de l' art contemporain, et une fille, Suzanne Duchamp, peintre également. Les Duchamp, objets en 1967 à Rouen d'une exposition commune voulue par Marcel pour ses 80 ans et reprise ensuite au Centre Pompidou, ont donné l' image exemplaire d' une fraternité artistique ou chacun est solidaire et indépendant. Solidaire dans un choix avant-gardiste préalable qui a réuni ces jeunes créateurs dans le " Groupe de Puteaux ", indépendant dans la mesure ou chacun a ensuite poursuivi son oeuvre à sa guise. On connait ainsi l' extraordinaire parcours de Marcel aux  Etats-Unis qui le tiennent pour un génie de la modernité.

   Jean Dufy avait onze ans de moins que Raoul. A-t-il souhaité devenir son rival? Le parallélisme des oeuvres, la similitude des influences, la parenté des thèmes, incitent à le penser. Mais le "défi " implicite n' a pas entravé leur collaboration : " La Fée électricité ", fresque impressionnante commandée à Raoul pour l ' Exposition de 1937 et aujourd'hui abritée par le Musée d' Art moderne de la Ville de Paris, a bénéficié du concours de Jean. Si une concurrence a existé, elle a été stimulante et n'a pas empêché la confirmation de la primauté de Raoul.

   Jean Lurçat et André, son cadet de deux ans, n' ont pas été  frères que  biologiquement, ils l' ont été au plan idéologique.L' un  peintre, céramiste, tapissier, proche du cubisme et du surréalisme, l' autre architecte, compagnon de Le Corbusier, tous deux liés au mouvement communiste sans concession au " réalisme socialiste " en odeur de sainteté dans l' univers stalinien. Ils se sont  voulus  complémentaires, l' un venant embellir ce que l' autre bâtissait.

   Un fraternel partenaire, c' est ce qu' a été  Paul Magritte pour René, plus âgé que lui de quatre ans et célèbre peintre surréaliste belge. Eluard, son ami, comparait ce Magritte bis, poète et compositeur, à Francis Picabia et à Benjamin Péret. Colinet déclarait  le " porter aux nues ". Ni complexe ni jalousie. Paul n' a pas rencontré la gloire: il a écrit des textes bien oubliés et des chansons dites " alimentaires. Mais il a conduit,  avec son " grand frère"  René, des " Travaux inutiles " qui ont fait d' eux  de joyeux complices.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

Retour à Boris Vian

Publié le par memoire-et-societe

B.Vian, j' y reviens régulièrement. Pélerinage dans ses livres et son jazz. Il avait dix ans de plus que moi : c' était une personnalité toujours très entourée, j' étais un étudiant anonyme. Je l' ai croisé, sans oser lui parler.

Je l'ai croisé au  "Lorientais ", sous-sol de la rue des Carmes ou il venait voir son ami Claude Luter. Lui, Vian, officiait au "Tabou ", que je n'ai pas fréquenté. Je l' ai croisé sur les planches des "Bains Deligny ", une péniche-piscine près du pont de la Concorde,son visage délicat émergeant d'un buisson d' admiratrices. Je le trouvais " classe ".

Un soir de 1955, je suis allé l' entendre aux " Trois Baudets ", près de la place Blanche. En pleine guerre d' Algérie. Quand il a entamé " Le Déserteur ", deux hommes et une femme, dans une loge du fond, se sont mis à l' interpeller violemment.

Vian s' est arrêté, très pâle, et leur a dit : " Ne croyez pas que je vais me dégonfler ". Les insultes ont redoublé tandis qu'une partie de la salle scandait : " Continuez ! Continuez ! ". Boris Vian a repris sa chanson,est allé jusqu' au bout, puis  s' est  tu, immobile face à la salle l' applaudissant. Les perturbateurs ont fini par se lever et sortir.

Vian, c' était le super-doué : centralien, trompettiste, romancier, parolier, traducteur, dramaturge, poète, cinéaste, je ne sais quoi encore. Un moraliste pince-sans-rire. Sa morale, il ne la dispensait pas dans de fastidieux ouvrages, même s'il avait projeté de rédiger un  " Traité du civisme " prometteur, il l' exprimait dans un humour ravageur. Je songe ici à une anecdote qui illustre le propos : pendant l' occupation, passant aux Champs- Elysées, il avise une affiche antisémite représentant un repoussant banquier juif  tendant des mains crochues au-dessus du globe terrestre. Vian se précipite vers l' affiche en criant : " Grand-papa ! ah, grand-papa !..." Quelle réplique plus "morale " à la haine raciste ?

De la mélancolie s' affichait pourtant dans son regard. Pressentiment d' une mort prématurée ( à 39 ans ), rendue prévisible par une insuffisance aortique remontant à l' enfance ? ou, plus encore, déception qui accompagne la conscience impuissante de la dérision et la solitude du sceptique ? Vian riait : du Pouvoir, de l' Armée, de la Police, de la Connerie en général, pour éviter de montre qu' il s' en affligeait. C' était sa pudeur.

Il s' étonnerait de découvrir le produit de consommation qu' est devenue sa littérature, lui qui, de refus d' éditeurs en retours de librairie, a galèré pour écouler des romans estimés " non vendeurs ". De cet échec- là , il a souffert. Plus encore que de son renoncement obligé à la trompette. De son vivant, il n' était que le prince de Saint-Germain des Prés, de ses caves, de la sulfureuse réputation du jazz et de l' existentialisme, thème surexploité par la presse à sensation.

Les années ont établi Boris Vian dans sa dimension exacte : celle d' écrivain, père de six romans reconnus, d' un recueil de nouvelles, d' une pièce de théâtre et d' une foule de sketches, de chroniques, de chansons, de pochettes de disque, de textes de conférence et d' articles de journaux. On l' étudie dans les universités. Comme Sartre avec qui il a collaboré aux "Temps Modernes ". Comme Queneau, son compère au Collège de ' Pataphysique ( parodie de science fondée par Alfred Jarry  en vue de produire des oeuvres " ubuesques " ). Comme Prévert, son voisin de la Cité Véron, annexe du Moulin Rouge.

La récupération académique, médiatique et commerciale n' a pas réussi  à atténer son aura dans le jeunesse  parce que Vian n' a cessé de vivre jeune, chanter jeune, écrire jeune, c' est - à dire insolemment, généreusement. Lisez et relisez. Restez  jeune jusqu' à la fin.

Publié dans culture

Partager cet article

Repost 0

<< < 1 2 3 4 5 6 7 > >>