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58 articles avec culture

Compagnes et Egéries (1920-40)

Publié le par memoire-et-societe

   L' amour de la liberté et la liberté de l' amour sont deux des valeurs proclamées du Surréalisme. La femme, muse, égérie, amante, épouse, a occupé une place de choix dans cette communauté affranchie de toute hypocrisie sociale. Ne se contentant pas de seulement "inspirer", la "compagne" s' est, en l' occurrence, voulue elle aussi productrice d' art et de culture, a écrit, peint, photographié, sculpté, gravé aux côtés des Breton, Aragon, Eluard, Desnos, Picasso, Dali, Ernst, Man Ray ou Bataille.

   Il semble donc équitable d' évoquer son existence et son oeuvre, parfois occultées par la proximité masculine. Dans la liste qui suit, limitée à l' entre- deux - guerres  et ne se prétendant  pas exhaustive, des noms ont atteint la postérité plus aisément peut-être comme " femme-de " que comme artiste à part entière. C' est injuste et mérite toujours l' attention des éditeurs et des galeristes...

   -Fernande Olivier, après une liaison avec Apollinaire, est devenue le modèle et la compagne de Picasso durant sa période cubiste.
   -Simone Kahn, première épouse de Breton, a participé aux expériences d' écriture automatique du Groupe surréaliste.

   - Leona Delcourt était la Nadja du célèbre texte de Breton.

   - Adrienne Monnier, libraire rue de l' Odéon et compagne de l' Américaine Sylvia Beach, a été une sorte de marraine des premiers surréalistes en promouvant leurs publications.
   - Dora Maar, photographe et maîtresse de Georges Bataille, a vécu neuf ans avec Picasso. Ses peintures et ses poèmes n' ont été connus qu' après la mort du " Maître ".

   - Kiki (Alice Prin), la reine de Montparnasse,amie de Foujita et de  Man Ray, a laissé du monde surréaliste des souvenirs écrits qui n' ont été publiés qu' en 2001.

   -Suzanne Musard, "beauté convulsive" que se sont diputés  Breton et Berl ( qui l' a épousée), était familière des séances d' écriture automatique. Breton en a fait l' héroïne de la dernière partie de Nadja.

   -Colette Peignot, écrivaine morte à 35 ans (en 1938) a été la grande passion de Boris Souvarine, avant que Georges Bataille ne la lui ravisse. Ses textes, regroupés sous le titre "Ecrits de Laure ", n' ont paru qu' en 1977.

   -Meret Oppenheim, intime de Man Ray et de Max Ernst, est la  créatrice  de  "Déjeuner en fourrure ", objet emblèmatique du Mouvement, acquis par le MOMA de New-York.
   - Jacqueline Lamba, que Breton présentait comme l'héroîne prémonitoire de son poème "La nuit du Tournesol " et  pour qui il a effectivement écrit " L' Amour fou ", a été la seconde épouse du " pape du surréalisme ". Elle s' est affirmée, après leur séparation, comme  peintre important de la " Nouvelle non-figuration ".

   - Nush Eluard, modèle,mannequin, plasticienne, morte à 39 ans, a été la maîtresse de Picasso et l' épouse d' Eluard qui la présentait comme " la source d'inspiration qu'il n' a plus retrouvée ".

   -Jeanne Hétuberne, dernière compagne de Modigliani auquel elle a donné une fille, était elle - même une excellente portraitiste. Elle s' est suicidée deux jours après le décès du peintre de Livourne.

   - Gala Dali, d' abord modèle , première épouse d' Eluard et maîtresse de Max Ernst, est devenue par la suite l' égérie de Salvador Dali dont elle a géré la  production.

   -Valentine Hugo, femme du peintre Jean Hugo, amante d' Eluard et de Breton, a illustré  Rimbaud, Lautréamont, Arnim, et s' est fait connaitre comme décoratrice de théâtre.

   -Youki (neige, en japonais) Desnos, née Lucie Badoud, modèle puis mémorialiste, a partagé sa vie entre  Foujita et son mari, qui lui a voué une fidèlité exceptionnelle chez les surréalistes hommes et femmes.

   -Nancy Cunard, riche héritière, a été l' amante d' Huxley, Tzara, Ezra Pound et Aragon. Elle a été surtout une poètesse de talent et une éditrice de littérature surréaliste en  Angleterre.

   -Lise Deharme, dont Breton était le soupirant malheureux, a dirigé la revue " Le Phare de Neuilly " et publié des textes poètiques qui l' ont hissée au  Panthéon surréaliste.
   -Leonora Carrington, peintre et romancière, a été la compagne de Max Ernst avant d' épouser le poète mexicain Renato Leduc puis le photographe Imre Weiss. Elle a laissé à sa mort une oeuvre picturale internationalement reconnue.

   -Peggy Guggenheim, mécène, collectionneuse, galeriste, a été notamment  l' amie d' Yves  Tanguy, Roland Penrose et  Max Ernst dont elle a fait son  mari. Le Musée qu' elle a créé à Venise est un vibrant hommage au Surréalisme et à l' Art moderne qui ont monopolisé ses loisirs et ses ressources de milliardaire.

   -Marie-Laure de Noailles a été, elle aussi, une providence pour les artistes. Peignant des toiles inspirées de l' Abstraction lyrique, elle s' est montrée une  collectionneuse fort éclairée, avec un penchant pour les tableaux réalisés par ses amants, comme, par exemple, le peintre canarien Oscar Dominguez.

   -Leonor Fini, compagne de Bataille puis d' André Pieyre de Mandiargues, a illustré l' onirisme, thème privilègié des surréalistes, dans  sa peinture et ses splendides décors théâtraux.

   Encore une fois, une telle énumération ne vise pas le recensement, serait-ce sur vingt ans,  des apports féminins à  l' histoire du surréalisme. Elle mentionne seulement leur place à un moment  qui constitue  un repère incontournable de la vie culturelle.

 

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La solitude de Maurice Loutreuil

Publié le par memoire-et-societe

   Il était né en 1885. Il est mort en 1925. Il n' a été reconnu comme peintre à part entière de l' Ecole de Paris qu'en 1965. Ce fils d' un clerc de notaire sarthois n' avait pas choisi la facilité: objecteur de conscience, atteint de tuberculose généralisée, artiste maudit, son existence a été une somme d' obstacles qui l' ont mené à une solitude proche de la misanthropie.

   Il a portant bénéficié, comme Van Gogh avant lui, de la solidarité constante d' un frère, Arsène, notaire à Mamers. Loutreuil,fou de peinture et de musique, se tourne d' abord vers la fresque qu' il part étudier en Italie.C' est là que va le chercher la guerre, après qu' il ait été reconnu " apte au service auxiliaire". Il opte pour l' insoumission ,gagne la Sardaigne et Naples où il est finalement arrêté et livré aux autorités françaises en 1916. On l' incarcère à Marseille : il obtient un non-lieu pour " folie raisonnante à type social".

   Il ne traine pas.En 1917, il est en Tunisie, vivant de la vente de portraits au crayon payables 1 franc. Mais il peint avec rage, dévoilant le trouble d' un art où  germe l' expressionnisme. Sa violence, la puissance de son trait, le projettent au-delà du fauvisme de ses débuts. Il est déjà un passeur de témoin.

   La guerre achevée, il rentre. Le monde a changé: la fresque est démodée, le surréalisme puis l' abstraction tiennent le haut du pavé à Montparnasse où se bousculent les artistes du monde entier. Il collectionne les petits boulots, s' éprend de l' aquarelliste Suzanne Dinkes, amie de Breton et de Masson, qui l' éconduit. De Céret, cité du Roussillon familière à Soutine, il écrit à son frère en 1919 : " Je vis seulement de pain et de quelques légumes (...) me passe de lait, beurre, fromage, linge blanc, matelas, café, tabac, coiffeur, etc. et de femme! "

   Nouveau retour: ses toiles ne peuvent le faire vivre mais une part d' héritage lui permet de s' acheter un pavillon à Belleville. Il y crée un "Salon des Oeuvres anonymes " qui le met en contact avec de nombreux mouvements d' avant-garde, bien qu' il n' adhère à aucun et s' obstine à s' isoler intellectuellement. 

   Peu à peu, sa peinture trouve un écho.Une galerie récupère son Salon où expose Matisse. Il se met à peindre des "Nus", mais c'est toujours la dèche. Il loue Belleville et s' aménage une cabane en planches où il meurt de froid au fond du jardin, confessant: " Mon existence s' est continuellement écoulée dans une telle horreur que je me suis depuis longtemps déjà désolidarisé d' avec mes contemporains. "

   Soudain, il part au Sénégal, parcourt la Guinée dans des conditions telles qu' elles dégradent un peu plus sa santé. Il revient épuisé, participe encore au Salon d' Automne de 1924. On l' amène à l' hôpital Broussais. De son lit, il écrit  sur ses modèles artistiques, Cézanne, Rodin, Renoir. Pendant ce temps, son atelier brûle à Belleville. Son ami et disciple Christian Caillard, neveu d' Henri Barbusse, parvient à sauver la plupart de ses toiles.

   Loutreuil s' éteint seul en janvier 1925, à moins de 40 ans, alors que le critique André Warnod recense les peintres français et étrangers appelés à représenter, selon la formule qu' il a créée à cet effet, " l' Ecole de Paris", les Derain, Léger, Chagall, Picasso, Modigliani et tant d' autres, devenus riches et célèbres. Loutreuil, lui, attendra des décennies avant de voir son nom et son oeuvre (environ 350 tableaux ) associés à ceux de cette prestigieuse phalange.

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Valdès Leal

Publié le par memoire-et-societe

   Un double écueil menace un artiste: l' ombre que peuvent lui porter ses contemporains, et l' inégalité de sa production. Deux maux dont a souffert Juan de Valdès Leal, peintre baroque de l' Ecole de Séville( 17ème siècle). De père portugais et de mère andalouse, Leal (il a pris le nom de sa mère) s' est trouvé au bon endroit, au coeur du Siècle d' or, mais au mauvais moment, à l' époque où triomphait dans la même cité son rival et ami Murillo.

   Visitant l' église San Jorge de l' hôpital de la Charité à Séville, je suis tombé en arrêt devant une toile, " In ictu oculi", allégorie de la Mort faisant partie de la série des "Vanités" due à Leal. Même typique sensation qu' avec Turner, Van Gogh, Gustave Moreau, Manessier ou Rothko, auxquels je dois l' émotion d' une grande rencontre.

   " In ictu oculi " (1672) était une commande de Miguel Manera, célèbre pour ses activités caritatives, dont l' édification de l' hôpital. La mission confiée à Leal était d' y réaliser des toiles évoquant la brièveté de la vie charnelle et la relativité des  richesses terrestres.

   Quand on pénètre dans la petite église, avalée par l' Hôpital, ouverte aux profanes mais réservée à l' usage des seuls religieux, on ne peut manquer le tableau: il est en hauteur, face à la porte, à côté d' une tribune, la nef  s' ouvrant sur la droite. " In ictu oculi " est une oeuvre d' éternité qui a trois siècles d' avance artistique. Ni les romantiques allemands, ni les peintres expressionnistes, ni les surréalistes de tous pays ne sauraient la désavouer.

   Jugée " insolite " pour l' époque, elle est en fait bien plus: poètique, violente, excessive,quasi iconoclaste ! A droite, sur un fond noir, se dresse la Mort. Squelette vertical et blème, plus ou moins grimpé sur le globe terrestre, tenant à bout de bras le manche d' une problable faux. A gauche, un amoncellement de gravas, livres déchirés, étoffes froissées, pierres, crânes humains, bois brisés, éclats colorés. Leal est un "luministe", qui tourne le dos à l' harmonie en vigueur dont Murillo avait su à ce moment se faire la référence.

   " In ictu oculi " est un trait de génie. Ni avant ni après, la production de Leal ne montre une telle force d' inspiration. Ses autres oeuvres, d' ordre religieux pour la plupart, sont souvent pesantes, conformistes, sinon bâclées.Un artiste n' est pas tenu de manifester une perpétuelle  créativité: un unique chef d' oeuvre suffit à l' immortaliser.

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Nantais

Publié le par memoire-et-societe

   Le lycée Georges-Clémenceau de Nantes mériterait une " Histoire particulière " qui, à ma connaissance, n' a pas été écrite ( une histoire officielle a été publiée en 2008 à l' occasion du bi-centenaire de l' établissement initialement dénommé "Grand Lycée de Nantes").
   Cela non en raison du nombre considérable de célébrités qui l' ont fréquenté, en vrac Chateaubriant, Corbière, Jules verne, Clémenceau lui-même, Lefèvre Utile ou Olivier Messiaen, mais pour la révolution culturelle dont, sans vraiment le savoir, il a été la source à la fin de la 1ère guerre mondiale.

   Tout commence par la personnalité de Jacques Vaché qui en 1913, à 18 ans, se fait renvoyer du bahut avec trois autres potaches, dont un certain Bellemère,connu plus tard sous le nom de Jean Sarment, pour " écrits subversifs ". L' année suivante, Vaché se retrouve au front, y est blessé, et retourne à Nantes pour y être soigné. C' est là , en janvier 1916, qu' il tombe entre les mains d' un interne en médecine parisien : André Breton.Ce dernier est vite subjugué par la personnalité et le comportement de ce dandy désinvolte qui lui révèle Jarry et se veut un umoriste (sans h), un pornographe du dessin et un peintre cubiste absolument scandaleux.

   Leur amitié prend fin avec la mort étrange de Vaché le 6 janvier 1919 dans une chambre d' hôtel. Vaché aurait succombé à une surdose d' opium. Sous le coup de l' émotion, Breton n' hésite pas à rapprocher ce décès des assassinats de Jaurès en 1914 et du leader spartakiste allemand Liebknecht, le 16 janvier 1919, quelques jours donc après la disparition de Vaché.L' empreinte de Vaché sur Breton ne se démentira plus. Ce dernier préface la même année la publication  des " Lettres de guerre ", où il distingue une " introduction au dadaïsme " et un adieu à la vie en forme d'ultime manifestation d' " umour ". Il institue ainsi l' ex lycéen nantais en précurseur du surréalisme.

  Camille Bryen, de son nom véritable Briand ( d'où le choix d' Aristide comme pseudo pour accroître la confusion avec l' homme d' Etat, lui aussi ancien élève du lycée Clémenceau ) entretient la flamme dans la bohème locale des années 25. En butte aux vengeances de la "bonne société " dont il dénonçait, en " écrits subversifs" eux aussi, les turpitudes (" affaire de la Close"), il gagne Paris en 1927 où il est aussitôt accueilli par les surréalistes. Il a 20 ans: recueils de poèmes, dessins,collages, peintures tachistes se succèdent. Arp, Duchamp, Picabia sont ses référents dans le milieu restreint de l' avant-garde artistique. Après guerre, il figure, avec Wols, Hartung, Mathieu, parmi les principaux représentants de l' " Abstraction lyrique " et son ami Audiberti, avec lequel il hante Saint-Germain des Prés, lui consacre un premier ouvrage.
   Bryen a cessé d' écrire pour se concentrer sur la peinture et la gravure jusqu' à sa mort en 1977. Il reste un nom marquant de " l' Ecole de Paris " : Butor, Mathieu, Restany, Marc Alyn, célèbrent son travail  " au- delà du tâchisme ". Il fait toujours l' objet de multiples expositions et acquisitons par les musées français et étrangers.

   Nantais encore, une des "gloires" du lycée Clémenceau, Louis Poirier, alias Julien Gracq. Il y est interne à partit de 1921 et n' y glane pas moins de sept prix d' Excellence et trois prix du Concours général.Entré à Normale Supérieure à 19 ans, Poirier découvre le Surréalisme à travers la lecture de Nadja. Agrégé d' Histoire-Géographie et diplômé de Sciences Po, il se retrouve professeur...au lycée Clémenceau. Là n' est pas ce qui compte: militant du Parti communiste du Front populaire au pacte germano-soviétique, il peine à concilier son engagement politique avec les débuts de son écriture qui se situe aux antipodes du " réalisme socialiste " prôné par le Parti.

   Son premier roman, " Au château d' Argol " qu'il signe de son pseudo Gracq, refusé par Gallimard mais accepté par José Corti avec une participation de l' auteur à la publication, l' apparente à Lautréamont, autre idole de Breton. Le pape du surréalisme ne tarit donc point d' éloges. La première année de parution, l' ouvrage est vendu à 130 exemplaires, mais l' engouement bretonien ne se relâche pas. Juste retour des choses, Gracq consacre en 1948 un livre à Breton, l' " héritier " de Vaché.

   L' une des denières oeuvres de Gracq, " La Forme d' une ville ", revêt un caractère particulier : celui d' une commémoration de la naissance intellectuelle de Louis Poirier, Jules Verne, Jacques Vaché et... André Breton, Nantais d' occasion. Une boucle semble  bouclée. 

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Récupérations

Publié le par memoire-et-societe

   L'un des phénomènes marquants des sociétés présentes est l' aisance avec laquelle elles adorent (ou célèbrent) ce qu' elles ont brûlé, autrement dit "récupèrent" ceux qu' elles ont préalablement maudits.
   Ainsi de certains auteurs, ignorés ou rejetés de leur vivant, encensés une fois morts ou devenus inoffensifs. Vers mes 18 ans, je suis allé, seul et de mon propre chef, à Charleville-Mézières afin de "voir" la tombe de Rimbaud."Une saison en enfer" et "Le champ de blé aux corbeaux" de Van Gogh,découverts dans l' année, avaient été des commotions.J' entendais faire d' une pierre deux coups: visiter la ville natale du poète,puis gagner le Borinage voisin où le peintre avait prêché dans les mines.

   A Charleville, bourgade qui avait connu la notoriété comme cité ducale et comme victime des deux guerres mondiales, j' avais cherché. Rien n' évoquait ostensiblement l'auteur du " Bateau ivre", toujours estimé sulfureux par l' Education nationale et les associations de parents d' élèves.
   J' ai fini par aboutir, à gauche de l' allée centrale d' un modeste cimetière,devant une pierre vrticale blanchâtre, pas très bien entretenue, portant une inscription: J.Arthur Rimbaud 37 ans 10 novembre 1891 Priez pour lui. Une touffe de fleurs artificielles, rien à l' entour qu' un courant de vent glaçé. J' ai été saisi par la nudité, la quasi pauvreté du lieu.Mon poète était un inconnu chez lui.

   On a rattrapé le temps perdu.Depuis,un tsunami de célèbrations (inaugurations,colloques,biographies,essais, thèses,émissions,etc) est venu submerger Charleville: un musée, un quai sur la Meuse, une maison natale, un collège, des statues, des stèles, des sculptures, tout est là pour glorifier le rebelle en haillons que les familles convenables lorgnaient en son temps avec méfiance. La somnolente préfecture des Ardennes a su " rendre justice" à " l' homme aux semelles de vent".

   Nicolas Sarkozy,lui, c' est Aimé Césaire, mort en 2008, qu' il entendait rajouter à son tableau de chasse.Il projetait même de transférer sa dépouille au Panthéon.Cette façon à peine électoraliste de s' assimiler l' octogénaire député-maire de Fort - de - France et de se concilier à l' avenir la masse des citoyens d' outre-mer est bien dans le style de l' ancien chef d' Etat.Depuis 1945, l' auteur de "Discours sur le colonialisme", parlementaire communiste dissident,leader indépendantiste de la Martinique, paria de la classe politique et écrivain, poète, dramaturge de première importance, avait été écarté de toute reconnaissance officielle,avant de crouler soudain et in extremis sous les honneurs. On frémit à l' idée que le Pouvoir aurait pu louper un génie littéraire.Césaire n' est pas (encore?) au Panthéon. Mais la Patrie l' a réintégré au bercail.

   La récupération la plus problèmatique est celle de Louis-Ferdinand Céline.L' écrivain ne peut être zappé:il est internationalement considéré comme " l'un des romanciers majeurs du XXème siècle"(cf. l'Américain Boukovski),est publié dans la prestigieuse collection de la Pleïade, et a influencé toute une génération d' écrivains.Il déborde, on le lit,on le cite,on l' adapte,on le joue,des revues,une "société d études",un bulletin mensuel lui sont consacrés.L' enfermer dans son maladif antisémitisme n' est pas possible.Autant réduire Aragon au Goulag ,ou Giono à Vichy.

   La remarque a été faite cent fois: admirer une oeuvre n' est pas exonérer son auteur.Pour autant, Céline est-il même à "récuperer" puisque ses livres ne sont jamais redescendus de la scène littéraire?

 

 

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Janus président

Publié le par memoire-et-societe

   "Président et poète, comment conciliez-vous les deux?", la question a toujours agacé Senghor. Pour lui, action poltique et activité culturelle, dont la poésie était une manifestation aboutie,formaient un tout. Le problème n' était donc pas de "concilier" mais d'aménager le temps nécessaire à l'exercice, simultanément, de l' une et de l' autre,en observant leur complémentarité.

   La responsabilité politique requiert les horaires inflexibles du protocole et un propos savamment calibré, la création poètique se fonde sur le rythme mystèrieux de la vie intérieure, une consommation différente de la durée, accordée aux avatars ou aux caprices de l' imaginaire. Comment loger dans dix huit heures quotidiennes d' éveil -Senghor ne dérogeait qu' exceptionnelle-

ment  au minimum de sommeil indispensable à son équilibre- la double tâche qu' il s' assignait?

   De l' étudiant au chef d' Etat, pas un seul de ses " rôles" professionnels, pédagogiques ou politiques successifs n' est venu perturber son hygiène de vie. Couché tôt( sauf impératif diplomatique) et levé tôt, sans souci de saison et de climat, le président sénégalais ne renonçait jamais à sa demi-heure de gymnastique matinale et à ses trente minutes de lecture le soir avant de dormir. Sa rigueur, sa frugalité ( ni alcool ni tabac), et une ponctualité héritée des missionnaires bretons et alsaciens de son enfance, témoignaient d' un sens de l'organisation et d' un esprit de méthode sans lesquels il ne pouvait normalement fonctionner.

   Ainsi,la longueur de toute audience, quelle que fût la qualité du visiteur, était-elle préalablement arrêtée. L' huissier introduisait l' interlocuteur à l' heure dite dans le  bureau cerné de hautes tapisseries de la Manufacture nationale de Thiès, pour venir le rechercher à la minute prévue. A chacun d'exposer son affaire et d' obtenir une réponse dans le délai imparti.Exigeante expérience !

   Tous les sujets étaient abordables: du plus local au plus planétaire, du plus prosaîque au plus philosophique.Faire précèder l' entretien d' une courte fiche de présentation dont la langue et le style devaient se montrer irréprochables, prédisposait à un contact rendu aisé par l' impression présidentielle d' avoir à faire à un esprit clair qui ne va pas gaspiller le temps précieux de celui qui l'écoute.

   Senghor, justement, écoutait beaucoup, intervenait peu, concluait brièvement. Il n'avait pas en vain été à la rude école du général de Gaulle. Quand un problème méritait une attention paticulière, le président demandait un rapport écrit complet; susceptible d'engendrer un acte décisionnel.

   A dix huit heures, il quittait son bureau, escorté de son aide de camp, et regagnait l' appartement privé, en haut du Palais. Nul, en principe, ne devait l' y déranger. Devant ses fenêtres, face à l' île de Gorée rôtissant encore au soleil, il contemplait l' océan, le manège des cargos arrivant d'autres continents, et se mettait jusqu' au dîner à composer des élégies qui l' extrayaient de la solitude du pouvoir.

   Etait-ce un " bon président"? celui qui convenait, à ce stade de l'Histoire,à son pays? Sa popularité de barde des pasteurs et des paysans de la  brousse africaine l' a déjà fait passer à la postérité. La volonté d' intègrer politiquement la Culture à l' économie du Développement ,propre à  ce Janus moderne, ne cesse depuis  trente deux ans qu 'il a quitté la vie publique de gagner du terrain.

 

 

 

 

 

 

 

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Haïti au coeur

Publié le par memoire-et-societe

   Douloureux destin que celui de cette  île des Caraïbes, victime d' une colonisation et d'un esclavage également impitoyables. Depuis le 5 décembre 1492, jour où Colomb a débarqué sur ce bout de terre nommé Ayiti  par les Taînos, ses habitants vite exterminés, le lieu, constamment ravagé par la violence, les cyclones,la famine et les épidémies, semble maudit.

   Sans entrer dans le détail, rappelons que la partie occidentale, colonie française baptisée Saint-Domingue, est devenue, suite à la révolte menée par Toussaint Louverture et à l' abolition provisoire de la servitude par la Convention en 1794, la première nation noire indépendante dix ans plus tard sous son nom d' origine, Haïti.Indépendance handicapée notamment par une incessante instabilité politique et trente ans d' occupation par l'armée des Etats-Unis(1915-34). Cette situation a trouvé sa conclusion dans la dictature en 1957 de Duvalier père, dit "Papa Doc", et la terreur engendrée par ses hommes de main, les " tontons macoutes".

   Alors a débuté l' exil de l' intelligentsia haïtienne, étonnamment nombreuse pour un pays de quelques millions d' habitants parmi les plus pauvres du monde. Trois directions principales: New york  ou  Montréal au nord, Paris évidemment,

 enfin, grâce à l' hospitalité de Senghor, Dakar au sud.

   C' est dans cette dernière ville que j' ai connu plusieurs représentants,écrivains et artistes, de l' émigration intellectuelle haïtienne dont nul ne parlait en France.Ainsi Roger Dorsinville, qui devint un excellent directeur littéraire des Nouvelles Editions Africaines. Comme auteur, il a étroitement uni dans son oeuvre (11 volumes ramassés sous le titre "Rites de passage"), Senghor et Louverture,c'est-à-dire  un fort sentiment de la nègritude et la nostalgie de la " perle des Antilles", son pays natal où il est finalement retourné mourir après  la chute de Duvalier junior en 1986.

   Même aventure pour Jean-Fançois Brierre (ami de jeunesse de Jacques Roumain, auteur du célèbre "Gouverneur de la rosée", mort à 37 ans, sans doute empoisonné) promu directeur des Arts et Lettres du Sénégal,  dont les nombreux et riches poèmes, parsemés d' images surréalistes, mêlent  le mal du pays et les références à l' Afrique-mère. Et voici encore Félix Morisseau-Leroy,issu d' une grande famille de journalistes, biographe de Dessaline, le " père de la nation haïtienne".  Traducteur de Sophocle en créole,il s'est recyclé comme professeur de lettres. Puis Gérard Chenêt, condisciple de Jacques Stephen Alexis et de René Depestre, deux romanciers ayant acquis la stature internationale, le premier avec "Compère Général Soleil" qui frôla le prix Goncourt, le second avec "Hadriana dans tous ses états " qui obtint le Renaudot.Globe-trotter de la révolte, Chenêt  finit  par se fixer il y a quarante ans à Toubab Dyalaw, au sud de Dakar, où il a créé pour les artistes africains une sorte de villa Médicis, Sobo Badé, dotée d' un poètique théâtre de verdure. 

   La colonie culturelle haîtienne, effet inattendu de la dictature, a compté également un couple talentueux d' artistes de la scène : lui, Lucien Lemoine, poète et dramaturge, avait profité de la venue à Dakar de la troupe de Jean-Marie Serreau qu'il accompagnait pour "oublier" de repartir ; son épouse, Jacqueline Scott-Lemoine, a été l' inoubliable reine de la pièce d' Aimé Césaire, "La tragédie du roi Christophe", et a joué des années, au théâtre Daniel-Sorano, Shakespeare et Ousmane Sembène, Molière et Birago Diop.

   Tous sont morts aujourd'hui, ayant gardé, imprègnée du sol retrouvé des Ancêtres, Haïti au coeur.

 

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Au berceau du surréalisme

Publié le par memoire-et-societe

"Lâchez Dada!", son précurseur zurichois, lance en 1924 André Breton à une jeunesse frémissante, à peine émergée de la boucherie de 14-18. Il vient de créer avec Aragon, Soupault, Crevel, Artaud, Desnos, Eluard et quelques autres, le Surréalisme, mouvement culturel historique et mondial."Les Champs magnétiques", premier essai d' écriture automatique par le duo Breton-Soupault, remonte déjà à 1919.

Le Surréalisme est ainsi né d' un Manifeste parisien, avec pour centre névralgique la Place Blanche,et deux annexes rive gauche, le 54 rue du Château et le 45 rue Blomet, plus divers endroits emblèmatiques, dont le Passage de l' Opéra, aujourd'hui disparu, longuement évoqué par Aragon dans "Anicet" et "Le Paysan de Paris", et le " Café des Oiseaux", square d' Anvers, où Breton a rencontré sa seconde épouse, la belle Jacqueline Lamba, danseuse aquatique au "Coliséum".

Le premier des Q.G. surréalistes a été, comme il se doit, un bistrot, "Le Cyrano ", à l'angle du boulevard de Clichy et de la rue Lepic. Breton y racontait ses rêves, qu' Eluard traduisait en poèmes. N' essayez pas d' y aller : vous y trouveriez un fast-food. En face, le  " Café de la Place Blanche " a constitué, jusqu' à la fin des années 40 , un autre lieu de choix : Ernst, Arp, Miro, Man Ray ou Bellmer venaient y échanger leurs avis sur les textes que leur lisait à tue-tête Benjamin Péret.

L' établissement, devenu un clinquant restaurant à touristes, est au coin de la rue Fontaine. Cent mètres encore, et on arrive devant le 42, domicile de Breton dès 1922. Son atelier dominait en fait le boulevard de Clichy, et l' écrivain y entassait un invraisemblable bricà brac d'oeuvres, objets, fétiches, dénichés pour la plupart  aux Puces de Saint-Ouen dont il était un familier. " Le Mur de Breton " est désormais exposé au Musée du Centre Pompidou.La quasi totalité des artistes de l' époque, de Picasso à Tanguy, Duchamp, Chirico , Derain, Masson, Giacometti, Magritte, Brancusi, ont  emprunté le long couloir du "42", comme on va en pélerinage.

A l' autre bout de la rue Fontaine, première à droite dans la rue Notre Dame de Lorette, la rue La Rochefoucauld et le Musée Gustave-Moreau. "La beauté, l'amour, c'est là que j' en ai eu la révélation ", déclare Breton dans ses " Entretiens " de 1952. La cinéaste surréalisante Nelly Kaplan a consacré un brillant court- mètrage à ce lieu privilègié.

Puis voici la rue La Fayette, un peu avant l' église Saint-Vincent de Paul, à côté de la station de métro : le 4 octobre 1926, Breton y croise " l' âme errante ", Léona Camille Ghislaine Delcourt, passée à la postérité sous le nom de Nadja.Sur la gauche, la descendante rue du Faubourg Poissonnière. Soudain, le boulevard (de) Bonne Nouvelle, "un des grands points stratégiques que je cherche en matière de désordre ", voie que Breton a coutume de suivre jusqu'à " la très belle et très inutile porte Saint-Denis ".

Ce parcours initiatique s' achève rue du Faubourg Saint-Martin devant un ex troquet, en l' occurrence le "Batifol ", "confondant dans une sorte de bruit marin, bruit et rafale, l' espoir et le désespoir qui se quêtent au fond de tous les beuglants du monde " (Les Vases communicants ", 1932). Leo  Malet, auteur surréaliste de populaires romans policiers, évoque dans " M'as-tu vu en cadavre? " cet établissement défunt , "connu des habitués sous le nom de "la Plage", où se retrouvait tout ce que Paris comptait  de comédiens sans engagement ".
Ce voyage partiel pour ne pas oublier que le "sirop de la rue " a bien été le carburant initial de cette  poèsie du Hasard et de la Liberté propre au Surréalisme.

 

 

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Grappelli à Londres

Publié le par memoire-et-societe

   Mes parents m' avaient envoyé un mois en Angleterre en "immersion linguistique ". Un soir, le  prof'  british censé me servir vaguement de correspondant et qui, à l' évidence, s' ennuyait ferme avec moi, m' a emmené au restaurant ( l' Angleterre vivait encore sous un régime de restrictions alimentaires et il fallait, conduite typiquement frenchie, faire deux restos à la suite pour espèrer manger à sa faim ).

   Lassé de m' entendre bredouiller un anglais au-dessous du niveau attendu du bachelier que je venais d' être, le "correspondant " s' est  résigné à revenir à ma langue maternelle, qu' il maîtrisait parfaitement. C' est alors qu' à une table voisine, un homme a tourné la tête et m' a interpellé en souriant : " vous êtes Français ? ", a-t-il demandé. Occasion inespérée pour mon accompagnateur de filer...à l' anglaise, sous je ne sais quel prétexte, et  de me confier à mon aimable compatriote, qui m' a fait place à sa table.

   Au bout de quelques instants, je savais que ce dernier était parisien, musicien, se nommait Drapéli, ou quelquechose du genre, et avait passé toute la guerre à Londres. J' étais, sans m' en douter, attablé avec le meilleur violoniste de jazz du monde. La rencontre d' un jeune Français fraîchement débarqué semblait le combler d' aise. J' ai soudain pensé à Jaurès : " un peu d' internationalisme éloigne de la patrie , beaucoup d' internationalisme y ramène" : Stéphane Grappelli, en tournée en 1940 avec Django Reinhardt, s'était trouvé bloqué par la maladie dans la capitale britannique, puis par  l' invasion allemande et la coupure des communications avec le continent.

   Un contrat avec la BBC retardait encore son retour, après des retrouvailles avec Django où tous deux avaient improvisé une  " Marseillaise " d' anthologie. On était en juillet. Stéphane Grappelli m' a fait visiter Londres à bord de sa voiture de sport, puis invité dans son appartement de Chelsea. J' avoue qu' une telle attention réservée à un inconnu me rendait un peu perplexe. Grappelli était en réalité dévoré par le mal du pays, une nostalgie intense de ce  Paris que j' incarnais soudain, où il était né et  devait mourir en 1997, à 90 ans.

   Orphelin, il avait commencé à jouer du violon dans les rues dès 12 ans, puis illustré musicalement les films alors muets

Il avait  connu Django en 1931, avec l' orchestre d' André Ekyan, qui se produisait à " La Croix du Sud ". En 1934, il fondait le  Quintette  du  Hot  Club de France. J' ignorais tout de cela, que l' Occupation et  la disgrâce du jazz, " cette musique de Nègres ", avait  occulté.

   Je n'ai jamais revu (mais souvent écouté ) Grappelli , je ne saurais dire pourquoi.Il était devenu une vedette s' imposant sur toutes les scènes mondiales, donnant la réplique aux plus grands interprêtes de son temps : outre Django, bien sûr,  Yehudi Menuhin, duo exceptionnel auquel on doit plusieurs enregistrements, les pianistes Oscar Peterson et George Shearing, Bill Coleman, Michel Legrand, Baden Powell et  beaucoup d' autres.

   J' ai gardé vivace ce souvenir d' une  soirée  londonienne impromptue où ce très grand artiste international, ce créateur de sons  unique,  m' a appris, comme l' affirmait Danton,  qu' "on n'  emporte pas la Patrie ( qu'on se plait  particulièrement  à dénigrer quand on s' y trouve ) à la semelle de ses souliers ". Message  reçu.

 

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Ecrire la banlieue

Publié le par memoire-et-societe

   Dans la région rebaptisée francilienne ( quelque 12 millions d' individus ), le mot " banlieue ", au singulier, est socialement connoté. Habiter le 93 par exemple, n' est guère valorisant : on entrevoit des barres et des tours dans un environnement industriel où, depuis des lustres, pauvreté, chômage, insécurité, nourrissent la lutte des classes et menacent  l' ordre établi. Toutefois " banlieues ", au pluriel, induit une confusion avec d' autres représentations : les "banlieues chics " des Hauts de Seine, qui ignorent  Clichy sous Bois, ou les résidences  hypersécurisées des Yvelines. Louveciennes ne fréquente pas  la Cité des 4.000.

   Depuis l' édification du mur des Fermiers généraux (1786), la construction des Fortifs par Thiers, puis la succession des octrois, barrières, portes et périphériques, le Pouvoir a clairement notifié à la banlieue populaire qu' elle n'était que le dessous d' escalier de la Ville-Lumière.Mais ce monde marginalisé a constamment engendré, jusqu'à l'actuel slameur " Grand corps malade " (Fabien Marsaud, du Blanc- Mesnil ), de vrais talents de trouvères et de conteurs, de cinéastes ou de musiciens.

   L' un des hérauts de cette cryptosociété a été Gustave Le Rouge, un moment  titulaire de la rubrique "reportages en banlieue " au "Petit  parisien ", graphomane à l' imagination tellement débridée qu' il a fasciné les Surréalistes et  Blaise Cendrars, lequel en a fait le personnage de " L' homme foudroyé " Indéniablement Le Rouge est aussi  l' inspirateur de " La banlieue de Paris ", publiée en 1949 par le même Cendrars,  avec des photos d' un citoyen de Gentilly, Robert Doisneau.

   C'est Cendrars, lui encore, qui a épaulé René Fallet, fils d' un cheminot communiste de Villeneuve Saint -Georges, auteur de "Banlieue sud-est ", l' évocation des "zazous" sous l' occupation. Mais bien avant René Fallet, l' univers suburbain s'était signalé à l' attention de Francis Carco, Georges Simenon, André Breton, Jacques Prévert, Léo Malet et d' écrivains de moindre renommée comme Louis Rocher, manutentionnaire d' Orly,  Louis Chéronnet, préfacé par Jules Romains pour " Extra muros ", Léon Bonneff ,auteur d' "Aubervilliers " (paru grâce à Henry Poulaille en...1949), et  son frère Maurice, tous deux tués en 14, tous deux chroniqueurs d' un monde prolétarien conforme à la peinture de Zola.

   Le thème est inusable et polymorphe.Christiane Rochefort avec Sarcelles et  "Les petits enfants du siècle ", Gilbert  Cesbron avec  "La ville couronnée d' épines " , François Maspéro avec " Les passagers du Roissy  express ", Amallal Karim avec  "Cités à comparaitre " et  cent autres, immigrés, journalistes,sociologues, en fournissent  la confirmation. Sans oublier, bien sûr, l' auteur-compositeur Renaud (Séchan ), chantre des "blousons noirs " des années 70-80, porte-verlan des loubards et  zonards, grand frère des rappeurs d' aujourd'hui.

   On ne saurait pour autant  "écrire " la banlieue sans se référer à deux figures majeures : à  Louis-Ferdinand Céline, originaire de Courbevoie, et au  poète cyclomotoriste Jacques Réda. " Le Voyage au bout de la nuit " (1932) est une sorte d' hymne au  " grotesque des confins de la mort " : médecin des dispensaires pauvres (Clichy, Bezons, Sartrouville ), Céline accompagne le  " pourrissement des individus " dans le contexte suburbain. 80 ans après sa publication, le succès mondial de cette oeuvre dont  Nizan disait  qu ' " elle nous change des nains bien frisés de la littérature bourgeoise ", ne subit aucun essoufflement.

   De Réda surnage une image convenue : celle du  solitaire en solex  de  "Hors les murs " , l' un de ses nombreux recueils. Mais la réalité est plus complexe  qu' une silhouette de flâneur des rues tristes. La banlieue devient le cadre élu d' une moisson de l' invisible, d' une aventure intérieure qui n' a pas besoin de dépasser les rectangles bétonnés de Malakoff ou d' Arcueil-Cachan. Le randonneur rejoint le chercheur, le poète se fait anthropologue, le rêveur se pénètre de tant de meurtrissure. Alors une lueur  illumine la cruauté du quotidien. Réda  restitue  leur  beauté aux terrains vagues et  aux friches usinières.

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