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65 articles avec culture

Le théâtre oublié

Publié le par memoire-et-societe

Le quartier haussmannien que j' habite ne manque pas de souvenirs : musées, ateliers d' artistes, plaques multiples et variées, font planer dans les rues l' ombre de personnages qui ont durablement marqué leur temps. Je fais grâce au lecteur d' une liste qui paraitrait vite pédante et fastidieuse.

Tout par ici m' est si familier que je m' étonne parfois d' y voir les gens mitrailler de photos des façades, des cours et des jardins intérieurs, ou des groupes, agglutinés autour d' un guide, écouter l' évocation de la Nouvelle Athènes, du Square d' Orléans et de la Boutique du Père Tanguy.

Mon intérêt, c' est un peu normal, se porte alors vers des lieux éludés par le tourisme organisé. Ainsi du garage situé dans le bas de la rue Pigalle et appartenant à Urbis Park ( " réconcilions la ville et la voiture ", c' est sa devise ). Je suis persuadé que plus personne dans le coin ne sait que l' endroit a été l' un des plus courus de Paris ... dans les années 30.

L' histoire commence en 1926. Le baron Henri de Rotschild possède au numéro 12 un immeuble devenu vétuste ( Eugène Scribe y avait vécu ), que son fils Philippe tient à remplacer par un théâtre "ultramoderne". Les travaux durent presque quatre ans et aboutissent à l' édification d' une salle Art déco, baptisée "Théâtre Pigalle", de 1100 places disposant de l' éclairage, la machinerie et les dispositifs scéniques les plus sophistiqués (et notamment d' un espace de 22 mètres de large sur 48 de haut permettant de jouer sur plusieurs plateaux à la fois).

L' inauguration, accompagnée d' une luxueuse brochure et d' affiches signées Carlu, a lieu en grande pompe avec "Histoires de France", 14 scènes interprétées par leur auteur, Sacha Guitry, et son épouse de l' année, Yvonne Printemps. Le "Tout-Paris", comme disent les gazettes, s' y presse. Jean Cocteau, ami des propriétaires,qui ne saurait manquer pareille mondanité, parle d' un lieu " qui met en valeur la voyageuse et n' éclipse pas le voyage." Lui-même met la main à la pâte en écrivant la préface de la brochure puis, en 1930, le texte de la cantate de Markévitch exécutée en ces murs habillés de bois précieux par l' orchestre de Roger Désormière.

Bientôt, un lot de directeurs prestigieux se succèdent à la tête de l' établissement : André Antoine tient deux mois, Gaston Baty un an, puis Jouvet y monte "Donigo Tonka" de Jules Romains et "Judith" de Jean Giraudoux avant de laisser place au berlinois Max Reinhardt, à Gustave Quinson, à Raymond Rouleau, on en oublie sans doute. Un moment Pierre Dux, Fernand Ledoux, Alfred Adam y ouvrent un cours de comédie. Mais la co-existence avec Rotschild Jr se révèle décidément difficile, et l' affaire périclite déjà quand survient l' Occupation. Les feux du théâtre s' éteignent pour quatre ans. Ils se rallument peu après la Libération avec Michel Simon en vedette. Les choses ont changé. Le quartier a perdu de son aura. André Certes puis Georges Douking s' y cassent les dents. Les Rotschild , qui perdent de l' argent, ferment définitivement les portes en 1948, abandonnant leur rêve comme une grande coquille vide. Un investisseur se présente enfin en 1958. Les bulldozers entrent aussitôt en action, pulvérisant la salle déjà oubliée au profit de la société de l' automobile. Pas d' inscription commémorative (ni non plus pour l' ex bal Tabarin, quelques rues plus haut). Depuis, l' image de l' étincelant théâtre a rejoint l' univers insaisissable des fantômes.

P.S. Mille excuses pour la coquille (encore une) affectant, heureusement sans effet pour la compréhension, le titre de l' article précédent, consacré à la ville de Nîmes. Promis, je vais m' efforcer de me montrer attentif.

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Le vertige de Victoria Ocampo

Publié le par memoire-et-societe

Victoria Ocampo, née en 1890, était issue d' une très riche famille de Buenos Aires. Belle, intelligente, polyglotte à 8 ans, la nature l' a bien dotée. Adolescente, elle part en Europe, et plus particulièrement à Paris où elle suit les cours de Bergson et se lie d' amitié avec Maurice Rostand. Elle se marie à 22 ans avec un diplomate argentin dont elle se sépare rapidement pour entamer avec le cousin de son conjoint une relation passionnée qui durera 13 ans.

A l' époque de cette rupture, elle lit "Gitanjali" du poète hindou ( on disait alors ainsi) Rabindranath Tagore, Prix Nobel 1913, traduit en français par André Gide. Ebouissement, comme l' est simultanément la rencontre d' Ortega y Gasset qui la baptise " Joconde des Pampas", et encourage ses débuts journalistiques.

En 1924, Tagore débarque à Buenos Aires. Il a 63 ans, elle 34. Elle l' installe dans sa maison de campagne où il séjourne plusieurs mois. Une amitié amoureuse, dont nul ne sait si elle est restée ou non platonique, les rapproche. A partir de là, Victoria Ocampo semble saisie de vertige : elle organise des concerts pour Debussy et Honegger, se passionne pour l' architecture de Le Corbusier, court à Paris pour rencontrer le philosophe en vue de la République de Weimar Keyserling...et tombe dans les bras de Pierre Drieu La Rochelle, l' amant de Christiane Renault, femme du constructeur automobile. Elle fréquente Cocteau, Lacan, Gomez de la Serna, Eisenstein, et noue avec la romancière anglaise Virginia Woolf des relations ambigües. En bonne sud-américaine,elle ne dissimule pas sa préférence pour le "berceau culturel" européen sur le modèle nord-américain.

1931 est pour elle une année-charnière. Elle crée une revue littéraire, "Sur" (Sud), qu' elle lance comme un défi à elle-même. Les signatures internationales y foisonnent, moisson d' années d' activité intellectuelle. Pas une tête d' affiche ne doit lui faire défaut: il y a Gide, Malraux, Supervielle, Michaux, T.S. Eliot, Thomas Mann, Borgès, Heidegger, Octavio Paz, Henry Miller, l' Américain de Montparnasse. Deux ans plus tard, elle ajoute une maison d' édition à la revue. Le " Romancero gitano" de Garcia Lorca est son premier livre. Suivent Huxley, Jung, Woolf, Nabokov, Maritain, Eduardo Mallea, Sartre, Kérouac,Camus et sa soeur cadette Silvina, excellente poètesse. Le succès est éclatant.

La guerre la fixe à Buenos Aires où elle reçoit toujours à "Villa Ocampo", sur le Rio de la Plata : en 1939, c' est au tour de Roger Caillois, qu' elle aide à traduire les écrivains américains de langue espagnole. Elle revient en Europe en 1946 pour assister...au procès de Nuremberg. Mais les Péronistes la surveillent de près en tant qu "oligarque". Elle passe le plus clair de son temps en nouveaux voyages. Faisant halte en Argentine en 1953, elle y est arrêtée et emprisonnée. Les locaux de "Sur" sont mis à sac. Elle refait surface en 1955 grâce à la " Revolucion Libertadora", premier départ de Peron du pouvoir, et reprend aussitôt sa vie de nomade des cultures. A Paris, elle apprend l' existence du cancer qui l' emportera 15 ans plus tard.

Elle ne ralentit pas le rythme, au contraire. Comme si elle cherchait à s' étourdir pour écarter la maladie. Elle accueille en grande pompe Indira Gandhi puis Malraux, devenu ministre de la Culture, se met à rédiger les six volumes de son autobiographie, effectue une tournée de conférences aux Etats-Unis, et lègue à René Maheu, directeur général de l' UNESCO, la Villa Ocampo où elle s' éteint, rassasiée, un matin de janvier.

Ses échanges de correspondance avec Drieu La Rochelle et Caillois ont fait l' objet de récentes publications en France.

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Le surréalisme slave

Publié le par memoire-et-societe

   L' impact du surréalisme a été international. L' ensemble de l' Europe continentale, l' Amérique latine et, à un moindre degré, les Etats-Unis, s' y sont impliqués.

   En Europe centrale, où l' on était attentif à la vie artistique française, peintres et écrivains faisaient le voyage de Paris, y séjournaient, et souvent s' y installaient. Ils contribuaient ainsi à élargir l' audience d' un évènement culturel majeur de l' entre-deux-guerres.
   L' existence d' un surréalisme slave, qui peut a priori paraitre un sujet limité, est à relier aux bouleversements qu' ont constitué pour cette partie de l' Europe la chute des empires russe et autrichien, la révolution bolchévique, le traité de Versailles et l' avènement du nazisme. Les vainqueurs du conflit, en l' occurrence la France et l' Angleterre, en redistribuant les cartes en 1919, ont accéléré sans le savoir, la relecture de l' homme et du monde qu' offraient, à l' orée du siècle, la psychanalyse, le cubisme, le dadaïsme, l' expressionnisme .Lecture qu' aucun créateur ne povait éluder.

   Par surréalisme slave, faut-il alors entendre autrechose qu' une localisation géographique ? quelque contexte historique lié à la région balkanique ou un vague relent de pan-slavisme ? Même si la tentative de refondation culturelle de l' Europe conduit à distinguer entre combat contre un rationalisme institutionnel et lutte contre le mysticisme d' un autre âge, au bout du compte les thèmes et les valeurs se rejoignent : la place de l' inconscient, l' importance du hasard et de la liberté, la priorité de la poèsie et de l' amour sont les principes de base de tout surréaliste.

   Une fois encore, André Breton a joué ici  un rôle de catalyseur. On lui reproche d' exclure mais, contradictoirement, il aimante.C' est lui,  par exemple, qui a attiré et accueilli les membres de " Devetsil ", groupe d' artistes praguois comprenant Toyen ( pseudo forgé avec les dernières syllabes de citoyen ), son compagnon Jindrich Styrsky, le poète Nezval, l' architecte Teige, le peintre Sima, devenus les représentants du mouvement dans la Tchécoslovaquie des années 30. Comme Sima d' ailleurs, Toyen a fini par résider à Paris et à participer à toutes les manifestations collectives du groupe français.

   Situation comparable avec les peintres et écrivains yougoslaves Ivsic, mari de l' écrivaine Annie Le Brun, Ristitch et  Matitch, chefs de file d' une avant-garde bientôt traquée par le fascisme. Mais le surréalisme avait eu le temps d' essaimer avant que, tenus pour des dégénérés de l' art, ses adeptes ne s' éparpillent dans l' exil, les camps hitlériens, voire, pour certains, les bagnes staliniens.

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Eloge du jazz

Publié le par memoire-et-societe

   Senghor était encyclopédique. Il fallait l' entendre parler du jazz dont, étudiant nourri des idées de la Négro- Renaissance, il avait senti d' emblée la dimension civilisationnelle.

   Le jazz était, à ses yeux, une aventure considérable, qui venait conforter ses thèses sur le Dialogue des Cultures. La genèse de l' évènement est en effet édifiante : elle implique le combat anti-racial aux Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle, le douloureux effort des descendants d' esclaves pour vaincre les préjugés et revendiquer, par la musique, le chant et la danse, la reconnaissance d' un art fier de ses racines.

   Scott Joplin, né en 1868 dans un comté perdu du Texas, issu des fanfares et chorales noires, a été le principal créateur et utilisateur du ragtime (le moment du désordre) qui consiste pour un pianiste à faire courir , le temps de la mesure, sa main droite librement sur le clavier. Le morceau intitulé "Maple Leaf  Rag" (1899) a été le véritable coup d' envoi de cette innovation musicale combinant la rigueur du classique et le rytme syncopé africain. Paul Newman rend hommage à Joplin dans son célèbre  fillm " L' Arnaque", en reprenant l' un des standards du Texan, " The Entertainer".

   Le jazz, à l' ombre de la première guerre mondiale, ne s' est pas contenté d' emprunter au ragtime, il s' est aussi greffé sur les chants montant des plantations ( work songs), filtrant des églises ( négro-spiritals,gospels), et sur l' infinie tristesse de la servitude américano-caribéenne (blues). La Nouvelle Orléans est son camp de base et sa devanture avec ses bars, ses clubs, ses bordels et ses bateaux à roue où officient le King( King Oliver), Jelly Roll Morton (Ferdinand Lamothe, d' ascendance créole et française), ou Louis Armstrong, initiateur des improvisations en solo.

   Bientôt le jazz part à la conquête du pays (Chicago, New York, Kansas City) et de l' Europe où il influence des compositeurs comme Ravel et Debussy, Satie et Strawinsky, Darius Milhaud et Horowitz. Aucune tendance musicale désormais ne peut, peu ou prou, l'ignorer.

   Succèdent à cet envol, les années 30 et l' irruption du swing, de ses " Big Band" (Glenn Miller, Duke Ellington, Count Basie ), de ses virtuoses ( " Fats" Waller, Erroll Garner, Lionel Hampton et tant d' autres ) que clôt en 1940 la naissance du be- bop. L' époque légendaire du jazz s' achève. Mais partout la musique noire a conquis droit de cité.  C 'est  cette victoire que Senghor et son ami Césaire aimaient d' abord célébrer  devant ceux qui leur parlaient de la  Nègritude.

 

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Amazones de la mer

Publié le par memoire-et-societe

   Toutes deux étaient belles et toutes deux artistes: Valentine Penrose,née Boué, fille d' un colonel des Landes, et Alice Rahon, épouse Paalen, native du Doubs. Tout les conduisait à s' aimer. C' est le Paris surréaliste des années 20 qui a été leur dénominateur commun. Valentine y a rencontré un peintre-photographe anglais,ami d' Eluard, Roland Penrose, qui l' entraine en Egypte et qu' elle quitte pour un ashram en Inde où la rejoint  Alice. Puis elle part  faire la guerre en Angleterre et en Afrique du nord, avant de partager le restant de sa vie entre le Sussex et la France. Ses premiers poèmes datent de 1926, la publication posthume de son Oeuvre de 1998.

   De son côté, Alice a épousé le peintre autrichien Wolfgang Paalen, a une liaison avec Picasso, enfin court  retrouver Valentine en Inde avant de s' établir définitivement au Mexique où elle anime la vie artistique avec Frida Kahlo et Diego Rivera.

   Valentine a privilègié l' écriture, mais produit également des "collages" où elle libérait un imaginaire débridé ( La Fête de la Tête). Alice a cessé d' écrire dès 1941 pour ne se consacrer qu' à une peinture noyée d' inventions subtilement colorées (Homme traversé par une rivière, en hommage à Breton). Mais des années durant, leurs paroles continuent de se faire écho :

   " Ma blonde mon amour

      Ma tiède mon amour

     Je m' en irai mourante

     Jusqu' au petit point où elle est allée

     Sans rien exiger

     Je la trouverai

     Et le feu prendra de mutuel destin "

( Valentine Penrose. " Poems and Narrations ")

   " Les amazones de la mer

     En robe noire dansent

     Comme des araignées dans leur toile

     Et crient et jouent à bouche close (...)

     Chacune son fil blanc assis sur le noir "

(Alice Rahon. "A même la terre" )

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Qui a fait quelque chose pour nous?

Publié le par memoire-et-societe

   La lucidité et  l' audace intellectuelle des Surréalistes m' ont toujours fasciné. Voici, issue d' une hécatombe innommable, une dizaine de jeunes gens décidés à faire tomber les cloisons d' un monde disqualifié et, parallèlement, à libérer l' homme de son aliénation  psychologique. Il faut avoir vingt ans pour oser une ambition aussi globale et radicale : précisément, c' est l' âge qu' ils ont.

   La révolution est , en l' occurrence  d' avoir voulu délivrer la pensée de son carcan: raison, conventions, interdits, qui châtrent la créativité  refoulée au fond de chacun,et mutilent  la personnalité authentique. Otez sa laisse à un animal : il se met aussitôt à courir sans but, à gambader, à fouiner, flairer, explorer, bref à dévorer la liberté retrouvée. Je ne trouve pas  plus juste comparaison:  le  Surréalisme a enlevé sa laisse à la pensée pour en révéler les capacités d' amour, le penchant à la poésie de la vie, pour s' ouvrir à l' espace infini du rêve, à la réalisation de soi par l' acte de la création.

   Peignez ! écrivez ! sculptez ! jouez ! aimez ! entêtez-vous à suivre l' enchainement des fantasmes, l' irruption des hasards! associez l' inassociable, hébergez l' inconvenant, révisez les tabous, réévaluez  les infractions ! Une sorte d' ivresse vous gagne alors, d' où émergent les vastes étendues de l' imaginaire. C' est bien ça : laissez courir l' animal.

   Je rends grâce au Surréalisme et à ses fondateurs de m' avoir incité à entrer en contact avec d' autres réalités que les étroits couloirs du monde admis, la conformité des croyances officielles, les clichés usinés dans les officines des Parlements, des Universités et  de la Production médiatique. Vaché,' Breton, Aragon première manière, Soupault, Eluard, Desnos, Artaud, Péret, Crevel, Queneau, Char, ces hommes ont  fait quelque chose pour nous. Ils nous ont fait confiance.

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Art de l'ombre

Publié le par memoire-et-societe

Des noms demeurent, dans l' histoire culturelle, de personnalités qui,sans avoir laissé d' œuvre célèbre, ont marqué le mouvement artistique de leur temps. Ainsi Marie Vassilieff, peintre cubiste et décoratrice reconnue(elle a décoré les colonnes de la brasserie "La Coupole"),a voulu faire de son domicile(aujourd'hui " Musée du Montparnasse", avenue du Maine, près du musée Bourdelle)la structure d' accueil de "rapins" tels Braque, Tanguy, Léger, Masson, Chagall, Juan Gris, Soutine ou autres. L' histoire de Marie Vassilieff mérite d' ailleurs attention. Née à Smolensk, en Russie, dans une famille aisée, elle a renoncé à des études médicales pour partir en 1907 à Paris étudier la peinture auprès de Matisse. Quatre ans plus tard, son Atelier était un lieu de rencontre apprécié de l' avant-garde : Apollinaire, Max Jacob, Cocteau, Cendrars, Satie, le couturier Paul Poiret, le sculpteur Zadkine et la foule des peintres étrangers(si nombreuse à Montparnasse que Guy Arnoux avait pendu un bout d' étoffe tricolore à sa porte et y avait placardé "Consulat de France") s' y côtoyaient. La guerre venue, et avec elle une misère accrue pour les "Montparnos", Marie s' est muée en mère nourricière, offrant pour 50 centimes à boire, à manger et des soirées au chaud. C' est là, dans cet endroit naturellement appelé "la Cantine", qu' en janvier 1917 Picasso jeta au bas de l' escalier un Modigliani ivre mort et menaçant. La même année, Marie Vassilieff, quoique infirmière volontaire, était emprisonnée pour avoir hébergé quelque temps, lors de son séjour en France(1908-12), Lénine, qui avait chassé du pouvoir le tsar, allié des Français. Une fois la paix rétablie Marie Vassilieff, providence de la bohème, a repris ses pinceaux et fait un enfant de père inconnu, tandis que beaucoup de ses hôtes, éparpillés à travers le monde, commençaient à s' enrichir. Elle est cependant demeurée pour tous une des idoles de Montparnasse jusqu' à sa mort dans une maison de retraite de Nogent sur Marne. Adrienne Monnier, fille de postier, et Sylvia Beach, fille de pasteur, la première française, la seconde américaine, ont été les libraires-éditrices les plus avisées de l'entre-deux-guerres. Sylvia Beach, débarquée en 1916 de Baltimore, ville natale d' Edgar Poe, avait créé trois ans après " Shakespeare and Co", une bouquinerie de langue anglaise rue de l' Odéon, face à " La maison des amis des livres", la librairie-bibliothèque d' Adrienne, sa compagne dans la vie. Discrètes et généreuses, ces deux érudites ont offert aux créateurs de leur génération des rendez-vous réguliers d' animation et d' échanges culturels exceptionnels. Dans leurs salles de prêt où se déroulaient conférences, lectures ou soirées musicales(Erik Satie, Francis Poulenc)défilaient les "potassons" (habitués du lieu) tels Gide, Claudel, Larbaud, Duhamel, Fargue, Pia, Aragon, Artaud, Prévert, Paulhan, Lacan, Nathalie Sarraute, Césaire ou Sartre, et la phalange des anglo-américains installés à Paris, Hemingway, Fitzgerald, Gertrude Stein, Man Ray, Ezra Pound, James Joyce, dont Sylvia Beach a publié l' édition originale d' "Ulysses" en 1922, et Adrienne Monnier la traduction française en 1929. Sans l' audace intellectuelle, le mécénat et l' abnégation de ces deux amoureuses des Lettres, l' avant-garde artistique en France n' aurait sans doute pas connu tout l' éclat qui fut le sien dans les années 20 et 30 au siècle dernier. P.S 1- "La Compagnie du Rouet",( théâtre de marionnettes composé de mon ami Raymond Charriaud et de moi-même), a joué en juin 1949 une pièce d' Henri Michaux, "Chaînes", chez Sylvia Beach. 2- Inévitablement, des coquilles et erreurs de frappe se glissent dans les textes de ce blog.Pour la plupart, le lecteur peut les corriger de lui-même. J' en ai cependant relevé deux qui méritent d' être signalées: dans "Compagnes et égéries"(14 mars): lire Hébuterne et non Hétuberne dans "Elites, patrie"(1er avril): lire kalach'(Kalachnikov)

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Compagnes et Egéries (1920-40)

Publié le par memoire-et-societe

   L' amour de la liberté et la liberté de l' amour sont deux des valeurs proclamées du Surréalisme. La femme, muse, égérie, amante, épouse, a occupé une place de choix dans cette communauté affranchie de toute hypocrisie sociale. Ne se contentant pas de seulement "inspirer", la "compagne" s' est, en l' occurrence, voulue elle aussi productrice d' art et de culture, a écrit, peint, photographié, sculpté, gravé aux côtés des Breton, Aragon, Eluard, Desnos, Picasso, Dali, Ernst, Man Ray ou Bataille.

   Il semble donc équitable d' évoquer son existence et son oeuvre, parfois occultées par la proximité masculine. Dans la liste qui suit, limitée à l' entre- deux - guerres  et ne se prétendant  pas exhaustive, des noms ont atteint la postérité plus aisément peut-être comme " femme-de " que comme artiste à part entière. C' est injuste et mérite toujours l' attention des éditeurs et des galeristes...

   -Fernande Olivier, après une liaison avec Apollinaire, est devenue le modèle et la compagne de Picasso durant sa période cubiste.
   -Simone Kahn, première épouse de Breton, a participé aux expériences d' écriture automatique du Groupe surréaliste.

   - Leona Delcourt était la Nadja du célèbre texte de Breton.

   - Adrienne Monnier, libraire rue de l' Odéon et compagne de l' Américaine Sylvia Beach, a été une sorte de marraine des premiers surréalistes en promouvant leurs publications.
   - Dora Maar, photographe et maîtresse de Georges Bataille, a vécu neuf ans avec Picasso. Ses peintures et ses poèmes n' ont été connus qu' après la mort du " Maître ".

   - Kiki (Alice Prin), la reine de Montparnasse,amie de Foujita et de  Man Ray, a laissé du monde surréaliste des souvenirs écrits qui n' ont été publiés qu' en 2001.

   -Suzanne Musard, "beauté convulsive" que se sont diputés  Breton et Berl ( qui l' a épousée), était familière des séances d' écriture automatique. Breton en a fait l' héroïne de la dernière partie de Nadja.

   -Colette Peignot, écrivaine morte à 35 ans (en 1938) a été la grande passion de Boris Souvarine, avant que Georges Bataille ne la lui ravisse. Ses textes, regroupés sous le titre "Ecrits de Laure ", n' ont paru qu' en 1977.

   -Meret Oppenheim, intime de Man Ray et de Max Ernst, est la  créatrice  de  "Déjeuner en fourrure ", objet emblèmatique du Mouvement, acquis par le MOMA de New-York.
   - Jacqueline Lamba, que Breton présentait comme l'héroîne prémonitoire de son poème "La nuit du Tournesol " et  pour qui il a effectivement écrit " L' Amour fou ", a été la seconde épouse du " pape du surréalisme ". Elle s' est affirmée, après leur séparation, comme  peintre important de la " Nouvelle non-figuration ".

   - Nush Eluard, modèle,mannequin, plasticienne, morte à 39 ans, a été la maîtresse de Picasso et l' épouse d' Eluard qui la présentait comme " la source d'inspiration qu'il n' a plus retrouvée ".

   -Jeanne Hétuberne, dernière compagne de Modigliani auquel elle a donné une fille, était elle - même une excellente portraitiste. Elle s' est suicidée deux jours après le décès du peintre de Livourne.

   - Gala Dali, d' abord modèle , première épouse d' Eluard et maîtresse de Max Ernst, est devenue par la suite l' égérie de Salvador Dali dont elle a géré la  production.

   -Valentine Hugo, femme du peintre Jean Hugo, amante d' Eluard et de Breton, a illustré  Rimbaud, Lautréamont, Arnim, et s' est fait connaitre comme décoratrice de théâtre.

   -Youki (neige, en japonais) Desnos, née Lucie Badoud, modèle puis mémorialiste, a partagé sa vie entre  Foujita et son mari, qui lui a voué une fidèlité exceptionnelle chez les surréalistes hommes et femmes.

   -Nancy Cunard, riche héritière, a été l' amante d' Huxley, Tzara, Ezra Pound et Aragon. Elle a été surtout une poètesse de talent et une éditrice de littérature surréaliste en  Angleterre.

   -Lise Deharme, dont Breton était le soupirant malheureux, a dirigé la revue " Le Phare de Neuilly " et publié des textes poètiques qui l' ont hissée au  Panthéon surréaliste.
   -Leonora Carrington, peintre et romancière, a été la compagne de Max Ernst avant d' épouser le poète mexicain Renato Leduc puis le photographe Imre Weiss. Elle a laissé à sa mort une oeuvre picturale internationalement reconnue.

   -Peggy Guggenheim, mécène, collectionneuse, galeriste, a été notamment  l' amie d' Yves  Tanguy, Roland Penrose et  Max Ernst dont elle a fait son  mari. Le Musée qu' elle a créé à Venise est un vibrant hommage au Surréalisme et à l' Art moderne qui ont monopolisé ses loisirs et ses ressources de milliardaire.

   -Marie-Laure de Noailles a été, elle aussi, une providence pour les artistes. Peignant des toiles inspirées de l' Abstraction lyrique, elle s' est montrée une  collectionneuse fort éclairée, avec un penchant pour les tableaux réalisés par ses amants, comme, par exemple, le peintre canarien Oscar Dominguez.

   -Leonor Fini, compagne de Bataille puis d' André Pieyre de Mandiargues, a illustré l' onirisme, thème privilègié des surréalistes, dans  sa peinture et ses splendides décors théâtraux.

   Encore une fois, une telle énumération ne vise pas le recensement, serait-ce sur vingt ans,  des apports féminins à  l' histoire du surréalisme. Elle mentionne seulement leur place à un moment  qui constitue  un repère incontournable de la vie culturelle.

 

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La solitude de Maurice Loutreuil

Publié le par memoire-et-societe

   Il était né en 1885. Il est mort en 1925. Il n' a été reconnu comme peintre à part entière de l' Ecole de Paris qu'en 1965. Ce fils d' un clerc de notaire sarthois n' avait pas choisi la facilité: objecteur de conscience, atteint de tuberculose généralisée, artiste maudit, son existence a été une somme d' obstacles qui l' ont mené à une solitude proche de la misanthropie.

   Il a portant bénéficié, comme Van Gogh avant lui, de la solidarité constante d' un frère, Arsène, notaire à Mamers. Loutreuil,fou de peinture et de musique, se tourne d' abord vers la fresque qu' il part étudier en Italie.C' est là que va le chercher la guerre, après qu' il ait été reconnu " apte au service auxiliaire". Il opte pour l' insoumission ,gagne la Sardaigne et Naples où il est finalement arrêté et livré aux autorités françaises en 1916. On l' incarcère à Marseille : il obtient un non-lieu pour " folie raisonnante à type social".

   Il ne traine pas.En 1917, il est en Tunisie, vivant de la vente de portraits au crayon payables 1 franc. Mais il peint avec rage, dévoilant le trouble d' un art où  germe l' expressionnisme. Sa violence, la puissance de son trait, le projettent au-delà du fauvisme de ses débuts. Il est déjà un passeur de témoin.

   La guerre achevée, il rentre. Le monde a changé: la fresque est démodée, le surréalisme puis l' abstraction tiennent le haut du pavé à Montparnasse où se bousculent les artistes du monde entier. Il collectionne les petits boulots, s' éprend de l' aquarelliste Suzanne Dinkes, amie de Breton et de Masson, qui l' éconduit. De Céret, cité du Roussillon familière à Soutine, il écrit à son frère en 1919 : " Je vis seulement de pain et de quelques légumes (...) me passe de lait, beurre, fromage, linge blanc, matelas, café, tabac, coiffeur, etc. et de femme! "

   Nouveau retour: ses toiles ne peuvent le faire vivre mais une part d' héritage lui permet de s' acheter un pavillon à Belleville. Il y crée un "Salon des Oeuvres anonymes " qui le met en contact avec de nombreux mouvements d' avant-garde, bien qu' il n' adhère à aucun et s' obstine à s' isoler intellectuellement. 

   Peu à peu, sa peinture trouve un écho.Une galerie récupère son Salon où expose Matisse. Il se met à peindre des "Nus", mais c'est toujours la dèche. Il loue Belleville et s' aménage une cabane en planches où il meurt de froid au fond du jardin, confessant: " Mon existence s' est continuellement écoulée dans une telle horreur que je me suis depuis longtemps déjà désolidarisé d' avec mes contemporains. "

   Soudain, il part au Sénégal, parcourt la Guinée dans des conditions telles qu' elles dégradent un peu plus sa santé. Il revient épuisé, participe encore au Salon d' Automne de 1924. On l' amène à l' hôpital Broussais. De son lit, il écrit  sur ses modèles artistiques, Cézanne, Rodin, Renoir. Pendant ce temps, son atelier brûle à Belleville. Son ami et disciple Christian Caillard, neveu d' Henri Barbusse, parvient à sauver la plupart de ses toiles.

   Loutreuil s' éteint seul en janvier 1925, à moins de 40 ans, alors que le critique André Warnod recense les peintres français et étrangers appelés à représenter, selon la formule qu' il a créée à cet effet, " l' Ecole de Paris", les Derain, Léger, Chagall, Picasso, Modigliani et tant d' autres, devenus riches et célèbres. Loutreuil, lui, attendra des décennies avant de voir son nom et son oeuvre (environ 350 tableaux ) associés à ceux de cette prestigieuse phalange.

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Valdès Leal

Publié le par memoire-et-societe

   Un double écueil menace un artiste: l' ombre que peuvent lui porter ses contemporains, et l' inégalité de sa production. Deux maux dont a souffert Juan de Valdès Leal, peintre baroque de l' Ecole de Séville( 17ème siècle). De père portugais et de mère andalouse, Leal (il a pris le nom de sa mère) s' est trouvé au bon endroit, au coeur du Siècle d' or, mais au mauvais moment, à l' époque où triomphait dans la même cité son rival et ami Murillo.

   Visitant l' église San Jorge de l' hôpital de la Charité à Séville, je suis tombé en arrêt devant une toile, " In ictu oculi", allégorie de la Mort faisant partie de la série des "Vanités" due à Leal. Même typique sensation qu' avec Turner, Van Gogh, Gustave Moreau, Manessier ou Rothko, auxquels je dois l' émotion d' une grande rencontre.

   " In ictu oculi " (1672) était une commande de Miguel Manera, célèbre pour ses activités caritatives, dont l' édification de l' hôpital. La mission confiée à Leal était d' y réaliser des toiles évoquant la brièveté de la vie charnelle et la relativité des  richesses terrestres.

   Quand on pénètre dans la petite église, avalée par l' Hôpital, ouverte aux profanes mais réservée à l' usage des seuls religieux, on ne peut manquer le tableau: il est en hauteur, face à la porte, à côté d' une tribune, la nef  s' ouvrant sur la droite. " In ictu oculi " est une oeuvre d' éternité qui a trois siècles d' avance artistique. Ni les romantiques allemands, ni les peintres expressionnistes, ni les surréalistes de tous pays ne sauraient la désavouer.

   Jugée " insolite " pour l' époque, elle est en fait bien plus: poètique, violente, excessive,quasi iconoclaste ! A droite, sur un fond noir, se dresse la Mort. Squelette vertical et blème, plus ou moins grimpé sur le globe terrestre, tenant à bout de bras le manche d' une problable faux. A gauche, un amoncellement de gravas, livres déchirés, étoffes froissées, pierres, crânes humains, bois brisés, éclats colorés. Leal est un "luministe", qui tourne le dos à l' harmonie en vigueur dont Murillo avait su à ce moment se faire la référence.

   " In ictu oculi " est un trait de génie. Ni avant ni après, la production de Leal ne montre une telle force d' inspiration. Ses autres oeuvres, d' ordre religieux pour la plupart, sont souvent pesantes, conformistes, sinon bâclées.Un artiste n' est pas tenu de manifester une perpétuelle  créativité: un unique chef d' oeuvre suffit à l' immortaliser.

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