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61 articles avec culture

Amazones de la mer

Publié le par memoire-et-societe

   Toutes deux étaient belles et toutes deux artistes: Valentine Penrose,née Boué, fille d' un colonel des Landes, et Alice Rahon, épouse Paalen, native du Doubs. Tout les conduisait à s' aimer. C' est le Paris surréaliste des années 20 qui a été leur dénominateur commun. Valentine y a rencontré un peintre-photographe anglais,ami d' Eluard, Roland Penrose, qui l' entraine en Egypte et qu' elle quitte pour un ashram en Inde où la rejoint  Alice. Puis elle part  faire la guerre en Angleterre et en Afrique du nord, avant de partager le restant de sa vie entre le Sussex et la France. Ses premiers poèmes datent de 1926, la publication posthume de son Oeuvre de 1998.

   De son côté, Alice a épousé le peintre autrichien Wolfgang Paalen, a une liaison avec Picasso, enfin court  retrouver Valentine en Inde avant de s' établir définitivement au Mexique où elle anime la vie artistique avec Frida Kahlo et Diego Rivera.

   Valentine a privilègié l' écriture, mais produit également des "collages" où elle libérait un imaginaire débridé ( La Fête de la Tête). Alice a cessé d' écrire dès 1941 pour ne se consacrer qu' à une peinture noyée d' inventions subtilement colorées (Homme traversé par une rivière, en hommage à Breton). Mais des années durant, leurs paroles continuent de se faire écho :

   " Ma blonde mon amour

      Ma tiède mon amour

     Je m' en irai mourante

     Jusqu' au petit point où elle est allée

     Sans rien exiger

     Je la trouverai

     Et le feu prendra de mutuel destin "

( Valentine Penrose. " Poems and Narrations ")

   " Les amazones de la mer

     En robe noire dansent

     Comme des araignées dans leur toile

     Et crient et jouent à bouche close (...)

     Chacune son fil blanc assis sur le noir "

(Alice Rahon. "A même la terre" )

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Qui a fait quelque chose pour nous?

Publié le par memoire-et-societe

   La lucidité et  l' audace intellectuelle des Surréalistes m' ont toujours fasciné. Voici, issue d' une hécatombe innommable, une dizaine de jeunes gens décidés à faire tomber les cloisons d' un monde disqualifié et, parallèlement, à libérer l' homme de son aliénation  psychologique. Il faut avoir vingt ans pour oser une ambition aussi globale et radicale : précisément, c' est l' âge qu' ils ont.

   La révolution est , en l' occurrence  d' avoir voulu délivrer la pensée de son carcan: raison, conventions, interdits, qui châtrent la créativité  refoulée au fond de chacun,et mutilent  la personnalité authentique. Otez sa laisse à un animal : il se met aussitôt à courir sans but, à gambader, à fouiner, flairer, explorer, bref à dévorer la liberté retrouvée. Je ne trouve pas  plus juste comparaison:  le  Surréalisme a enlevé sa laisse à la pensée pour en révéler les capacités d' amour, le penchant à la poésie de la vie, pour s' ouvrir à l' espace infini du rêve, à la réalisation de soi par l' acte de la création.

   Peignez ! écrivez ! sculptez ! jouez ! aimez ! entêtez-vous à suivre l' enchainement des fantasmes, l' irruption des hasards! associez l' inassociable, hébergez l' inconvenant, révisez les tabous, réévaluez  les infractions ! Une sorte d' ivresse vous gagne alors, d' où émergent les vastes étendues de l' imaginaire. C' est bien ça : laissez courir l' animal.

   Je rends grâce au Surréalisme et à ses fondateurs de m' avoir incité à entrer en contact avec d' autres réalités que les étroits couloirs du monde admis, la conformité des croyances officielles, les clichés usinés dans les officines des Parlements, des Universités et  de la Production médiatique. Vaché,' Breton, Aragon première manière, Soupault, Eluard, Desnos, Artaud, Péret, Crevel, Queneau, Char, ces hommes ont  fait quelque chose pour nous. Ils nous ont fait confiance.

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Art de l'ombre

Publié le par memoire-et-societe

Des noms demeurent, dans l' histoire culturelle, de personnalités qui,sans avoir laissé d' œuvre célèbre, ont marqué le mouvement artistique de leur temps. Ainsi Marie Vassilieff, peintre cubiste et décoratrice reconnue(elle a décoré les colonnes de la brasserie "La Coupole"),a voulu faire de son domicile(aujourd'hui " Musée du Montparnasse", avenue du Maine, près du musée Bourdelle)la structure d' accueil de "rapins" tels Braque, Tanguy, Léger, Masson, Chagall, Juan Gris, Soutine ou autres. L' histoire de Marie Vassilieff mérite d' ailleurs attention. Née à Smolensk, en Russie, dans une famille aisée, elle a renoncé à des études médicales pour partir en 1907 à Paris étudier la peinture auprès de Matisse. Quatre ans plus tard, son Atelier était un lieu de rencontre apprécié de l' avant-garde : Apollinaire, Max Jacob, Cocteau, Cendrars, Satie, le couturier Paul Poiret, le sculpteur Zadkine et la foule des peintres étrangers(si nombreuse à Montparnasse que Guy Arnoux avait pendu un bout d' étoffe tricolore à sa porte et y avait placardé "Consulat de France") s' y côtoyaient. La guerre venue, et avec elle une misère accrue pour les "Montparnos", Marie s' est muée en mère nourricière, offrant pour 50 centimes à boire, à manger et des soirées au chaud. C' est là, dans cet endroit naturellement appelé "la Cantine", qu' en janvier 1917 Picasso jeta au bas de l' escalier un Modigliani ivre mort et menaçant. La même année, Marie Vassilieff, quoique infirmière volontaire, était emprisonnée pour avoir hébergé quelque temps, lors de son séjour en France(1908-12), Lénine, qui avait chassé du pouvoir le tsar, allié des Français. Une fois la paix rétablie Marie Vassilieff, providence de la bohème, a repris ses pinceaux et fait un enfant de père inconnu, tandis que beaucoup de ses hôtes, éparpillés à travers le monde, commençaient à s' enrichir. Elle est cependant demeurée pour tous une des idoles de Montparnasse jusqu' à sa mort dans une maison de retraite de Nogent sur Marne. Adrienne Monnier, fille de postier, et Sylvia Beach, fille de pasteur, la première française, la seconde américaine, ont été les libraires-éditrices les plus avisées de l'entre-deux-guerres. Sylvia Beach, débarquée en 1916 de Baltimore, ville natale d' Edgar Poe, avait créé trois ans après " Shakespeare and Co", une bouquinerie de langue anglaise rue de l' Odéon, face à " La maison des amis des livres", la librairie-bibliothèque d' Adrienne, sa compagne dans la vie. Discrètes et généreuses, ces deux érudites ont offert aux créateurs de leur génération des rendez-vous réguliers d' animation et d' échanges culturels exceptionnels. Dans leurs salles de prêt où se déroulaient conférences, lectures ou soirées musicales(Erik Satie, Francis Poulenc)défilaient les "potassons" (habitués du lieu) tels Gide, Claudel, Larbaud, Duhamel, Fargue, Pia, Aragon, Artaud, Prévert, Paulhan, Lacan, Nathalie Sarraute, Césaire ou Sartre, et la phalange des anglo-américains installés à Paris, Hemingway, Fitzgerald, Gertrude Stein, Man Ray, Ezra Pound, James Joyce, dont Sylvia Beach a publié l' édition originale d' "Ulysses" en 1922, et Adrienne Monnier la traduction française en 1929. Sans l' audace intellectuelle, le mécénat et l' abnégation de ces deux amoureuses des Lettres, l' avant-garde artistique en France n' aurait sans doute pas connu tout l' éclat qui fut le sien dans les années 20 et 30 au siècle dernier. P.S 1- "La Compagnie du Rouet",( théâtre de marionnettes composé de mon ami Raymond Charriaud et de moi-même), a joué en juin 1949 une pièce d' Henri Michaux, "Chaînes", chez Sylvia Beach. 2- Inévitablement, des coquilles et erreurs de frappe se glissent dans les textes de ce blog.Pour la plupart, le lecteur peut les corriger de lui-même. J' en ai cependant relevé deux qui méritent d' être signalées: dans "Compagnes et égéries"(14 mars): lire Hébuterne et non Hétuberne dans "Elites, patrie"(1er avril): lire kalach'(Kalachnikov)

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Compagnes et Egéries (1920-40)

Publié le par memoire-et-societe

   L' amour de la liberté et la liberté de l' amour sont deux des valeurs proclamées du Surréalisme. La femme, muse, égérie, amante, épouse, a occupé une place de choix dans cette communauté affranchie de toute hypocrisie sociale. Ne se contentant pas de seulement "inspirer", la "compagne" s' est, en l' occurrence, voulue elle aussi productrice d' art et de culture, a écrit, peint, photographié, sculpté, gravé aux côtés des Breton, Aragon, Eluard, Desnos, Picasso, Dali, Ernst, Man Ray ou Bataille.

   Il semble donc équitable d' évoquer son existence et son oeuvre, parfois occultées par la proximité masculine. Dans la liste qui suit, limitée à l' entre- deux - guerres  et ne se prétendant  pas exhaustive, des noms ont atteint la postérité plus aisément peut-être comme " femme-de " que comme artiste à part entière. C' est injuste et mérite toujours l' attention des éditeurs et des galeristes...

   -Fernande Olivier, après une liaison avec Apollinaire, est devenue le modèle et la compagne de Picasso durant sa période cubiste.
   -Simone Kahn, première épouse de Breton, a participé aux expériences d' écriture automatique du Groupe surréaliste.

   - Leona Delcourt était la Nadja du célèbre texte de Breton.

   - Adrienne Monnier, libraire rue de l' Odéon et compagne de l' Américaine Sylvia Beach, a été une sorte de marraine des premiers surréalistes en promouvant leurs publications.
   - Dora Maar, photographe et maîtresse de Georges Bataille, a vécu neuf ans avec Picasso. Ses peintures et ses poèmes n' ont été connus qu' après la mort du " Maître ".

   - Kiki (Alice Prin), la reine de Montparnasse,amie de Foujita et de  Man Ray, a laissé du monde surréaliste des souvenirs écrits qui n' ont été publiés qu' en 2001.

   -Suzanne Musard, "beauté convulsive" que se sont diputés  Breton et Berl ( qui l' a épousée), était familière des séances d' écriture automatique. Breton en a fait l' héroïne de la dernière partie de Nadja.

   -Colette Peignot, écrivaine morte à 35 ans (en 1938) a été la grande passion de Boris Souvarine, avant que Georges Bataille ne la lui ravisse. Ses textes, regroupés sous le titre "Ecrits de Laure ", n' ont paru qu' en 1977.

   -Meret Oppenheim, intime de Man Ray et de Max Ernst, est la  créatrice  de  "Déjeuner en fourrure ", objet emblèmatique du Mouvement, acquis par le MOMA de New-York.
   - Jacqueline Lamba, que Breton présentait comme l'héroîne prémonitoire de son poème "La nuit du Tournesol " et  pour qui il a effectivement écrit " L' Amour fou ", a été la seconde épouse du " pape du surréalisme ". Elle s' est affirmée, après leur séparation, comme  peintre important de la " Nouvelle non-figuration ".

   - Nush Eluard, modèle,mannequin, plasticienne, morte à 39 ans, a été la maîtresse de Picasso et l' épouse d' Eluard qui la présentait comme " la source d'inspiration qu'il n' a plus retrouvée ".

   -Jeanne Hétuberne, dernière compagne de Modigliani auquel elle a donné une fille, était elle - même une excellente portraitiste. Elle s' est suicidée deux jours après le décès du peintre de Livourne.

   - Gala Dali, d' abord modèle , première épouse d' Eluard et maîtresse de Max Ernst, est devenue par la suite l' égérie de Salvador Dali dont elle a géré la  production.

   -Valentine Hugo, femme du peintre Jean Hugo, amante d' Eluard et de Breton, a illustré  Rimbaud, Lautréamont, Arnim, et s' est fait connaitre comme décoratrice de théâtre.

   -Youki (neige, en japonais) Desnos, née Lucie Badoud, modèle puis mémorialiste, a partagé sa vie entre  Foujita et son mari, qui lui a voué une fidèlité exceptionnelle chez les surréalistes hommes et femmes.

   -Nancy Cunard, riche héritière, a été l' amante d' Huxley, Tzara, Ezra Pound et Aragon. Elle a été surtout une poètesse de talent et une éditrice de littérature surréaliste en  Angleterre.

   -Lise Deharme, dont Breton était le soupirant malheureux, a dirigé la revue " Le Phare de Neuilly " et publié des textes poètiques qui l' ont hissée au  Panthéon surréaliste.
   -Leonora Carrington, peintre et romancière, a été la compagne de Max Ernst avant d' épouser le poète mexicain Renato Leduc puis le photographe Imre Weiss. Elle a laissé à sa mort une oeuvre picturale internationalement reconnue.

   -Peggy Guggenheim, mécène, collectionneuse, galeriste, a été notamment  l' amie d' Yves  Tanguy, Roland Penrose et  Max Ernst dont elle a fait son  mari. Le Musée qu' elle a créé à Venise est un vibrant hommage au Surréalisme et à l' Art moderne qui ont monopolisé ses loisirs et ses ressources de milliardaire.

   -Marie-Laure de Noailles a été, elle aussi, une providence pour les artistes. Peignant des toiles inspirées de l' Abstraction lyrique, elle s' est montrée une  collectionneuse fort éclairée, avec un penchant pour les tableaux réalisés par ses amants, comme, par exemple, le peintre canarien Oscar Dominguez.

   -Leonor Fini, compagne de Bataille puis d' André Pieyre de Mandiargues, a illustré l' onirisme, thème privilègié des surréalistes, dans  sa peinture et ses splendides décors théâtraux.

   Encore une fois, une telle énumération ne vise pas le recensement, serait-ce sur vingt ans,  des apports féminins à  l' histoire du surréalisme. Elle mentionne seulement leur place à un moment  qui constitue  un repère incontournable de la vie culturelle.

 

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La solitude de Maurice Loutreuil

Publié le par memoire-et-societe

   Il était né en 1885. Il est mort en 1925. Il n' a été reconnu comme peintre à part entière de l' Ecole de Paris qu'en 1965. Ce fils d' un clerc de notaire sarthois n' avait pas choisi la facilité: objecteur de conscience, atteint de tuberculose généralisée, artiste maudit, son existence a été une somme d' obstacles qui l' ont mené à une solitude proche de la misanthropie.

   Il a portant bénéficié, comme Van Gogh avant lui, de la solidarité constante d' un frère, Arsène, notaire à Mamers. Loutreuil,fou de peinture et de musique, se tourne d' abord vers la fresque qu' il part étudier en Italie.C' est là que va le chercher la guerre, après qu' il ait été reconnu " apte au service auxiliaire". Il opte pour l' insoumission ,gagne la Sardaigne et Naples où il est finalement arrêté et livré aux autorités françaises en 1916. On l' incarcère à Marseille : il obtient un non-lieu pour " folie raisonnante à type social".

   Il ne traine pas.En 1917, il est en Tunisie, vivant de la vente de portraits au crayon payables 1 franc. Mais il peint avec rage, dévoilant le trouble d' un art où  germe l' expressionnisme. Sa violence, la puissance de son trait, le projettent au-delà du fauvisme de ses débuts. Il est déjà un passeur de témoin.

   La guerre achevée, il rentre. Le monde a changé: la fresque est démodée, le surréalisme puis l' abstraction tiennent le haut du pavé à Montparnasse où se bousculent les artistes du monde entier. Il collectionne les petits boulots, s' éprend de l' aquarelliste Suzanne Dinkes, amie de Breton et de Masson, qui l' éconduit. De Céret, cité du Roussillon familière à Soutine, il écrit à son frère en 1919 : " Je vis seulement de pain et de quelques légumes (...) me passe de lait, beurre, fromage, linge blanc, matelas, café, tabac, coiffeur, etc. et de femme! "

   Nouveau retour: ses toiles ne peuvent le faire vivre mais une part d' héritage lui permet de s' acheter un pavillon à Belleville. Il y crée un "Salon des Oeuvres anonymes " qui le met en contact avec de nombreux mouvements d' avant-garde, bien qu' il n' adhère à aucun et s' obstine à s' isoler intellectuellement. 

   Peu à peu, sa peinture trouve un écho.Une galerie récupère son Salon où expose Matisse. Il se met à peindre des "Nus", mais c'est toujours la dèche. Il loue Belleville et s' aménage une cabane en planches où il meurt de froid au fond du jardin, confessant: " Mon existence s' est continuellement écoulée dans une telle horreur que je me suis depuis longtemps déjà désolidarisé d' avec mes contemporains. "

   Soudain, il part au Sénégal, parcourt la Guinée dans des conditions telles qu' elles dégradent un peu plus sa santé. Il revient épuisé, participe encore au Salon d' Automne de 1924. On l' amène à l' hôpital Broussais. De son lit, il écrit  sur ses modèles artistiques, Cézanne, Rodin, Renoir. Pendant ce temps, son atelier brûle à Belleville. Son ami et disciple Christian Caillard, neveu d' Henri Barbusse, parvient à sauver la plupart de ses toiles.

   Loutreuil s' éteint seul en janvier 1925, à moins de 40 ans, alors que le critique André Warnod recense les peintres français et étrangers appelés à représenter, selon la formule qu' il a créée à cet effet, " l' Ecole de Paris", les Derain, Léger, Chagall, Picasso, Modigliani et tant d' autres, devenus riches et célèbres. Loutreuil, lui, attendra des décennies avant de voir son nom et son oeuvre (environ 350 tableaux ) associés à ceux de cette prestigieuse phalange.

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Valdès Leal

Publié le par memoire-et-societe

   Un double écueil menace un artiste: l' ombre que peuvent lui porter ses contemporains, et l' inégalité de sa production. Deux maux dont a souffert Juan de Valdès Leal, peintre baroque de l' Ecole de Séville( 17ème siècle). De père portugais et de mère andalouse, Leal (il a pris le nom de sa mère) s' est trouvé au bon endroit, au coeur du Siècle d' or, mais au mauvais moment, à l' époque où triomphait dans la même cité son rival et ami Murillo.

   Visitant l' église San Jorge de l' hôpital de la Charité à Séville, je suis tombé en arrêt devant une toile, " In ictu oculi", allégorie de la Mort faisant partie de la série des "Vanités" due à Leal. Même typique sensation qu' avec Turner, Van Gogh, Gustave Moreau, Manessier ou Rothko, auxquels je dois l' émotion d' une grande rencontre.

   " In ictu oculi " (1672) était une commande de Miguel Manera, célèbre pour ses activités caritatives, dont l' édification de l' hôpital. La mission confiée à Leal était d' y réaliser des toiles évoquant la brièveté de la vie charnelle et la relativité des  richesses terrestres.

   Quand on pénètre dans la petite église, avalée par l' Hôpital, ouverte aux profanes mais réservée à l' usage des seuls religieux, on ne peut manquer le tableau: il est en hauteur, face à la porte, à côté d' une tribune, la nef  s' ouvrant sur la droite. " In ictu oculi " est une oeuvre d' éternité qui a trois siècles d' avance artistique. Ni les romantiques allemands, ni les peintres expressionnistes, ni les surréalistes de tous pays ne sauraient la désavouer.

   Jugée " insolite " pour l' époque, elle est en fait bien plus: poètique, violente, excessive,quasi iconoclaste ! A droite, sur un fond noir, se dresse la Mort. Squelette vertical et blème, plus ou moins grimpé sur le globe terrestre, tenant à bout de bras le manche d' une problable faux. A gauche, un amoncellement de gravas, livres déchirés, étoffes froissées, pierres, crânes humains, bois brisés, éclats colorés. Leal est un "luministe", qui tourne le dos à l' harmonie en vigueur dont Murillo avait su à ce moment se faire la référence.

   " In ictu oculi " est un trait de génie. Ni avant ni après, la production de Leal ne montre une telle force d' inspiration. Ses autres oeuvres, d' ordre religieux pour la plupart, sont souvent pesantes, conformistes, sinon bâclées.Un artiste n' est pas tenu de manifester une perpétuelle  créativité: un unique chef d' oeuvre suffit à l' immortaliser.

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Nantais

Publié le par memoire-et-societe

   Le lycée Georges-Clémenceau de Nantes mériterait une " Histoire particulière " qui, à ma connaissance, n' a pas été écrite ( une histoire officielle a été publiée en 2008 à l' occasion du bi-centenaire de l' établissement initialement dénommé "Grand Lycée de Nantes").
   Cela non en raison du nombre considérable de célébrités qui l' ont fréquenté, en vrac Chateaubriant, Corbière, Jules verne, Clémenceau lui-même, Lefèvre Utile ou Olivier Messiaen, mais pour la révolution culturelle dont, sans vraiment le savoir, il a été la source à la fin de la 1ère guerre mondiale.

   Tout commence par la personnalité de Jacques Vaché qui en 1913, à 18 ans, se fait renvoyer du bahut avec trois autres potaches, dont un certain Bellemère,connu plus tard sous le nom de Jean Sarment, pour " écrits subversifs ". L' année suivante, Vaché se retrouve au front, y est blessé, et retourne à Nantes pour y être soigné. C' est là , en janvier 1916, qu' il tombe entre les mains d' un interne en médecine parisien : André Breton.Ce dernier est vite subjugué par la personnalité et le comportement de ce dandy désinvolte qui lui révèle Jarry et se veut un umoriste (sans h), un pornographe du dessin et un peintre cubiste absolument scandaleux.

   Leur amitié prend fin avec la mort étrange de Vaché le 6 janvier 1919 dans une chambre d' hôtel. Vaché aurait succombé à une surdose d' opium. Sous le coup de l' émotion, Breton n' hésite pas à rapprocher ce décès des assassinats de Jaurès en 1914 et du leader spartakiste allemand Liebknecht, le 16 janvier 1919, quelques jours donc après la disparition de Vaché.L' empreinte de Vaché sur Breton ne se démentira plus. Ce dernier préface la même année la publication  des " Lettres de guerre ", où il distingue une " introduction au dadaïsme " et un adieu à la vie en forme d'ultime manifestation d' " umour ". Il institue ainsi l' ex lycéen nantais en précurseur du surréalisme.

  Camille Bryen, de son nom véritable Briand ( d'où le choix d' Aristide comme pseudo pour accroître la confusion avec l' homme d' Etat, lui aussi ancien élève du lycée Clémenceau ) entretient la flamme dans la bohème locale des années 25. En butte aux vengeances de la "bonne société " dont il dénonçait, en " écrits subversifs" eux aussi, les turpitudes (" affaire de la Close"), il gagne Paris en 1927 où il est aussitôt accueilli par les surréalistes. Il a 20 ans: recueils de poèmes, dessins,collages, peintures tachistes se succèdent. Arp, Duchamp, Picabia sont ses référents dans le milieu restreint de l' avant-garde artistique. Après guerre, il figure, avec Wols, Hartung, Mathieu, parmi les principaux représentants de l' " Abstraction lyrique " et son ami Audiberti, avec lequel il hante Saint-Germain des Prés, lui consacre un premier ouvrage.
   Bryen a cessé d' écrire pour se concentrer sur la peinture et la gravure jusqu' à sa mort en 1977. Il reste un nom marquant de " l' Ecole de Paris " : Butor, Mathieu, Restany, Marc Alyn, célèbrent son travail  " au- delà du tâchisme ". Il fait toujours l' objet de multiples expositions et acquisitons par les musées français et étrangers.

   Nantais encore, une des "gloires" du lycée Clémenceau, Louis Poirier, alias Julien Gracq. Il y est interne à partit de 1921 et n' y glane pas moins de sept prix d' Excellence et trois prix du Concours général.Entré à Normale Supérieure à 19 ans, Poirier découvre le Surréalisme à travers la lecture de Nadja. Agrégé d' Histoire-Géographie et diplômé de Sciences Po, il se retrouve professeur...au lycée Clémenceau. Là n' est pas ce qui compte: militant du Parti communiste du Front populaire au pacte germano-soviétique, il peine à concilier son engagement politique avec les débuts de son écriture qui se situe aux antipodes du " réalisme socialiste " prôné par le Parti.

   Son premier roman, " Au château d' Argol " qu'il signe de son pseudo Gracq, refusé par Gallimard mais accepté par José Corti avec une participation de l' auteur à la publication, l' apparente à Lautréamont, autre idole de Breton. Le pape du surréalisme ne tarit donc point d' éloges. La première année de parution, l' ouvrage est vendu à 130 exemplaires, mais l' engouement bretonien ne se relâche pas. Juste retour des choses, Gracq consacre en 1948 un livre à Breton, l' " héritier " de Vaché.

   L' une des denières oeuvres de Gracq, " La Forme d' une ville ", revêt un caractère particulier : celui d' une commémoration de la naissance intellectuelle de Louis Poirier, Jules Verne, Jacques Vaché et... André Breton, Nantais d' occasion. Une boucle semble  bouclée. 

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Récupérations

Publié le par memoire-et-societe

   L'un des phénomènes marquants des sociétés présentes est l' aisance avec laquelle elles adorent (ou célèbrent) ce qu' elles ont brûlé, autrement dit "récupèrent" ceux qu' elles ont préalablement maudits.
   Ainsi de certains auteurs, ignorés ou rejetés de leur vivant, encensés une fois morts ou devenus inoffensifs. Vers mes 18 ans, je suis allé, seul et de mon propre chef, à Charleville-Mézières afin de "voir" la tombe de Rimbaud."Une saison en enfer" et "Le champ de blé aux corbeaux" de Van Gogh,découverts dans l' année, avaient été des commotions.J' entendais faire d' une pierre deux coups: visiter la ville natale du poète,puis gagner le Borinage voisin où le peintre avait prêché dans les mines.

   A Charleville, bourgade qui avait connu la notoriété comme cité ducale et comme victime des deux guerres mondiales, j' avais cherché. Rien n' évoquait ostensiblement l'auteur du " Bateau ivre", toujours estimé sulfureux par l' Education nationale et les associations de parents d' élèves.
   J' ai fini par aboutir, à gauche de l' allée centrale d' un modeste cimetière,devant une pierre vrticale blanchâtre, pas très bien entretenue, portant une inscription: J.Arthur Rimbaud 37 ans 10 novembre 1891 Priez pour lui. Une touffe de fleurs artificielles, rien à l' entour qu' un courant de vent glaçé. J' ai été saisi par la nudité, la quasi pauvreté du lieu.Mon poète était un inconnu chez lui.

   On a rattrapé le temps perdu.Depuis,un tsunami de célèbrations (inaugurations,colloques,biographies,essais, thèses,émissions,etc) est venu submerger Charleville: un musée, un quai sur la Meuse, une maison natale, un collège, des statues, des stèles, des sculptures, tout est là pour glorifier le rebelle en haillons que les familles convenables lorgnaient en son temps avec méfiance. La somnolente préfecture des Ardennes a su " rendre justice" à " l' homme aux semelles de vent".

   Nicolas Sarkozy,lui, c' est Aimé Césaire, mort en 2008, qu' il entendait rajouter à son tableau de chasse.Il projetait même de transférer sa dépouille au Panthéon.Cette façon à peine électoraliste de s' assimiler l' octogénaire député-maire de Fort - de - France et de se concilier à l' avenir la masse des citoyens d' outre-mer est bien dans le style de l' ancien chef d' Etat.Depuis 1945, l' auteur de "Discours sur le colonialisme", parlementaire communiste dissident,leader indépendantiste de la Martinique, paria de la classe politique et écrivain, poète, dramaturge de première importance, avait été écarté de toute reconnaissance officielle,avant de crouler soudain et in extremis sous les honneurs. On frémit à l' idée que le Pouvoir aurait pu louper un génie littéraire.Césaire n' est pas (encore?) au Panthéon. Mais la Patrie l' a réintégré au bercail.

   La récupération la plus problèmatique est celle de Louis-Ferdinand Céline.L' écrivain ne peut être zappé:il est internationalement considéré comme " l'un des romanciers majeurs du XXème siècle"(cf. l'Américain Boukovski),est publié dans la prestigieuse collection de la Pleïade, et a influencé toute une génération d' écrivains.Il déborde, on le lit,on le cite,on l' adapte,on le joue,des revues,une "société d études",un bulletin mensuel lui sont consacrés.L' enfermer dans son maladif antisémitisme n' est pas possible.Autant réduire Aragon au Goulag ,ou Giono à Vichy.

   La remarque a été faite cent fois: admirer une oeuvre n' est pas exonérer son auteur.Pour autant, Céline est-il même à "récuperer" puisque ses livres ne sont jamais redescendus de la scène littéraire?

 

 

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Janus président

Publié le par memoire-et-societe

   "Président et poète, comment conciliez-vous les deux?", la question a toujours agacé Senghor. Pour lui, action poltique et activité culturelle, dont la poésie était une manifestation aboutie,formaient un tout. Le problème n' était donc pas de "concilier" mais d'aménager le temps nécessaire à l'exercice, simultanément, de l' une et de l' autre,en observant leur complémentarité.

   La responsabilité politique requiert les horaires inflexibles du protocole et un propos savamment calibré, la création poètique se fonde sur le rythme mystèrieux de la vie intérieure, une consommation différente de la durée, accordée aux avatars ou aux caprices de l' imaginaire. Comment loger dans dix huit heures quotidiennes d' éveil -Senghor ne dérogeait qu' exceptionnelle-

ment  au minimum de sommeil indispensable à son équilibre- la double tâche qu' il s' assignait?

   De l' étudiant au chef d' Etat, pas un seul de ses " rôles" professionnels, pédagogiques ou politiques successifs n' est venu perturber son hygiène de vie. Couché tôt( sauf impératif diplomatique) et levé tôt, sans souci de saison et de climat, le président sénégalais ne renonçait jamais à sa demi-heure de gymnastique matinale et à ses trente minutes de lecture le soir avant de dormir. Sa rigueur, sa frugalité ( ni alcool ni tabac), et une ponctualité héritée des missionnaires bretons et alsaciens de son enfance, témoignaient d' un sens de l'organisation et d' un esprit de méthode sans lesquels il ne pouvait normalement fonctionner.

   Ainsi,la longueur de toute audience, quelle que fût la qualité du visiteur, était-elle préalablement arrêtée. L' huissier introduisait l' interlocuteur à l' heure dite dans le  bureau cerné de hautes tapisseries de la Manufacture nationale de Thiès, pour venir le rechercher à la minute prévue. A chacun d'exposer son affaire et d' obtenir une réponse dans le délai imparti.Exigeante expérience !

   Tous les sujets étaient abordables: du plus local au plus planétaire, du plus prosaîque au plus philosophique.Faire précèder l' entretien d' une courte fiche de présentation dont la langue et le style devaient se montrer irréprochables, prédisposait à un contact rendu aisé par l' impression présidentielle d' avoir à faire à un esprit clair qui ne va pas gaspiller le temps précieux de celui qui l'écoute.

   Senghor, justement, écoutait beaucoup, intervenait peu, concluait brièvement. Il n'avait pas en vain été à la rude école du général de Gaulle. Quand un problème méritait une attention paticulière, le président demandait un rapport écrit complet; susceptible d'engendrer un acte décisionnel.

   A dix huit heures, il quittait son bureau, escorté de son aide de camp, et regagnait l' appartement privé, en haut du Palais. Nul, en principe, ne devait l' y déranger. Devant ses fenêtres, face à l' île de Gorée rôtissant encore au soleil, il contemplait l' océan, le manège des cargos arrivant d'autres continents, et se mettait jusqu' au dîner à composer des élégies qui l' extrayaient de la solitude du pouvoir.

   Etait-ce un " bon président"? celui qui convenait, à ce stade de l'Histoire,à son pays? Sa popularité de barde des pasteurs et des paysans de la  brousse africaine l' a déjà fait passer à la postérité. La volonté d' intègrer politiquement la Culture à l' économie du Développement ,propre à  ce Janus moderne, ne cesse depuis  trente deux ans qu 'il a quitté la vie publique de gagner du terrain.

 

 

 

 

 

 

 

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Haïti au coeur

Publié le par memoire-et-societe

   Douloureux destin que celui de cette  île des Caraïbes, victime d' une colonisation et d'un esclavage également impitoyables. Depuis le 5 décembre 1492, jour où Colomb a débarqué sur ce bout de terre nommé Ayiti  par les Taînos, ses habitants vite exterminés, le lieu, constamment ravagé par la violence, les cyclones,la famine et les épidémies, semble maudit.

   Sans entrer dans le détail, rappelons que la partie occidentale, colonie française baptisée Saint-Domingue, est devenue, suite à la révolte menée par Toussaint Louverture et à l' abolition provisoire de la servitude par la Convention en 1794, la première nation noire indépendante dix ans plus tard sous son nom d' origine, Haïti.Indépendance handicapée notamment par une incessante instabilité politique et trente ans d' occupation par l'armée des Etats-Unis(1915-34). Cette situation a trouvé sa conclusion dans la dictature en 1957 de Duvalier père, dit "Papa Doc", et la terreur engendrée par ses hommes de main, les " tontons macoutes".

   Alors a débuté l' exil de l' intelligentsia haïtienne, étonnamment nombreuse pour un pays de quelques millions d' habitants parmi les plus pauvres du monde. Trois directions principales: New york  ou  Montréal au nord, Paris évidemment,

 enfin, grâce à l' hospitalité de Senghor, Dakar au sud.

   C' est dans cette dernière ville que j' ai connu plusieurs représentants,écrivains et artistes, de l' émigration intellectuelle haïtienne dont nul ne parlait en France.Ainsi Roger Dorsinville, qui devint un excellent directeur littéraire des Nouvelles Editions Africaines. Comme auteur, il a étroitement uni dans son oeuvre (11 volumes ramassés sous le titre "Rites de passage"), Senghor et Louverture,c'est-à-dire  un fort sentiment de la nègritude et la nostalgie de la " perle des Antilles", son pays natal où il est finalement retourné mourir après  la chute de Duvalier junior en 1986.

   Même aventure pour Jean-Fançois Brierre (ami de jeunesse de Jacques Roumain, auteur du célèbre "Gouverneur de la rosée", mort à 37 ans, sans doute empoisonné) promu directeur des Arts et Lettres du Sénégal,  dont les nombreux et riches poèmes, parsemés d' images surréalistes, mêlent  le mal du pays et les références à l' Afrique-mère. Et voici encore Félix Morisseau-Leroy,issu d' une grande famille de journalistes, biographe de Dessaline, le " père de la nation haïtienne".  Traducteur de Sophocle en créole,il s'est recyclé comme professeur de lettres. Puis Gérard Chenêt, condisciple de Jacques Stephen Alexis et de René Depestre, deux romanciers ayant acquis la stature internationale, le premier avec "Compère Général Soleil" qui frôla le prix Goncourt, le second avec "Hadriana dans tous ses états " qui obtint le Renaudot.Globe-trotter de la révolte, Chenêt  finit  par se fixer il y a quarante ans à Toubab Dyalaw, au sud de Dakar, où il a créé pour les artistes africains une sorte de villa Médicis, Sobo Badé, dotée d' un poètique théâtre de verdure. 

   La colonie culturelle haîtienne, effet inattendu de la dictature, a compté également un couple talentueux d' artistes de la scène : lui, Lucien Lemoine, poète et dramaturge, avait profité de la venue à Dakar de la troupe de Jean-Marie Serreau qu'il accompagnait pour "oublier" de repartir ; son épouse, Jacqueline Scott-Lemoine, a été l' inoubliable reine de la pièce d' Aimé Césaire, "La tragédie du roi Christophe", et a joué des années, au théâtre Daniel-Sorano, Shakespeare et Ousmane Sembène, Molière et Birago Diop.

   Tous sont morts aujourd'hui, ayant gardé, imprègnée du sol retrouvé des Ancêtres, Haïti au coeur.

 

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