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65 articles avec culture

Henri Mahé à la trace

Publié le par memoire-et-societe

L' entre-deux-guerres a été riche en personnages hors du commun, comme si les rescapés d' une des plus sinistres boucheries de l' Histoire avaient cherché à rattraper dans la liberté et la révolte une jeunesse escamotée.

Henri Mahé a vécu ainsi, bien qu' il ait échappé de peu au "casse-pipe". Né en 1907 à Paris de parents bretons, il a grandi à la Mouff ', qui lui a enseigné l' argot des chiffonniers, puis, après un stage aux Beaux-Arts, enchainé avec un premier boulot : aide-comptable aux Galeries Lafayette. Pas longtemps. A 20 ans il s' instituait peintre attitré des cirques et des bordels, et louait une péniche sur la Seine, " La Malamoa ", vite devenue le rendez-vous à la mode d' arsouilles, qui avaient baptisé leur hôte "Riton-la-Barbouille ", et de leurs avocats, de chansonniers, de gadz'arts, de grandes gueules et de petites vertus.

Un soir de 1929, la journaliste Aimée Barancy est arrivée là, flanquée de l' actrice Nane Germon et d' un étrange docteur Destouches, plus âgé de 13 ans que Mahé, et qui allait devenir peu de temps après célèbre sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le courant est passé aussitôt entre le beau gosse de la Mouff ' et l' écrivain potentiel (il a commencé la rédaction du "Voyage"). Mahé a accepté d' aller décorer la salle de bains de Céline, rue Lepic : une amitié naissait, qui n' a pas manqué de brouilles, suivies d' autant de réconciliations. Croisant les compères sur les pentes de Montmartre, Abel Gance les appelait "Verlaine et Rimbaud", sans plus d' identification.

Puis une période faste s' est offerte au peintre-décorateur "people". A son imagination étaient tour à tour livrés les murs du "31",bordel de luxe de la Cité d' Antin, des cinémas Rex, Elysée-Gaumont, Paramount-Capucines, du paquebot "Normandie", du prestigieux restaurant londonien "Quinto's", du night-club "Montyon", du Balajo, le temple du musette. Gance lui confiait les décors de quatre de ses films, son personnage apparaissait dans "Voyage au bout de la nuit", il obtenait le Prix Blumenthal réservé aux artistes-décorateurs, et se faisait construire un bateau à lui, "L' Enez Glaz".

La guerre et l' occupation n' ont pas ralenti cette activité multiforme. Mais ses "mauvaises fréquentations" lui ont valu quelque disgrâce à la Libération. Boudé, sinon "épuré", il est allé prendre du champ à Quimper où il a retrouvé la peinture de chevalet. En 1948 il était de retour dans la capitale, chargé cette fois de la "déco" du Moulin Rouge. Il a eu en 1949 le rare courage d' entreprendre le voyage du Danemark où étaient réfugiés Céline, le pestiféré, sa femme, Lucette Almanzor, et leur chat Bébert. Le but officiel était de peindre un portrait du maudit. Les retrouvailles ont de suite mal tourné, et il n' y a point eu finalement d' autre portrait que celui de Céline sur Mahé en 1952, dans " Féerie pour une autre fois"...

Ce dernier avait déjà récupéré son statut d' artiste bobo et d' écrivain mondain un peu voyou, auteur d' un roman sur le milieu, " Charonne's Hotel ", ami de Mistinguett, du colonel Rémy, le fondateur d' un réseau de renseignements gaulliste, et des familiers, aisément interlopes, des nuits parisiennes. Mahé est désormais fêté a Copenhague, à Mexico où il a peint une fresque à la gloire de Toulouse-Lautrec, publiant d' autre part deux volumes sur ses souvenirs, " La Brinquebale avec Céline ", et sa correspondance, " La Genèse de Céline ", lequel amnistié puis installé à Meudon, était alors mort depuis presque dix ans sans l' avoir revu.

A 68 ans, les gènes bretons de Mahé ont fini par l' emporter. Il s' est embarqué sur un " trois-mâts" pour le tour du monde. Il est mort à la première escale, New York.

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"Le Chautard"

Publié le par memoire-et-societe

Il existe " le Chautard" comme existent "le Littré", "le Larousse", "le Robert, ou, en médecine, "le Vidal. Sauf que "le Chautard" est consacré à une langue non reconnue et dédaignée : l' argot. L' argot est pourtant consubstantiel à toute langue, ou plutôt à l' éphémère de toute langue. Il évolue avec elle. Si elle disparait, il disparait.

Car en réalité, c' est une contre-langue : celle des marginaux, des déclassés, des laissés pour compte. Des taulards et des putes. Davantage donc le code des asociaux que la distrayante trouvaille de l' imagination populaire qu' y voient de loin des bobos, à l' instar du parler-jeune cueilli à la sortie des lycées ou du verlan affadi des parents qui s' efforcent de montrer qu' ils sont toujours "dans le coup". L' argot est une violence transférée dans les mots. Traité par Audiard et dit par Bernard Blier ou André Pousse, il amuse. A Bois d' Arcy, langage usuel et exclusif, il effraie.

Emile Chautard -dont un parfait homonyme est allé réussir à Hollywood dans les années 30- relevait de l' aristocratie ouvrière qu' on trouvait dans le monde de l' Imprimerie, notamment au Syndicat des Correcteurs où s' était regroupée une élite révolutionnaire. Typographe et fier de l' être, Chautard a réservé son temps libre à la langue verte et à trois ouvrages : "Goualantes de La Villette et d' ailleurs" (1929), "Glossaire typographique" (1937) et surtout -né en 1863, il a alors 68 ans- " La Vie étrange de l' argot ", paru en décembre 1931 chez Denoël, lequel avait publié deux ans plus tôt " Hôtel du Nord", d' Eugène Dabit.

Fin 1931...Denoël...vous ne voyez pas? c' est le moment où Céline achève " Voyage au bout de la nuit" pour le même éditeur. De là à déduire que Chautard, Dabit, Céline, se sont rencontrés, réciproquement lus, sinon influencés... Céline n' a-t-il pas d' ailleurs dédié à Dabit, en 1937, "Bagatelles pour un massacre"? Avant ceux-la, hérauts de la "littérature prolétarienne", l' argot avait déjà ses références : Villon, Hugo, Schwob, Rictus, Bruant ( argotier de cabaret) l' avaient célébré en l' employant. Des lexicologues s' étaient penchés sur lui : Larchey, Delvau, Dauzat, pour ne citer qu' eux. Mais ce qui distingue Chautard des autres, c' est l' intérêt qu' il porte aussi aux utilisateurs, les argotiers. Fruit d' une fréquentation assidue des zincs et des bordels ou d' une infiltration parmi les aumôniers des prisons avec iconographie appropriée. Plan de Paris de la Voyoucratie du moment. Enquête à actualiser en continu, comme il en va généralement en matière de sociologie.

Que Céline, dont on ne dira jamais assez l' importance, ait librement puisé dans "le Chautard" est évident. Médecin de dispensaires des banlieues déshéritées, il trouvait dans le livre de l' ouvrier typographe, l' élargissement et la confirmation de ce qu' il rencontrait quotidiennement dans son métier et ses relations (les peintres Henri Mahé et Gen Paul, par exemple). L' écrivain ne pouvait que s' en satisfaire. Selon Henri Godard, son exégète, "Mort à crédit", paru en 1936, emprunte davantage encore que "Le Voyage" à la Somme du "Chautard". Et Céline de résumer en 1957 : " C' est la haine qui fait l' argot (...) L' argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère."

Cela lui a permis en tout cas de fixer au plus juste la vision existentielle qu' il veut conférer à son oeuvre. Au point de se prendre au jeu en prolongeant "le Chautard" par des créations de termes combinant la brutalité naturelle de l' argot et une "mesure" propre à ne pas laisser le lecteur se faire kidnapper par la société du spectacle. L' argot entrait dans la Littérature par la grande porte.

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Sur la "seconde génération" ( surréaliste )

Publié le par memoire-et-societe

Le 15 décembre 1929, André Breton publie le "Second Manifeste du Surréalisme". Il y accentue notamment l' engagement politique du mouvement dans la mouvance marxiste-léniniste, en marquant d' ailleurs une préférence pour l' option trotskiste. Il règle au passage des comptes avec plusieurs de ses compagnons de la première heure, et non des moindres: Artaud, Desnos, Soupault, Ribemont-Dessaignes, Prévert, Leiris, Queneau, Tanguy, Masson, Vitrac, Miro, Baron et d' autres. Les victimes de cette "purge" ne se laissent pas faire. Une douzaine d' entre elles publient, dès janvier 1930, une réponse intitulée "Un cadavre", reprise du texte du Groupe lors du décès d' Anatole France. D' autres refluent vers des revues comme "Documents 34" de Georges Bataille, ou " Le Grand Jeu", créée par Lecomte, Daumal et R,Vailland. Crevel et Rigault se sont suicidés. Le surréalisme "organisé" a besoin, c' est le cas de le dire, de sang neuf.

Les fidèles Naville et Péret changent alors "La Révolution Surréaliste" en le "Surréalisme Au Service De La Révolution" (SASDLR dans le langage courant), en juillet 1930. Les nouveaux adhérents au Groupe sont dès lors, pour l' essentiel, de jeunes militants révolutionnaires: Char, Georges Sadoul, Mayoux, Thirion, Unik, Nadeau, Hugnet, Léro, Pastoureau, Marcel Jean, par exemple.

J' ai précisément rendu visite, en 1992, à Marcel Jean, "Villa des Arts", un hameau d' artistes derrière le cimetière Montmartre . Un long et souriant vieux monsieur m' a ouvert un atelier submergé de toiles de son ami Oscar Dominguez, au mur, sur le dessus d' une armoire, près du piano. Mais enfoui aussi sous ses propres dessins pour impressions textiles, ses eaux-fortes, des décalcomanies automatiques, des frottages partout. Couleurs déconcertantes sous le ciel parisien de la verrière. Nous nous mettons à parler de ses rencontres : Duchamp, Arp, Man Ray, Brauner, auxquels il a dédié des médaillons frappés par la Monnaie. Du "Groupe Octobre" des frères Prévert. De ses séjours à l' étranger, à New York, à Budapest surtout où il a passé la guerre, se liant avec le philosophe Arpad Mezei. Ensemble, ils ont écrit sur Lautréamont, puis publié une monumentale " Histoire de la peinture surréaliste", en 1959. Ses convictions sont ancrées à gauche, sa foi dans le surréalisme viscérale. Avant-guerre, les "gens" traitaient ses semblables de dangereux psychopathes. Marcel Jean est mort en 1993, au bout d' une vie éblouie par ses rapports inattendus avec le fameux "Hasard objectif".

Henri Pastoureau, je ne l' ai jamais vu. Nous avons correspondu. Etudiant de philo à la Sorbonne en même temps que Nadeau, marxiste régionaliste trempé de freudisme, jouant volontiers du gourdin contre les "Camelots du Roy", il a déboulé dans le surréalisme à 20 ans. Vite ami avec Péret, Tanguy, Eluard, Bataille, Lély, il est de toutes les bagarres, de préférence dans les églises comme à Saint-Séverin, lors de l' " Affaire Carrouges", du nom d' un philosophe qui s' était mis en tête de rapprocher le surréalisme du christianisme. Avec Robert Lebel, Maurice Henry, Marcel Jean, Hérold et d' autres, il claque alors la porte de Breton, jugé trop mou en la circonstance. Prisonnier de guerre dans la banlieue de Berlin, il a écrit en allemand des poèmes d' inspiration hölderlienne dont il m' a confié des doubles, envoyés à un éditeur qui ne me les a jamais rendus. Lors de la publication de son premier recueil en 1936, "Le corps trop grand pour un cercueil", son préfacier, Breton cela va de soi, a reconnu en lui " un des rares poètes originaux de sa génération ", soulignant là un mélange de lyrisme maitrisé, de don pour l' ellipse, et d' humour nourri de dérapages sémantiques. Pastoureau est disparu en 1996, laissant derrière lui des souvenirs parus chez Nadeau : " Ma vie surréaliste" (éd. Lettres Nouvelles", 1992).

Il a encore existé une troisième génération, après guerre, mixant vieux grognards (Péret, Mayoux, Brauner, Toyen, Lam ) et nouvelle vague (Duprey, Legrand, Bédoin, Schuster, José Pierre, Bounoure, Jean Benoit,Joyce Mansour) pour citer les plus actifs. Breton s' est éteint en 1966, mais, quoiqu' il en fût, l' Aventure surréaliste était depuis longtemps terminée.

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Les "sanzistes"

Publié le par memoire-et-societe

Les évènements ou phénomènes artistiques régionaux sont souvent occultés par le jacobinisme parisien : Rouen, Strasbourg, Nantes, Lille, Toulouse, Grenoble, Aix-Marseille, Nice ou Montpellier, pour ne citer que quelques cas, ont été, sont toujours, des foyers de création injustement sous-estimés dès qu' ils ne font pas l' objet d' une consécration publique par la capitale, à l' exemple de Metz ou de Lens. Ces deux dernières bénéficient en réalité davantage d'une délégation politico-artistique que d' une reconnaissance comme agents d' expression culturelle endogène. La décentralisation des esprits reste à conquérir..

Ainsi, qui connait, hors de l' aire strictement lyonnaise, le "sanzisme " (lire : sans terminaison en "isme"), mouvement né au lendemain de la seconde guerre mondiale dans une "capitale des Gaules" jamais fâchée de faire la nique au parisianisme ? Lyon déjà -que Baudelaire qualifiait de "bagne de la peinture" en songeant à l' exploitation que faisaient les Soyeux de leurs "dessinandiers"- était loin d' être table rase en matière d' art plastique. Une "Ecole" y était née à l' occasion d' un Salon en 1819, annonçant les préraphaélites anglais pour aboutir au pré-impressionnisme et à Puvis de Chavannes. Ses principaux animateurs, Révoil, Orsel, Berjon, Ravier, ont indéniablement pesé sur la suite, marquant sur des artistes comme Dufy ou Picasso lui-même.

Les " sanzistes", nés, eux, d' une exposition-manifeste organisée en 1948 dans la chapelle du lycée Ampère par des étudiants des Beaux-Arts, ont fait alors une percée spectaculaire dans le débat Abstraction- Nouvelle Figuration. Puisant leurs sources dans l' Ecole de Paris, s' inspirant aussi bien du pointillisme et du fauvisme que des Nabis et du surréalisme, ils ont délimité,entre Saône et Rhône, un lieu de renouvellement unique au large des rives de la Seine pour la communauté des plasticiens :

André Cottavoz s' est illustré par sa recherche d' une lumière émanant de la toile même, comme dans les oeuvres de Derain. Apprécié à l' étranger, il est présent en force dans les musées japonais et italiens ;

Jean Bansac, un ami de Breton, était surtout connu comme architecte. Ses tableaux, proches de certains Naïfs, se sont appliqués à prolonger la démarche cézannienne ;

Jacques Truphémus, admiré par Balthus et admirateur de Bonnard, a connu le succès dans tous les genres, notamment le portrait et les natures mortes ;

Jean Fusaro a peint en résonance avec des artistes comme Ensor ou Chagall : non pas dépassé mais assimilable à eux en tant qu' aquarelliste et muraliste.

Arrêtons là.Les sanzistes ont aujourd'hui disparu. Leur testament s' est écrit en 2003 dans une rétrospective que leur ville leur a consacré. On en retient qu'ils ne se sont jamais laissé enfermer dans les "ismes", manifestant par là leur identité au sein de l' avant-garde. Héritiers des Coloristes, des Zinards chers à leur compatriote et critique Henri Béraud, et de "Témoignage", le groupe de Bertholle et Le Moal, ils ont montré qu' on pouvait emprunter sans copier, et trouver d' autres voies pour d' autres résultats. En ce sens, le sanzisme a su cultiver, parallèlement à la modernité, la singularité qui fait son intérêt.

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Le parcours limpide de Kikoïne

Publié le par memoire-et-societe

Il y a chez moi un tableau qui représente un poulet à demi déplumé, sur un coin de table. Près de l' animal des tomates, un petit pot bleu. Fond de briques rougeâtres. Des visiteurs s' approchent, cherchent à décrypter la signature, puis finissent par demander : "C'est un Soutine?"

Non, ce n' est pas "un Soutine", mais une oeuvre de Kikoïne. On raconte que quand ils étaient ivres, les deux jeunes peintres signaient l' un pour l' autre, en frères. Peut-être le tableau est-il alors de Soutine signé Kikoïne, autrement dit un faux Kikoïne et un vrai Soutine ?

Chaïm Soutine est une star de la première "Ecole de Paris". Michel (Mikhaïl) Kikoïne demeure moins coté, encore que de plus en plus prisé, notamment en Asie et dans son pays d' origine, la Biélorusse (partie ouest de la Russie devenue indépendante depuis la chute de l' URSS), où il a vu le jour en 1892. A 20 ans, il fait, comme Chagall, Kisling, Brancusi, Marcoussis, Lipchitz, Krémègne, Pascin, Mané-Katz, Survage, Zadkine, et plusieurs centaines d' autres artistes juifs d' Europe de l' est, le voyage sans retour à Paris, capitale des Arts.

Il s' installe, bien sûr, à "La Ruche", le phalanstère des "Montparnos", au fond du XVème arrondissement. et dès sa première exposition personnelle en 1919 est remarqué par la critique et les collectionneurs. Bientôt, il a la révélation de la lumière méditerranéenne qu' il va croiser avec celle d' Annay sur Serein, dans l' Yonne, où il a acquis une maison. A la fin des années 20, Kikoïne est "lancé". Le cubisme, le surréalisme, l' abstraction n' ont pas dérangé la régularité de son pas. Il est fidèle à ses premiers maîtres, Rembrandt, Chardin, Courbet, tout en se référant à l' expressionnisme, au fauvisme, aux nabis.

Pour autant, petit-fils de rabbin et naturalisé français, il n' oublie jamais son éducation judaïque et la tradition paysagiste russe. Sa palette s' enrichit en outre des effets de ses multiples séjours en Provence, puis en Israël où il est considéré comme un Soutine optimiste, témoin accompli d' un parcours qui l' a conduit, à l' instar de Foujita ou de Modigliani, via les "Années folles", d' un bourg perdu aux hautes marches de la reconnaissance artistique. Il meurt en 1968 à Cannes alors que viennent de retomber à Paris les clameurs de la révolte.

P.S. Le fils de Michel Kikoïne est le peintre Jacques Yankel, ex professeur à l' Ecole des Beaux-Arts de Paris.

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L'arme linguistique

Publié le par memoire-et-societe

La démographie, la langue et l' économie forment un trépied sur lequel s' appuie une majorité d' Etats-nations. C' est pourquoi la place de sa langue, écrite et parlée, demeure fondamentale pour l' avenir, entre autres, de la France. Des années passées aux côtés de Léopold-Sédar Senghor au Sénégal m' ont associé à un vaste projet de francophonie qui s' est ensuite réduit à quelques bureaucraties népotistes et onéreuses, sans impact véritable sur les mutations mondiales.
Les Français sont aujourd'hui les principaux responsables (sous prétexte d' échapper à un éternel soupçon de "néo- colonialisme") de la médiocre santé du... français. Ils semblent juger la "Francophonie" comme une sorte d' inévitable concession aux Québécois, Wallons et autres qui, voués à une lutte farouche pour la survie de leur langue natale ou d' emprunt, craignent,eux, son recul international. Paris croit apaiser leurs appréhensions en finançant les institutions multilatérales et brouillonnes mentionnées plus haut, ou en créant un portefeuille hybride coopération - francophonie confié à un ministre de seconde zone. Cette attitude paternaliste, voire condescendante, est une lourde et tenace erreur qui aboutit à abandonner aux seuls francophones non français la défense concrète de la langue commune.

Les références au "Commonwealth à la française", ou l' élargissement continu du système à des pays qui n' ont rien à voir avec le concept même d' intérêts solidaires francophones, sont les preuves d' une dérive vaniteuse de la problématique. Une langue est une arme.Il faut partir de là. Nous ne sommes plus, tant s' en faut, à l' époque de Rivarol et du discours sur l' " Universalité de la langue française". On constate combien il est devenu difficile de garder à la seconde langue diplomatique la situation et le statut qui lui sont théoriquement conférés. Non seulement l' anglais international est actuellement l' outil privilégié des Sciences, de la Technologie, de l' Economie, mais 15 à 20 autres langues sont désormais plus parlées que celle de Molière.

Ces faits étant largement connus, il n' en est que plus alarmant de noter le peu de réaction du pouvoir politique à la dégradation syntaxique et terminologique du "parler-français". N' évoquons même pas la déroute de l' orthographe, y compris chez les "clercs" : enseignes commerciales, messages publicitaires, échanges électroniques, concourent à la défigurer pour en faire la version phonétique de l' inculture. Il n' est ni réac ni spécialement élitiste de déplorer la dépersonnalisation engendrée par pareil état de choses, sans rapport avec l' évolution naturelle de toute langue. Il s' agit là de vandalisme identitaire.

On marche d' ailleurs sur la tête : l' attention prioritaire dont semblent jouir "les langues régionales", minoritaires dans leur propre espace, rend perplexe. Dans quel idiome familier un Corse et un Breton devraient-ils donc s' adresser l' un à l' autre? un baragouin anglicisant de cent mots? un sabir truffé de jurons ethniques? Le raccornement linguistique n' annonce qu' une folklorique agonie, ne patronne qu'un degré zéro du savoir, à mi parcours entre le microparticularisme et la mondialisation uniformisante. Il est un moment où le passéisme vernaculaire parait aussi suicidaire que l' utopie espérantiste.

Une langue commune n' est pas un choix jacobin parce qu' elle est le produit de siècles, d' évènements divers, jusqu' à créer une entité historique. Celle des peuples qu' elle a rassemblés. En ce sens, elle prend valeur de frontière à défendre. Toute "Patrie" est toujours "en danger". Mieux vaut risquer de faire "vieux jeu" en le rappelant que de le laisser ignorer à des générations futures soudain désarmées.

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Avec Schaeffer

Publié le par memoire-et-societe

Sanctionné en 1968 après la grève des journalistes de l' ORTF, j' ai été courageusement recueilli par le responsable du "Service de la Recherche", Pierre Schaeffer, qui a osé me caser à la tête d' un département "Information" créé pour la circonstance.
J' ai passé deux ans (1969-71) auprès de cet homme alors considéré comme visionnaire du son et de l' image, chef de file de l' avant-garde audio-visuelle. Polytechnicien, ami de Jacques Copeau, disciple de Gurdjieff, et grand théoricien de la "musique concrète", c' était un personnage hors norme. Il a, diva outragée, consacré une partie de sa vie à se bagarrer contre l' administration de la radio-télévision publique qui estimait qu' il coûtait fort cher à l' entreprise au regard d' une production maigrelette. C' est d' ailleurs pourquoi Schaeffer réservait une autre partie non négligeable de son temps à répéter que "plus on monte, plus c' est pourri" et à parcourir le monde, en quête d' une reconnaissance internationale qui devait lui permettre ensuite de négocier des projets de budget vertigineux, vite ramenés à la portion congrue au mépris de la santé de notre chef comptable.

C' est dire que ce Service, dont la réputation d' anticonformisme et d' insouciance trésorière était reconnue de tous, attirait la foule des créateurs sans domicile fixe, et constituait en lui-même un "show" dont le maître des lieux s' ingéniait à faire le chiffon rouge des inspecteurs et contrôleurs d' Etat. Cinéastes expérimentaux, ethno-acousticiens, néo-concertistes, psycho-phénoménologues, électrographistes, post soixante- huitards du type Lapassade (Paris VIII) que les Situationnistes venaient là traiter de "gros con", se bousculaient pour entendre la Parole que Schaeffer délivrait d' un ton blasé à un parterre,au sens le plus littéral du terme, d' étudiantes extasiées.

Le "bureau" du patron introduisait d' emblée dans l' atmosphère de dérision raffinée et de flegmatique improvisation qui prédominait. Il s' agissait, à l' étage, d' une très vaste pièce richement moquettée et entièrement vide. Pas de meuble, de dossier, pas même la moindre feuille de papier. Une chaise ordinaire unique, sur laquelle Schaeffer daignait s' asseoir, sa serviette de cuir sur les genoux, pour écrire. Quand il tenait réunion, sans ordre du jour ni horaire précis, les participants prenaient donc place par terre, en arc de cercle.
Pour le reste, la " Recherche" investissait un bel hôtel particulier (le Centre Pierre-Bourdan), ceint de gazon à l' anglaise et situé à deux pas de la "Maison ronde" (Radio France). Schaeffer y avait fait aménager un ensemble spécialement incommode, peuplé de bouts de couloir, de niches, de faux balcons, de demi cagibis, d' embrasures-surprises et autres recoins tarabiscotés d' où émergeait à tout instant quelque chercheur affairé. L' image de ruche ne pouvait manquer de saisir l' esprit du visiteur, le décor de lui rappeler un tableau de la Commedia dell' Arte.

De cet antre surréalisant sont cependant nés des "objets de communication" (i.e. des émissions) qui ont marqué les années 60-70, tels "Les Shadoks", les séries "Un certain regard" et "Vocation", les oeuvres de compositeurs comme Pierre Henry, François Bayle, Bernard Parmigiani.

En 1974, Chirac a fait éclater l' ORTF, que personnellement j' ai quitté depuis trois ans, en un chapelet de structures et de chaînes. Je me trouve à des milliers de kilomètres au moment où mon ancien service est fondu dans un Institut de l' Audio-Visuel (INA) plus tourné vers l' archivage que vers l' expérimentation. Alors Schaeffer, atteint par l' âge de la retraite, est retourné à ses travaux personnels de musicologue et de théoricien. De lui, je garde aujourd'hui le souvenir ému d' un pionnier incompris et parfois maladroit, qui a néanmoins ouvert en France les pistes dont ont su s' inspirer des formes de communication contemporaine.

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Billettistes

Publié le par memoire-et-societe

Le "billet" est un genre journalistico-littéraire à part. Il désigne un texte court, elliptique, généralement empreint de sarcasmes anticonformistes. Y réussir n' est pas donné, et les grands " billettistes" ne courent pas les rues. Georges de La Fouchardière, anarchiste passé par "Le Canard enchaîné", en a été l' exemple-type avant la seconde guerre mondiale, dans les colonnes du quotidien (alors de gauche) " L' Oeuvre".

Il y a longtemps, à l' Age préarthrosique, un petit groupe dont j' étais s' est plu à fourbir sa plume avec des "billets" que chacun préparait pour le dominical "déjeuner-mansarde" organisé par et chez Pierre Cabane, futur éminent critique d' art, dans la chambre dite de bonne qu' il occupait place Beauvau. Il y avait là Jean-Claude Colin-Simard, historien débutant mais déjà doté d' un carnet d' adresses imposant, Yves de Saint-Front, fils du navigateur et peintre Marin-Marie, lui-même vitrailliste de talent, Otto Hahn, qui deviendra un sulfureux collaborateur de "L' Express", Touchard, garçon doué qui se destinait au roman et avec lequel j' ai traversé la France à pied, jusqu' à l' ermitage de Saint-Paul de Fenouillet, en pays Cathare.

Cabane, fils unique d' une vieille famille de Carcassonne, ami du grand poète, invalide de guerre, Joë Bousquet, était un " billettiste" d' exception. Dès qu'il se dressait pour entamer sa lecture avec un accent du Midi sur lequel il s' acharnait à plaquer des intonations "nappistes" ( Neuilly-Auteuil-Passy), nos rires devaient s' entendre dans le bureau du ministre de l' Intérieur tout proche. Cabane avait l' art de dénicher dans l' actualité de la semaine écoulée un détail du quotidien propre à lui permettre de balader un oeil goguenard et blasé sur le monde et la malheureuse condition humaine. C' était du Céline, en plus joyeux, où une langue volontairement académique se substituait aux expressions argotiques de "Mort à crédit". Cabane était le plus fort, et il était difficile de "passer" après lui. Dommage que personne n' ait alors songé à recueillir ses textes.

Le "billet" est un reflet de la personnalité qu' on devrait "travailler" dans les "ateliers d' écriture" qui naissent ici et là. Colin-Simard dévoilait l' esprit minutieux de l' historien, Saint-Front son goût pour la spiritualité artistique, Hahn l' espèce de nihilisme qui l' a poussé vers les peintres déconstructeurs, moi sans doute une nature entière, vouée aux chocs militants. L' exercice en tout cas révélait, dans cette atmosphère conviviale, derrière un humour parfois grinçant, de sensibles différences.
Cabane a fini par déménager pour un rez-de-chaussée dans le XVIème. La vie a emporté et dispersé les "billettistes".

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Voyage en haut de la Nuit

Publié le par memoire-et-societe

Enfant, durant l' Occupation, j' ai vécu un an tout en haut de Montmartre (au coin de la rue Norvins,si vous connaissez). Je descendais au lycée Rollin (devenu depuis Decour) par les escaliers jouxtant le funiculaire et rendus célèbres par Robert Sabatier dans " Les Allumettes suédoises". Je me souviens comme d' hier des grappes de jeunes soldats blonds sautant de camions débâchés pour visiter le " gay Paris " vide, et des étincelles de leurs bottes ferrées sur les pavés. Ils ne savaient pas qu' ils allaient bientôt mourir dans les décombres enneigés de Stalingrad.

La neige, précisément, était, en cet hiver 1941, si abondante que nous, les gosses, faisions de la luge rue Ravignan sur de modestes planches à laver. La débâcle avait dispersé la faune locale, celle de " La Commune libre " qui, vingt ans auparavant, avait élu son premier "maire". On en parlait encore : la liste dadaïste de Breton, Tzara et Picabia, y affrontait celle des cubistes (Picasso, Max Jacob, Cocteau). Finalement, c' était celle des " antigratteciélistes ", avec Depaquit, Poulbot, et Suzanne Valadon, mère d' Utrillo, qui l' avait emporté. Son programme était imbattable : " installation de trottoirs roulants pour aller d' un bistrot à l' autre ". Le maire, Jules Depaquit, un Ardennais, était une curieuse personnalité : l' air des plus solennels et dessinateur intermittent au " Canard enchaîné ", il errait d' hôtel en hôtel, au gré de mécènes tels que Carco, Satie, Bruant et les râpins du Bateau-Lavoir. Sur sa porte, quand il en avait une, les deux lettres W C, pour dissuader ses créanciers auxquels il criait de l' intérieur : " Occupé ! ". Son mandat municipal, résumait son ami Mac Orlan, consistait à "régler la circulation entre la place du Tertre et la Lune."

La guerre a aussi tué ce Montmartre-là. Certains ont continué à arborer une cape noire ou une écharpe rouge. On ne ressuscite pas un monde défunt. On n' abusait que les officiers de la Wehrmacht, ignorant tout de cette dérision libertaire dont ils ne discernaient qu' une caricature à fins touristiques et commerciales.

Je suis arrivé à ce moment intermédiaire, alors que passaient devant des Ateliers souvent vidés de leurs "dégénérés cosmopolites ", des gaillards de 20 ans se gavant de raisins dont ils étaient privés depuis des années par les préparatifs guerriers de leurs chefs. Céline vivait encore par là, rue Girardon. Je l' ai sans doute rencontré. Comme Marcel Aymé, Paul Colin, l' affichiste, ou Camille Bombois, héros du " Maquis " de la rue Caulaincourt, révélé par la "Foire aux croûtes", et dont les toiles ont atteint un prix vertigineux parmi les collectionneurs américains.

L' écharpe rouge et verte de Depaquit a été le drapeau de cette bohème historique. Son Jour de gloire. Je n' ai connu que la Nuit qui a suivi.

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Mikel Dufrenne et l' Esthétique

Publié le par memoire-et-societe

Mikel Dufrenne a été mon professeur au lycée Decour à Paris. Il avait 35 ans et sortait d' un camp de prisonniers de guerre où il avait moisi cinq ans en compagnie de son ami Paul Ricoeur. Dufrenne n' avait rien du prof' habituel: c' était une sorte de précepteur qui avait toujours du temps pour chacun. Aussi, à la fin des cours son bureau était-il assiégé par une horde d' ados qui n' arrivaient pas à abandonner ce souriant conseiller de notre activité culturelle extrascolaire. Je lui dois d' avoir pu lire très tôt " Les Cahiers de la Quinzaine", "Le Cimetière marin", Jaspers, Kafka, Merleau- Ponty, découvert le "Champ de blé aux corbeaux", l' ultime tableau de Van Gogh, entendu Olivier Messiaen à l' église de la Trinité, et fréquenté la Cinémathèque alors nichée rue d' Ulm.

Je songe à lui en ces temps de rentrée en souhaitant à des potaches d' aujourd ' hui d' avoir, comme je l' ai eu, un Mikel Dufrenne à portée de l' esprit. Puis la vie m' a séparé de ce maître que j' ai eu par la suite l' occasion de revoir de trop rares fois à la Sorbonne où il a mené une carrière brillantissime. Mais son empreinte intellectuelle ne m' a jamais quitté.

Il est mort en 1995, à 85 ans, mais à sa retraite ses pairs lui ont rendu hommage selon la tradition universitaire en lui offrant des "Mélanges" intitulés " Vers une Esthétique sans entraves" où se cotoyaient notamment les contributions de Revault d' Allonnes, Passeron, J-F Lyotard et Roland Barthes.

Dufrenne a en effet laissé une oeuvre qui, de 1947 à 1994, a fait de lui le philosophe majeur de l' Esthétique. Sa thèse de doctorat sur la "Phénoménologie de l' expérience esthétique" (1953) l' a hissé d' emblée à un rang international, aux Etats-Unis, au Japon, en Australie, au Canada où il a enseigné, est traduit et continue d' être étudié. Sur le fond, sa pensée s' est mobilisée sur la nature de l' oeuvre d' art et le discours qu' elle suscite. La phénoménologie, le romantisme, le marxisme, l' expressionnisme, l' existentialisme, la linguistique, la sociologie, la psychanalyse, tous ont été appelés à la rescousse. Kant, Husserl, Schelling, Jaspers, Lukacs, Adorno, cités comme témoins. A partir de cette base encyclopédique,et pour résumer, Dufrenne a promené autour de lui un regard original et interrogateur : comment l' art, s' est-il demandé, s' enracine-t-il dans la société, non seulement dans des musées mais aussi dans la rue, les mouvements collectifs, les paysages, bref dans "la chair du monde"? Tel a été en tout cas le questionnement central auquel il s' est efforcé de répondre dans une quinzaine de livres, dont " La Notion d' a priori " (PUF 1953) et " Art et politique " (U.G.E 1974) constituent les références reconnues. En établissant une sorte de porosité, sinon de partenariat, entre créateur, chose créée et spectateur, l' oeuvre acquiert, juge-t-il, une vraie autonomie et la perception esthétique une dimension plurielle. Au bout de ce cheminement, la pensée de Mikel Dufrenne installe toute philosophie de la Nature comme puissance essentielle du sensible.

Ces idées étaient déjà présentes dans la pédagogie de l' anonyme professeur de lycée. Elles se sont affirmées et précisées au fil des ans. Je me félicite encore d' avoir été en quelque sorte l' un de leurs premiers destinataires. Elles m' ont aidé à mieux comprendre la Beauté.

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