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61 articles avec culture

Le parcours limpide de Kikoïne

Publié le par memoire-et-societe

Il y a chez moi un tableau qui représente un poulet à demi déplumé, sur un coin de table. Près de l' animal des tomates, un petit pot bleu. Fond de briques rougeâtres. Des visiteurs s' approchent, cherchent à décrypter la signature, puis finissent par demander : "C'est un Soutine?"

Non, ce n' est pas "un Soutine", mais une oeuvre de Kikoïne. On raconte que quand ils étaient ivres, les deux jeunes peintres signaient l' un pour l' autre, en frères. Peut-être le tableau est-il alors de Soutine signé Kikoïne, autrement dit un faux Kikoïne et un vrai Soutine ?

Chaïm Soutine est une star de la première "Ecole de Paris". Michel (Mikhaïl) Kikoïne demeure moins coté, encore que de plus en plus prisé, notamment en Asie et dans son pays d' origine, la Biélorusse (partie ouest de la Russie devenue indépendante depuis la chute de l' URSS), où il a vu le jour en 1892. A 20 ans, il fait, comme Chagall, Kisling, Brancusi, Marcoussis, Lipchitz, Krémègne, Pascin, Mané-Katz, Survage, Zadkine, et plusieurs centaines d' autres artistes juifs d' Europe de l' est, le voyage sans retour à Paris, capitale des Arts.

Il s' installe, bien sûr, à "La Ruche", le phalanstère des "Montparnos", au fond du XVème arrondissement. et dès sa première exposition personnelle en 1919 est remarqué par la critique et les collectionneurs. Bientôt, il a la révélation de la lumière méditerranéenne qu' il va croiser avec celle d' Annay sur Serein, dans l' Yonne, où il a acquis une maison. A la fin des années 20, Kikoïne est "lancé". Le cubisme, le surréalisme, l' abstraction n' ont pas dérangé la régularité de son pas. Il est fidèle à ses premiers maîtres, Rembrandt, Chardin, Courbet, tout en se référant à l' expressionnisme, au fauvisme, aux nabis.

Pour autant, petit-fils de rabbin et naturalisé français, il n' oublie jamais son éducation judaïque et la tradition paysagiste russe. Sa palette s' enrichit en outre des effets de ses multiples séjours en Provence, puis en Israël où il est considéré comme un Soutine optimiste, témoin accompli d' un parcours qui l' a conduit, à l' instar de Foujita ou de Modigliani, via les "Années folles", d' un bourg perdu aux hautes marches de la reconnaissance artistique. Il meurt en 1968 à Cannes alors que viennent de retomber à Paris les clameurs de la révolte.

P.S. Le fils de Michel Kikoïne est le peintre Jacques Yankel, ex professeur à l' Ecole des Beaux-Arts de Paris.

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L'arme linguistique

Publié le par memoire-et-societe

La démographie, la langue et l' économie forment un trépied sur lequel s' appuie une majorité d' Etats-nations. C' est pourquoi la place de sa langue, écrite et parlée, demeure fondamentale pour l' avenir, entre autres, de la France. Des années passées aux côtés de Léopold-Sédar Senghor au Sénégal m' ont associé à un vaste projet de francophonie qui s' est ensuite réduit à quelques bureaucraties népotistes et onéreuses, sans impact véritable sur les mutations mondiales.
Les Français sont aujourd'hui les principaux responsables (sous prétexte d' échapper à un éternel soupçon de "néo- colonialisme") de la médiocre santé du... français. Ils semblent juger la "Francophonie" comme une sorte d' inévitable concession aux Québécois, Wallons et autres qui, voués à une lutte farouche pour la survie de leur langue natale ou d' emprunt, craignent,eux, son recul international. Paris croit apaiser leurs appréhensions en finançant les institutions multilatérales et brouillonnes mentionnées plus haut, ou en créant un portefeuille hybride coopération - francophonie confié à un ministre de seconde zone. Cette attitude paternaliste, voire condescendante, est une lourde et tenace erreur qui aboutit à abandonner aux seuls francophones non français la défense concrète de la langue commune.

Les références au "Commonwealth à la française", ou l' élargissement continu du système à des pays qui n' ont rien à voir avec le concept même d' intérêts solidaires francophones, sont les preuves d' une dérive vaniteuse de la problématique. Une langue est une arme.Il faut partir de là. Nous ne sommes plus, tant s' en faut, à l' époque de Rivarol et du discours sur l' " Universalité de la langue française". On constate combien il est devenu difficile de garder à la seconde langue diplomatique la situation et le statut qui lui sont théoriquement conférés. Non seulement l' anglais international est actuellement l' outil privilégié des Sciences, de la Technologie, de l' Economie, mais 15 à 20 autres langues sont désormais plus parlées que celle de Molière.

Ces faits étant largement connus, il n' en est que plus alarmant de noter le peu de réaction du pouvoir politique à la dégradation syntaxique et terminologique du "parler-français". N' évoquons même pas la déroute de l' orthographe, y compris chez les "clercs" : enseignes commerciales, messages publicitaires, échanges électroniques, concourent à la défigurer pour en faire la version phonétique de l' inculture. Il n' est ni réac ni spécialement élitiste de déplorer la dépersonnalisation engendrée par pareil état de choses, sans rapport avec l' évolution naturelle de toute langue. Il s' agit là de vandalisme identitaire.

On marche d' ailleurs sur la tête : l' attention prioritaire dont semblent jouir "les langues régionales", minoritaires dans leur propre espace, rend perplexe. Dans quel idiome familier un Corse et un Breton devraient-ils donc s' adresser l' un à l' autre? un baragouin anglicisant de cent mots? un sabir truffé de jurons ethniques? Le raccornement linguistique n' annonce qu' une folklorique agonie, ne patronne qu'un degré zéro du savoir, à mi parcours entre le microparticularisme et la mondialisation uniformisante. Il est un moment où le passéisme vernaculaire parait aussi suicidaire que l' utopie espérantiste.

Une langue commune n' est pas un choix jacobin parce qu' elle est le produit de siècles, d' évènements divers, jusqu' à créer une entité historique. Celle des peuples qu' elle a rassemblés. En ce sens, elle prend valeur de frontière à défendre. Toute "Patrie" est toujours "en danger". Mieux vaut risquer de faire "vieux jeu" en le rappelant que de le laisser ignorer à des générations futures soudain désarmées.

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Avec Schaeffer

Publié le par memoire-et-societe

Sanctionné en 1968 après la grève des journalistes de l' ORTF, j' ai été courageusement recueilli par le responsable du "Service de la Recherche", Pierre Schaeffer, qui a osé me caser à la tête d' un département "Information" créé pour la circonstance.
J' ai passé deux ans (1969-71) auprès de cet homme alors considéré comme visionnaire du son et de l' image, chef de file de l' avant-garde audio-visuelle. Polytechnicien, ami de Jacques Copeau, disciple de Gurdjieff, et grand théoricien de la "musique concrète", c' était un personnage hors norme. Il a, diva outragée, consacré une partie de sa vie à se bagarrer contre l' administration de la radio-télévision publique qui estimait qu' il coûtait fort cher à l' entreprise au regard d' une production maigrelette. C' est d' ailleurs pourquoi Schaeffer réservait une autre partie non négligeable de son temps à répéter que "plus on monte, plus c' est pourri" et à parcourir le monde, en quête d' une reconnaissance internationale qui devait lui permettre ensuite de négocier des projets de budget vertigineux, vite ramenés à la portion congrue au mépris de la santé de notre chef comptable.

C' est dire que ce Service, dont la réputation d' anticonformisme et d' insouciance trésorière était reconnue de tous, attirait la foule des créateurs sans domicile fixe, et constituait en lui-même un "show" dont le maître des lieux s' ingéniait à faire le chiffon rouge des inspecteurs et contrôleurs d' Etat. Cinéastes expérimentaux, ethno-acousticiens, néo-concertistes, psycho-phénoménologues, électrographistes, post soixante- huitards du type Lapassade (Paris VIII) que les Situationnistes venaient là traiter de "gros con", se bousculaient pour entendre la Parole que Schaeffer délivrait d' un ton blasé à un parterre,au sens le plus littéral du terme, d' étudiantes extasiées.

Le "bureau" du patron introduisait d' emblée dans l' atmosphère de dérision raffinée et de flegmatique improvisation qui prédominait. Il s' agissait, à l' étage, d' une très vaste pièce richement moquettée et entièrement vide. Pas de meuble, de dossier, pas même la moindre feuille de papier. Une chaise ordinaire unique, sur laquelle Schaeffer daignait s' asseoir, sa serviette de cuir sur les genoux, pour écrire. Quand il tenait réunion, sans ordre du jour ni horaire précis, les participants prenaient donc place par terre, en arc de cercle.
Pour le reste, la " Recherche" investissait un bel hôtel particulier (le Centre Pierre-Bourdan), ceint de gazon à l' anglaise et situé à deux pas de la "Maison ronde" (Radio France). Schaeffer y avait fait aménager un ensemble spécialement incommode, peuplé de bouts de couloir, de niches, de faux balcons, de demi cagibis, d' embrasures-surprises et autres recoins tarabiscotés d' où émergeait à tout instant quelque chercheur affairé. L' image de ruche ne pouvait manquer de saisir l' esprit du visiteur, le décor de lui rappeler un tableau de la Commedia dell' Arte.

De cet antre surréalisant sont cependant nés des "objets de communication" (i.e. des émissions) qui ont marqué les années 60-70, tels "Les Shadoks", les séries "Un certain regard" et "Vocation", les oeuvres de compositeurs comme Pierre Henry, François Bayle, Bernard Parmigiani.

En 1974, Chirac a fait éclater l' ORTF, que personnellement j' ai quitté depuis trois ans, en un chapelet de structures et de chaînes. Je me trouve à des milliers de kilomètres au moment où mon ancien service est fondu dans un Institut de l' Audio-Visuel (INA) plus tourné vers l' archivage que vers l' expérimentation. Alors Schaeffer, atteint par l' âge de la retraite, est retourné à ses travaux personnels de musicologue et de théoricien. De lui, je garde aujourd'hui le souvenir ému d' un pionnier incompris et parfois maladroit, qui a néanmoins ouvert en France les pistes dont ont su s' inspirer des formes de communication contemporaine.

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Billettistes

Publié le par memoire-et-societe

Le "billet" est un genre journalistico-littéraire à part. Il désigne un texte court, elliptique, généralement empreint de sarcasmes anticonformistes. Y réussir n' est pas donné, et les grands " billettistes" ne courent pas les rues. Georges de La Fouchardière, anarchiste passé par "Le Canard enchaîné", en a été l' exemple-type avant la seconde guerre mondiale, dans les colonnes du quotidien (alors de gauche) " L' Oeuvre".

Il y a longtemps, à l' Age préarthrosique, un petit groupe dont j' étais s' est plu à fourbir sa plume avec des "billets" que chacun préparait pour le dominical "déjeuner-mansarde" organisé par et chez Pierre Cabane, futur éminent critique d' art, dans la chambre dite de bonne qu' il occupait place Beauvau. Il y avait là Jean-Claude Colin-Simard, historien débutant mais déjà doté d' un carnet d' adresses imposant, Yves de Saint-Front, fils du navigateur et peintre Marin-Marie, lui-même vitrailliste de talent, Otto Hahn, qui deviendra un sulfureux collaborateur de "L' Express", Touchard, garçon doué qui se destinait au roman et avec lequel j' ai traversé la France à pied, jusqu' à l' ermitage de Saint-Paul de Fenouillet, en pays Cathare.

Cabane, fils unique d' une vieille famille de Carcassonne, ami du grand poète, invalide de guerre, Joë Bousquet, était un " billettiste" d' exception. Dès qu'il se dressait pour entamer sa lecture avec un accent du Midi sur lequel il s' acharnait à plaquer des intonations "nappistes" ( Neuilly-Auteuil-Passy), nos rires devaient s' entendre dans le bureau du ministre de l' Intérieur tout proche. Cabane avait l' art de dénicher dans l' actualité de la semaine écoulée un détail du quotidien propre à lui permettre de balader un oeil goguenard et blasé sur le monde et la malheureuse condition humaine. C' était du Céline, en plus joyeux, où une langue volontairement académique se substituait aux expressions argotiques de "Mort à crédit". Cabane était le plus fort, et il était difficile de "passer" après lui. Dommage que personne n' ait alors songé à recueillir ses textes.

Le "billet" est un reflet de la personnalité qu' on devrait "travailler" dans les "ateliers d' écriture" qui naissent ici et là. Colin-Simard dévoilait l' esprit minutieux de l' historien, Saint-Front son goût pour la spiritualité artistique, Hahn l' espèce de nihilisme qui l' a poussé vers les peintres déconstructeurs, moi sans doute une nature entière, vouée aux chocs militants. L' exercice en tout cas révélait, dans cette atmosphère conviviale, derrière un humour parfois grinçant, de sensibles différences.
Cabane a fini par déménager pour un rez-de-chaussée dans le XVIème. La vie a emporté et dispersé les "billettistes".

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Voyage en haut de la Nuit

Publié le par memoire-et-societe

Enfant, durant l' Occupation, j' ai vécu un an tout en haut de Montmartre (au coin de la rue Norvins,si vous connaissez). Je descendais au lycée Rollin (devenu depuis Decour) par les escaliers jouxtant le funiculaire et rendus célèbres par Robert Sabatier dans " Les Allumettes suédoises". Je me souviens comme d' hier des grappes de jeunes soldats blonds sautant de camions débâchés pour visiter le " gay Paris " vide, et des étincelles de leurs bottes ferrées sur les pavés. Ils ne savaient pas qu' ils allaient bientôt mourir dans les décombres enneigés de Stalingrad.

La neige, précisément, était, en cet hiver 1941, si abondante que nous, les gosses, faisions de la luge rue Ravignan sur de modestes planches à laver. La débâcle avait dispersé la faune locale, celle de " La Commune libre " qui, vingt ans auparavant, avait élu son premier "maire". On en parlait encore : la liste dadaïste de Breton, Tzara et Picabia, y affrontait celle des cubistes (Picasso, Max Jacob, Cocteau). Finalement, c' était celle des " antigratteciélistes ", avec Depaquit, Poulbot, et Suzanne Valadon, mère d' Utrillo, qui l' avait emporté. Son programme était imbattable : " installation de trottoirs roulants pour aller d' un bistrot à l' autre ". Le maire, Jules Depaquit, un Ardennais, était une curieuse personnalité : l' air des plus solennels et dessinateur intermittent au " Canard enchaîné ", il errait d' hôtel en hôtel, au gré de mécènes tels que Carco, Satie, Bruant et les râpins du Bateau-Lavoir. Sur sa porte, quand il en avait une, les deux lettres W C, pour dissuader ses créanciers auxquels il criait de l' intérieur : " Occupé ! ". Son mandat municipal, résumait son ami Mac Orlan, consistait à "régler la circulation entre la place du Tertre et la Lune."

La guerre a aussi tué ce Montmartre-là. Certains ont continué à arborer une cape noire ou une écharpe rouge. On ne ressuscite pas un monde défunt. On n' abusait que les officiers de la Wehrmacht, ignorant tout de cette dérision libertaire dont ils ne discernaient qu' une caricature à fins touristiques et commerciales.

Je suis arrivé à ce moment intermédiaire, alors que passaient devant des Ateliers souvent vidés de leurs "dégénérés cosmopolites ", des gaillards de 20 ans se gavant de raisins dont ils étaient privés depuis des années par les préparatifs guerriers de leurs chefs. Céline vivait encore par là, rue Girardon. Je l' ai sans doute rencontré. Comme Marcel Aymé, Paul Colin, l' affichiste, ou Camille Bombois, héros du " Maquis " de la rue Caulaincourt, révélé par la "Foire aux croûtes", et dont les toiles ont atteint un prix vertigineux parmi les collectionneurs américains.

L' écharpe rouge et verte de Depaquit a été le drapeau de cette bohème historique. Son Jour de gloire. Je n' ai connu que la Nuit qui a suivi.

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Mikel Dufrenne et l' Esthétique

Publié le par memoire-et-societe

Mikel Dufrenne a été mon professeur au lycée Decour à Paris. Il avait 35 ans et sortait d' un camp de prisonniers de guerre où il avait moisi cinq ans en compagnie de son ami Paul Ricoeur. Dufrenne n' avait rien du prof' habituel: c' était une sorte de précepteur qui avait toujours du temps pour chacun. Aussi, à la fin des cours son bureau était-il assiégé par une horde d' ados qui n' arrivaient pas à abandonner ce souriant conseiller de notre activité culturelle extrascolaire. Je lui dois d' avoir pu lire très tôt " Les Cahiers de la Quinzaine", "Le Cimetière marin", Jaspers, Kafka, Merleau- Ponty, découvert le "Champ de blé aux corbeaux", l' ultime tableau de Van Gogh, entendu Olivier Messiaen à l' église de la Trinité, et fréquenté la Cinémathèque alors nichée rue d' Ulm.

Je songe à lui en ces temps de rentrée en souhaitant à des potaches d' aujourd ' hui d' avoir, comme je l' ai eu, un Mikel Dufrenne à portée de l' esprit. Puis la vie m' a séparé de ce maître que j' ai eu par la suite l' occasion de revoir de trop rares fois à la Sorbonne où il a mené une carrière brillantissime. Mais son empreinte intellectuelle ne m' a jamais quitté.

Il est mort en 1995, à 85 ans, mais à sa retraite ses pairs lui ont rendu hommage selon la tradition universitaire en lui offrant des "Mélanges" intitulés " Vers une Esthétique sans entraves" où se cotoyaient notamment les contributions de Revault d' Allonnes, Passeron, J-F Lyotard et Roland Barthes.

Dufrenne a en effet laissé une oeuvre qui, de 1947 à 1994, a fait de lui le philosophe majeur de l' Esthétique. Sa thèse de doctorat sur la "Phénoménologie de l' expérience esthétique" (1953) l' a hissé d' emblée à un rang international, aux Etats-Unis, au Japon, en Australie, au Canada où il a enseigné, est traduit et continue d' être étudié. Sur le fond, sa pensée s' est mobilisée sur la nature de l' oeuvre d' art et le discours qu' elle suscite. La phénoménologie, le romantisme, le marxisme, l' expressionnisme, l' existentialisme, la linguistique, la sociologie, la psychanalyse, tous ont été appelés à la rescousse. Kant, Husserl, Schelling, Jaspers, Lukacs, Adorno, cités comme témoins. A partir de cette base encyclopédique,et pour résumer, Dufrenne a promené autour de lui un regard original et interrogateur : comment l' art, s' est-il demandé, s' enracine-t-il dans la société, non seulement dans des musées mais aussi dans la rue, les mouvements collectifs, les paysages, bref dans "la chair du monde"? Tel a été en tout cas le questionnement central auquel il s' est efforcé de répondre dans une quinzaine de livres, dont " La Notion d' a priori " (PUF 1953) et " Art et politique " (U.G.E 1974) constituent les références reconnues. En établissant une sorte de porosité, sinon de partenariat, entre créateur, chose créée et spectateur, l' oeuvre acquiert, juge-t-il, une vraie autonomie et la perception esthétique une dimension plurielle. Au bout de ce cheminement, la pensée de Mikel Dufrenne installe toute philosophie de la Nature comme puissance essentielle du sensible.

Ces idées étaient déjà présentes dans la pédagogie de l' anonyme professeur de lycée. Elles se sont affirmées et précisées au fil des ans. Je me félicite encore d' avoir été en quelque sorte l' un de leurs premiers destinataires. Elles m' ont aidé à mieux comprendre la Beauté.

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Le théâtre oublié

Publié le par memoire-et-societe

Le quartier haussmannien que j' habite ne manque pas de souvenirs : musées, ateliers d' artistes, plaques multiples et variées, font planer dans les rues l' ombre de personnages qui ont durablement marqué leur temps. Je fais grâce au lecteur d' une liste qui paraitrait vite pédante et fastidieuse.

Tout par ici m' est si familier que je m' étonne parfois d' y voir les gens mitrailler de photos des façades, des cours et des jardins intérieurs, ou des groupes, agglutinés autour d' un guide, écouter l' évocation de la Nouvelle Athènes, du Square d' Orléans et de la Boutique du Père Tanguy.

Mon intérêt, c' est un peu normal, se porte alors vers des lieux éludés par le tourisme organisé. Ainsi du garage situé dans le bas de la rue Pigalle et appartenant à Urbis Park ( " réconcilions la ville et la voiture ", c' est sa devise ). Je suis persuadé que plus personne dans le coin ne sait que l' endroit a été l' un des plus courus de Paris ... dans les années 30.

L' histoire commence en 1926. Le baron Henri de Rotschild possède au numéro 12 un immeuble devenu vétuste ( Eugène Scribe y avait vécu ), que son fils Philippe tient à remplacer par un théâtre "ultramoderne". Les travaux durent presque quatre ans et aboutissent à l' édification d' une salle Art déco, baptisée "Théâtre Pigalle", de 1100 places disposant de l' éclairage, la machinerie et les dispositifs scéniques les plus sophistiqués (et notamment d' un espace de 22 mètres de large sur 48 de haut permettant de jouer sur plusieurs plateaux à la fois).

L' inauguration, accompagnée d' une luxueuse brochure et d' affiches signées Carlu, a lieu en grande pompe avec "Histoires de France", 14 scènes interprétées par leur auteur, Sacha Guitry, et son épouse de l' année, Yvonne Printemps. Le "Tout-Paris", comme disent les gazettes, s' y presse. Jean Cocteau, ami des propriétaires,qui ne saurait manquer pareille mondanité, parle d' un lieu " qui met en valeur la voyageuse et n' éclipse pas le voyage." Lui-même met la main à la pâte en écrivant la préface de la brochure puis, en 1930, le texte de la cantate de Markévitch exécutée en ces murs habillés de bois précieux par l' orchestre de Roger Désormière.

Bientôt, un lot de directeurs prestigieux se succèdent à la tête de l' établissement : André Antoine tient deux mois, Gaston Baty un an, puis Jouvet y monte "Donigo Tonka" de Jules Romains et "Judith" de Jean Giraudoux avant de laisser place au berlinois Max Reinhardt, à Gustave Quinson, à Raymond Rouleau, on en oublie sans doute. Un moment Pierre Dux, Fernand Ledoux, Alfred Adam y ouvrent un cours de comédie. Mais la co-existence avec Rotschild Jr se révèle décidément difficile, et l' affaire périclite déjà quand survient l' Occupation. Les feux du théâtre s' éteignent pour quatre ans. Ils se rallument peu après la Libération avec Michel Simon en vedette. Les choses ont changé. Le quartier a perdu de son aura. André Certes puis Georges Douking s' y cassent les dents. Les Rotschild , qui perdent de l' argent, ferment définitivement les portes en 1948, abandonnant leur rêve comme une grande coquille vide. Un investisseur se présente enfin en 1958. Les bulldozers entrent aussitôt en action, pulvérisant la salle déjà oubliée au profit de la société de l' automobile. Pas d' inscription commémorative (ni non plus pour l' ex bal Tabarin, quelques rues plus haut). Depuis, l' image de l' étincelant théâtre a rejoint l' univers insaisissable des fantômes.

P.S. Mille excuses pour la coquille (encore une) affectant, heureusement sans effet pour la compréhension, le titre de l' article précédent, consacré à la ville de Nîmes. Promis, je vais m' efforcer de me montrer attentif.

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Le vertige de Victoria Ocampo

Publié le par memoire-et-societe

Victoria Ocampo, née en 1890, était issue d' une très riche famille de Buenos Aires. Belle, intelligente, polyglotte à 8 ans, la nature l' a bien dotée. Adolescente, elle part en Europe, et plus particulièrement à Paris où elle suit les cours de Bergson et se lie d' amitié avec Maurice Rostand. Elle se marie à 22 ans avec un diplomate argentin dont elle se sépare rapidement pour entamer avec le cousin de son conjoint une relation passionnée qui durera 13 ans.

A l' époque de cette rupture, elle lit "Gitanjali" du poète hindou ( on disait alors ainsi) Rabindranath Tagore, Prix Nobel 1913, traduit en français par André Gide. Ebouissement, comme l' est simultanément la rencontre d' Ortega y Gasset qui la baptise " Joconde des Pampas", et encourage ses débuts journalistiques.

En 1924, Tagore débarque à Buenos Aires. Il a 63 ans, elle 34. Elle l' installe dans sa maison de campagne où il séjourne plusieurs mois. Une amitié amoureuse, dont nul ne sait si elle est restée ou non platonique, les rapproche. A partir de là, Victoria Ocampo semble saisie de vertige : elle organise des concerts pour Debussy et Honegger, se passionne pour l' architecture de Le Corbusier, court à Paris pour rencontrer le philosophe en vue de la République de Weimar Keyserling...et tombe dans les bras de Pierre Drieu La Rochelle, l' amant de Christiane Renault, femme du constructeur automobile. Elle fréquente Cocteau, Lacan, Gomez de la Serna, Eisenstein, et noue avec la romancière anglaise Virginia Woolf des relations ambigües. En bonne sud-américaine,elle ne dissimule pas sa préférence pour le "berceau culturel" européen sur le modèle nord-américain.

1931 est pour elle une année-charnière. Elle crée une revue littéraire, "Sur" (Sud), qu' elle lance comme un défi à elle-même. Les signatures internationales y foisonnent, moisson d' années d' activité intellectuelle. Pas une tête d' affiche ne doit lui faire défaut: il y a Gide, Malraux, Supervielle, Michaux, T.S. Eliot, Thomas Mann, Borgès, Heidegger, Octavio Paz, Henry Miller, l' Américain de Montparnasse. Deux ans plus tard, elle ajoute une maison d' édition à la revue. Le " Romancero gitano" de Garcia Lorca est son premier livre. Suivent Huxley, Jung, Woolf, Nabokov, Maritain, Eduardo Mallea, Sartre, Kérouac,Camus et sa soeur cadette Silvina, excellente poètesse. Le succès est éclatant.

La guerre la fixe à Buenos Aires où elle reçoit toujours à "Villa Ocampo", sur le Rio de la Plata : en 1939, c' est au tour de Roger Caillois, qu' elle aide à traduire les écrivains américains de langue espagnole. Elle revient en Europe en 1946 pour assister...au procès de Nuremberg. Mais les Péronistes la surveillent de près en tant qu "oligarque". Elle passe le plus clair de son temps en nouveaux voyages. Faisant halte en Argentine en 1953, elle y est arrêtée et emprisonnée. Les locaux de "Sur" sont mis à sac. Elle refait surface en 1955 grâce à la " Revolucion Libertadora", premier départ de Peron du pouvoir, et reprend aussitôt sa vie de nomade des cultures. A Paris, elle apprend l' existence du cancer qui l' emportera 15 ans plus tard.

Elle ne ralentit pas le rythme, au contraire. Comme si elle cherchait à s' étourdir pour écarter la maladie. Elle accueille en grande pompe Indira Gandhi puis Malraux, devenu ministre de la Culture, se met à rédiger les six volumes de son autobiographie, effectue une tournée de conférences aux Etats-Unis, et lègue à René Maheu, directeur général de l' UNESCO, la Villa Ocampo où elle s' éteint, rassasiée, un matin de janvier.

Ses échanges de correspondance avec Drieu La Rochelle et Caillois ont fait l' objet de récentes publications en France.

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Le surréalisme slave

Publié le par memoire-et-societe

   L' impact du surréalisme a été international. L' ensemble de l' Europe continentale, l' Amérique latine et, à un moindre degré, les Etats-Unis, s' y sont impliqués.

   En Europe centrale, où l' on était attentif à la vie artistique française, peintres et écrivains faisaient le voyage de Paris, y séjournaient, et souvent s' y installaient. Ils contribuaient ainsi à élargir l' audience d' un évènement culturel majeur de l' entre-deux-guerres.
   L' existence d' un surréalisme slave, qui peut a priori paraitre un sujet limité, est à relier aux bouleversements qu' ont constitué pour cette partie de l' Europe la chute des empires russe et autrichien, la révolution bolchévique, le traité de Versailles et l' avènement du nazisme. Les vainqueurs du conflit, en l' occurrence la France et l' Angleterre, en redistribuant les cartes en 1919, ont accéléré sans le savoir, la relecture de l' homme et du monde qu' offraient, à l' orée du siècle, la psychanalyse, le cubisme, le dadaïsme, l' expressionnisme .Lecture qu' aucun créateur ne povait éluder.

   Par surréalisme slave, faut-il alors entendre autrechose qu' une localisation géographique ? quelque contexte historique lié à la région balkanique ou un vague relent de pan-slavisme ? Même si la tentative de refondation culturelle de l' Europe conduit à distinguer entre combat contre un rationalisme institutionnel et lutte contre le mysticisme d' un autre âge, au bout du compte les thèmes et les valeurs se rejoignent : la place de l' inconscient, l' importance du hasard et de la liberté, la priorité de la poèsie et de l' amour sont les principes de base de tout surréaliste.

   Une fois encore, André Breton a joué ici  un rôle de catalyseur. On lui reproche d' exclure mais, contradictoirement, il aimante.C' est lui,  par exemple, qui a attiré et accueilli les membres de " Devetsil ", groupe d' artistes praguois comprenant Toyen ( pseudo forgé avec les dernières syllabes de citoyen ), son compagnon Jindrich Styrsky, le poète Nezval, l' architecte Teige, le peintre Sima, devenus les représentants du mouvement dans la Tchécoslovaquie des années 30. Comme Sima d' ailleurs, Toyen a fini par résider à Paris et à participer à toutes les manifestations collectives du groupe français.

   Situation comparable avec les peintres et écrivains yougoslaves Ivsic, mari de l' écrivaine Annie Le Brun, Ristitch et  Matitch, chefs de file d' une avant-garde bientôt traquée par le fascisme. Mais le surréalisme avait eu le temps d' essaimer avant que, tenus pour des dégénérés de l' art, ses adeptes ne s' éparpillent dans l' exil, les camps hitlériens, voire, pour certains, les bagnes staliniens.

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Eloge du jazz

Publié le par memoire-et-societe

   Senghor était encyclopédique. Il fallait l' entendre parler du jazz dont, étudiant nourri des idées de la Négro- Renaissance, il avait senti d' emblée la dimension civilisationnelle.

   Le jazz était, à ses yeux, une aventure considérable, qui venait conforter ses thèses sur le Dialogue des Cultures. La genèse de l' évènement est en effet édifiante : elle implique le combat anti-racial aux Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle, le douloureux effort des descendants d' esclaves pour vaincre les préjugés et revendiquer, par la musique, le chant et la danse, la reconnaissance d' un art fier de ses racines.

   Scott Joplin, né en 1868 dans un comté perdu du Texas, issu des fanfares et chorales noires, a été le principal créateur et utilisateur du ragtime (le moment du désordre) qui consiste pour un pianiste à faire courir , le temps de la mesure, sa main droite librement sur le clavier. Le morceau intitulé "Maple Leaf  Rag" (1899) a été le véritable coup d' envoi de cette innovation musicale combinant la rigueur du classique et le rytme syncopé africain. Paul Newman rend hommage à Joplin dans son célèbre  fillm " L' Arnaque", en reprenant l' un des standards du Texan, " The Entertainer".

   Le jazz, à l' ombre de la première guerre mondiale, ne s' est pas contenté d' emprunter au ragtime, il s' est aussi greffé sur les chants montant des plantations ( work songs), filtrant des églises ( négro-spiritals,gospels), et sur l' infinie tristesse de la servitude américano-caribéenne (blues). La Nouvelle Orléans est son camp de base et sa devanture avec ses bars, ses clubs, ses bordels et ses bateaux à roue où officient le King( King Oliver), Jelly Roll Morton (Ferdinand Lamothe, d' ascendance créole et française), ou Louis Armstrong, initiateur des improvisations en solo.

   Bientôt le jazz part à la conquête du pays (Chicago, New York, Kansas City) et de l' Europe où il influence des compositeurs comme Ravel et Debussy, Satie et Strawinsky, Darius Milhaud et Horowitz. Aucune tendance musicale désormais ne peut, peu ou prou, l'ignorer.

   Succèdent à cet envol, les années 30 et l' irruption du swing, de ses " Big Band" (Glenn Miller, Duke Ellington, Count Basie ), de ses virtuoses ( " Fats" Waller, Erroll Garner, Lionel Hampton et tant d' autres ) que clôt en 1940 la naissance du be- bop. L' époque légendaire du jazz s' achève. Mais partout la musique noire a conquis droit de cité.  C 'est  cette victoire que Senghor et son ami Césaire aimaient d' abord célébrer  devant ceux qui leur parlaient de la  Nègritude.

 

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