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58 articles avec culture

Billettistes

Publié le par memoire-et-societe

Le "billet" est un genre journalistico-littéraire à part. Il désigne un texte court, elliptique, généralement empreint de sarcasmes anticonformistes. Y réussir n' est pas donné, et les grands " billettistes" ne courent pas les rues. Georges de La Fouchardière, anarchiste passé par "Le Canard enchaîné", en a été l' exemple-type avant la seconde guerre mondiale, dans les colonnes du quotidien (alors de gauche) " L' Oeuvre".

Il y a longtemps, à l' Age préarthrosique, un petit groupe dont j' étais s' est plu à fourbir sa plume avec des "billets" que chacun préparait pour le dominical "déjeuner-mansarde" organisé par et chez Pierre Cabane, futur éminent critique d' art, dans la chambre dite de bonne qu' il occupait place Beauvau. Il y avait là Jean-Claude Colin-Simard, historien débutant mais déjà doté d' un carnet d' adresses imposant, Yves de Saint-Front, fils du navigateur et peintre Marin-Marie, lui-même vitrailliste de talent, Otto Hahn, qui deviendra un sulfureux collaborateur de "L' Express", Touchard, garçon doué qui se destinait au roman et avec lequel j' ai traversé la France à pied, jusqu' à l' ermitage de Saint-Paul de Fenouillet, en pays Cathare.

Cabane, fils unique d' une vieille famille de Carcassonne, ami du grand poète, invalide de guerre, Joë Bousquet, était un " billettiste" d' exception. Dès qu'il se dressait pour entamer sa lecture avec un accent du Midi sur lequel il s' acharnait à plaquer des intonations "nappistes" ( Neuilly-Auteuil-Passy), nos rires devaient s' entendre dans le bureau du ministre de l' Intérieur tout proche. Cabane avait l' art de dénicher dans l' actualité de la semaine écoulée un détail du quotidien propre à lui permettre de balader un oeil goguenard et blasé sur le monde et la malheureuse condition humaine. C' était du Céline, en plus joyeux, où une langue volontairement académique se substituait aux expressions argotiques de "Mort à crédit". Cabane était le plus fort, et il était difficile de "passer" après lui. Dommage que personne n' ait alors songé à recueillir ses textes.

Le "billet" est un reflet de la personnalité qu' on devrait "travailler" dans les "ateliers d' écriture" qui naissent ici et là. Colin-Simard dévoilait l' esprit minutieux de l' historien, Saint-Front son goût pour la spiritualité artistique, Hahn l' espèce de nihilisme qui l' a poussé vers les peintres déconstructeurs, moi sans doute une nature entière, vouée aux chocs militants. L' exercice en tout cas révélait, dans cette atmosphère conviviale, derrière un humour parfois grinçant, de sensibles différences.
Cabane a fini par déménager pour un rez-de-chaussée dans le XVIème. La vie a emporté et dispersé les "billettistes".

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Voyage en haut de la Nuit

Publié le par memoire-et-societe

Enfant, durant l' Occupation, j' ai vécu un an tout en haut de Montmartre (au coin de la rue Norvins,si vous connaissez). Je descendais au lycée Rollin (devenu depuis Decour) par les escaliers jouxtant le funiculaire et rendus célèbres par Robert Sabatier dans " Les Allumettes suédoises". Je me souviens comme d' hier des grappes de jeunes soldats blonds sautant de camions débâchés pour visiter le " gay Paris " vide, et des étincelles de leurs bottes ferrées sur les pavés. Ils ne savaient pas qu' ils allaient bientôt mourir dans les décombres enneigés de Stalingrad.

La neige, précisément, était, en cet hiver 1941, si abondante que nous, les gosses, faisions de la luge rue Ravignan sur de modestes planches à laver. La débâcle avait dispersé la faune locale, celle de " La Commune libre " qui, vingt ans auparavant, avait élu son premier "maire". On en parlait encore : la liste dadaïste de Breton, Tzara et Picabia, y affrontait celle des cubistes (Picasso, Max Jacob, Cocteau). Finalement, c' était celle des " antigratteciélistes ", avec Depaquit, Poulbot, et Suzanne Valadon, mère d' Utrillo, qui l' avait emporté. Son programme était imbattable : " installation de trottoirs roulants pour aller d' un bistrot à l' autre ". Le maire, Jules Depaquit, un Ardennais, était une curieuse personnalité : l' air des plus solennels et dessinateur intermittent au " Canard enchaîné ", il errait d' hôtel en hôtel, au gré de mécènes tels que Carco, Satie, Bruant et les râpins du Bateau-Lavoir. Sur sa porte, quand il en avait une, les deux lettres W C, pour dissuader ses créanciers auxquels il criait de l' intérieur : " Occupé ! ". Son mandat municipal, résumait son ami Mac Orlan, consistait à "régler la circulation entre la place du Tertre et la Lune."

La guerre a aussi tué ce Montmartre-là. Certains ont continué à arborer une cape noire ou une écharpe rouge. On ne ressuscite pas un monde défunt. On n' abusait que les officiers de la Wehrmacht, ignorant tout de cette dérision libertaire dont ils ne discernaient qu' une caricature à fins touristiques et commerciales.

Je suis arrivé à ce moment intermédiaire, alors que passaient devant des Ateliers souvent vidés de leurs "dégénérés cosmopolites ", des gaillards de 20 ans se gavant de raisins dont ils étaient privés depuis des années par les préparatifs guerriers de leurs chefs. Céline vivait encore par là, rue Girardon. Je l' ai sans doute rencontré. Comme Marcel Aymé, Paul Colin, l' affichiste, ou Camille Bombois, héros du " Maquis " de la rue Caulaincourt, révélé par la "Foire aux croûtes", et dont les toiles ont atteint un prix vertigineux parmi les collectionneurs américains.

L' écharpe rouge et verte de Depaquit a été le drapeau de cette bohème historique. Son Jour de gloire. Je n' ai connu que la Nuit qui a suivi.

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Mikel Dufrenne et l' Esthétique

Publié le par memoire-et-societe

Mikel Dufrenne a été mon professeur au lycée Decour à Paris. Il avait 35 ans et sortait d' un camp de prisonniers de guerre où il avait moisi cinq ans en compagnie de son ami Paul Ricoeur. Dufrenne n' avait rien du prof' habituel: c' était une sorte de précepteur qui avait toujours du temps pour chacun. Aussi, à la fin des cours son bureau était-il assiégé par une horde d' ados qui n' arrivaient pas à abandonner ce souriant conseiller de notre activité culturelle extrascolaire. Je lui dois d' avoir pu lire très tôt " Les Cahiers de la Quinzaine", "Le Cimetière marin", Jaspers, Kafka, Merleau- Ponty, découvert le "Champ de blé aux corbeaux", l' ultime tableau de Van Gogh, entendu Olivier Messiaen à l' église de la Trinité, et fréquenté la Cinémathèque alors nichée rue d' Ulm.

Je songe à lui en ces temps de rentrée en souhaitant à des potaches d' aujourd ' hui d' avoir, comme je l' ai eu, un Mikel Dufrenne à portée de l' esprit. Puis la vie m' a séparé de ce maître que j' ai eu par la suite l' occasion de revoir de trop rares fois à la Sorbonne où il a mené une carrière brillantissime. Mais son empreinte intellectuelle ne m' a jamais quitté.

Il est mort en 1995, à 85 ans, mais à sa retraite ses pairs lui ont rendu hommage selon la tradition universitaire en lui offrant des "Mélanges" intitulés " Vers une Esthétique sans entraves" où se cotoyaient notamment les contributions de Revault d' Allonnes, Passeron, J-F Lyotard et Roland Barthes.

Dufrenne a en effet laissé une oeuvre qui, de 1947 à 1994, a fait de lui le philosophe majeur de l' Esthétique. Sa thèse de doctorat sur la "Phénoménologie de l' expérience esthétique" (1953) l' a hissé d' emblée à un rang international, aux Etats-Unis, au Japon, en Australie, au Canada où il a enseigné, est traduit et continue d' être étudié. Sur le fond, sa pensée s' est mobilisée sur la nature de l' oeuvre d' art et le discours qu' elle suscite. La phénoménologie, le romantisme, le marxisme, l' expressionnisme, l' existentialisme, la linguistique, la sociologie, la psychanalyse, tous ont été appelés à la rescousse. Kant, Husserl, Schelling, Jaspers, Lukacs, Adorno, cités comme témoins. A partir de cette base encyclopédique,et pour résumer, Dufrenne a promené autour de lui un regard original et interrogateur : comment l' art, s' est-il demandé, s' enracine-t-il dans la société, non seulement dans des musées mais aussi dans la rue, les mouvements collectifs, les paysages, bref dans "la chair du monde"? Tel a été en tout cas le questionnement central auquel il s' est efforcé de répondre dans une quinzaine de livres, dont " La Notion d' a priori " (PUF 1953) et " Art et politique " (U.G.E 1974) constituent les références reconnues. En établissant une sorte de porosité, sinon de partenariat, entre créateur, chose créée et spectateur, l' oeuvre acquiert, juge-t-il, une vraie autonomie et la perception esthétique une dimension plurielle. Au bout de ce cheminement, la pensée de Mikel Dufrenne installe toute philosophie de la Nature comme puissance essentielle du sensible.

Ces idées étaient déjà présentes dans la pédagogie de l' anonyme professeur de lycée. Elles se sont affirmées et précisées au fil des ans. Je me félicite encore d' avoir été en quelque sorte l' un de leurs premiers destinataires. Elles m' ont aidé à mieux comprendre la Beauté.

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Le théâtre oublié

Publié le par memoire-et-societe

Le quartier haussmannien que j' habite ne manque pas de souvenirs : musées, ateliers d' artistes, plaques multiples et variées, font planer dans les rues l' ombre de personnages qui ont durablement marqué leur temps. Je fais grâce au lecteur d' une liste qui paraitrait vite pédante et fastidieuse.

Tout par ici m' est si familier que je m' étonne parfois d' y voir les gens mitrailler de photos des façades, des cours et des jardins intérieurs, ou des groupes, agglutinés autour d' un guide, écouter l' évocation de la Nouvelle Athènes, du Square d' Orléans et de la Boutique du Père Tanguy.

Mon intérêt, c' est un peu normal, se porte alors vers des lieux éludés par le tourisme organisé. Ainsi du garage situé dans le bas de la rue Pigalle et appartenant à Urbis Park ( " réconcilions la ville et la voiture ", c' est sa devise ). Je suis persuadé que plus personne dans le coin ne sait que l' endroit a été l' un des plus courus de Paris ... dans les années 30.

L' histoire commence en 1926. Le baron Henri de Rotschild possède au numéro 12 un immeuble devenu vétuste ( Eugène Scribe y avait vécu ), que son fils Philippe tient à remplacer par un théâtre "ultramoderne". Les travaux durent presque quatre ans et aboutissent à l' édification d' une salle Art déco, baptisée "Théâtre Pigalle", de 1100 places disposant de l' éclairage, la machinerie et les dispositifs scéniques les plus sophistiqués (et notamment d' un espace de 22 mètres de large sur 48 de haut permettant de jouer sur plusieurs plateaux à la fois).

L' inauguration, accompagnée d' une luxueuse brochure et d' affiches signées Carlu, a lieu en grande pompe avec "Histoires de France", 14 scènes interprétées par leur auteur, Sacha Guitry, et son épouse de l' année, Yvonne Printemps. Le "Tout-Paris", comme disent les gazettes, s' y presse. Jean Cocteau, ami des propriétaires,qui ne saurait manquer pareille mondanité, parle d' un lieu " qui met en valeur la voyageuse et n' éclipse pas le voyage." Lui-même met la main à la pâte en écrivant la préface de la brochure puis, en 1930, le texte de la cantate de Markévitch exécutée en ces murs habillés de bois précieux par l' orchestre de Roger Désormière.

Bientôt, un lot de directeurs prestigieux se succèdent à la tête de l' établissement : André Antoine tient deux mois, Gaston Baty un an, puis Jouvet y monte "Donigo Tonka" de Jules Romains et "Judith" de Jean Giraudoux avant de laisser place au berlinois Max Reinhardt, à Gustave Quinson, à Raymond Rouleau, on en oublie sans doute. Un moment Pierre Dux, Fernand Ledoux, Alfred Adam y ouvrent un cours de comédie. Mais la co-existence avec Rotschild Jr se révèle décidément difficile, et l' affaire périclite déjà quand survient l' Occupation. Les feux du théâtre s' éteignent pour quatre ans. Ils se rallument peu après la Libération avec Michel Simon en vedette. Les choses ont changé. Le quartier a perdu de son aura. André Certes puis Georges Douking s' y cassent les dents. Les Rotschild , qui perdent de l' argent, ferment définitivement les portes en 1948, abandonnant leur rêve comme une grande coquille vide. Un investisseur se présente enfin en 1958. Les bulldozers entrent aussitôt en action, pulvérisant la salle déjà oubliée au profit de la société de l' automobile. Pas d' inscription commémorative (ni non plus pour l' ex bal Tabarin, quelques rues plus haut). Depuis, l' image de l' étincelant théâtre a rejoint l' univers insaisissable des fantômes.

P.S. Mille excuses pour la coquille (encore une) affectant, heureusement sans effet pour la compréhension, le titre de l' article précédent, consacré à la ville de Nîmes. Promis, je vais m' efforcer de me montrer attentif.

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Le vertige de Victoria Ocampo

Publié le par memoire-et-societe

Victoria Ocampo, née en 1890, était issue d' une très riche famille de Buenos Aires. Belle, intelligente, polyglotte à 8 ans, la nature l' a bien dotée. Adolescente, elle part en Europe, et plus particulièrement à Paris où elle suit les cours de Bergson et se lie d' amitié avec Maurice Rostand. Elle se marie à 22 ans avec un diplomate argentin dont elle se sépare rapidement pour entamer avec le cousin de son conjoint une relation passionnée qui durera 13 ans.

A l' époque de cette rupture, elle lit "Gitanjali" du poète hindou ( on disait alors ainsi) Rabindranath Tagore, Prix Nobel 1913, traduit en français par André Gide. Ebouissement, comme l' est simultanément la rencontre d' Ortega y Gasset qui la baptise " Joconde des Pampas", et encourage ses débuts journalistiques.

En 1924, Tagore débarque à Buenos Aires. Il a 63 ans, elle 34. Elle l' installe dans sa maison de campagne où il séjourne plusieurs mois. Une amitié amoureuse, dont nul ne sait si elle est restée ou non platonique, les rapproche. A partir de là, Victoria Ocampo semble saisie de vertige : elle organise des concerts pour Debussy et Honegger, se passionne pour l' architecture de Le Corbusier, court à Paris pour rencontrer le philosophe en vue de la République de Weimar Keyserling...et tombe dans les bras de Pierre Drieu La Rochelle, l' amant de Christiane Renault, femme du constructeur automobile. Elle fréquente Cocteau, Lacan, Gomez de la Serna, Eisenstein, et noue avec la romancière anglaise Virginia Woolf des relations ambigües. En bonne sud-américaine,elle ne dissimule pas sa préférence pour le "berceau culturel" européen sur le modèle nord-américain.

1931 est pour elle une année-charnière. Elle crée une revue littéraire, "Sur" (Sud), qu' elle lance comme un défi à elle-même. Les signatures internationales y foisonnent, moisson d' années d' activité intellectuelle. Pas une tête d' affiche ne doit lui faire défaut: il y a Gide, Malraux, Supervielle, Michaux, T.S. Eliot, Thomas Mann, Borgès, Heidegger, Octavio Paz, Henry Miller, l' Américain de Montparnasse. Deux ans plus tard, elle ajoute une maison d' édition à la revue. Le " Romancero gitano" de Garcia Lorca est son premier livre. Suivent Huxley, Jung, Woolf, Nabokov, Maritain, Eduardo Mallea, Sartre, Kérouac,Camus et sa soeur cadette Silvina, excellente poètesse. Le succès est éclatant.

La guerre la fixe à Buenos Aires où elle reçoit toujours à "Villa Ocampo", sur le Rio de la Plata : en 1939, c' est au tour de Roger Caillois, qu' elle aide à traduire les écrivains américains de langue espagnole. Elle revient en Europe en 1946 pour assister...au procès de Nuremberg. Mais les Péronistes la surveillent de près en tant qu "oligarque". Elle passe le plus clair de son temps en nouveaux voyages. Faisant halte en Argentine en 1953, elle y est arrêtée et emprisonnée. Les locaux de "Sur" sont mis à sac. Elle refait surface en 1955 grâce à la " Revolucion Libertadora", premier départ de Peron du pouvoir, et reprend aussitôt sa vie de nomade des cultures. A Paris, elle apprend l' existence du cancer qui l' emportera 15 ans plus tard.

Elle ne ralentit pas le rythme, au contraire. Comme si elle cherchait à s' étourdir pour écarter la maladie. Elle accueille en grande pompe Indira Gandhi puis Malraux, devenu ministre de la Culture, se met à rédiger les six volumes de son autobiographie, effectue une tournée de conférences aux Etats-Unis, et lègue à René Maheu, directeur général de l' UNESCO, la Villa Ocampo où elle s' éteint, rassasiée, un matin de janvier.

Ses échanges de correspondance avec Drieu La Rochelle et Caillois ont fait l' objet de récentes publications en France.

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Le surréalisme slave

Publié le par memoire-et-societe

   L' impact du surréalisme a été international. L' ensemble de l' Europe continentale, l' Amérique latine et, à un moindre degré, les Etats-Unis, s' y sont impliqués.

   En Europe centrale, où l' on était attentif à la vie artistique française, peintres et écrivains faisaient le voyage de Paris, y séjournaient, et souvent s' y installaient. Ils contribuaient ainsi à élargir l' audience d' un évènement culturel majeur de l' entre-deux-guerres.
   L' existence d' un surréalisme slave, qui peut a priori paraitre un sujet limité, est à relier aux bouleversements qu' ont constitué pour cette partie de l' Europe la chute des empires russe et autrichien, la révolution bolchévique, le traité de Versailles et l' avènement du nazisme. Les vainqueurs du conflit, en l' occurrence la France et l' Angleterre, en redistribuant les cartes en 1919, ont accéléré sans le savoir, la relecture de l' homme et du monde qu' offraient, à l' orée du siècle, la psychanalyse, le cubisme, le dadaïsme, l' expressionnisme .Lecture qu' aucun créateur ne povait éluder.

   Par surréalisme slave, faut-il alors entendre autrechose qu' une localisation géographique ? quelque contexte historique lié à la région balkanique ou un vague relent de pan-slavisme ? Même si la tentative de refondation culturelle de l' Europe conduit à distinguer entre combat contre un rationalisme institutionnel et lutte contre le mysticisme d' un autre âge, au bout du compte les thèmes et les valeurs se rejoignent : la place de l' inconscient, l' importance du hasard et de la liberté, la priorité de la poèsie et de l' amour sont les principes de base de tout surréaliste.

   Une fois encore, André Breton a joué ici  un rôle de catalyseur. On lui reproche d' exclure mais, contradictoirement, il aimante.C' est lui,  par exemple, qui a attiré et accueilli les membres de " Devetsil ", groupe d' artistes praguois comprenant Toyen ( pseudo forgé avec les dernières syllabes de citoyen ), son compagnon Jindrich Styrsky, le poète Nezval, l' architecte Teige, le peintre Sima, devenus les représentants du mouvement dans la Tchécoslovaquie des années 30. Comme Sima d' ailleurs, Toyen a fini par résider à Paris et à participer à toutes les manifestations collectives du groupe français.

   Situation comparable avec les peintres et écrivains yougoslaves Ivsic, mari de l' écrivaine Annie Le Brun, Ristitch et  Matitch, chefs de file d' une avant-garde bientôt traquée par le fascisme. Mais le surréalisme avait eu le temps d' essaimer avant que, tenus pour des dégénérés de l' art, ses adeptes ne s' éparpillent dans l' exil, les camps hitlériens, voire, pour certains, les bagnes staliniens.

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Eloge du jazz

Publié le par memoire-et-societe

   Senghor était encyclopédique. Il fallait l' entendre parler du jazz dont, étudiant nourri des idées de la Négro- Renaissance, il avait senti d' emblée la dimension civilisationnelle.

   Le jazz était, à ses yeux, une aventure considérable, qui venait conforter ses thèses sur le Dialogue des Cultures. La genèse de l' évènement est en effet édifiante : elle implique le combat anti-racial aux Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle, le douloureux effort des descendants d' esclaves pour vaincre les préjugés et revendiquer, par la musique, le chant et la danse, la reconnaissance d' un art fier de ses racines.

   Scott Joplin, né en 1868 dans un comté perdu du Texas, issu des fanfares et chorales noires, a été le principal créateur et utilisateur du ragtime (le moment du désordre) qui consiste pour un pianiste à faire courir , le temps de la mesure, sa main droite librement sur le clavier. Le morceau intitulé "Maple Leaf  Rag" (1899) a été le véritable coup d' envoi de cette innovation musicale combinant la rigueur du classique et le rytme syncopé africain. Paul Newman rend hommage à Joplin dans son célèbre  fillm " L' Arnaque", en reprenant l' un des standards du Texan, " The Entertainer".

   Le jazz, à l' ombre de la première guerre mondiale, ne s' est pas contenté d' emprunter au ragtime, il s' est aussi greffé sur les chants montant des plantations ( work songs), filtrant des églises ( négro-spiritals,gospels), et sur l' infinie tristesse de la servitude américano-caribéenne (blues). La Nouvelle Orléans est son camp de base et sa devanture avec ses bars, ses clubs, ses bordels et ses bateaux à roue où officient le King( King Oliver), Jelly Roll Morton (Ferdinand Lamothe, d' ascendance créole et française), ou Louis Armstrong, initiateur des improvisations en solo.

   Bientôt le jazz part à la conquête du pays (Chicago, New York, Kansas City) et de l' Europe où il influence des compositeurs comme Ravel et Debussy, Satie et Strawinsky, Darius Milhaud et Horowitz. Aucune tendance musicale désormais ne peut, peu ou prou, l'ignorer.

   Succèdent à cet envol, les années 30 et l' irruption du swing, de ses " Big Band" (Glenn Miller, Duke Ellington, Count Basie ), de ses virtuoses ( " Fats" Waller, Erroll Garner, Lionel Hampton et tant d' autres ) que clôt en 1940 la naissance du be- bop. L' époque légendaire du jazz s' achève. Mais partout la musique noire a conquis droit de cité.  C 'est  cette victoire que Senghor et son ami Césaire aimaient d' abord célébrer  devant ceux qui leur parlaient de la  Nègritude.

 

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Amazones de la mer

Publié le par memoire-et-societe

   Toutes deux étaient belles et toutes deux artistes: Valentine Penrose,née Boué, fille d' un colonel des Landes, et Alice Rahon, épouse Paalen, native du Doubs. Tout les conduisait à s' aimer. C' est le Paris surréaliste des années 20 qui a été leur dénominateur commun. Valentine y a rencontré un peintre-photographe anglais,ami d' Eluard, Roland Penrose, qui l' entraine en Egypte et qu' elle quitte pour un ashram en Inde où la rejoint  Alice. Puis elle part  faire la guerre en Angleterre et en Afrique du nord, avant de partager le restant de sa vie entre le Sussex et la France. Ses premiers poèmes datent de 1926, la publication posthume de son Oeuvre de 1998.

   De son côté, Alice a épousé le peintre autrichien Wolfgang Paalen, a une liaison avec Picasso, enfin court  retrouver Valentine en Inde avant de s' établir définitivement au Mexique où elle anime la vie artistique avec Frida Kahlo et Diego Rivera.

   Valentine a privilègié l' écriture, mais produit également des "collages" où elle libérait un imaginaire débridé ( La Fête de la Tête). Alice a cessé d' écrire dès 1941 pour ne se consacrer qu' à une peinture noyée d' inventions subtilement colorées (Homme traversé par une rivière, en hommage à Breton). Mais des années durant, leurs paroles continuent de se faire écho :

   " Ma blonde mon amour

      Ma tiède mon amour

     Je m' en irai mourante

     Jusqu' au petit point où elle est allée

     Sans rien exiger

     Je la trouverai

     Et le feu prendra de mutuel destin "

( Valentine Penrose. " Poems and Narrations ")

   " Les amazones de la mer

     En robe noire dansent

     Comme des araignées dans leur toile

     Et crient et jouent à bouche close (...)

     Chacune son fil blanc assis sur le noir "

(Alice Rahon. "A même la terre" )

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Qui a fait quelque chose pour nous?

Publié le par memoire-et-societe

   La lucidité et  l' audace intellectuelle des Surréalistes m' ont toujours fasciné. Voici, issue d' une hécatombe innommable, une dizaine de jeunes gens décidés à faire tomber les cloisons d' un monde disqualifié et, parallèlement, à libérer l' homme de son aliénation  psychologique. Il faut avoir vingt ans pour oser une ambition aussi globale et radicale : précisément, c' est l' âge qu' ils ont.

   La révolution est , en l' occurrence  d' avoir voulu délivrer la pensée de son carcan: raison, conventions, interdits, qui châtrent la créativité  refoulée au fond de chacun,et mutilent  la personnalité authentique. Otez sa laisse à un animal : il se met aussitôt à courir sans but, à gambader, à fouiner, flairer, explorer, bref à dévorer la liberté retrouvée. Je ne trouve pas  plus juste comparaison:  le  Surréalisme a enlevé sa laisse à la pensée pour en révéler les capacités d' amour, le penchant à la poésie de la vie, pour s' ouvrir à l' espace infini du rêve, à la réalisation de soi par l' acte de la création.

   Peignez ! écrivez ! sculptez ! jouez ! aimez ! entêtez-vous à suivre l' enchainement des fantasmes, l' irruption des hasards! associez l' inassociable, hébergez l' inconvenant, révisez les tabous, réévaluez  les infractions ! Une sorte d' ivresse vous gagne alors, d' où émergent les vastes étendues de l' imaginaire. C' est bien ça : laissez courir l' animal.

   Je rends grâce au Surréalisme et à ses fondateurs de m' avoir incité à entrer en contact avec d' autres réalités que les étroits couloirs du monde admis, la conformité des croyances officielles, les clichés usinés dans les officines des Parlements, des Universités et  de la Production médiatique. Vaché,' Breton, Aragon première manière, Soupault, Eluard, Desnos, Artaud, Péret, Crevel, Queneau, Char, ces hommes ont  fait quelque chose pour nous. Ils nous ont fait confiance.

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Art de l'ombre

Publié le par memoire-et-societe

Des noms demeurent, dans l' histoire culturelle, de personnalités qui,sans avoir laissé d' œuvre célèbre, ont marqué le mouvement artistique de leur temps. Ainsi Marie Vassilieff, peintre cubiste et décoratrice reconnue(elle a décoré les colonnes de la brasserie "La Coupole"),a voulu faire de son domicile(aujourd'hui " Musée du Montparnasse", avenue du Maine, près du musée Bourdelle)la structure d' accueil de "rapins" tels Braque, Tanguy, Léger, Masson, Chagall, Juan Gris, Soutine ou autres. L' histoire de Marie Vassilieff mérite d' ailleurs attention. Née à Smolensk, en Russie, dans une famille aisée, elle a renoncé à des études médicales pour partir en 1907 à Paris étudier la peinture auprès de Matisse. Quatre ans plus tard, son Atelier était un lieu de rencontre apprécié de l' avant-garde : Apollinaire, Max Jacob, Cocteau, Cendrars, Satie, le couturier Paul Poiret, le sculpteur Zadkine et la foule des peintres étrangers(si nombreuse à Montparnasse que Guy Arnoux avait pendu un bout d' étoffe tricolore à sa porte et y avait placardé "Consulat de France") s' y côtoyaient. La guerre venue, et avec elle une misère accrue pour les "Montparnos", Marie s' est muée en mère nourricière, offrant pour 50 centimes à boire, à manger et des soirées au chaud. C' est là, dans cet endroit naturellement appelé "la Cantine", qu' en janvier 1917 Picasso jeta au bas de l' escalier un Modigliani ivre mort et menaçant. La même année, Marie Vassilieff, quoique infirmière volontaire, était emprisonnée pour avoir hébergé quelque temps, lors de son séjour en France(1908-12), Lénine, qui avait chassé du pouvoir le tsar, allié des Français. Une fois la paix rétablie Marie Vassilieff, providence de la bohème, a repris ses pinceaux et fait un enfant de père inconnu, tandis que beaucoup de ses hôtes, éparpillés à travers le monde, commençaient à s' enrichir. Elle est cependant demeurée pour tous une des idoles de Montparnasse jusqu' à sa mort dans une maison de retraite de Nogent sur Marne. Adrienne Monnier, fille de postier, et Sylvia Beach, fille de pasteur, la première française, la seconde américaine, ont été les libraires-éditrices les plus avisées de l'entre-deux-guerres. Sylvia Beach, débarquée en 1916 de Baltimore, ville natale d' Edgar Poe, avait créé trois ans après " Shakespeare and Co", une bouquinerie de langue anglaise rue de l' Odéon, face à " La maison des amis des livres", la librairie-bibliothèque d' Adrienne, sa compagne dans la vie. Discrètes et généreuses, ces deux érudites ont offert aux créateurs de leur génération des rendez-vous réguliers d' animation et d' échanges culturels exceptionnels. Dans leurs salles de prêt où se déroulaient conférences, lectures ou soirées musicales(Erik Satie, Francis Poulenc)défilaient les "potassons" (habitués du lieu) tels Gide, Claudel, Larbaud, Duhamel, Fargue, Pia, Aragon, Artaud, Prévert, Paulhan, Lacan, Nathalie Sarraute, Césaire ou Sartre, et la phalange des anglo-américains installés à Paris, Hemingway, Fitzgerald, Gertrude Stein, Man Ray, Ezra Pound, James Joyce, dont Sylvia Beach a publié l' édition originale d' "Ulysses" en 1922, et Adrienne Monnier la traduction française en 1929. Sans l' audace intellectuelle, le mécénat et l' abnégation de ces deux amoureuses des Lettres, l' avant-garde artistique en France n' aurait sans doute pas connu tout l' éclat qui fut le sien dans les années 20 et 30 au siècle dernier. P.S 1- "La Compagnie du Rouet",( théâtre de marionnettes composé de mon ami Raymond Charriaud et de moi-même), a joué en juin 1949 une pièce d' Henri Michaux, "Chaînes", chez Sylvia Beach. 2- Inévitablement, des coquilles et erreurs de frappe se glissent dans les textes de ce blog.Pour la plupart, le lecteur peut les corriger de lui-même. J' en ai cependant relevé deux qui méritent d' être signalées: dans "Compagnes et égéries"(14 mars): lire Hébuterne et non Hétuberne dans "Elites, patrie"(1er avril): lire kalach'(Kalachnikov)

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