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58 articles avec culture

Lettre ouverte à M. Sylvain Kahn, professeur

Publié le par memoire-et-societe

Monsieur,

Regardant "C' est dans l' air ", émission télévisée où M. Calvi coupe la parole à ses invités pour développer son propre point de vue, j' ai découvert votre existence. Jeune homme apparemment bien né ( vous êtes, je crois, le neveu de J-F Kahn qui s' est tant gaussé quand D.S-K a "troussé"(sic) à l' improviste une femme de chambre guinéenne dans un hôtel de New-York), vous êtes venu nous annoncer que l' anglais était la langue incontournable des Européens.

- Et la francophonie ? a osé Calvi

- La francophonie ? c' est une connerie, avez- vous tranché sans plus. Et d' ajouter : " Les Français seront plus français en parlant anglais ".

J' avoue que la logique d' un tel paradoxe m' a un peu dérouté, mais bon, j' ai enregistré cette affirmation publique d' un agrégé d' Histoire chargé d' enseigner la question de " l' intégration européenne" aux élèves de Sciences-Po.

Parvenu là, cher monsieur Sylvain, je me sens tout de même obligé d' endosser la tunique du franchouillard-ringard-beauf' pour faire observer :

1- que les pays anglophones n' ont pas une ouverture d' esprit aussi large que la vôtre et font preuve immuablement de chauvinisme conquérant. Ce dernier serait-il plus digestible que la défense d' une langue-mère?

2- que les francophones périphériques (Québécois, Wallons, etc.) qui luttent en première ligne pour continuer à parler comme leurs parents, seraient bien déçus d' apprendre qu' à l' arrière, une élite moderniste, férue de mondialisme bostonien, est prête à brader des siècles d' acquis culturel

3- que le cosmopolitisme linguistique, incarné dans les baragouins du marketing et du bargaining, n' a jamais fait avancer d' un pouce le véritable internationalisme

4- que former, aux frais du contribuable, de jeunes cerveaux, pour les inciter à fuir et affaiblir ensuite leur créditeur, constitue une malhonnêteté

5- que rien n' est plus destructeur pour une société que la perte de son identité, dont la langue est un élément majeur. Ainsi a procédé le colonialisme pour s' imposer.

C' est pourquoi, M. Sylvain, quitte à vous contredire, je veux rester franco-européen. J' en sais une raison supplémentaire : mon fils et sa famille sont établis à Atlanta (Géorgie), choix que je respecte mais que, personnellement, je n' aurais pu faire. Vous vous rappelez Danton et la semelle de ses souliers... Nul ne transformera la langue de Molière en latin pour universités anglo-saxonnes.

Je vous salue bien.

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Gen Paul et Montmartre

Publié le par memoire-et-societe

On a qualifié Gen Paul de " peintre de Montmartre", ce qui est réducteur comparé à ses célèbres voisins du Bateau-Lavoir ou à son compagnon de cuite, Maurice Utrillo, et inexact si l' on envisage l' ensemble d' une oeuvre débordant largement cette seule connotation touristique.
Né en 1895 d' un père inconnu et d' une mère brodeuse rue Lepic, Eugène, dit Gen, Paul a été d' abord apprenti tapissier-décorateur. La guerre lui a emporté la jambe droite en 1915, " en cadeau de mes vingt ans", précisait-il. Puis Delâtre l' a initié à la gravure et le cubiste Juan Gris à la peinture.

Exposé au Salon d' Automne de 1920, Gen Paul entamait alors la carrière qui en a fait le chef de file de l' expressionnisme à la française, vite l' égal en notoriété de ses proches amis Vlaminck et Kisling. Cependant, miné par la boisson, il a été, au début des années 30, contraint de se sédentariser pour aborder une période dite "célinienne". En effet, installé depuis 1917 au 2 de l' avenue Junot, Gen Paul a vu emménager à deux pas un étrange médecin des pauvres nommé Destouches et sa compagne, une danseuse américaine (Elizabeth Craig). Le médecin était aussi romancier sous le pseudonyme de Louis-Ferdinand Céline. Une sulfureuse amitié était née, que doublait une influence réciproque.

L' atelier du peintre et le "banc Junot", de l' autre côté de la rue, étaient déjà le rendez-vous d' une bande du quartier mêlant tapageusement écrivains comme Carco, Marcel Aymé, Mac Orlan, Jouhandeau ou Fauchois, comédiens tels Ledoux, Berthe Bovy, Le Vigan, et poivrots divers et variés. Paul et Céline s' étaient découverts deux goûts communs : l' argot, que le peintre enseignait consciencieusement au "pisse-copie" avide d' assimiler un vocabulaire inédit à ses récits, les danseuses que l' artiste prenait pour modèles et que le toubib massait avec zèle. Cette dernière prédilection fut l' origine d' une algarade mémorable : le motif en était la disposition des faveurs de Lucette Amanzor, qui allait devenir, pour le meilleur comme pour le pire, l' indéfectible épouse de Céline. Gen Paul, marié, n' a jamais pardonné ce "vol" à l' auteur de "Mort à crédit". Lequel s' est vengé en campant dans "Féerie pour une autre fois" un peintre, Jules, alcoolique et boiteux, parfaitement identifiable.

En octobre 1940, j' ai habité place Jean-Baptiste Clément (l' auteur du "Temps des cerises), à une centaines de mètres des rues Ravignan, Lepic, Norvins, Girardon, Junot où survivait la troupe de Gen Paul. J' entrais en 5ème au lycée Rollin (aujourd'hui Decour), ma mère enseignait rue des Martyrs. On amenait les jeunes soldats d' occupation visiter le "gay Paris", donc Montmartre. Ils sautaient des camions en faisant sonner leurs bottes, les bras chargés de raisins qu'ils mangeaient goulûment. Ceux-la devaient bientôt mourir en Russie.

Pendant ce temps, Céline et Paul fréquentaient Otto Abetz, l' ambassadeur d' Allemagne, qui s' efforçait de rallier les milieux artistiques à la cause du Reich. Tous deux, blessés de 14, avaient opté pour la Collaboration par pacifisme, et convaincus que les Juifs avaient voulu cette seconde guerre mondiale. En 44, Céline a quitté Montmartre, et entrepris la narration de l' apocalypse nazie dans "D' un château l' autre". Il est mort en 1961, cloitré à Meudon avec Lucette, après son exil au Danemark.

Gen Paul, ayant échappé à "l' épuration", a débuté une phase "calligraphique" qui a couronné son succès. En 1975, il a abandonné l' avenue Junot, entouré de considération, pour l' hôpital où il a succombé au cancer. Une page des heures chaudes de la Butte était définitivement tournée.

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Gance et la polyvision

Publié le par memoire-et-societe

J' ai collaboré, de 1955 à 1957, à un hebdomadaire depuis longtemps disparu, intitulé " Demain". La dernière page de chaque numéro y était systématiquement réservée à une personnalité de la Culture, invitée à s' exprimer en toute liberté.
Le journal a ainsi publié de nombreux écrivains français ou étrangers, de Roger Vailland à Jean Cassou et Emmanuel Berl, d' Arthur Koestler à William Saroyan et Erich-Maria Remarque, des musiciens, des comédiens, des cinéastes, tels Fellini et Abel Gance.

C' est ce dernier que j' évoquerai ici. Il était entré un jour dans les bureaux de la rédaction, accompagné d' une jeune femme qu'il a présentée : " Ma collaboratrice, Mademoiselle Nelly Kaplan." On disait de Gance, alors âgé de 67 ans, qu' il était l' un des fondateurs du cinéma moderne avec l' Américain Griffith et le Soviétique Eisenstein.

Au demeurant, c' était un homme d' une grande simplicité, souriant, courtois comme on l' était jadis, une petite lueur d' ironie dans l' oeil, sa chevelure blanche auréolant son visage. Nelly Kaplan tenait en main l' article que nous attendions : "Le temps de l' image éclatée" ( publié dans le n° 22 du 10 mai 1956). Elle en a résumé le contenu avec un léger accent importé de son Argentine natale. Le titre était d' elle, le texte renouait avec une démarche interrompue trente ans auparavant quand, à l' avènement du "parlant", les " commerçants", tels des vautours, se sont jetés sur l' art du cinéma pour en faire une lucrative industrie.

Cette mutation, Gance l' a payée d' années de renoncement à la création. Et là, devant Nelly Kaplan et moi, il semblait soudain rasséréné, comme si ce simple article allait lui offrir une revanche, et redonner sa chance à l' élan brisé du cinéma dont in n' avait jamais cessé de rêver.

J' ai l' écrit sous les yeux : " La clé du cinéma de demain git dans la vision simultanée de plusieurs images (...) La polyvision, en introduisant cette musique visuelle, élargira brusquement les paupières. Nous revenons à l' "Origine de la Tragédie" de Nietzche (...) Le cinéma-mouvement, mis à mal depuis l' origine du parlant, va reprendre ses extraordinaires prérogatives et jouer en 1956 la carte de la polyvision comme la musique a joué et gagné au XIVème siècle, la carte de la polyphonie."

J' ai gardé un moment contact avec Gance. Nous avions même envisagé, avec le renfort du critique d' art Otto Hahn, un scénario que nos quatre délires mêlés ont vite rendu irréalisable. La vie nous a dispersés. J' ai commencé à partir en Afrique, Otto a introduit le "pop'art" en France, Nelly a tourné "La Fille du pirate" et écrit des textes surréalistes sous le pseudo de Belen. Gance, le visionnaire du cinéma-fiction, a continué de réfléchir à la naissance de "l' image virtuelle". Il est mort à 92 ans. Une rue du XIIIème arrondissement de Paris porte aujourd'hui son nom.

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Henri Mahé à la trace

Publié le par memoire-et-societe

L' entre-deux-guerres a été riche en personnages hors du commun, comme si les rescapés d' une des plus sinistres boucheries de l' Histoire avaient cherché à rattraper dans la liberté et la révolte une jeunesse escamotée.

Henri Mahé a vécu ainsi, bien qu' il ait échappé de peu au "casse-pipe". Né en 1907 à Paris de parents bretons, il a grandi à la Mouff ', qui lui a enseigné l' argot des chiffonniers, puis, après un stage aux Beaux-Arts, enchainé avec un premier boulot : aide-comptable aux Galeries Lafayette. Pas longtemps. A 20 ans il s' instituait peintre attitré des cirques et des bordels, et louait une péniche sur la Seine, " La Malamoa ", vite devenue le rendez-vous à la mode d' arsouilles, qui avaient baptisé leur hôte "Riton-la-Barbouille ", et de leurs avocats, de chansonniers, de gadz'arts, de grandes gueules et de petites vertus.

Un soir de 1929, la journaliste Aimée Barancy est arrivée là, flanquée de l' actrice Nane Germon et d' un étrange docteur Destouches, plus âgé de 13 ans que Mahé, et qui allait devenir peu de temps après célèbre sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le courant est passé aussitôt entre le beau gosse de la Mouff ' et l' écrivain potentiel (il a commencé la rédaction du "Voyage"). Mahé a accepté d' aller décorer la salle de bains de Céline, rue Lepic : une amitié naissait, qui n' a pas manqué de brouilles, suivies d' autant de réconciliations. Croisant les compères sur les pentes de Montmartre, Abel Gance les appelait "Verlaine et Rimbaud", sans plus d' identification.

Puis une période faste s' est offerte au peintre-décorateur "people". A son imagination étaient tour à tour livrés les murs du "31",bordel de luxe de la Cité d' Antin, des cinémas Rex, Elysée-Gaumont, Paramount-Capucines, du paquebot "Normandie", du prestigieux restaurant londonien "Quinto's", du night-club "Montyon", du Balajo, le temple du musette. Gance lui confiait les décors de quatre de ses films, son personnage apparaissait dans "Voyage au bout de la nuit", il obtenait le Prix Blumenthal réservé aux artistes-décorateurs, et se faisait construire un bateau à lui, "L' Enez Glaz".

La guerre et l' occupation n' ont pas ralenti cette activité multiforme. Mais ses "mauvaises fréquentations" lui ont valu quelque disgrâce à la Libération. Boudé, sinon "épuré", il est allé prendre du champ à Quimper où il a retrouvé la peinture de chevalet. En 1948 il était de retour dans la capitale, chargé cette fois de la "déco" du Moulin Rouge. Il a eu en 1949 le rare courage d' entreprendre le voyage du Danemark où étaient réfugiés Céline, le pestiféré, sa femme, Lucette Almanzor, et leur chat Bébert. Le but officiel était de peindre un portrait du maudit. Les retrouvailles ont de suite mal tourné, et il n' y a point eu finalement d' autre portrait que celui de Céline sur Mahé en 1952, dans " Féerie pour une autre fois"...

Ce dernier avait déjà récupéré son statut d' artiste bobo et d' écrivain mondain un peu voyou, auteur d' un roman sur le milieu, " Charonne's Hotel ", ami de Mistinguett, du colonel Rémy, le fondateur d' un réseau de renseignements gaulliste, et des familiers, aisément interlopes, des nuits parisiennes. Mahé est désormais fêté a Copenhague, à Mexico où il a peint une fresque à la gloire de Toulouse-Lautrec, publiant d' autre part deux volumes sur ses souvenirs, " La Brinquebale avec Céline ", et sa correspondance, " La Genèse de Céline ", lequel amnistié puis installé à Meudon, était alors mort depuis presque dix ans sans l' avoir revu.

A 68 ans, les gènes bretons de Mahé ont fini par l' emporter. Il s' est embarqué sur un " trois-mâts" pour le tour du monde. Il est mort à la première escale, New York.

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"Le Chautard"

Publié le par memoire-et-societe

Il existe " le Chautard" comme existent "le Littré", "le Larousse", "le Robert, ou, en médecine, "le Vidal. Sauf que "le Chautard" est consacré à une langue non reconnue et dédaignée : l' argot. L' argot est pourtant consubstantiel à toute langue, ou plutôt à l' éphémère de toute langue. Il évolue avec elle. Si elle disparait, il disparait.

Car en réalité, c' est une contre-langue : celle des marginaux, des déclassés, des laissés pour compte. Des taulards et des putes. Davantage donc le code des asociaux que la distrayante trouvaille de l' imagination populaire qu' y voient de loin des bobos, à l' instar du parler-jeune cueilli à la sortie des lycées ou du verlan affadi des parents qui s' efforcent de montrer qu' ils sont toujours "dans le coup". L' argot est une violence transférée dans les mots. Traité par Audiard et dit par Bernard Blier ou André Pousse, il amuse. A Bois d' Arcy, langage usuel et exclusif, il effraie.

Emile Chautard -dont un parfait homonyme est allé réussir à Hollywood dans les années 30- relevait de l' aristocratie ouvrière qu' on trouvait dans le monde de l' Imprimerie, notamment au Syndicat des Correcteurs où s' était regroupée une élite révolutionnaire. Typographe et fier de l' être, Chautard a réservé son temps libre à la langue verte et à trois ouvrages : "Goualantes de La Villette et d' ailleurs" (1929), "Glossaire typographique" (1937) et surtout -né en 1863, il a alors 68 ans- " La Vie étrange de l' argot ", paru en décembre 1931 chez Denoël, lequel avait publié deux ans plus tôt " Hôtel du Nord", d' Eugène Dabit.

Fin 1931...Denoël...vous ne voyez pas? c' est le moment où Céline achève " Voyage au bout de la nuit" pour le même éditeur. De là à déduire que Chautard, Dabit, Céline, se sont rencontrés, réciproquement lus, sinon influencés... Céline n' a-t-il pas d' ailleurs dédié à Dabit, en 1937, "Bagatelles pour un massacre"? Avant ceux-la, hérauts de la "littérature prolétarienne", l' argot avait déjà ses références : Villon, Hugo, Schwob, Rictus, Bruant ( argotier de cabaret) l' avaient célébré en l' employant. Des lexicologues s' étaient penchés sur lui : Larchey, Delvau, Dauzat, pour ne citer qu' eux. Mais ce qui distingue Chautard des autres, c' est l' intérêt qu' il porte aussi aux utilisateurs, les argotiers. Fruit d' une fréquentation assidue des zincs et des bordels ou d' une infiltration parmi les aumôniers des prisons avec iconographie appropriée. Plan de Paris de la Voyoucratie du moment. Enquête à actualiser en continu, comme il en va généralement en matière de sociologie.

Que Céline, dont on ne dira jamais assez l' importance, ait librement puisé dans "le Chautard" est évident. Médecin de dispensaires des banlieues déshéritées, il trouvait dans le livre de l' ouvrier typographe, l' élargissement et la confirmation de ce qu' il rencontrait quotidiennement dans son métier et ses relations (les peintres Henri Mahé et Gen Paul, par exemple). L' écrivain ne pouvait que s' en satisfaire. Selon Henri Godard, son exégète, "Mort à crédit", paru en 1936, emprunte davantage encore que "Le Voyage" à la Somme du "Chautard". Et Céline de résumer en 1957 : " C' est la haine qui fait l' argot (...) L' argot est fait pour exprimer les sentiments vrais de la misère."

Cela lui a permis en tout cas de fixer au plus juste la vision existentielle qu' il veut conférer à son oeuvre. Au point de se prendre au jeu en prolongeant "le Chautard" par des créations de termes combinant la brutalité naturelle de l' argot et une "mesure" propre à ne pas laisser le lecteur se faire kidnapper par la société du spectacle. L' argot entrait dans la Littérature par la grande porte.

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Sur la "seconde génération" ( surréaliste )

Publié le par memoire-et-societe

Le 15 décembre 1929, André Breton publie le "Second Manifeste du Surréalisme". Il y accentue notamment l' engagement politique du mouvement dans la mouvance marxiste-léniniste, en marquant d' ailleurs une préférence pour l' option trotskiste. Il règle au passage des comptes avec plusieurs de ses compagnons de la première heure, et non des moindres: Artaud, Desnos, Soupault, Ribemont-Dessaignes, Prévert, Leiris, Queneau, Tanguy, Masson, Vitrac, Miro, Baron et d' autres. Les victimes de cette "purge" ne se laissent pas faire. Une douzaine d' entre elles publient, dès janvier 1930, une réponse intitulée "Un cadavre", reprise du texte du Groupe lors du décès d' Anatole France. D' autres refluent vers des revues comme "Documents 34" de Georges Bataille, ou " Le Grand Jeu", créée par Lecomte, Daumal et R,Vailland. Crevel et Rigault se sont suicidés. Le surréalisme "organisé" a besoin, c' est le cas de le dire, de sang neuf.

Les fidèles Naville et Péret changent alors "La Révolution Surréaliste" en le "Surréalisme Au Service De La Révolution" (SASDLR dans le langage courant), en juillet 1930. Les nouveaux adhérents au Groupe sont dès lors, pour l' essentiel, de jeunes militants révolutionnaires: Char, Georges Sadoul, Mayoux, Thirion, Unik, Nadeau, Hugnet, Léro, Pastoureau, Marcel Jean, par exemple.

J' ai précisément rendu visite, en 1992, à Marcel Jean, "Villa des Arts", un hameau d' artistes derrière le cimetière Montmartre . Un long et souriant vieux monsieur m' a ouvert un atelier submergé de toiles de son ami Oscar Dominguez, au mur, sur le dessus d' une armoire, près du piano. Mais enfoui aussi sous ses propres dessins pour impressions textiles, ses eaux-fortes, des décalcomanies automatiques, des frottages partout. Couleurs déconcertantes sous le ciel parisien de la verrière. Nous nous mettons à parler de ses rencontres : Duchamp, Arp, Man Ray, Brauner, auxquels il a dédié des médaillons frappés par la Monnaie. Du "Groupe Octobre" des frères Prévert. De ses séjours à l' étranger, à New York, à Budapest surtout où il a passé la guerre, se liant avec le philosophe Arpad Mezei. Ensemble, ils ont écrit sur Lautréamont, puis publié une monumentale " Histoire de la peinture surréaliste", en 1959. Ses convictions sont ancrées à gauche, sa foi dans le surréalisme viscérale. Avant-guerre, les "gens" traitaient ses semblables de dangereux psychopathes. Marcel Jean est mort en 1993, au bout d' une vie éblouie par ses rapports inattendus avec le fameux "Hasard objectif".

Henri Pastoureau, je ne l' ai jamais vu. Nous avons correspondu. Etudiant de philo à la Sorbonne en même temps que Nadeau, marxiste régionaliste trempé de freudisme, jouant volontiers du gourdin contre les "Camelots du Roy", il a déboulé dans le surréalisme à 20 ans. Vite ami avec Péret, Tanguy, Eluard, Bataille, Lély, il est de toutes les bagarres, de préférence dans les églises comme à Saint-Séverin, lors de l' " Affaire Carrouges", du nom d' un philosophe qui s' était mis en tête de rapprocher le surréalisme du christianisme. Avec Robert Lebel, Maurice Henry, Marcel Jean, Hérold et d' autres, il claque alors la porte de Breton, jugé trop mou en la circonstance. Prisonnier de guerre dans la banlieue de Berlin, il a écrit en allemand des poèmes d' inspiration hölderlienne dont il m' a confié des doubles, envoyés à un éditeur qui ne me les a jamais rendus. Lors de la publication de son premier recueil en 1936, "Le corps trop grand pour un cercueil", son préfacier, Breton cela va de soi, a reconnu en lui " un des rares poètes originaux de sa génération ", soulignant là un mélange de lyrisme maitrisé, de don pour l' ellipse, et d' humour nourri de dérapages sémantiques. Pastoureau est disparu en 1996, laissant derrière lui des souvenirs parus chez Nadeau : " Ma vie surréaliste" (éd. Lettres Nouvelles", 1992).

Il a encore existé une troisième génération, après guerre, mixant vieux grognards (Péret, Mayoux, Brauner, Toyen, Lam ) et nouvelle vague (Duprey, Legrand, Bédoin, Schuster, José Pierre, Bounoure, Jean Benoit,Joyce Mansour) pour citer les plus actifs. Breton s' est éteint en 1966, mais, quoiqu' il en fût, l' Aventure surréaliste était depuis longtemps terminée.

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Les "sanzistes"

Publié le par memoire-et-societe

Les évènements ou phénomènes artistiques régionaux sont souvent occultés par le jacobinisme parisien : Rouen, Strasbourg, Nantes, Lille, Toulouse, Grenoble, Aix-Marseille, Nice ou Montpellier, pour ne citer que quelques cas, ont été, sont toujours, des foyers de création injustement sous-estimés dès qu' ils ne font pas l' objet d' une consécration publique par la capitale, à l' exemple de Metz ou de Lens. Ces deux dernières bénéficient en réalité davantage d'une délégation politico-artistique que d' une reconnaissance comme agents d' expression culturelle endogène. La décentralisation des esprits reste à conquérir..

Ainsi, qui connait, hors de l' aire strictement lyonnaise, le "sanzisme " (lire : sans terminaison en "isme"), mouvement né au lendemain de la seconde guerre mondiale dans une "capitale des Gaules" jamais fâchée de faire la nique au parisianisme ? Lyon déjà -que Baudelaire qualifiait de "bagne de la peinture" en songeant à l' exploitation que faisaient les Soyeux de leurs "dessinandiers"- était loin d' être table rase en matière d' art plastique. Une "Ecole" y était née à l' occasion d' un Salon en 1819, annonçant les préraphaélites anglais pour aboutir au pré-impressionnisme et à Puvis de Chavannes. Ses principaux animateurs, Révoil, Orsel, Berjon, Ravier, ont indéniablement pesé sur la suite, marquant sur des artistes comme Dufy ou Picasso lui-même.

Les " sanzistes", nés, eux, d' une exposition-manifeste organisée en 1948 dans la chapelle du lycée Ampère par des étudiants des Beaux-Arts, ont fait alors une percée spectaculaire dans le débat Abstraction- Nouvelle Figuration. Puisant leurs sources dans l' Ecole de Paris, s' inspirant aussi bien du pointillisme et du fauvisme que des Nabis et du surréalisme, ils ont délimité,entre Saône et Rhône, un lieu de renouvellement unique au large des rives de la Seine pour la communauté des plasticiens :

André Cottavoz s' est illustré par sa recherche d' une lumière émanant de la toile même, comme dans les oeuvres de Derain. Apprécié à l' étranger, il est présent en force dans les musées japonais et italiens ;

Jean Bansac, un ami de Breton, était surtout connu comme architecte. Ses tableaux, proches de certains Naïfs, se sont appliqués à prolonger la démarche cézannienne ;

Jacques Truphémus, admiré par Balthus et admirateur de Bonnard, a connu le succès dans tous les genres, notamment le portrait et les natures mortes ;

Jean Fusaro a peint en résonance avec des artistes comme Ensor ou Chagall : non pas dépassé mais assimilable à eux en tant qu' aquarelliste et muraliste.

Arrêtons là.Les sanzistes ont aujourd'hui disparu. Leur testament s' est écrit en 2003 dans une rétrospective que leur ville leur a consacré. On en retient qu'ils ne se sont jamais laissé enfermer dans les "ismes", manifestant par là leur identité au sein de l' avant-garde. Héritiers des Coloristes, des Zinards chers à leur compatriote et critique Henri Béraud, et de "Témoignage", le groupe de Bertholle et Le Moal, ils ont montré qu' on pouvait emprunter sans copier, et trouver d' autres voies pour d' autres résultats. En ce sens, le sanzisme a su cultiver, parallèlement à la modernité, la singularité qui fait son intérêt.

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Le parcours limpide de Kikoïne

Publié le par memoire-et-societe

Il y a chez moi un tableau qui représente un poulet à demi déplumé, sur un coin de table. Près de l' animal des tomates, un petit pot bleu. Fond de briques rougeâtres. Des visiteurs s' approchent, cherchent à décrypter la signature, puis finissent par demander : "C'est un Soutine?"

Non, ce n' est pas "un Soutine", mais une oeuvre de Kikoïne. On raconte que quand ils étaient ivres, les deux jeunes peintres signaient l' un pour l' autre, en frères. Peut-être le tableau est-il alors de Soutine signé Kikoïne, autrement dit un faux Kikoïne et un vrai Soutine ?

Chaïm Soutine est une star de la première "Ecole de Paris". Michel (Mikhaïl) Kikoïne demeure moins coté, encore que de plus en plus prisé, notamment en Asie et dans son pays d' origine, la Biélorusse (partie ouest de la Russie devenue indépendante depuis la chute de l' URSS), où il a vu le jour en 1892. A 20 ans, il fait, comme Chagall, Kisling, Brancusi, Marcoussis, Lipchitz, Krémègne, Pascin, Mané-Katz, Survage, Zadkine, et plusieurs centaines d' autres artistes juifs d' Europe de l' est, le voyage sans retour à Paris, capitale des Arts.

Il s' installe, bien sûr, à "La Ruche", le phalanstère des "Montparnos", au fond du XVème arrondissement. et dès sa première exposition personnelle en 1919 est remarqué par la critique et les collectionneurs. Bientôt, il a la révélation de la lumière méditerranéenne qu' il va croiser avec celle d' Annay sur Serein, dans l' Yonne, où il a acquis une maison. A la fin des années 20, Kikoïne est "lancé". Le cubisme, le surréalisme, l' abstraction n' ont pas dérangé la régularité de son pas. Il est fidèle à ses premiers maîtres, Rembrandt, Chardin, Courbet, tout en se référant à l' expressionnisme, au fauvisme, aux nabis.

Pour autant, petit-fils de rabbin et naturalisé français, il n' oublie jamais son éducation judaïque et la tradition paysagiste russe. Sa palette s' enrichit en outre des effets de ses multiples séjours en Provence, puis en Israël où il est considéré comme un Soutine optimiste, témoin accompli d' un parcours qui l' a conduit, à l' instar de Foujita ou de Modigliani, via les "Années folles", d' un bourg perdu aux hautes marches de la reconnaissance artistique. Il meurt en 1968 à Cannes alors que viennent de retomber à Paris les clameurs de la révolte.

P.S. Le fils de Michel Kikoïne est le peintre Jacques Yankel, ex professeur à l' Ecole des Beaux-Arts de Paris.

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L'arme linguistique

Publié le par memoire-et-societe

La démographie, la langue et l' économie forment un trépied sur lequel s' appuie une majorité d' Etats-nations. C' est pourquoi la place de sa langue, écrite et parlée, demeure fondamentale pour l' avenir, entre autres, de la France. Des années passées aux côtés de Léopold-Sédar Senghor au Sénégal m' ont associé à un vaste projet de francophonie qui s' est ensuite réduit à quelques bureaucraties népotistes et onéreuses, sans impact véritable sur les mutations mondiales.
Les Français sont aujourd'hui les principaux responsables (sous prétexte d' échapper à un éternel soupçon de "néo- colonialisme") de la médiocre santé du... français. Ils semblent juger la "Francophonie" comme une sorte d' inévitable concession aux Québécois, Wallons et autres qui, voués à une lutte farouche pour la survie de leur langue natale ou d' emprunt, craignent,eux, son recul international. Paris croit apaiser leurs appréhensions en finançant les institutions multilatérales et brouillonnes mentionnées plus haut, ou en créant un portefeuille hybride coopération - francophonie confié à un ministre de seconde zone. Cette attitude paternaliste, voire condescendante, est une lourde et tenace erreur qui aboutit à abandonner aux seuls francophones non français la défense concrète de la langue commune.

Les références au "Commonwealth à la française", ou l' élargissement continu du système à des pays qui n' ont rien à voir avec le concept même d' intérêts solidaires francophones, sont les preuves d' une dérive vaniteuse de la problématique. Une langue est une arme.Il faut partir de là. Nous ne sommes plus, tant s' en faut, à l' époque de Rivarol et du discours sur l' " Universalité de la langue française". On constate combien il est devenu difficile de garder à la seconde langue diplomatique la situation et le statut qui lui sont théoriquement conférés. Non seulement l' anglais international est actuellement l' outil privilégié des Sciences, de la Technologie, de l' Economie, mais 15 à 20 autres langues sont désormais plus parlées que celle de Molière.

Ces faits étant largement connus, il n' en est que plus alarmant de noter le peu de réaction du pouvoir politique à la dégradation syntaxique et terminologique du "parler-français". N' évoquons même pas la déroute de l' orthographe, y compris chez les "clercs" : enseignes commerciales, messages publicitaires, échanges électroniques, concourent à la défigurer pour en faire la version phonétique de l' inculture. Il n' est ni réac ni spécialement élitiste de déplorer la dépersonnalisation engendrée par pareil état de choses, sans rapport avec l' évolution naturelle de toute langue. Il s' agit là de vandalisme identitaire.

On marche d' ailleurs sur la tête : l' attention prioritaire dont semblent jouir "les langues régionales", minoritaires dans leur propre espace, rend perplexe. Dans quel idiome familier un Corse et un Breton devraient-ils donc s' adresser l' un à l' autre? un baragouin anglicisant de cent mots? un sabir truffé de jurons ethniques? Le raccornement linguistique n' annonce qu' une folklorique agonie, ne patronne qu'un degré zéro du savoir, à mi parcours entre le microparticularisme et la mondialisation uniformisante. Il est un moment où le passéisme vernaculaire parait aussi suicidaire que l' utopie espérantiste.

Une langue commune n' est pas un choix jacobin parce qu' elle est le produit de siècles, d' évènements divers, jusqu' à créer une entité historique. Celle des peuples qu' elle a rassemblés. En ce sens, elle prend valeur de frontière à défendre. Toute "Patrie" est toujours "en danger". Mieux vaut risquer de faire "vieux jeu" en le rappelant que de le laisser ignorer à des générations futures soudain désarmées.

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Avec Schaeffer

Publié le par memoire-et-societe

Sanctionné en 1968 après la grève des journalistes de l' ORTF, j' ai été courageusement recueilli par le responsable du "Service de la Recherche", Pierre Schaeffer, qui a osé me caser à la tête d' un département "Information" créé pour la circonstance.
J' ai passé deux ans (1969-71) auprès de cet homme alors considéré comme visionnaire du son et de l' image, chef de file de l' avant-garde audio-visuelle. Polytechnicien, ami de Jacques Copeau, disciple de Gurdjieff, et grand théoricien de la "musique concrète", c' était un personnage hors norme. Il a, diva outragée, consacré une partie de sa vie à se bagarrer contre l' administration de la radio-télévision publique qui estimait qu' il coûtait fort cher à l' entreprise au regard d' une production maigrelette. C' est d' ailleurs pourquoi Schaeffer réservait une autre partie non négligeable de son temps à répéter que "plus on monte, plus c' est pourri" et à parcourir le monde, en quête d' une reconnaissance internationale qui devait lui permettre ensuite de négocier des projets de budget vertigineux, vite ramenés à la portion congrue au mépris de la santé de notre chef comptable.

C' est dire que ce Service, dont la réputation d' anticonformisme et d' insouciance trésorière était reconnue de tous, attirait la foule des créateurs sans domicile fixe, et constituait en lui-même un "show" dont le maître des lieux s' ingéniait à faire le chiffon rouge des inspecteurs et contrôleurs d' Etat. Cinéastes expérimentaux, ethno-acousticiens, néo-concertistes, psycho-phénoménologues, électrographistes, post soixante- huitards du type Lapassade (Paris VIII) que les Situationnistes venaient là traiter de "gros con", se bousculaient pour entendre la Parole que Schaeffer délivrait d' un ton blasé à un parterre,au sens le plus littéral du terme, d' étudiantes extasiées.

Le "bureau" du patron introduisait d' emblée dans l' atmosphère de dérision raffinée et de flegmatique improvisation qui prédominait. Il s' agissait, à l' étage, d' une très vaste pièce richement moquettée et entièrement vide. Pas de meuble, de dossier, pas même la moindre feuille de papier. Une chaise ordinaire unique, sur laquelle Schaeffer daignait s' asseoir, sa serviette de cuir sur les genoux, pour écrire. Quand il tenait réunion, sans ordre du jour ni horaire précis, les participants prenaient donc place par terre, en arc de cercle.
Pour le reste, la " Recherche" investissait un bel hôtel particulier (le Centre Pierre-Bourdan), ceint de gazon à l' anglaise et situé à deux pas de la "Maison ronde" (Radio France). Schaeffer y avait fait aménager un ensemble spécialement incommode, peuplé de bouts de couloir, de niches, de faux balcons, de demi cagibis, d' embrasures-surprises et autres recoins tarabiscotés d' où émergeait à tout instant quelque chercheur affairé. L' image de ruche ne pouvait manquer de saisir l' esprit du visiteur, le décor de lui rappeler un tableau de la Commedia dell' Arte.

De cet antre surréalisant sont cependant nés des "objets de communication" (i.e. des émissions) qui ont marqué les années 60-70, tels "Les Shadoks", les séries "Un certain regard" et "Vocation", les oeuvres de compositeurs comme Pierre Henry, François Bayle, Bernard Parmigiani.

En 1974, Chirac a fait éclater l' ORTF, que personnellement j' ai quitté depuis trois ans, en un chapelet de structures et de chaînes. Je me trouve à des milliers de kilomètres au moment où mon ancien service est fondu dans un Institut de l' Audio-Visuel (INA) plus tourné vers l' archivage que vers l' expérimentation. Alors Schaeffer, atteint par l' âge de la retraite, est retourné à ses travaux personnels de musicologue et de théoricien. De lui, je garde aujourd'hui le souvenir ému d' un pionnier incompris et parfois maladroit, qui a néanmoins ouvert en France les pistes dont ont su s' inspirer des formes de communication contemporaine.

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