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58 articles avec culture

Au fond du trou

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Thierry Pelletier est né en 1965 dans une banlieue. Son C.V parle pour lui : 1983, premier coma éthylique, 1985, premier shoot, 1986, squatter à Montreuil, 1987, fondateur d' un groupe de rock, puis éducateur social dans des foyers pour toxicos, puis veilleur de nuit dans des centres " d' hébergement et de réinsertion", puis intérimaire dans le bâtiment.
En 2006, en "fin de droits", chômeur ruralisé en congé parental, on lui prête un ordinateur pour enregistrer ses disques et écrire des "conneries", comme font des tas d' exclus.

Les amis des "éditions Libertalia" viennent de publier 120 pages de lui, sous le titre "La petite maison dans la zermi", suivi de "Tox Academy". Je ne fais pas de pub, je dis seulement : lisez (investissement : 10 euros ). Tous les personnages - M. Schmidt, Ali, Steve, Kader, Pedro, Slimane et autres- y illustrent la confondante imbécillité de celles et ceux qui fantasment sur la misère, en l' ennoblissant comme une sorte d' "ascèse", on ne sait quel espace réservé de l' authentique spiritualité par le dénuement.

La victoire du libéralisme et de ses "animateurs" est bien de réussir à déposséder le miséreux de tout respect social et de toute perspective historique. Mieux encore, de le dégrader jusqu' à lui faire endosser les bases du système qui l' aliène, et applaudir, admirer, envier, les privilèges de ses maîtres. Les " racailles" n' aspirent plus alors qu' à pouvoir singer la morgue et les manières des "people" et des V.I.P.

Dans ce contexte, les êtres évoqués par Thierry Pelletier ne sont que des soldats perdus, des épaves qui ne veulent pas bosser, dans un monde où, il est vrai, le boulot se fait rare, même dans les tâches les plus salissantes. Un clodo est irrécupérable. Un toxico "guéri", difficile à remettre au turbin...

Pour en sortir, Pelletier n' a pas grand'chose à suggérer, bien sûr, sinon une relance de la solidarité de classe, comme l' avait entreprise autrefois l' ouvrier relieur Eugène Varlin en fondant "La Marmite", une coopérative stoppée par la guerre et l' assassinat de son fondateur par les Versaillais.

Il y a besoin de témoins tels Thierry Pelletier ou Patrick Declerck , l' historien de l' Hospice de Nanterre (" Les Naufragés", 2003) pour rappeler aux "politiques" (qui sont largement au courant) l' existence de l' armée des laissés pour compte, défoncés, taulards, suicidaires ou pychosés qui hantent, sans écho, les prisons, les mouroirs, les foyers, les asiles, les sous-bois, les squats, les taudis, les porches et des gares dont ils ne pourront jamais fuir.

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Les cousins Fragonard

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Fragonard, d' un parfumeur datant de 1926, est bien connu. Il est intégré à la société de consommation, et participe de l' image de celle-ci. Pour autant, la renommée des titulaires véritables du nom Fragonard, originaires de Grasse, capitale de la parfumerie, a débuté bien avant cette réussite commerciale.

Deux cousins germains, nés la même année dans la même ville, cousins jumeaux pour ainsi dire, ont, les premiers, imposé le patronyme. L' un, Jean-Honoré, en tant que peintre, l' autre, Honoré, qu' anatomiste. Le parallélisme de leur destin dans des activités fort différentes, ne peut manquer de frapper l' attention.

Jean-Honoré (futur grand-oncle de la talentueuse Berthe Morisot) était à bonne école, élève ou ami de Chardin, Boucher, Van Loo, Hubert Robert, David. Sa femme était miniaturiste. Son fils et son petit-fils seront peintres et lithographes à l' époque du romantisme triomphant. D' abord assez académique, Jean-Honoré s' est ensuite orienté, sous l' influence du climat libertin régnant au temps de Louis XV, vers un art plus frivole, dit "du rococo". Témoin d' un milieu avide de Fête et d' Erotisme (voir, au Louvre, "Le Verrou" ) sa vogue a alors atteint son apogée. La favorite du Roi elle-même, la comtesse du Barry, lui a un jour passé commande, pour son château de Louveciennes, de quatre grands tableaux censés figurer "Les Progrès de l' Amour dans le coeur d' une jeune fille" (1771). Les tribulations de l' oeuvre, au total composée de quatorze scènes, ont curieusement épousé les avatars de l' Histoire.

Récusés par l' entourage de Louis XVI, rallié au néo-classicisme, les originaux ont été récupérés par l' artiste tombé en disgrâce, avant d' aboutir, beaucoup plus tard, au musée Fragonard de Grasse, puis, via la banque J.P.Morgan, d' être vendus en 1915 au milliardaire américain de l' acier, Henry Frick. Ils sont aujourd'hui exposés, avec un faste particulier, dans la prestigieuse collection de l' industriel, à New York.

De son côté, le cousin Honoré, issu du même milieu local de gantiers-parfumeurs et devenu chirurgien, fondait à Lyon la première Ecole vétérinaire française. A peine âgé de trente ans, il y enseignait l' anatomie avec succès. Quelques années après, il a été nommé à la tête d' un établissement similaire à Alfort, maintenant Maisons Alfort, commune jouxtant Paris. C' est là qu'en 1766 il a commencé d' entreprendre la célèbre série des "Ecorchés", réalisations dont a immédiatement raffolé toute la noblesse. A cette occasion, Honoré Fragonard a inventé une technique de conservation des corps dont le secret s' est gardé deux siècles. Il consiste en injections vasculaires de suif de mouton imbibé de résine de mélèze.

La Révolution a dispersé la collection, dont 21 pièces seulement ont pu être sauvées. On peut toujours les voir au Musée de l' Ecole de Maisons-Alfort, chronologiquement premier conservatoire vétérinaire du monde.

Très affecté par les atteintes portées à son oeuvre, Honoré est mort en 1799, sept ans avant son proche cousin.. Mais son musée continue d' être annuellement visité par plus de vingt mille curieux parmi lesquels une forte proportion d' étrangers.

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L' Age de la Fête

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand, en 1944, les soldats américains sont arrivés à Paris, ils ont importé des auteurs comme Steinbeck, Caldwell et Hemingway, et le jazz, "musique de nègres" interdite sous l' occupation. Ces Américains n' avaient rien à voir avec les businessmen et les stars qui ont empli les hôtels de luxe après la bataille. Non, c' était de simples G.I's du Michigan, du New Jersey et de Pennsylvanie.

La salle de l' Olympia était leur domaine. Ils s' y entassaient pour écouter les orchestres de Glenn Miller et de Tommy Dorsey dans une tempêtes de sifflets et de hourrahs sans grand rapport avec l' ordre régnant peu avant avec les concerts wagnériens de la salle Pleyel, destinés aux officiers de la Wehrmacht..

Deux ans plus tard, le jour où j' ai rallié le Quartier latin, après le bac, la vogue du jazz battait encore son plein. Je n' ai pas tardé à obtenir une adresse branchée : " Le Caveau des Lorientais". Il s' agissait d' une cave exigüe et surpeuplée de l' "Hôtel des Carmes", sur la montagne Sainte Geneviève. L' animateur vedette en était un étudiant en médecine (qui deviendra musicien professionnel), clarinettiste inspiré par Jelly Roll Morton et King Oliver, n' hésitant jamais à lancer sa formation dans des improvisations collectives : Claude Luter . A côté de lui, un géant décontracté, "Mowgli" (en réalité Maurice) Jospin, frère ainé du futur homme politique. Tromboniste flegmatique, Mowgli a longtemps joué dans l' orchestre de Sidney Bechet, avec mon camarade de lycée André Reweliotty, mort dans un accident de voiture en 1962..

Le lieu était bien fréquenté : Queneau, Sartre, Vian, ne dédaignaient pas d' y venir, mais le "Lorientais" fut fermé dès 1948 pour "raisons de sécurité", à vrai dire justifiées, faute

de toute possibilité d' évacuation en cas d'incendie.. Tout le monde émigra au "Tabou", où, je suis plus rarement allé. En revanche, j' étais assidu à la "Rose rouge", installée dans le sous-sol d'une brasserie rue de Rennes quand "Nico" (Papatakis) en a pris la direction .Entre 1948 et 53, les 8 mètres carrés de cette scène ont vu défiler tout ce qui se faisait de mieux en matière de "cabaret-théâtre", comme on disait alors : les Frères Jacques chantant Prévert, Hubert Deschamps jouant Queneau , le mime Marceau à ses débuts, les premiers textes de Boris Vian, Yves Robert et la compagnie Grenier-Hussenot dans le Père Ubu de Jarry, et aussi le jeune Mouloudji, et Juliette Gréco ( " Si tu crois, petite, petite, qu' ça va qu' ça, va durer toujours...)

Devenu moi-même marionnettiste-interprète d' Henri Michaux , j' ai hanté d' autres escales de Saint-Germain comme la librairie-galerie "Palmes", celles d' Adrienne Monnier et de Sylvia Beach, l' éditrice de Joyce, rue de l' Odéon, la Maison des Lettres, rue Férou, le club Saint-Benoit . C' était une vie étoilée, scandée par des haltes fréquentes à la "Rhumerie martiniquaise", et où la Sorbonne ne disposait que d' un rôle secondaire en dépit de mes Maîtres prestigieux ( Renouvin, Labrousse, Jankélévitch, Duroselle ). Plusieurs échecs à des certificats de licence et le décès brutal de mon père, m' ont ramené sur terre. Au milieu des années 50, j' étais un sage spectateur des "Trois Baudets", la salle de Canetti où passaient Brassens et Léo Ferré, non parvenus encore au faîte de la gloire, de " L' Ecluse", terrain d' envol de Barbara, du cabaret d' Agnès Capri, cher aux surréalistes, et du " Milord l' Arsouille", avec Francis Claude, Michèle Arnaud et Cora Vaucaire, dont l' obscur pianiste s' appelait Serge Gainsbourg.

Déjà, l' Age de la Fête s' éloignait. Il s' agit d' un court instant entre la fin de l' adolescence et l' entame de l' âge dit adulte. Quand le "Golf- Drouot" s' est créé, au premier étage du Café d' Angleterre (aujourd'hui un Mac Do), j' avais passé trente ans. J' ai pensé au "Lorientais", et suis allé, en voisin de quartier, entendre les "rockers" de "la bande du square de la Trinité" (Dutronc, Mitchell, Halliday). Partout un délire de "yé-yés" surexcités. Je me suis soudain senti déplacé. Hors jeu. Je suis redescendu sur le boulevard des Italiens. La Fête ne repasse pas les plats.

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Tarde ou la revanche du juge

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Gabriel (de) Tarde (la Révolution a privé sa famille de particule, la IIIème République l' a lui a rendue mais l' écrivain ne l'a pas reprise) était, à l' image de La Boétie, natif de Sarlat (1843).

Il a publié des ouvrages de sociologie au moment où Durkheim et le rouleau compresseur universitaire s' accaparaient l' exclusivité de la discipline. Le petit juge de province (sa première fonction), qui deviendra, au Collège de France, titulaire d' une chaire de "philosophie moderne" (terme imposé mais selon lui inapproprié), n' a pas pesé lourd. Calomnié, incompris, vite classé anti-progrès, on ne l' a plus lu, jusqu' à ce qu une réhabilitation officialisée à la fin des années 60 par des auteurs comme Foucault et Deleuze ou, plus tard, Régis Debray et Wolton, le tire de sa tombe intellectuelle. Qui l' a alors rattaché à Leibniz et qui à Montesquieu, ou lui a concédé une influence sur Freud.

Tarde est aujourd'hui reconnu comme un précurseur de la psychosociologie, mélange des genres durement condamné par le milieu scientifico-académique de son époque. "Philosophe sans avoir cherché à l' être", disait Bergson.

L' essentiel de la théorie sociologique de Tarde réside dans trois ouvrages ( mais il en a écrit bien plus) publiés entre 1890 et 1901 : "La loi de l' imitation", "Monaldologie et sociologie", et surtout "L' Opinion et la foule", réédité en 2006. Selon lui, pour expliquer les mouvements de masse, tout part de processus "d' imitation", reflet de nos semblables sur chacun de nous, et "d' invention". Le premier est issu de "croyances" (mythes,rites, etc.), le second des "désirs" prolongeant des croyances. Ainsi les psychologies individuelles s' insèrent-elles sans heurt dans la texture de la société (" adaptation").

Pour autant, Tarde considère la dynamique de foule comme un phénomène psychologique difficilement contrôlable. Le comportement des éléments qui la composent tend en effet vers une unanimité passionnelle : " groupes de l' instant", qui anticipent ce qui deviendra la formation de "publics".

Par sa démarche anticonformiste, Tarde incarnait ce que la "doxa" durkheimienne ne pouvait supporter :

- un penseur et chercheur hors sérail, osant s' aventurer sur le territoire réservé des Sciences sociales

- le procureur d' un industrialisme abstrait, d' un scientisme sublimé et d' un économisme étroit, le tout débouchant sur une technocratie déshumanisée

- un futurologue annonçant la transformation des masses en publics forgeant une "opinion".

Le recul de l' influence durkheimienne a été la revanche posthume du Périgourdin bafoué : humaniste à la mode de Montaigne (politiquement il se disait "républicain" et "démocrate" sans plus de précision), solitaire, prémonitoire, Tarde s' est appliqué à démonter avant l' heure les mécanismes d' où devaient surgir, malgré ses avertissements, " des fous guidant des somnambules ".

P.S- Le fils de Gabriel Tarde, Alfred de Tarde (avec particule retrouvée), a été un journaliste monarchiste, proche de Maurras.

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Carnet de rêves

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je suis resté depuis ma jeunesse influencé par le surréalisme, et notamment par la période dite des sommeils (1923-25) où s'illustrèrent, entre autres, Desnos, Aragon, Péret, Artaud ou Maxime Alexandre. A mon tour, j' ai tenu un "Carnet de rêves", journal onirique que j' ai bien entendu égaré au cours de mes déménagements. Je regrette sa perte : à mon âge, on ne rêve plus. En tout cas, rien ne me confirme que je rêve encore.

Parallèlement à cet intérêt pour l' ubac de la vie, j' étais féru de piano jazz. De jazz en général sans doute, mais plus particulièrement de grands pianistes tels l' autodidacte Erroll Garner, qui ne savait pas déchiffrer une partition, ou Oscar Peterson, mes préférés. J' ai écouté des heures et des heures leurs 78 tours sur un tourne- disques graillonnant, et déambulais, leurs compositions en tête.

Puis je suis entré dans la "vie active". Je n' ai pas renié l' amour du jazz, ai moins lu les surréalistes, bref vécu autre chose, autrement. On dépasse alors vite la trentaine, avant de mettre résolument le cap sur la suite. C' est vers cette époque que s' est produit l' événement que je vais évoquer. Freud, je crois, aurait classé mon récit parmi "les rêves sensés déconcertants", et les surréalistes auraient pu à ce titre l' accueillir dans leurs anthologies.

J' avais, une nuit, sombré dans un sommeil profond lors qu' a soudain surgi devant moi un indiscutable clavier de piano, avec son alignement de marches claires, coupé de feintes noires. Il s' imposait, écrasant de réalité, tandis que deux mains - les miennes ! - plongeaient vers lui et se mettaient à y courir. Or je n' ai jamais appris le piano. J' observais, stupéfait, mes doigts travaillant avec virtuosité et précision d' une extrémité à l' autre dudit clavier, incarnés en ceux d' Erroll Garner.

Invraisemblable substitution, le phénomène a duré tout le temps de "Misty", morceau réputé fort difficile à reproduire avec les "décalages" que Garner imprimait à sa rythmique. L' émotion était si grande qu' elle a fini par me réveiller, en état de totale sidération. Je venais de vivre un transfert exceptionnel, comme je n' en ai plus connu dans mon existence, consciente ou non.

C' est André Breton qui, une fois encore, et mieux que Freud, m' a fourni une clé de compréhension. Alors que le fondateur de la psychanalyse s' obstinait à contenir les rêves dans d' étroites limites sexuelles, le poète faisait aussi valoir la liberté infinie des représentations mentales, ainsi qu' elles ont trouvé à s' exprimer dans l' écriture automatique ou dans les tableaux d' un Chirico , d' un Ernst, d' un Masson, d' un Tanguy.
J' ai tenté pour ma part d' y réfléchir. Les lignes du "Carnet" perdu que j' ai mémorisées l' attestaient : un essai d reconstitution de l' atmosphère onirique qui a baigné ma "performance" était inconcevable sous peine de compromettre la vérité de la création artistique relayée par mon inconscient.
J' ai été, une fois, Erroll Garner. Je ne recommencerai plus.

P.S. Le prix Nobel de Littérature 2014 vient d' être attribué à Patrick Modiano. Ce blog avait précisément rendu hommage à l' écrivain le 27 juin dernier, dans la chronique "Pourquoi lire Modiano".

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Etre Corse

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' autre jour, à Sainte Lucie de Tallano, en Corse du sud, où je visitais un moulin à l' ancienne, le gardien m' a demandé d' où j' étais.
- J' habite Paris, ai-je dit. Mais mon père était corse et ma mère continentale.

- Alors, vous êtes corse.

J' ai accueilli sereinement la primauté du père, conforme à la tradition patriarcale de l' île. Je n' en ai pas moins, durant un séjour d' une semaine et demi, constaté le recul de la corsitude.

Au plan de la démographie d' abord. Les Portugais représentent 20% de la population et développent un embryon de classe moyenne ( responsables de PME pour la plupart ) qui transfère en majorité ses gains au Portugal. Corses et Portugais ne se marient pas entre eux. Le communautarisme domine.

C' est encore plus vrai des Maghrébins qui compteraient 30% des habitants, cantonnés dans les basses besognes et soumis à la méfiance indigène. Parmi les 50% qui restent, les Continentaux figurent pour près d' un tiers, ce qui, sur un total d' environ 300.000 individus, réduit le nombre de Corses d' origine à 100.000. Moins qu' à Marseille. Si l' on ajoute à cela que les meilleurs éléments issus de l' Université de Corte se dispersent, faute d' Empire, en France et en Europe, on se dirige vers une baléarisation ( 2 millions 500.000 touristes en 2013) dénoncée avec fracas par les nationalistes.

Ceux-ci, qui ont "déposé les armes", semblent baisser le ton. Les autonomistes ont, certes, enregistré des progrès électoraux sensibles, et leur représentation à l' Assemblée de Corse est significative. Le président de celle-ci, le communiste Bucchini, ne dédaigne pas composer avec eux. Mais les extrémistes marquent le pas. On ne voit plus guère de slogans anti-gaulois qui, tel IFF (les Français dehors), couvraient auparavant les murs, les panneaux et les pancartes. L' ethnicisme n' est décidément pas la voie du développement.

L' instauration d' un bi-linguisme partiel, la création de postes de professeurs de corse, ont contribué à décrisper la crise identitaire. D' autant que la frontière, pas forcément claire, entre certains nationalistes et les milieux et pratiques mafieux ont pu brouiller les cartes. La statistique des assassinats demeure constante, mais, depuis le meurtre du préfet Erignac, moins politisée. Nul doute qu' un referendum sur l' indépendance se traduirait actuellement par un "non" massif.

En fait, les Corses, quoiqu'ils disent, sont très "français" : plutôt pessimistes et toujours en attente de motifs de fierté et d' occasions de se valoriser. Agaçants et attachants, outranciers et susceptibles, égocentristes mais solidaires.

Je suis revenu avec du vrai "figatellu" pour amis parisiens. Nous l' avons mangé cru, soutenu par du Beaujolais blanc et frais, contrairement à toute orthodoxie. Quelqu' un a mis un DVD d' I Muvrini. Chacun a pu rêver de la dorure du soleil en fin d' après-midi sur le sommet de l' Incudine, ou des forêts de châtaigniers et de chênes-lièges dévalant vers le golfe de Porto. J' ai ressenti alors la fugitive impression, moi natif de Creil (Oise), ancien du lycée Decour et de la Sorbonne, marié 40 ans à une Alsacienne, père de 2 enfants élevés à Dakar dont l' un désormais installé aux USA, de répandre je ne sais quel parfum de pascal paolisme.

La Corse a gardé, hormis sa beauté, peu de ressemblance avec celle de Mérimée et même celle de mon enfance, mais c' est ainsi.

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Le trouble parcours de Wilhelm Reich

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Sa réputation chez les psychanalystes des années 30 était celle d' un fou. C' est pourquoi il est demeuré peu connu du grand public. Mais Hölderlin, Van Gogh, Nietzche ou Artaud n' étaient-ils pas "fous" aussi ?

Né en 1897 dans une famille de fermiers de l' Ukraine actuelle, Reich a combattu les Russes dans l' armée autrichienne, entrepris, la paix revenue, des études de médecine psychiatrique, puis rejoint à Vienne Freud dont il est devenu, à ses débuts, l' un des disciples favoris.

Son premier ouvrage, "La Fonction de l' orgasme", publié en 1927, le range bientôt parmi les hérétiques de la psychanalyse orthodoxe. Il part à Berlin, y adhère au Parti communiste, et fonde, avec des psychanalystes allemands (Fromm, Fenickel), la théorie freudo-marxiste.

L' avènement du nazisme le contraint à regagner Vienne où s' accentue son divorce thèorique avec Freud, s' agissant entre autres de l' importance de "l' instinct de mort". La fille du Maître, Anna Freud, elle-même psychanalyste, s' emploie à faire exclure "ce communiste" de la conservatrice Internationale psychanalyste (I.P.A) et s' applique à le discréditer en lui construisant une solide réputation de "dément".

De son côté, la Gestapo décrète un autodafé de toute l' oeuvre du "juif pornographe". Réfugié au Danemark puis en Suède, Reich y poursuit ses recherches sur la "thérapie psychocorporelle". Celles-ci captent l' attention de l' ethnologue Malinovsky qui, en 1939, l' invite à venir enseigner "l' analyse caractérielle" à New York. Commencent alors pour Reich d' interminables démêlés avec le F.B.I qu'obsède l' étiquette marxiste de l' Autrichien. On finit par le reléguer dans l' Etat du Maine, à Rangeley, où il crée une clinique de dépistage des biopathies. Ses expériences ne manquent pas de soulever bientôt l' indignation locale qui relaie les rumeurs antérieures de schizophrénie, couronnées d' une accusation non prouvée de pédophilie.

Condamné pour avoir outrepassé l' interdiction de location des "accumulateurs d' orgone" de son invention et avoir contesté la qualification du tribunal pour juger d' innovations scientifiques, il meurt,à 60 ans, en prison d' une crise cardiaque . Ses partisans ont estimé le décès douteux, compte tenu du climat de "mac carthysme" régnant à l' époque aux Etats-Unis. Ses oeuvres n' avaient-elles pas fait l' objet d' un second autodafé, à Manhattan cette fois?

Reich a en vérité tout enduré : calomnies et jalousies, expulsions, exils, vengeances, tracasseries policières, poursuites judiciaires, et peut-être mort violente. Aujourd'hui le musée de Rangeley, qui porte son nom, célèbre ses découvertes. Ses théories ont suscité des vocations et créations un peu partout : ainsi, à Paris, le "Cercle d' études reichiennes" animé par le psychologue libertaire Jacques Lesage de La Haye.

Illuminé? agent communiste? charlatan? visionnaire? la personnalité complexe de Reich reste une énigme que son étrange destin continue d' entretenir.

A lire : "La Fonction de l' orgasme" (L' Arche,1986)

"Reich parle de Freud" (Payot,1998)

Jean-Michel Palmier : " W. Reich. Essai sur le freudo-marxisme" (U.G.E, 1969)

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Impasse du Rouet

Publié le par memoire-et-societe

Il y a fort longtemps, un ami peintre, Raymond Charriaud, avec lequel j' avais créé un théâtre de marionnettes intitulé " La Compagnie du Rouet", habitait précisément impasse du Rouet, dans le XIVème arrondissement de Paris. Au coin, une campagnarde " Auberge du Rouet" rappelait que quelques décennies plus tôt la Beauce arrivait jusqu' à la place Denfert-Rochereau. De l' auberge, il fallait, afin de parvenir au but, emprunter une ruelle pavée sur une centaine de mètres, puis traverser le hall d' un immeuble qui la barrait pour déboucher soudain sur un îlot d' ateliers d' artistes, comme il en existait tout autour de Montparnasse.

A gauche, un bâtiment vétuste de deux étages où résidait Charriaud, à droite une enfilade plate de baraques en bois. Dans l' une d' elles travaillait et vivait le graveur Friedlaender. Goothard, dit Johnny, Friedlaender ne gagnait pas d' argent mais possédait déjà un passé qui en faisait la célébrité de ce monde clos.

Elève à Breslau d' Otto Müller, membre du groupe "Die Brücke", il avait connu toute l' avant-garde berlinoise avant de gagner Montparnasse. En 1937, son compatriote Hans Reichel lui avait trouvé refuge dans cette impasse où lui- même logeait. C' était la dèche. Fid, la femme de Friedlaender, faisait de la couture à domicile, lui s' efforçait de placer des dessins dans les journaux.

En septembre 39, il fut incarcéré en tant que ressortissant allemand, puis trimballé dans le Midi de camp d' internement en résidence surveillée. Il était de retour début 45 impasse du Rouet. Le peu qu' il possédait était envolé. Bientôt il eut pour voisin le peintre américain Sam Francis, un ami de Pollock et Rothko, qui l' initia au "dripping", procédé trop arbitraire pour l' artisan rigoureux correspondant à sa nature. C' est peu après que j' ai fréquenté l' impasse. Je passais devant la porte souvent ouverte de Friedlaender qu' on apercevait penché jour et nuit sur ses planches et ses cuivres. Il disait volontiers : " Je ne suis pas un graveur. Je suis un peintre qui grave", hommage à la longue tradition des graveurs allemands.

Cependant sa notoriété grandissait avec la vogue de la seconde Ecole de Paris. Un soir, Christian Zervos, fondateur de "Cahiers d' art", apparut impasse du Rouet. Bissière, Nicolas de Staël, Vieira da Silva, Zao Wou Ki vinrent à leur tour voir son travail qui ne manqua pas d' inspirer leurs tableaux. On se bousculait.

La première exposition importante de Friedlaender, qui mit le hameau en émoi, eut lieu en 1949 à la galerie "La Hune" de Bernard Gheerbrandt. Eluard, le critique Gaton Diehl, Malraux, Kisling, étaient là. L' aisance est le fruit du succès : en 1952, Friedlaender, naturalisé français, déménageait rue Saint-Jacques, puis achetait une maison de campagne. Il n' abandonnait pas l' impasse pour autant, y ouvrant un cours de gravure vite couru.

Pour moi aussi, une page était tournée. La "Compagnie du Rouet" avait déposé le bilan. Friedlaender est mort célèbre et riche dans les années 90. Le voir aujourd'hui coté au niveau de Braque ou de Chagall me renvoie inévitablement au souvenir héroïque de l' Impasse des vaches maigres...

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Les éclaireurs

Publié le par memoire-et-societe

Plus on avance en âge, plus, parait-il, s' éclairent les nids d' ombre où les contraintes du quotidien restreignent la visibilité des choses. Une décantation se produit, braquant le projecteur sur les figures marquantes de notre vie.

Voilà qui semble subjectif, donc justifiable de toutes sortes de réserves. N' en demeure pas moins que les esprits dont on estime qu' ils ont déterminé notre pensée, ne cessent plus de faire référence.

Me concernant, je les nomme André Breton et Jean-Paul Sartre. Mes "éclaireurs" n' affichaient pas de relations individuelles. Mais ils occupaient les mêmes tribunes, signaient les mêmes pétitions, manifestaient en faveur des mêmes causes. Selon moi, un fil court du "Manifeste du surréalisme" à "L' existentialisme est un humanisme". Cela déjà suffit.

Breton et Sartre défendaient un objectif analogue, que Sartre résumait en une formule : " tous les hommes, et tout l' homme". De quoi invalider la récupération qui les vise maintenant, alors que le premier associait Marx et Rimbaud et le second refusait le Nobel au nom de la Révolution et de la Poésie.

Leur grandeur vient de l' idée simple que la réunion de l' une et de l' autre donnait son sens à la Liberté. Breton a été le poète de la Liberté. Sartre le philosophe de celle-ci.

Je n' ai personnellement fréquenté ni Breton ni Sartre. J' aurais pu. Le "pape du Surréalisme" habitait à quelques centaines de mètres de chez moi. Je n' ai pas trouvé l' audace d' aller toquer à sa porte. Mais j' ai assisté, il y a bien des années, dans une salle Wagram bondée, au meeting mémorable du "Rassemblement Démocratique Révolutionnaire" (RDR) où il s' est exprimé, en même temps que Sartre, Camus et Rousset. Je n' avais jamais entendu de propos d' une telle ampleur.

Plus tard, j' ai participé, dans l' ex siège de la CGT, rue de la Grange aux Belles, à un rassemblement militant hostile à la guerre d' Algérie. Sartre s' y trouvait, très entouré. Je n' ai même pas tenté de l' approcher. Je garde néanmoins le souvenir de son extrême disponibilité, à défaut d' une facilité d' accès qui lui échappait.

Qu' aurais-je d' ailleurs osé leur dire d' autre que ce que j' écris aujourd'hui?

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Le trésor de Pierre-André Benoit

Publié le par memoire-et-societe

La crise aura au moins eu un effet positif : permettre à des Français de connaitre leur pays en les incitant à délaisser un exotisme (souvent de pacotille) au profit d' un patrimoine injustement dédaigné.
Si cet été l' aventure les conduit vers le sud du Parc national des Cévennes, au pays des rebelles Camisards où les miroirs en creux servaient à cacher la Bible, ils peuvent ainsi faire halte au château de Rochebelle, havre ombragé au bout d' un quartier populaire d' Alès. Cet édifice de la fin du XVIIIème, de style néo-classique, acheté par la Ville, abrite depuis 1989 le musée-bibliothèque Pierre-André Benoit.

Qui était Pierre-André Benoit, appelé PAB dans sa Cité natale comme dans le monde de l' Art, et décédé en 1993? Un humaniste des temps modernes, peintre et graveur, éditeur, bibliophile, collectionneur, ivre de poésie et d' enluminures. On se pressait pour solliciter ou admirer le travail de ce Languedocien enraciné dans son terroir mais ouvert à toutes les expressions créatrices, ami des plus grands avec lesquels il a étroitement collaboré. Ecrivains comme Breton, Claudel, Eluard, Tzara, Artaud, Bousquet, Valéry, pour ne citer que quelques auteurs des 425 ouvrages qu' il a illustrés, désormais déposés dans la Réserve de livres rares de la Bnf. Peintres comme Braque, Duchamp, Arp, Ubac, Dubuffet, Vieira da Silva ou Picasso, représentés sur place, à Rochebelle.

Dans le jardin du château vous accueille une sculpture de Miro. A l' intérieur, la vaste salle d' exposition entièrement conçue par PAB, depuis les ornementations de plâtre coloré des murs et du plafond jusqu' aux découpes des meubles de chêne peint. Trésor d' une vie de passion esthétique, consacrée en priorité aux Arts graphiques et à la fabrication des "minuscules", ces livres de petit format où l' inspiration et le talent du maître illustrateur viennent prolonger le souffle des poètes.

Publié dans culture

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