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61 articles avec culture

Boxer

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je n' ai pas abordé le Surréalisme -événement d' importance- par les textes de ses principaux fondateurs, "Les Champs magnétiques (1919) ou "Le Manifeste" de 1924, mais par la découverte d' un numéro de la revue "Maintenant" d' Arthur Cravan (pseudo de Fabian Lloyd) de l' année 1914. Cravan a été surréaliste avant la lettre, plus d' ailleurs par sa vie que par le volume de son oeuvre. Raison pour laquelle André Breton l' a fait figurer en bonne place dans son "Anthologie de l' humour noir".

Deux êtres co-habitaient étroitement en Cravan, colosse de 2 mètres et 120 kilogs, né à Lausanne de parents anglais : un poète et un boxeur, consubstantiellement liés. La provocation et la dérision semblaient les raisons de vivre de ce "bovidé aux yeux vides" qui économisait du temps pour mieux insulter la peinture, menaçait de trousser Marie Laurencin et Suzanne Valadon, et songeait à créer une revue littéraire nihiliste.

Ce dernier projet a vu le jour en 1912. "Maintenant" a compté au total 5 numéros dont la publication était abandonnée au caprice de son unique rédacteur-diffuseur, au prix de 5 sous. SOMMAIRE du N°1 : 1/ "SIFFLET", poème aux locomotives 2/ "DOCUMENTS INEDITS", présentés par un inconnu (aisément identifiable) signant W.Cooper, sur Oscar Wilde, dont Cravan se targuait d' être le parent et le disciple 3/ "DIFFERENTES NOTES" comprenant un faire-part se félicitant de la mort du peintre Jules Lefèvre, l' annonce d' un match entre Georges Carpentier et " le Nègre Gunther", quelques lignes sur le futuriste italien Marinetti. Le tout sur papier boucherie, dans un petit format.

Cravan écoulait le tirage en vendant lui-même dans les rues les exemplaires empilés sur une charrette de "marchande de quat'saisons". La 5ème et ultime livraison portait la date d'avril 1915. Son éditeur se trouvait déjà accaparé par la préparation de sa rencontre contre le Texan Jack Johnson, champion du monde catégorie poids lourds, qui a mis Cravan K.O à la 6ème reprise en avril 1916 à Barcelone. Cravan avait cependant atteint son ambition : se hisser au rang d' "interlocuteur" du meilleur boxeur mondial, comme il estimait l' avoir fait pour Wilde sur le ring poétique.
" Arthur Cravan écrit Cendrars dans "La Tour Eiffel sidérale", est mort bigame". C' est presque vrai. D' un côté une jolie Française, Renée, qu' il a soufflée au critique d' art Coquiol pour vivre 7 ans avec elle, de l' autre Mina, rencontrée à New York, qu' il entraîne et épouse au Mexique tout en suppliant Renée de venir l' y rejoindre. La guerre a en effet fait de lui un incorruptible déserteur international. "Il désertait, raconte Breton, au gré de ses six passeports". Pied de nez à la bêtise, car "la guerre, ce n' est que de l' argent ! ".

Picabia a révélé dans "Jésus Christ rastaqouère " qu' aux Etats-Unis, " Cravan s' était déguisé en soldat pour ne pas être soldat". Bien du mal pour pas grand'chose : étant né en Helvétie, pays neutre s' il en fût, personne ne songeait à mobiliser cet apatride exalté qui menaçait l' univers avec des mots .

En 1918, le voici professeur de boxe à Mexico, Mina s' employant pour sa part comme blanchisseuse. Grâce aux 2000 pesos récoltés lors d' un match (perdu) contre Jim Smith, Cravan décide de mettre le cap sur l' Argentine. Mais faute de l' argent suffisant pour deux passages, Mina, enceinte, embarque la première à Salina Cruz, sur la côte Pacifique, à bord d' un navire-hôpital japonais. Arthur n' arrivera jamais à Buenos-Aires.

Sa disparition a fait naturellement l' objet d' une multitude de versions. Selon Cendrars, " le poète aux cheveux les plus courts du monde" aurait été poignardé dans un dancing. André Salmon, se référant à un rapport de police faisant état de l' extermination d' une bande de hors la loi sur le Rio Grande, dont un "gringo" blond de très haute taille, a opté pour la thèse de l' exécution par des rangers. Moins romanesque, Breton pensait qu' il s' était noyé dans le golfe du Mexique, sur une embarcation de fortune. Quant à William Carlos Williams, il penchait prudemment pour une "fugue" qui avait mal tourné.
Arthur Cravan avait 31 ans. Mina, revenue dans son Angleterre natale, y a accouché d' une petite Fabienne en avril 1919.

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Le pays bassari et la modernité

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je suis allé en pays bassari dans les années 70. Cette région est située à la frontière sénégalo-guinéenne, sur les contreforts du Fouta Djalon. Il s' agissait alors d' une quinzaine de villages de cases,soit environ 20 000 habitants, dont un tiers dans les lieux sénégalais de Salemata et d' Ethiolo, intégrés au Parc National du Niokolo-Koba. Côté guinéen, l' accès au pays bassari n' était possible qu' à pied .

Jadis essentiellement chasseurs-archers et cultivateurs, les Bassari ont fait l' objet de controverses quant à leur origine : les uns les rattachent à l' expansion bantou débordant du golfe de Guinée vers le 11ème siècle, les autres à l' Empire du Mali, plus ancien encore. Quoi qu' il en soit, perchée sur la montagne, troglodytique parfois, cette peuplade isolée a su résister à l' islamisation, l' esclavage et l' évangélisation chrétienne, en s' efforçant de protéger sa langue, ses croyances et ses pratiques animistes.

Chaque année en mai a lieu la cérémonie d' initiation qui marque le passage des adolescents à l' âge adulte (Nitj). Quand j' y ai assisté, n' étaient aussi présents que quelques anthropologues anglo-saxons, très intéressés par ce genre d' événement. Le rite est un appel aux génies bienfaiteurs des grottes (Lokouta) pour solenniser ce moment. Ces génies descendent des forêts, parés de masques faits de fibres et d' écorces, portant seulement un étui pénin, et la peau colorée d' ocre.

Après avoir terrassé les adolescents dans une courte lutte, ils les accompagnent à la grotte sacrée où un Ancien, gardien du totem ( un caméléon), leur révèle l' Histoire secrète de la tribu. Particularité : les Bassaris ne comptent que sept noms de famille différents, tous commençant par un B. La coiffure masculine - les côtés du crâne rasés et les cheveux longs sur le dessus de la tête, en forme de crête- est rigoureusement  celle d' un actuel membre de l' équipe de France de football, Paul Pogba, né en Seine-et-Marne de parents guinéens.

Les "chercheurs" n' en finissaient plus de filmer, enregistrer,noter. On a fait circuler sous l' Arbre à palabres une calebasse de bière de mil où  chacun était tenu de tremper à son tour les lèvres. Puis ont débuté les danses, faisant voltiger colifichets et amulettes. Surprise quand j' ai découvert aux pieds de certains danseurs des Nike et des Adidas : déjà les jeunes s' exilaient, laveurs de voitures à Tambacounda ou boys-gardiens chez les bourgeois de Dakar. Bientôt ne demeureraient que les vieillards et des muséographes de passage.
Je ne suis plus retourné chez les Bassaris. Le site depuis a été inscrit au "Patrimoine mondial de l' Unesco ", et des Agences de voyages l' ont ajouté à leurs catalogues. Les touristes débarquent, croulant sous les caméras et les packs d' eau minérale, tandis que les autochtones, revenus spécialement de la ville pour la Fête, ne lâchent pas un instant  leur portable.

La modernité a triomphé sans mal là où, avant elle, avaient peiné en vain le Christ et Mahomet.
 

 

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Sur la fin d' Harry Baur et de Raymond Aimos

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Harry Baur et Raymond Aimos étaient des figures particulièrement populaires du cinéma français d' entre-deux guerres : l' un comme véritable "monstre sacré", l' autre comme irremplaçable incarnation du titi parisien. Pas de "rétro" envisageable touchant l' époque sans ces deux-là.

Henri-Marie, devenu Harry, Baur, était né à Paris d' un père alsacien et d' une mère lorraine. Il se sauva vite du domicile parental pour échapper à un destin de prêtre dont on rêvait pour lui, et devenir marin. A défaut il joua pilier dans l' équipe du XV de Marseille et entama des études d' hydrographie qu' il abandonna pour aller se faire coller au concours du Conservatoire d' Art dramatique. L' année suivante il décrochait pourtant un rôle auprès de Firmin Gémier, puis débutait dans le cinéma encore muet. Passé au "parlant" sans difficulté grâce sa voix de ténor, il devint un acteur-fétiche des grands réalisateurs : Gance, Duvivier, Tourneur, Raymond Bernard et autres dans les rôles mémorables de Beethoven, Volpone ou Jean Valjean.
L' occupation le trouva donc au faîte de la gloire, mais le bruit courut bientôt qu' il était juif. Il se "disculpa" en exhibant un "certificat d' aryanité" et en allant tourner à Berlin un film de la "Continental", "Symphonie eines Lebens", du metteur en scène Heinz Bertram.,

Rentré en mars 1942, il fut à nouveau captif d' un réseau de rumeurs le dénonçant, puis arrêté avec son épouse, l' actrice Rida Radifé (Rébecca Béhar), juive turque convertie à l' islam et accusée d' espionnage, qu' Harry Baur défendit d' ailleurs farouchement. La Gestapo était hors d' elle à l' idée d' avoir pu être "bernée". L' acteur fut torturé durant quatre mois avant d' être finalement renvoyé chez lui moribond. De plus de cent kilos, il était tombé à quarante, et les coups assénés sur le crâne avaient provoqué des troubles neurologiques. La rumeur courut cette fois qu' il avait donné des "gages" à ses bourreaux pour sortir. Il ne survécut pas longtemps à cette probable calomnie et s' éteignit, à demi inconscient, le 8 avril 1943. Certains n' en ont pas moins continué à entretenir le doute, insinuant qu' il était un "agent double". Rien n' est jamais venu le prouver. Il est inhumé au cimetière Saint-Vincent, sur les pentes de Montmartre qu' il a tant affectionné.

Raymond Aimos, né Caudrilliers, fils d' un horloger, a débuté à 12 ans, dans un film de Georges Méliès. Son style et son accent parigots lui ont ouvert une carrière bien remplie (450 films au total) dans le "parlant" comme dans le "muet", aux côtés de Gaston Modot, Fresnay, Pierre Brasseur, Jouvet, Vanel, Michel Simon, Gabin, Raimu, Jules Berry, etc.

La fin du personnage a fait l' objet de différentes versions. L' écrivain Alphonse Boudard a déclaré que "les communistes" lui avaient confié qu' Aimos avait été victime d'un "règlement de comptes". Il n' en fallait pas plus pour stimuler l' imagination du romancier Patrick Modiano, spécialiste des milieux et des années troubles de l' occupation. L' écrivain a évoqué l' acteur dans plusieurs ouvrages comme "Dimanches d' août" (1986) et "Paris tendresse" (1990), reprenant la thèse de l' assassinat par des individus compromis dans des trafics connus de l' artiste.

On choisira de s' en tenir à une version moins romanesque mais corroborée par les faits ; Aimos a été tué le dimanche 20 août 1944, troisième jour de l' insurrection parisienne, vers 19 heures sur la barricade édifiée à l' angle des rues Louis Blanc et de l' Aqueduc, dans le dixième arrondissement, au cours d' un accrochage avec un convoi militaire allemand refluant vers le nord par l' axe rue La Fayette-avenue Jean Jaurès-porte de Pantin.

Aimos, qui appartenait au mouvement Libé-nord, était membre des FFI, groupe Sébastopol. Il était, lors de sa mort, en bras de chemise, et sa dépouille fut évacuée anonymement à l' hôpital Lariboisière voisin. Cela créa, lorsque sa femme se mit à sa recherche, un moment d' interrogation propice aux spéculations qui ont ensuite accompagné les circonstances de sa disparition. Sa tombe est proche des ginguettes des bords de Marne, à Chennevières où il résidait.

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Au fond du trou

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Thierry Pelletier est né en 1965 dans une banlieue. Son C.V parle pour lui : 1983, premier coma éthylique, 1985, premier shoot, 1986, squatter à Montreuil, 1987, fondateur d' un groupe de rock, puis éducateur social dans des foyers pour toxicos, puis veilleur de nuit dans des centres " d' hébergement et de réinsertion", puis intérimaire dans le bâtiment.
En 2006, en "fin de droits", chômeur ruralisé en congé parental, on lui prête un ordinateur pour enregistrer ses disques et écrire des "conneries", comme font des tas d' exclus.

Les amis des "éditions Libertalia" viennent de publier 120 pages de lui, sous le titre "La petite maison dans la zermi", suivi de "Tox Academy". Je ne fais pas de pub, je dis seulement : lisez (investissement : 10 euros ). Tous les personnages - M. Schmidt, Ali, Steve, Kader, Pedro, Slimane et autres- y illustrent la confondante imbécillité de celles et ceux qui fantasment sur la misère, en l' ennoblissant comme une sorte d' "ascèse", on ne sait quel espace réservé de l' authentique spiritualité par le dénuement.

La victoire du libéralisme et de ses "animateurs" est bien de réussir à déposséder le miséreux de tout respect social et de toute perspective historique. Mieux encore, de le dégrader jusqu' à lui faire endosser les bases du système qui l' aliène, et applaudir, admirer, envier, les privilèges de ses maîtres. Les " racailles" n' aspirent plus alors qu' à pouvoir singer la morgue et les manières des "people" et des V.I.P.

Dans ce contexte, les êtres évoqués par Thierry Pelletier ne sont que des soldats perdus, des épaves qui ne veulent pas bosser, dans un monde où, il est vrai, le boulot se fait rare, même dans les tâches les plus salissantes. Un clodo est irrécupérable. Un toxico "guéri", difficile à remettre au turbin...

Pour en sortir, Pelletier n' a pas grand'chose à suggérer, bien sûr, sinon une relance de la solidarité de classe, comme l' avait entreprise autrefois l' ouvrier relieur Eugène Varlin en fondant "La Marmite", une coopérative stoppée par la guerre et l' assassinat de son fondateur par les Versaillais.

Il y a besoin de témoins tels Thierry Pelletier ou Patrick Declerck , l' historien de l' Hospice de Nanterre (" Les Naufragés", 2003) pour rappeler aux "politiques" (qui sont largement au courant) l' existence de l' armée des laissés pour compte, défoncés, taulards, suicidaires ou pychosés qui hantent, sans écho, les prisons, les mouroirs, les foyers, les asiles, les sous-bois, les squats, les taudis, les porches et des gares dont ils ne pourront jamais fuir.

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Les cousins Fragonard

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Fragonard, d' un parfumeur datant de 1926, est bien connu. Il est intégré à la société de consommation, et participe de l' image de celle-ci. Pour autant, la renommée des titulaires véritables du nom Fragonard, originaires de Grasse, capitale de la parfumerie, a débuté bien avant cette réussite commerciale.

Deux cousins germains, nés la même année dans la même ville, cousins jumeaux pour ainsi dire, ont, les premiers, imposé le patronyme. L' un, Jean-Honoré, en tant que peintre, l' autre, Honoré, qu' anatomiste. Le parallélisme de leur destin dans des activités fort différentes, ne peut manquer de frapper l' attention.

Jean-Honoré (futur grand-oncle de la talentueuse Berthe Morisot) était à bonne école, élève ou ami de Chardin, Boucher, Van Loo, Hubert Robert, David. Sa femme était miniaturiste. Son fils et son petit-fils seront peintres et lithographes à l' époque du romantisme triomphant. D' abord assez académique, Jean-Honoré s' est ensuite orienté, sous l' influence du climat libertin régnant au temps de Louis XV, vers un art plus frivole, dit "du rococo". Témoin d' un milieu avide de Fête et d' Erotisme (voir, au Louvre, "Le Verrou" ) sa vogue a alors atteint son apogée. La favorite du Roi elle-même, la comtesse du Barry, lui a un jour passé commande, pour son château de Louveciennes, de quatre grands tableaux censés figurer "Les Progrès de l' Amour dans le coeur d' une jeune fille" (1771). Les tribulations de l' oeuvre, au total composée de quatorze scènes, ont curieusement épousé les avatars de l' Histoire.

Récusés par l' entourage de Louis XVI, rallié au néo-classicisme, les originaux ont été récupérés par l' artiste tombé en disgrâce, avant d' aboutir, beaucoup plus tard, au musée Fragonard de Grasse, puis, via la banque J.P.Morgan, d' être vendus en 1915 au milliardaire américain de l' acier, Henry Frick. Ils sont aujourd'hui exposés, avec un faste particulier, dans la prestigieuse collection de l' industriel, à New York.

De son côté, le cousin Honoré, issu du même milieu local de gantiers-parfumeurs et devenu chirurgien, fondait à Lyon la première Ecole vétérinaire française. A peine âgé de trente ans, il y enseignait l' anatomie avec succès. Quelques années après, il a été nommé à la tête d' un établissement similaire à Alfort, maintenant Maisons Alfort, commune jouxtant Paris. C' est là qu'en 1766 il a commencé d' entreprendre la célèbre série des "Ecorchés", réalisations dont a immédiatement raffolé toute la noblesse. A cette occasion, Honoré Fragonard a inventé une technique de conservation des corps dont le secret s' est gardé deux siècles. Il consiste en injections vasculaires de suif de mouton imbibé de résine de mélèze.

La Révolution a dispersé la collection, dont 21 pièces seulement ont pu être sauvées. On peut toujours les voir au Musée de l' Ecole de Maisons-Alfort, chronologiquement premier conservatoire vétérinaire du monde.

Très affecté par les atteintes portées à son oeuvre, Honoré est mort en 1799, sept ans avant son proche cousin.. Mais son musée continue d' être annuellement visité par plus de vingt mille curieux parmi lesquels une forte proportion d' étrangers.

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L' Age de la Fête

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand, en 1944, les soldats américains sont arrivés à Paris, ils ont importé des auteurs comme Steinbeck, Caldwell et Hemingway, et le jazz, "musique de nègres" interdite sous l' occupation. Ces Américains n' avaient rien à voir avec les businessmen et les stars qui ont empli les hôtels de luxe après la bataille. Non, c' était de simples G.I's du Michigan, du New Jersey et de Pennsylvanie.

La salle de l' Olympia était leur domaine. Ils s' y entassaient pour écouter les orchestres de Glenn Miller et de Tommy Dorsey dans une tempêtes de sifflets et de hourrahs sans grand rapport avec l' ordre régnant peu avant avec les concerts wagnériens de la salle Pleyel, destinés aux officiers de la Wehrmacht..

Deux ans plus tard, le jour où j' ai rallié le Quartier latin, après le bac, la vogue du jazz battait encore son plein. Je n' ai pas tardé à obtenir une adresse branchée : " Le Caveau des Lorientais". Il s' agissait d' une cave exigüe et surpeuplée de l' "Hôtel des Carmes", sur la montagne Sainte Geneviève. L' animateur vedette en était un étudiant en médecine (qui deviendra musicien professionnel), clarinettiste inspiré par Jelly Roll Morton et King Oliver, n' hésitant jamais à lancer sa formation dans des improvisations collectives : Claude Luter . A côté de lui, un géant décontracté, "Mowgli" (en réalité Maurice) Jospin, frère ainé du futur homme politique. Tromboniste flegmatique, Mowgli a longtemps joué dans l' orchestre de Sidney Bechet, avec mon camarade de lycée André Reweliotty, mort dans un accident de voiture en 1962..

Le lieu était bien fréquenté : Queneau, Sartre, Vian, ne dédaignaient pas d' y venir, mais le "Lorientais" fut fermé dès 1948 pour "raisons de sécurité", à vrai dire justifiées, faute

de toute possibilité d' évacuation en cas d'incendie.. Tout le monde émigra au "Tabou", où, je suis plus rarement allé. En revanche, j' étais assidu à la "Rose rouge", installée dans le sous-sol d'une brasserie rue de Rennes quand "Nico" (Papatakis) en a pris la direction .Entre 1948 et 53, les 8 mètres carrés de cette scène ont vu défiler tout ce qui se faisait de mieux en matière de "cabaret-théâtre", comme on disait alors : les Frères Jacques chantant Prévert, Hubert Deschamps jouant Queneau , le mime Marceau à ses débuts, les premiers textes de Boris Vian, Yves Robert et la compagnie Grenier-Hussenot dans le Père Ubu de Jarry, et aussi le jeune Mouloudji, et Juliette Gréco ( " Si tu crois, petite, petite, qu' ça va qu' ça, va durer toujours...)

Devenu moi-même marionnettiste-interprète d' Henri Michaux , j' ai hanté d' autres escales de Saint-Germain comme la librairie-galerie "Palmes", celles d' Adrienne Monnier et de Sylvia Beach, l' éditrice de Joyce, rue de l' Odéon, la Maison des Lettres, rue Férou, le club Saint-Benoit . C' était une vie étoilée, scandée par des haltes fréquentes à la "Rhumerie martiniquaise", et où la Sorbonne ne disposait que d' un rôle secondaire en dépit de mes Maîtres prestigieux ( Renouvin, Labrousse, Jankélévitch, Duroselle ). Plusieurs échecs à des certificats de licence et le décès brutal de mon père, m' ont ramené sur terre. Au milieu des années 50, j' étais un sage spectateur des "Trois Baudets", la salle de Canetti où passaient Brassens et Léo Ferré, non parvenus encore au faîte de la gloire, de " L' Ecluse", terrain d' envol de Barbara, du cabaret d' Agnès Capri, cher aux surréalistes, et du " Milord l' Arsouille", avec Francis Claude, Michèle Arnaud et Cora Vaucaire, dont l' obscur pianiste s' appelait Serge Gainsbourg.

Déjà, l' Age de la Fête s' éloignait. Il s' agit d' un court instant entre la fin de l' adolescence et l' entame de l' âge dit adulte. Quand le "Golf- Drouot" s' est créé, au premier étage du Café d' Angleterre (aujourd'hui un Mac Do), j' avais passé trente ans. J' ai pensé au "Lorientais", et suis allé, en voisin de quartier, entendre les "rockers" de "la bande du square de la Trinité" (Dutronc, Mitchell, Halliday). Partout un délire de "yé-yés" surexcités. Je me suis soudain senti déplacé. Hors jeu. Je suis redescendu sur le boulevard des Italiens. La Fête ne repasse pas les plats.

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Tarde ou la revanche du juge

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Gabriel (de) Tarde (la Révolution a privé sa famille de particule, la IIIème République l' a lui a rendue mais l' écrivain ne l'a pas reprise) était, à l' image de La Boétie, natif de Sarlat (1843).

Il a publié des ouvrages de sociologie au moment où Durkheim et le rouleau compresseur universitaire s' accaparaient l' exclusivité de la discipline. Le petit juge de province (sa première fonction), qui deviendra, au Collège de France, titulaire d' une chaire de "philosophie moderne" (terme imposé mais selon lui inapproprié), n' a pas pesé lourd. Calomnié, incompris, vite classé anti-progrès, on ne l' a plus lu, jusqu' à ce qu une réhabilitation officialisée à la fin des années 60 par des auteurs comme Foucault et Deleuze ou, plus tard, Régis Debray et Wolton, le tire de sa tombe intellectuelle. Qui l' a alors rattaché à Leibniz et qui à Montesquieu, ou lui a concédé une influence sur Freud.

Tarde est aujourd'hui reconnu comme un précurseur de la psychosociologie, mélange des genres durement condamné par le milieu scientifico-académique de son époque. "Philosophe sans avoir cherché à l' être", disait Bergson.

L' essentiel de la théorie sociologique de Tarde réside dans trois ouvrages ( mais il en a écrit bien plus) publiés entre 1890 et 1901 : "La loi de l' imitation", "Monaldologie et sociologie", et surtout "L' Opinion et la foule", réédité en 2006. Selon lui, pour expliquer les mouvements de masse, tout part de processus "d' imitation", reflet de nos semblables sur chacun de nous, et "d' invention". Le premier est issu de "croyances" (mythes,rites, etc.), le second des "désirs" prolongeant des croyances. Ainsi les psychologies individuelles s' insèrent-elles sans heurt dans la texture de la société (" adaptation").

Pour autant, Tarde considère la dynamique de foule comme un phénomène psychologique difficilement contrôlable. Le comportement des éléments qui la composent tend en effet vers une unanimité passionnelle : " groupes de l' instant", qui anticipent ce qui deviendra la formation de "publics".

Par sa démarche anticonformiste, Tarde incarnait ce que la "doxa" durkheimienne ne pouvait supporter :

- un penseur et chercheur hors sérail, osant s' aventurer sur le territoire réservé des Sciences sociales

- le procureur d' un industrialisme abstrait, d' un scientisme sublimé et d' un économisme étroit, le tout débouchant sur une technocratie déshumanisée

- un futurologue annonçant la transformation des masses en publics forgeant une "opinion".

Le recul de l' influence durkheimienne a été la revanche posthume du Périgourdin bafoué : humaniste à la mode de Montaigne (politiquement il se disait "républicain" et "démocrate" sans plus de précision), solitaire, prémonitoire, Tarde s' est appliqué à démonter avant l' heure les mécanismes d' où devaient surgir, malgré ses avertissements, " des fous guidant des somnambules ".

P.S- Le fils de Gabriel Tarde, Alfred de Tarde (avec particule retrouvée), a été un journaliste monarchiste, proche de Maurras.

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Carnet de rêves

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Je suis resté depuis ma jeunesse influencé par le surréalisme, et notamment par la période dite des sommeils (1923-25) où s'illustrèrent, entre autres, Desnos, Aragon, Péret, Artaud ou Maxime Alexandre. A mon tour, j' ai tenu un "Carnet de rêves", journal onirique que j' ai bien entendu égaré au cours de mes déménagements. Je regrette sa perte : à mon âge, on ne rêve plus. En tout cas, rien ne me confirme que je rêve encore.

Parallèlement à cet intérêt pour l' ubac de la vie, j' étais féru de piano jazz. De jazz en général sans doute, mais plus particulièrement de grands pianistes tels l' autodidacte Erroll Garner, qui ne savait pas déchiffrer une partition, ou Oscar Peterson, mes préférés. J' ai écouté des heures et des heures leurs 78 tours sur un tourne- disques graillonnant, et déambulais, leurs compositions en tête.

Puis je suis entré dans la "vie active". Je n' ai pas renié l' amour du jazz, ai moins lu les surréalistes, bref vécu autre chose, autrement. On dépasse alors vite la trentaine, avant de mettre résolument le cap sur la suite. C' est vers cette époque que s' est produit l' événement que je vais évoquer. Freud, je crois, aurait classé mon récit parmi "les rêves sensés déconcertants", et les surréalistes auraient pu à ce titre l' accueillir dans leurs anthologies.

J' avais, une nuit, sombré dans un sommeil profond lors qu' a soudain surgi devant moi un indiscutable clavier de piano, avec son alignement de marches claires, coupé de feintes noires. Il s' imposait, écrasant de réalité, tandis que deux mains - les miennes ! - plongeaient vers lui et se mettaient à y courir. Or je n' ai jamais appris le piano. J' observais, stupéfait, mes doigts travaillant avec virtuosité et précision d' une extrémité à l' autre dudit clavier, incarnés en ceux d' Erroll Garner.

Invraisemblable substitution, le phénomène a duré tout le temps de "Misty", morceau réputé fort difficile à reproduire avec les "décalages" que Garner imprimait à sa rythmique. L' émotion était si grande qu' elle a fini par me réveiller, en état de totale sidération. Je venais de vivre un transfert exceptionnel, comme je n' en ai plus connu dans mon existence, consciente ou non.

C' est André Breton qui, une fois encore, et mieux que Freud, m' a fourni une clé de compréhension. Alors que le fondateur de la psychanalyse s' obstinait à contenir les rêves dans d' étroites limites sexuelles, le poète faisait aussi valoir la liberté infinie des représentations mentales, ainsi qu' elles ont trouvé à s' exprimer dans l' écriture automatique ou dans les tableaux d' un Chirico , d' un Ernst, d' un Masson, d' un Tanguy.
J' ai tenté pour ma part d' y réfléchir. Les lignes du "Carnet" perdu que j' ai mémorisées l' attestaient : un essai d reconstitution de l' atmosphère onirique qui a baigné ma "performance" était inconcevable sous peine de compromettre la vérité de la création artistique relayée par mon inconscient.
J' ai été, une fois, Erroll Garner. Je ne recommencerai plus.

P.S. Le prix Nobel de Littérature 2014 vient d' être attribué à Patrick Modiano. Ce blog avait précisément rendu hommage à l' écrivain le 27 juin dernier, dans la chronique "Pourquoi lire Modiano".

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Etre Corse

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' autre jour, à Sainte Lucie de Tallano, en Corse du sud, où je visitais un moulin à l' ancienne, le gardien m' a demandé d' où j' étais.
- J' habite Paris, ai-je dit. Mais mon père était corse et ma mère continentale.

- Alors, vous êtes corse.

J' ai accueilli sereinement la primauté du père, conforme à la tradition patriarcale de l' île. Je n' en ai pas moins, durant un séjour d' une semaine et demi, constaté le recul de la corsitude.

Au plan de la démographie d' abord. Les Portugais représentent 20% de la population et développent un embryon de classe moyenne ( responsables de PME pour la plupart ) qui transfère en majorité ses gains au Portugal. Corses et Portugais ne se marient pas entre eux. Le communautarisme domine.

C' est encore plus vrai des Maghrébins qui compteraient 30% des habitants, cantonnés dans les basses besognes et soumis à la méfiance indigène. Parmi les 50% qui restent, les Continentaux figurent pour près d' un tiers, ce qui, sur un total d' environ 300.000 individus, réduit le nombre de Corses d' origine à 100.000. Moins qu' à Marseille. Si l' on ajoute à cela que les meilleurs éléments issus de l' Université de Corte se dispersent, faute d' Empire, en France et en Europe, on se dirige vers une baléarisation ( 2 millions 500.000 touristes en 2013) dénoncée avec fracas par les nationalistes.

Ceux-ci, qui ont "déposé les armes", semblent baisser le ton. Les autonomistes ont, certes, enregistré des progrès électoraux sensibles, et leur représentation à l' Assemblée de Corse est significative. Le président de celle-ci, le communiste Bucchini, ne dédaigne pas composer avec eux. Mais les extrémistes marquent le pas. On ne voit plus guère de slogans anti-gaulois qui, tel IFF (les Français dehors), couvraient auparavant les murs, les panneaux et les pancartes. L' ethnicisme n' est décidément pas la voie du développement.

L' instauration d' un bi-linguisme partiel, la création de postes de professeurs de corse, ont contribué à décrisper la crise identitaire. D' autant que la frontière, pas forcément claire, entre certains nationalistes et les milieux et pratiques mafieux ont pu brouiller les cartes. La statistique des assassinats demeure constante, mais, depuis le meurtre du préfet Erignac, moins politisée. Nul doute qu' un referendum sur l' indépendance se traduirait actuellement par un "non" massif.

En fait, les Corses, quoiqu'ils disent, sont très "français" : plutôt pessimistes et toujours en attente de motifs de fierté et d' occasions de se valoriser. Agaçants et attachants, outranciers et susceptibles, égocentristes mais solidaires.

Je suis revenu avec du vrai "figatellu" pour amis parisiens. Nous l' avons mangé cru, soutenu par du Beaujolais blanc et frais, contrairement à toute orthodoxie. Quelqu' un a mis un DVD d' I Muvrini. Chacun a pu rêver de la dorure du soleil en fin d' après-midi sur le sommet de l' Incudine, ou des forêts de châtaigniers et de chênes-lièges dévalant vers le golfe de Porto. J' ai ressenti alors la fugitive impression, moi natif de Creil (Oise), ancien du lycée Decour et de la Sorbonne, marié 40 ans à une Alsacienne, père de 2 enfants élevés à Dakar dont l' un désormais installé aux USA, de répandre je ne sais quel parfum de pascal paolisme.

La Corse a gardé, hormis sa beauté, peu de ressemblance avec celle de Mérimée et même celle de mon enfance, mais c' est ainsi.

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Le trouble parcours de Wilhelm Reich

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Sa réputation chez les psychanalystes des années 30 était celle d' un fou. C' est pourquoi il est demeuré peu connu du grand public. Mais Hölderlin, Van Gogh, Nietzche ou Artaud n' étaient-ils pas "fous" aussi ?

Né en 1897 dans une famille de fermiers de l' Ukraine actuelle, Reich a combattu les Russes dans l' armée autrichienne, entrepris, la paix revenue, des études de médecine psychiatrique, puis rejoint à Vienne Freud dont il est devenu, à ses débuts, l' un des disciples favoris.

Son premier ouvrage, "La Fonction de l' orgasme", publié en 1927, le range bientôt parmi les hérétiques de la psychanalyse orthodoxe. Il part à Berlin, y adhère au Parti communiste, et fonde, avec des psychanalystes allemands (Fromm, Fenickel), la théorie freudo-marxiste.

L' avènement du nazisme le contraint à regagner Vienne où s' accentue son divorce thèorique avec Freud, s' agissant entre autres de l' importance de "l' instinct de mort". La fille du Maître, Anna Freud, elle-même psychanalyste, s' emploie à faire exclure "ce communiste" de la conservatrice Internationale psychanalyste (I.P.A) et s' applique à le discréditer en lui construisant une solide réputation de "dément".

De son côté, la Gestapo décrète un autodafé de toute l' oeuvre du "juif pornographe". Réfugié au Danemark puis en Suède, Reich y poursuit ses recherches sur la "thérapie psychocorporelle". Celles-ci captent l' attention de l' ethnologue Malinovsky qui, en 1939, l' invite à venir enseigner "l' analyse caractérielle" à New York. Commencent alors pour Reich d' interminables démêlés avec le F.B.I qu'obsède l' étiquette marxiste de l' Autrichien. On finit par le reléguer dans l' Etat du Maine, à Rangeley, où il crée une clinique de dépistage des biopathies. Ses expériences ne manquent pas de soulever bientôt l' indignation locale qui relaie les rumeurs antérieures de schizophrénie, couronnées d' une accusation non prouvée de pédophilie.

Condamné pour avoir outrepassé l' interdiction de location des "accumulateurs d' orgone" de son invention et avoir contesté la qualification du tribunal pour juger d' innovations scientifiques, il meurt,à 60 ans, en prison d' une crise cardiaque . Ses partisans ont estimé le décès douteux, compte tenu du climat de "mac carthysme" régnant à l' époque aux Etats-Unis. Ses oeuvres n' avaient-elles pas fait l' objet d' un second autodafé, à Manhattan cette fois?

Reich a en vérité tout enduré : calomnies et jalousies, expulsions, exils, vengeances, tracasseries policières, poursuites judiciaires, et peut-être mort violente. Aujourd'hui le musée de Rangeley, qui porte son nom, célèbre ses découvertes. Ses théories ont suscité des vocations et créations un peu partout : ainsi, à Paris, le "Cercle d' études reichiennes" animé par le psychologue libertaire Jacques Lesage de La Haye.

Illuminé? agent communiste? charlatan? visionnaire? la personnalité complexe de Reich reste une énigme que son étrange destin continue d' entretenir.

A lire : "La Fonction de l' orgasme" (L' Arche,1986)

"Reich parle de Freud" (Payot,1998)

Jean-Michel Palmier : " W. Reich. Essai sur le freudo-marxisme" (U.G.E, 1969)

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