Sur Juan Liscano

Publié le par memoire-et-societe

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J' ai rencontré Juan Liscano en novembre 1977 à Caracas, sa ville. C' était un homme de 63 ans, francophone et francophile, Prix national de Littérature en 1951.

Au Venezuela, on ne prend pas les Lettres à la légère. Au XIXème siècle, les récits épiques d' Eduardo Blanco sur la guerre d' indépendance contre les Espagnols ont connu un large succès. Au siècle suivant, marqué par le boom pétrolier, les écrivains sont davantage tentés par le retour aux sources pré-hispaniques, les mythes et la tradition orale. Gallegos publie "Dona Barbara", un roman célèbre dans toute l' Amérique latine. Ulsar Pietri remporte en 1948 le premier Prix national. Des poètes comme Cardenas et Liscano se font connaitre.
Liscano édite en 1968 "Nombrar contra el Tiempo", anthologie de ses six premiers recueils. Poésie d' approche difficile, polyphonique, sombre quant au destin moral de l' homme aujourd'hui.

Ce soir-là, nous avons longuement parlé. Lui d' Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire, auteurs dont il pouvait réciter des pans entiers presque sans accent. Il m' a confié sa déception sur l' évolution "nihiliste" de la poésie française où il ne "trouvait plus rien". Souriant, mais navré. En retour, je lui ai révélé mon enthousiasme devant la vitalité de la littérature sud-américaine. J' ai naturellement cité Borgès, Neruda, Alejo Carpentier, mentionné Nicolas Guillèn, Miguel- Angel Asturias, Cortazar et Garcia-Marquez.

Nous avons aussi évoqué les fantômes de Lautréamont et de Supervielle qui avaient un pied dans chacun de nos deux continents, et de l'imprégnation du surréalisme dans le monde latin.

Revenu à Dakar où je dirigeais la rédaction de la revue "Ethopiques", j'ai publié un long poème de Liscano, "Les Nègres", dont des mots me reviennent encore:

Le Nègre avance, avance sur la rive

d' un crocodile, d' un rouge serpent,

Il vient de la mer, du ventre des bateaux,

Il arrive sans nom, plein de son exil

Deux nègres,mille,cent mille nègres arrivent

Ils roulèrent plus bas que l' homme, plus bas que l' univers

Au point de perdre l' identité

De l' ancêtre hurlant parmi les masques

Liscano est décédé en 2001. Il a été partiellement traduit en français par Claude Couffon

( voir "Poésie et langage en Amérique latine")

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