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Pourquoi il y en a aussi qui n' ont pas été Charlie (fin)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Dans une foule pareille, on cherche les absents : les représentants des Etats du Maghreb, une figure de la gauche de la Gauche... Impossible en revanche de ruser avec les rangs serrés des responsables UMP, sans compter Sarkozy et les anciens premiers ministres, invités de droit. Beaucoup d' orphelins affamés de pouvoir.

Posant boulevard Voltaire, parmi les chefs d' Etat et de Gouvernement, Nétanyaou, seul à demeurer encadré de gardes du corps : Nétanyaou, normalement passible du Tribunal Pénal International après avoir donné l' ordre de bombarder tous les hôpitaux de Gaza pour empêcher de soigner les blessés.

Le journal israëlien "Haaretz" du 8 janvier 2015 a révélé que Hollande lui avait demandé de ne pas venir. Il est venu quand même. Du coup, le Français a invité Abbas, président de l' Autorité palestinienne, pour ne pas déséquilibrer une diplomatie plus que fragile. Sans pour autant éviter l' hypocrite récupération à laquelle s' est, bien sûr, livré Nétanyaou en exhortant une nouvelle fois les Français juifs à émigrer en Israël.

Il n' y avait sans doute pas dans la rangée des dirigeants venus célébrer la liberté de la presse que des champions des élections libres. Ce n' était pas le cas de Nétanyaou, dont on sait qu' il conduit l' unique "vraie démocratie" du Moyen Orient. Pourtant...

Pourtant 13 journalistes ciblés comme tels ont été tués à Gaza en juillet 2014, et le siège de 4 médias visés et détruits par Tsahal (source : Fédération Internationale des Journalistes). Il n' y a donc rien à regretter dans tout ça, sinon un geste de solidarité avec une population de bonne foi (apparemment plus "classe moyenne" que tout à fait populaire), secouée par l' émotion, au-delà des étiquettes, couleurs de peau et manipulations politiciennes, emportée par un désir de communion, forcément éphémère parce que trop composite, comme Paris en a connu au cours de sa longue et riche Histoire.

Digne et lent défilé d' une Espérance qui doit continuer maintenant avec ses 3 millions et demi de chômeurs et ses 5 millions de Musulmans.

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Au fond du trou

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Thierry Pelletier est né en 1965 dans une banlieue. Son C.V parle pour lui : 1983, premier coma éthylique, 1985, premier shoot, 1986, squatter à Montreuil, 1987, fondateur d' un groupe de rock, puis éducateur social dans des foyers pour toxicos, puis veilleur de nuit dans des centres " d' hébergement et de réinsertion", puis intérimaire dans le bâtiment.
En 2006, en "fin de droits", chômeur ruralisé en congé parental, on lui prête un ordinateur pour enregistrer ses disques et écrire des "conneries", comme font des tas d' exclus.

Les amis des "éditions Libertalia" viennent de publier 120 pages de lui, sous le titre "La petite maison dans la zermi", suivi de "Tox Academy". Je ne fais pas de pub, je dis seulement : lisez (investissement : 10 euros ). Tous les personnages - M. Schmidt, Ali, Steve, Kader, Pedro, Slimane et autres- y illustrent la confondante imbécillité de celles et ceux qui fantasment sur la misère, en l' ennoblissant comme une sorte d' "ascèse", on ne sait quel espace réservé de l' authentique spiritualité par le dénuement.

La victoire du libéralisme et de ses "animateurs" est bien de réussir à déposséder le miséreux de tout respect social et de toute perspective historique. Mieux encore, de le dégrader jusqu' à lui faire endosser les bases du système qui l' aliène, et applaudir, admirer, envier, les privilèges de ses maîtres. Les " racailles" n' aspirent plus alors qu' à pouvoir singer la morgue et les manières des "people" et des V.I.P.

Dans ce contexte, les êtres évoqués par Thierry Pelletier ne sont que des soldats perdus, des épaves qui ne veulent pas bosser, dans un monde où, il est vrai, le boulot se fait rare, même dans les tâches les plus salissantes. Un clodo est irrécupérable. Un toxico "guéri", difficile à remettre au turbin...

Pour en sortir, Pelletier n' a pas grand'chose à suggérer, bien sûr, sinon une relance de la solidarité de classe, comme l' avait entreprise autrefois l' ouvrier relieur Eugène Varlin en fondant "La Marmite", une coopérative stoppée par la guerre et l' assassinat de son fondateur par les Versaillais.

Il y a besoin de témoins tels Thierry Pelletier ou Patrick Declerck , l' historien de l' Hospice de Nanterre (" Les Naufragés", 2003) pour rappeler aux "politiques" (qui sont largement au courant) l' existence de l' armée des laissés pour compte, défoncés, taulards, suicidaires ou pychosés qui hantent, sans écho, les prisons, les mouroirs, les foyers, les asiles, les sous-bois, les squats, les taudis, les porches et des gares dont ils ne pourront jamais fuir.

Publié dans culture

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Micmac territorial

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il peut paraitre dérisoire d' évoquer la réforme territoriale hexagonale le jour où triomphe à Paris la Citoyenneté Universelle, célébrée entre autres par MM. Nétanyaou et Liberman, ministre israëlien des Affaires étrangères, lequel a parlé de lâcher la bombe atomique sur les restes de Gaza. N' ayant pas cherché à marcher dans le même cortège que ces tueurs sans kalach', j' ai dégagé ainsi le temps de m' intéresser à une question, certes, je m' en excuse, franco-française, mais non négligeable pour notre quotidien citoyen.

Le 17 décembre dernier, l' Assemblée a voté une partie de l' acte III de la décentralisation annoncée par Hollande en 2012. Rappelons que les deux premiers actes ont été la loi Defferre de 1982 et la loi constitutionnelle portée en 2003 par le gouvernement Raffarin. Dans un pays aussi traditionnellement centralisé que la France, c' était un début de mutation structurelle concrète, même s' il ne fallait pas en exagérer les effets pour le citoyen de base.

Le projet actuel a donc déjà donné lieu à l' approbation d' un volet relatif au découpage du territoire métropolitain en 13 régions administratives, au lieu des 22 créées par de Gaulle en 1963. Ce travail d' orfèvrerie bureaucratique serait l' oeuvre de Hollande un soir à l' Elysée, avant de servir de référence à la majorité. L' ambition affichée est honorable : réduire le fameux "millefeuilles" et réaliser des économies dont les budgets publics ont bien besoin. Mais là encore force est de comparer théorie et pratique.

Première remarque, la méthode ne change pas : l' Etat octroie aux Régions les réformes les concernant, ce ne sont jamais elles qui les suggèrent. Seconde remarque, on a voté sur la carte sans débattre des compétences : la charrue avant les boeufs. Troisième observation : si les Régions sont appelées à prendre une place dé plus en plus déterminante dans notre existence, ne serait-il pas judicieux de consulter à ce propos les citoyens par referendum?

S' agissant maintenant des objectifs proclamés, la diminution du millefeuilles semble sacrifiée : aucune structure ne disparait totalement, le nombre de communes (36000) n' est pas remis en cause, l' enchevêtrement des responsabilités devient tel que personne ne s' y retrouve. Les départements sont tantôt absorbés par les "métropoles" (11 au total), tantôt maintenus tels quels, comme dans les zones rurales, avec liberté de se rattacher à la région de son choix ( "droit d' option"). On se demande quelle cohérence a présidé au dessin desdites Régions : les Alsaciens, attachés à leur séculaire identité, refusent de fusionner avec les Lorrains et les Champenois. D' autant qu' ils sont 1 million 900.000 quand les Corses (300.000) ont préservé leur autonomie. Les Gardois, voisins de Marseille, n' ont pas envie de courir à tout bout de champ à Toulouse, si c' est elle qui est désignée comme capitale de Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. Les Picards, etc. On frise parfois l'absurde : Niort et Pau ne relèvent-ils pas désormais d' une même administration locale alors que leurs choix de développement n' ont rien de commun? Bordeaux les mettra d' accord : on risque ainsi de favoriser un jacobinisme régionalisé dont chaque " métropole " constituera le pivot. C' est la régionalisation anti-régionale...

Question économies, la réforme est mal partie pour ce qui touche à la maîtrise des budgets. La réduction des cantons de 4.000 à 2.000 lors des élections de mars prochain est neutralisée par l' obligation de la parité et de la désignation simultanée de suppléants rémunérés. Nulle mesure claire ne prévoit une quelconque diminution des emplois dans les collectivités locales dont certaines possèdent des effectifs extravagants : ainsi une commune des Bouches du Rhône de 15.000 habitants, rongée par le chômage, compte-t-elle 900 agents municipaux ! Le sujet est plus que sensible. Le clientélisme électoral, les situations acquises, les résistances de tous ordres, ne rendront pas la tâche aisée sur le terrain. Il y a encore un sacré boulot.

On a affirmé que la centralisation avait sauvé la France et que la décentralisation la préservera. "Vaste programme", disait le Général, à qui son projet de régionalisation a coûté le pouvoir en 1969.

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Pourquoi je ne suis pas Charlie

Publié le par Jean-Pierre Biondi

C' était beau, ce geste spontané, le premier soir, de gens qui n' avaient jamais lu "Charlie hebdo" et brandissaient des pancartes, juchés sur la statue de la République, cette solidarité avec des victimes qui auraient pu être leurs pères.

Mais quand M. Philippe Vial, qui avait planté le journal pour aller servir la soupe sarkoziste à Radio France après avoir viré Siné, a déboulé en pleurant comme un veau, il y a eu un début de malaise. Puis, le tsunami des pathos officiels aidant, le sentiment d' un exhibitionnisme bon ton et d' une logorrhée à tout va.

Non que je cherche à me distinguer : pourquoi le ferais-je, je suis aussi sincèrement patriote, républicain et laïc que bien d' autres. Mais aller maintenant manifester mes opinions avec tous les banquiers de l' Europe, non merci. Tant pis pour la grande Fête de la Liberté d' expression. Ce raout UMPS risquant de faire encore gagner des points à Marine Le Pen, je ne le trouve pas spécialement génial.

Le bon coup des salafistes d' ailleurs, c' est de créer ainsi la confusion chez les "souchiens" et d' accélérer dans la foulée le communautarisme parmi les jeunes franco- musulmans. De cliver un peu plus. Ce fondamentalisme, qu' on le veuille ou non, est, aussi, un combat de pauvres et l' effet d' un vieil échec d' intégration (seuls dans notre Histoire, Napoléon III et de Gaulle ont énoncé une "politique arabe"). Je pense donc que Daesh est, quelque part, une retombée directe de la guerre d' Algérie, du conflit israëlo-palestinien et des interventions militaires américaines en Irak et en Afghanistan. On ne saurait guerroyer sans cesse pour l' uranium et le pétrole, et s' étonner ensuite de récolter des attentats à New York, Londres, Boston ou Paris.

Les nationalismes du Maghreb, par exemple, sont, ne l' oublions pas, nés dans les misérables hôtels d' ouvriers du quartier de La Chapelle des années 20. Les Orientaux ont leur conception propre du temps et une mémoire d' éléphant.Les tueurs lancés sur " Charlie", persuadés de n' être que des "colonisés métropolitains", en butte à une haine judéo-chrétienne injuste, ont mis dix ans pour "venger" le Prophète et mourir en "martyrs" aux yeux des "petits frères". Il faut partir de là, du " passé intérieur", pour essayer de comprendre le phénomène terroriste, et de le désarmer.

Le reste, les gesticulations des moralistes médiatisés, les hommages démagogiques à un anarchisme un peu people quand même, les échafaudages des stratèges politiciens flairant l' aubaine électorale, ne valent que l' heure d' un slogan trop récupéré pour exister longtemps.

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Mémoire de Frédéric Pottecher

Publié le par Jean-Pierre Biondi

J' ai commencé à travailler à la RTF (Radiodiffusion-télévision française) fin 1956, dans une émission d' information intitulée "Paris Vous Parle", qu' animait Pierre Desgraupes. Le chroniqueur judiciaire en était Frédéric Pottecher. Il était le neveu de Maurice Pottecher, créateur du "Théâtre du Peuple" de Bussang, dans les Vosges, ancêtre du "Théâtre National Populaire" de Jean Vilar.

Grand, massif, fort d' une voix de tragédien, Pottecher emplissait la cabine technique afférente au studio quand il venait conter l' audience d' un procès. Sa présence au micro constituait à elle seule un spectacle. C' est qu' il ne lisait pas sa chronique, il la jouait, alternant, en ancien comédien, la voix péremptoire des juges, l' éloquence des défenseurs, l' accablement des inculpés.
Très hostile à la peine de mort, qui existait encore, Frédéric ne se contentait pas du chemin de son bureau au prétoire. Il demandait à voir les accusés dans leurs cellules, consultait les avocats, interrogeait les magistrats. Je me souviens d' un jour où il a évoqué devant moi une visite à la prison de la Santé : " Tu te rends compte, disait-il avec émotion, il y a là-dedans des gosses de 17 ans avec, tatoué sur le cou : découper suivant le pointillé ! "

J' avais pour cet être chaleureux, rigoureux et juriste consommé, une profonde sympathie. Ainsi sommes-nous allés ensemble exposer, vers 1962, devant le Comité central de la Ligue des Droits de l' Homme, que présidait l' ancien ministre Daniel Mayer, les procédés de colonisation de la RTF et les multiples entorses à la liberté de l' information sous le règne du ministre Alain Peyrefitte, de fâcheuse mémoire.

En 1968, lors de la longue grève de l' ORTF, Pottecher s' est à nouveau courageusement engagé pour le Droit d' informer. Il l' a payé d' une disgrâce qui l' a contraint à émigrer sur l' antenne d' Europe n°1. Pottecher n' était pas un militant partisan, simplement une conscience que la familiarité des souffrances humaines poussait à des indignations et vers des valeurs qui recoupaient celles de la "gauche".
Il a "couvert" avec la même passion tous les événements de son temps : les procès de Pétain, Eichmann, Salan, Barbie, Touvier, Marie Besnard et Dominici, l' assassinat de Kennedy ou l' affaire Patrick Henry, passionné de Justice et d' Histoire jusqu' à sa fin, en 2001. Il est mort à l' Hotel-Dieu, à côté du Palais de Justice de Paris, un jour d' automne. Puis on a emmené sa dépouille pour l' enterrer en paisible terre vosgienne, avec les siens, sa part de labeur accomplie

Publié dans histoire

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Histoire de Gentils et de Méchants

Publié le par Jean-Pierre Biondi

A y réfléchir, qu' espèrent en Europe orientale les Etats-Unis et l' Allemagne sinon la conquête, à moindres frais, du vaste marché russe, la maîtrise de ses ressources énergétiques sur fond d' Economie délabrée, et le contrôle de sa puissance militaire? Quelle autre hypothèse répond-elle à l' offensive de l' Occident qui pousse Moscou dans ses retranchements?

Depuis 1917, la Russie vit dans la hantise de l' encerclement : c' était vrai lors de sa période révolutionnaire, quand Français et Britanniques s' efforçaient de porter secours à l' Armée blanche, vrai encore dans la phase stalinienne avec la guerre froide, vrai quand le Kremlin cherchait accord avec les Non Alignés (Nasser, Tito, Nehru), c' est vrai aujourd'hui avec les efforts anglo-saxons pour arrimer l' ex glacis protecteur de l' URSS (feu les Démocraties populaires) au char de l' OTAN et de la Communauté Européenne. Il faut aussi partir de ces faits pour comprendre plus aisément le comportement de Poutine.

Le peuple russe, premier vainqueur du nazisme moyennant 23 millions de victimes, ne penche assurément pas vers le bellicisme pour en avoir bien connu les effets. Mais, menacé dans son pré carré par les convoitises d' une Finance mondialisée dénonçant le totalitarisme dont elle sait s' accommoder quand besoin est, ce peuple fait instinctivement corps autour de son leader.

Sans doute Vladimir Poutine n' est-il pas un petit saint. C' est un patriote, comme la quasi totalité des Russes. Verrouillée au sud par les bases américaines de Turquie et du Golfe, condamnée à une étroite fenêtre concédée par la Syrie en Méditerranée, privée de débouchés sur l' océan indien, bernée en Libye par le tandem Sarkozy-Cameron, la Russie post-soviétique n' a pu, elle aussi, desserrer l' étau qui la contraint depuis bientôt un siècle, démontrant par là qu' il n' y a pas en l' affaire qu' une question de communisme.

Dès lors, la crise ukrainienne s' éclaire d' un autre jour : celui d' un projet supplémentaire d' enfermement par la déstabilisation d' un pays historiquement schizophrène, pro-européen dans sa partie ouest (avec certaines connotations fascisantes, n' oublions pas la Division SS Galicie), russophone et russophile dans sa région est qui fut un moment le lieu d'un " Etat cosaque " et dont les habitants ne sont pas impatients d' aller travailler en Allemagne pour 3 euros de l' heure. L' Ukraine en fait a tout connu : les Empires lituano-polonais, austro-hongrois, russe et stalinien.

Vouloir maintenant la détacher totalement de l' influence de Moscou, c' est tenter d' éloigner la Californie des USA, c' est offrir à Poutine le statut de Sauveur face à une entreprise ressentie comme une agression. On ne saurait rêver, en dépit des sanctions américaines,de la chute du rouble et de la confiscation par la France de deux bateaux, meilleure occasion de renforcer le panslavisme.

Les méchants seigneurs des steppes ne sont donc pas décidés à brader leur sécurité pour le plaisir des gentils démocrates du Far West. Ils seraient même prêts, faute d' autre choix, à risquer un conflit. Il vaut mieux le savoir, et le faire savoir.

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Les rencontres de Fernand Fleuret, poète

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Fernand Fleuret était Normand militant, né en Lorraine. Après une adolescence rêveuse dans les pensionnats religieux, de Flers, dans l' Orne, où il est apprenti imprimeur, il entre en contact avec un Parisien, Charles-Théophile Féret, chantre attitré de la "patrie normande". Fleuret s' enthousiasme pour cette prose qu' il compare à celle de Barbey d' Aurevilly. En retour, tel Verlaine avec Rimbaud, Féret convoque d' urgence le jeune Fernand à Paris.

Les choses tombent bien, le grand'père de Fleuret, son tuteur, vient de se suicider, et sa grand'mère décide de déménager en banlieue parisienne. Il a 21 ans et y débarque, assuré du gîte et du couvert. Il publie peu après un libelle à compte d' auteur, "Quelques autres", célébrant les "imprécateurs" Baudelaire, Mirbeau et Bloy. Fiasco complet. Féret l' aide à entrer au "Petit Journal" comme grouillot, au tarif de 150 francs par mois, puis lui présente deux artistes hâvrais débutants : Othon Friesz et Raoul Dufy.

Dufy pousse Fleuret à écrire et celui-ci incite Dufy à se lancer dans l' illustration. "Friperies", le second recueil de Fernand, tiré à 100 exemplaires, est un nouveau et total insuccès L' auteur commence à déprimer et se fait virer de son boulot. Il échoue sans le sou à Marseille, entrainé par Friesz et Dufy. C' est alors qu' il se souvient avoir au Cap d' Ail une marraine et cousine inconnue, Gabrielle Réval, de 13 ans son aînée, professeur sèvrienne, écrivaine, veuve et propriétaire aisée d'une villa baptisée "Mirasol". Il accourt. Elle s' éprend sans difficulté de la fantaisie angoissée de ce blondinet, le réconforte, et lui ouvre son carnet d' adresses. Un vrai conte de fées.

Il ne rentre à Paris que fin 1908 pour retrouver ses habitudes à la Bibliothèque Nationale, rue Richelieu. Il y découvre un voisin de table, famélique producteur de romans licencieux, Guillaume Apollinaire. Ils deviennent vite complices, montant des canulars littéraires ou suivant les femmes dans la rue en leur récitant des poèmes de leur crû. Fleuret écrit une introduction pour "L' Hérésiarque" et Apollinaire présente au Normand les poètes dits "fantaisistes" qu' il fréquentera avec assiduité.

La gloire ne venant toujours pas, nouveau et logique saut au Cap d' Ail. Il y épouse la cousine Gabrielle avant de regagner la capitale pour la publication de "L' Enfer de la Bibliothèque Nationale", bibliographie élaborée durant cinq ans, avec l' ami Guillaume, des livres érotiques interdits par la B.N à la communication. Cependant Apollinaire s' intéresse de plus en plus au cubisme, conversion que Fleuret juge teintée d' opportunisme alors que lui demeure fidèle à Carco, Mac Orlan et Derême. Gabrielle par ailleurs ne lui cache pas son antipathie pour les "légèretés" et facéties d' Apollinaire.

En 1914, Guillaume s' engage. Fernand est réformé. Mais la guerre, pas plus que l' art, ne tue leur amitié. A l' enterrement du poète d' "Alcools", en 1918, Fleuret se retrouve aux côtés de Cendrars, devenu manchot, de Picasso et de Cocteau. Il continue néanmoins de défendre la prosodie traditionnelle que sont en train de piétiner allègrement les dadaïstes, et de confectionner des ouvrages érudits et libertins dans l' esprit d' autrefois. Il engage simultanément le fer contre la Critique, qui le snobe, et la Morale bourgeoise. Surtout, il s' alcoolise. Ses compagnons de beuveries nocturnes sont Robert Campion " poète déporté pleurant les pommiers en fleurs", le fin lettré Maurice Garçon, dont Fleuret ignorera par bonheur le statut ultérieur et éliminatoire d' Académicien, et le redouté polémiste Georges de La Fouchardière.

Mais il perd pied peu à peu, vit dans la fiction, s' enferme dans la misanthropie. Son ménage se désagrège. Il pond en quelques semaines " Les Derniers plaisirs" , roman qui lui vaut en 1924 une voix au Goncourt, celle d' Elémir Bourges, autre grand dépressif. Il ne cesse plus de boire et d' écrire : des Etudes sur Gilles de Rais, Sade ou Baudelaire, des Histoires (sur Raton, une Normande victime de la prostitution, sur Jim Click, personnage de film fantastique), des Pamphlets anarchisants, des Pièces jamais montées, en se dissimulant, à la manière de Pessoa, derrière de multiples identités. La presse l' éreinte, sauf "Le Crapouillot" dont le directeur, Gus Bofa, devient son ultime ami.

Féret est mort, et Gabrielle. L' état mental de Fleuret achève de se dégrader. Il ne sort plus, tirant des coups de révolver dans son couloir pour effrayer les voisins. Il atterrit à l' hôpital psychiatrique où il va vivre six ans. A son trépas, en 1945, affluent soudain les hommages : d' André Billy, de Pascal Pia, de Maurice Nadeau, de Jean Paulhan. Fleuret essuie cependant un tout dernier échec : il n' est pas enterré en Normandie, mais au cimetière du Père Lachaise.

Publié dans littérature

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Le reflux silencieux

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne parait aujourd'hui plus décalé que le mot- et le concept- d' idéologie : effet différé de l' échec, au siècle précédent, de deux régimes d' essence idéologique, le nazisme et le communisme.

Moi qui suis de la génération qui a tout vécu, du Front populaire à 1968 où l' idéologie sociale s' affichait comme moteur de l' Histoire, j' avoue mon désarroi devant une mutation qui renie cette conviction, renouvelant le vocabulaire selon un fait idéologique -la financiarisation mondiale- en se déclarant hypocritement liée aux seules données économiques ( cela s' appelle "l' idéologie libérale").

Le terme "révolutionnaire", par exemple, éveille les pires méfiances. Il était sacralisé par une majorité de lycéens de mon âge. De même, la phraséologie marxiste occupait-elle une place de choix quand j' étais étudiant : conscience de classe, dictature du prolétariat, actions de masse, nationalisations, revenaient sans cesse dans les propos. On a silencieusement changé de planète.

L' effondrement du bloc socialiste, l' irruption de l' ex tiers-monde dans l' économie de marché, le ralliement de la social démocratie au libéralisme, la marginalisation du courant libertaire, illustrent le déclin du "mouvement ouvrier" tel qu' on le rencontrait il y a quelques décennies. La réaction du capital a consisté à généraliser la société de consommation et , par là, à conduire un travail de déconstruction idéologique destiné à saper toute velléité de résistance théorique et pratique au système marchand.

Certains termes se voient ainsi disqualifiés à priori : grève, collectivisme, prolétarien, lutte des classes, etc. Le syndicalisme n' est pris en considération que dans sa forme la plus corporatiste, jamais comme instrument de défense globale du monde du travail.

A gauche, la dégénérescence militante et le lâchage relatif des intellectuels se traduisent par une baisse sensible de la culture populaire, au niveau civique mais aussi historique. " Hitler, connais pas ..." n' est pas qu' une boutade. La formule illustre un tarissement évident de la formation politique, venant paradoxalement s' ajouter à un conservatisme dogmatique désarmant.

Le temps des "écoles de cadres", des quotidiens de parti, des revues théoriques et des brochures éducatives, éléments d' un savoir et d' une conscience révolutionnaires, est bien révolu. Il ne concerne plus que les chercheurs curieux d' une époque où la brutalité des rapports sociaux suscitait une opposition plus organisée que les jacqueries dans lesquelles semble, pour l' instant en tout cas, se replier une révolte aphone.

Publié dans société

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Gardez la monnaie...

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le Front National bénéficie d' une indéniable dynamique politique. Sondage après sondage,élection après élection, partielle ou non, son score ne cesse de progresser aux dépens des partis dits "de gouvernement" . Cela, et le prévisible bond en avant de l' abstention comme acte de refus, traduisent le mécontentement (voir nos cinq articles intitulés "Le roman du mécontentement français", du 2 au 8 juin 2014) des classes populaires et des couches inférieures de la classe moyenne, que l' irresponsabilité du récent redécoupage régional exaspère encore.

Le discrédit, longtemps canalisé, déborde. Les arguties "républicaines" ne portent plus parce que la confiance est perdue, depuis tant de promesses mensongères et devant tant de scandales tous azimuts. Le chantage au danger anti- démocratique n' attire en retour qu' une question de bon sens : si ces gens sont vraiment des fascistes, pourquoi n' interdisez-vous pas leur organisation? mais s' ils répondent en revanche aux conditions légales requises, pourquoi avec plus de 25% d' électeurs ne peuvent-ils obtenir que 2 députés quand les écologistes, avec dix fois moins de voix, ont droit à tout un groupe parlementaire?

Ou bien encore : pourquoi emprunter à taux normal 9 millions d' euros à une banque tchéco-russe, après avoir essuyé un refus concerté des banques françaises, serait-il plus louche que le doute, mobilisant la justice, sur l' origine précise d' une partie des fonds du "Sarkothon"? (comme on disait autrefois : "on ne monte pas au mât de cocagne quand on a sa chemise sale").

La fourberie de la classe politique en place rappelle étrangement l' époque où le Parti communiste dépassait aussi les 25%, et où était ouverte, avec les moyens d' Etat, donc la poche du contribuable, une écoeurante chasse aux militants ouvriers. Ces méthodes, s' appuyant sur la domestication médiatique, sont exécrables et, à la limite, inopérantes.

L' important n' est donc pas une affaire de prêt, au demeurant assez modeste, accordé au F.N par une banque étrangère, au su et au vu de chacun. Il est sûr qu' en fouillant bien, des juges d' instruction trouveraient, notamment en provenance du Qatar, des "transferts" autrement conséquents. Non, le souci est celui de la stratégie économique et financière que conduirait Marine Le Pen si elle parvenait au pouvoir.

La dirigeante du Front justifie un abandon de l' euro et le retour au franc en se référant aux exemples de la livre sterling et du franc suisse. Dans le cas anglais, elle omet de dire qu' en réalité la monnaie britannique est une filiale de la zone dollar, souveraine en matière de commerce international. Rétablir un franc équivalant à un euro dévalué de 40% ne serait qu' une éphémère satisfaction d' amour-propre. Quant à la Suisse, on sait que depuis un siècle cet aimable pays sert de coffre-fort et de blanchisserie à toutes les manipulations d' argent. Son franc est, pour l' essentiel, le reflet de la fraude et du recel, sous couvert de la plus hypocrite des neutralités. Est-ce là le destin souhaitable d' un franc français "libéré"?

C' est là-dessus que finira par buter le F.N, pas sur les vaines invectives de ceux qui tremblent pour leurs sinécures. Avec la mondialisation, irréversible, la monnaie est un domaine trop sensible pour faire l' objet d' expérimentations incertaines. L' euro est la seule création qui permette au continent européen, faute de diplomatie et de défense communes, de compter encore: ne le bousillez pas Nettoyer, aérer, démocratiser les écuries de Bruxelles, nombreux sont ceux qui en éprouvent la nécessité. On les comprend. Mais gardez la monnaie !

Publié dans actualité

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Paradoxe

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La colonisation n' a pas été qu' affaire d' aventuriers partis chercher fortune outre-mer en pillant et en asservissant. Elle a impliqué également des femmes et des hommes laborieux, sincèrement désireux de contribuer à la modernisation et au développement global de pays alors jugés comme "inférieurs". Inférieurs à un modèle "universaliste", parce que basé sur les Grands Principes de la Révolution française, donc, d' une certaine façon, ethnocentré.
Ainsi de nombreux enseignants, médecins, religieux, chercheurs, se sont-ils assignés pour tâche de "hisser" des sociétés "en retard" au niveau "avancé" qui était celui de leur propre pays.

Cette démarche, qualifiée d' assimilationniste, a été le choix politique de la colonisation française. Que rêver, pensait alors un progressiste, de mieux pour le colonisé que d' en faire un Français à part entière, parlant, pensant, vivant comme son bienfaiteur proclamé? Un tel projet impliquait un important appareil administratif où des milliers de fonctionnaires de tous grades s' appliquaient à transposer fidèlement l' organisation et les méthodes métropolitaines pour la théorique promotion de l'indigène.

Certes, l' intéressé demeurait tatoué par son origine, mais l' espoir lui était offert de devenir à terme le quasi égal de son colonisateur. La bonne volonté à ce propos était partout : le drapeau tricolore flottait sur les bâtiments officiels comme dans n' importe quelle préfecture, les noms des rues célébraient les grands personnages d' une prestigieuse Histoire importée, les frontières faisaient l' objet d' un découpage jusque là inconnu mais révélateur de l' attention flatteuse portée aux ressources des territoires.

Le Parti socialiste SFIO lui- même, dénonçant dans ses congrès et par la bouche de ses leaders, les excès du colonialisme, réclamait inlassablement pour les contrées ultramarines plus d' intégration civique, plus d' égalité sociale, plus de fraternité raciale ( alors que le mouvement communiste avait pris au contraire position en faveur de l' indépendance immédiate).

Ce genre de baiser au lépreux n' était en revanche pas la tasse de thé de la colonisation anglaise. Là où les Français construisaient des bureaux es des missions, les Britanniques ouvraient des comptoirs commerciaux et des agences bancaires. Quand la SFIO discourait sur les perspectives de l' assimilation, le Parti travailliste optait pour l' association et la non ingérence dans des affaires locales souvent indémêlables avec leurs questions de castes, de tribus et d' ethnies. Un business avisé était préférable à dix ronds de cuir impuissants.

Aussi, l' irruption du problème des Indépendances n' a-t-elle pas eu les mêmes effets dans les possessions françaises et dans les dominions de Sa Majesté. Mounbatten, en Inde, a laissé sans heurt le pouvoir à Nehru. En Indochine, il a fallu huit ans de guerre sanctionnés par la défaite de Dien Bien Phu pour permettre à Ho Chi Minh d' accéder à la tête du Nord Vietnam. L' indépendance de l' Algérie dite française a provoqué un drame historique. Celle de l' Egypte n' a guère remué l' Angleterre, qui avait déjà de longue date négocié son retrait.

Aujourd' hui les historiens font leur miel de la fin des Empires européens. Et c' est là qu' émerge le paradoxe: tandis qu' on loue le "respect" britannique de l' identité du colonisé qui n' était en réalité qu' une indifférence plutôt méprisante ( pas de métissage, par exemple), on condamne l' oppression culturelle française ( l' éternel french bashing) qui se voulait au fond une main tendue, fidèle à l' esprit des "Lumières". Ce type de retournement historique n' est pas exceptionnel. Il peut laisser parfois, aux plus convaincus, un léger goût d' amertume.

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