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Histoire de Gentils et de Méchants

Publié le par Jean-Pierre Biondi

A y réfléchir, qu' espèrent en Europe orientale les Etats-Unis et l' Allemagne sinon la conquête, à moindres frais, du vaste marché russe, la maîtrise de ses ressources énergétiques sur fond d' Economie délabrée, et le contrôle de sa puissance militaire? Quelle autre hypothèse répond-elle à l' offensive de l' Occident qui pousse Moscou dans ses retranchements?

Depuis 1917, la Russie vit dans la hantise de l' encerclement : c' était vrai lors de sa période révolutionnaire, quand Français et Britanniques s' efforçaient de porter secours à l' Armée blanche, vrai encore dans la phase stalinienne avec la guerre froide, vrai quand le Kremlin cherchait accord avec les Non Alignés (Nasser, Tito, Nehru), c' est vrai aujourd'hui avec les efforts anglo-saxons pour arrimer l' ex glacis protecteur de l' URSS (feu les Démocraties populaires) au char de l' OTAN et de la Communauté Européenne. Il faut aussi partir de ces faits pour comprendre plus aisément le comportement de Poutine.

Le peuple russe, premier vainqueur du nazisme moyennant 23 millions de victimes, ne penche assurément pas vers le bellicisme pour en avoir bien connu les effets. Mais, menacé dans son pré carré par les convoitises d' une Finance mondialisée dénonçant le totalitarisme dont elle sait s' accommoder quand besoin est, ce peuple fait instinctivement corps autour de son leader.

Sans doute Vladimir Poutine n' est-il pas un petit saint. C' est un patriote, comme la quasi totalité des Russes. Verrouillée au sud par les bases américaines de Turquie et du Golfe, condamnée à une étroite fenêtre concédée par la Syrie en Méditerranée, privée de débouchés sur l' océan indien, bernée en Libye par le tandem Sarkozy-Cameron, la Russie post-soviétique n' a pu, elle aussi, desserrer l' étau qui la contraint depuis bientôt un siècle, démontrant par là qu' il n' y a pas en l' affaire qu' une question de communisme.

Dès lors, la crise ukrainienne s' éclaire d' un autre jour : celui d' un projet supplémentaire d' enfermement par la déstabilisation d' un pays historiquement schizophrène, pro-européen dans sa partie ouest (avec certaines connotations fascisantes, n' oublions pas la Division SS Galicie), russophone et russophile dans sa région est qui fut un moment le lieu d'un " Etat cosaque " et dont les habitants ne sont pas impatients d' aller travailler en Allemagne pour 3 euros de l' heure. L' Ukraine en fait a tout connu : les Empires lituano-polonais, austro-hongrois, russe et stalinien.

Vouloir maintenant la détacher totalement de l' influence de Moscou, c' est tenter d' éloigner la Californie des USA, c' est offrir à Poutine le statut de Sauveur face à une entreprise ressentie comme une agression. On ne saurait rêver, en dépit des sanctions américaines,de la chute du rouble et de la confiscation par la France de deux bateaux, meilleure occasion de renforcer le panslavisme.

Les méchants seigneurs des steppes ne sont donc pas décidés à brader leur sécurité pour le plaisir des gentils démocrates du Far West. Ils seraient même prêts, faute d' autre choix, à risquer un conflit. Il vaut mieux le savoir, et le faire savoir.

Publié dans actualité

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Les rencontres de Fernand Fleuret, poète

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Fernand Fleuret était Normand militant, né en Lorraine. Après une adolescence rêveuse dans les pensionnats religieux, de Flers, dans l' Orne, où il est apprenti imprimeur, il entre en contact avec un Parisien, Charles-Théophile Féret, chantre attitré de la "patrie normande". Fleuret s' enthousiasme pour cette prose qu' il compare à celle de Barbey d' Aurevilly. En retour, tel Verlaine avec Rimbaud, Féret convoque d' urgence le jeune Fernand à Paris.

Les choses tombent bien, le grand'père de Fleuret, son tuteur, vient de se suicider, et sa grand'mère décide de déménager en banlieue parisienne. Il a 21 ans et y débarque, assuré du gîte et du couvert. Il publie peu après un libelle à compte d' auteur, "Quelques autres", célébrant les "imprécateurs" Baudelaire, Mirbeau et Bloy. Fiasco complet. Féret l' aide à entrer au "Petit Journal" comme grouillot, au tarif de 150 francs par mois, puis lui présente deux artistes hâvrais débutants : Othon Friesz et Raoul Dufy.

Dufy pousse Fleuret à écrire et celui-ci incite Dufy à se lancer dans l' illustration. "Friperies", le second recueil de Fernand, tiré à 100 exemplaires, est un nouveau et total insuccès L' auteur commence à déprimer et se fait virer de son boulot. Il échoue sans le sou à Marseille, entrainé par Friesz et Dufy. C' est alors qu' il se souvient avoir au Cap d' Ail une marraine et cousine inconnue, Gabrielle Réval, de 13 ans son aînée, professeur sèvrienne, écrivaine, veuve et propriétaire aisée d'une villa baptisée "Mirasol". Il accourt. Elle s' éprend sans difficulté de la fantaisie angoissée de ce blondinet, le réconforte, et lui ouvre son carnet d' adresses. Un vrai conte de fées.

Il ne rentre à Paris que fin 1908 pour retrouver ses habitudes à la Bibliothèque Nationale, rue Richelieu. Il y découvre un voisin de table, famélique producteur de romans licencieux, Guillaume Apollinaire. Ils deviennent vite complices, montant des canulars littéraires ou suivant les femmes dans la rue en leur récitant des poèmes de leur crû. Fleuret écrit une introduction pour "L' Hérésiarque" et Apollinaire présente au Normand les poètes dits "fantaisistes" qu' il fréquentera avec assiduité.

La gloire ne venant toujours pas, nouveau et logique saut au Cap d' Ail. Il y épouse la cousine Gabrielle avant de regagner la capitale pour la publication de "L' Enfer de la Bibliothèque Nationale", bibliographie élaborée durant cinq ans, avec l' ami Guillaume, des livres érotiques interdits par la B.N à la communication. Cependant Apollinaire s' intéresse de plus en plus au cubisme, conversion que Fleuret juge teintée d' opportunisme alors que lui demeure fidèle à Carco, Mac Orlan et Derême. Gabrielle par ailleurs ne lui cache pas son antipathie pour les "légèretés" et facéties d' Apollinaire.

En 1914, Guillaume s' engage. Fernand est réformé. Mais la guerre, pas plus que l' art, ne tue leur amitié. A l' enterrement du poète d' "Alcools", en 1918, Fleuret se retrouve aux côtés de Cendrars, devenu manchot, de Picasso et de Cocteau. Il continue néanmoins de défendre la prosodie traditionnelle que sont en train de piétiner allègrement les dadaïstes, et de confectionner des ouvrages érudits et libertins dans l' esprit d' autrefois. Il engage simultanément le fer contre la Critique, qui le snobe, et la Morale bourgeoise. Surtout, il s' alcoolise. Ses compagnons de beuveries nocturnes sont Robert Campion " poète déporté pleurant les pommiers en fleurs", le fin lettré Maurice Garçon, dont Fleuret ignorera par bonheur le statut ultérieur et éliminatoire d' Académicien, et le redouté polémiste Georges de La Fouchardière.

Mais il perd pied peu à peu, vit dans la fiction, s' enferme dans la misanthropie. Son ménage se désagrège. Il pond en quelques semaines " Les Derniers plaisirs" , roman qui lui vaut en 1924 une voix au Goncourt, celle d' Elémir Bourges, autre grand dépressif. Il ne cesse plus de boire et d' écrire : des Etudes sur Gilles de Rais, Sade ou Baudelaire, des Histoires (sur Raton, une Normande victime de la prostitution, sur Jim Click, personnage de film fantastique), des Pamphlets anarchisants, des Pièces jamais montées, en se dissimulant, à la manière de Pessoa, derrière de multiples identités. La presse l' éreinte, sauf "Le Crapouillot" dont le directeur, Gus Bofa, devient son ultime ami.

Féret est mort, et Gabrielle. L' état mental de Fleuret achève de se dégrader. Il ne sort plus, tirant des coups de révolver dans son couloir pour effrayer les voisins. Il atterrit à l' hôpital psychiatrique où il va vivre six ans. A son trépas, en 1945, affluent soudain les hommages : d' André Billy, de Pascal Pia, de Maurice Nadeau, de Jean Paulhan. Fleuret essuie cependant un tout dernier échec : il n' est pas enterré en Normandie, mais au cimetière du Père Lachaise.

Publié dans littérature

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Le reflux silencieux

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne parait aujourd'hui plus décalé que le mot- et le concept- d' idéologie : effet différé de l' échec, au siècle précédent, de deux régimes d' essence idéologique, le nazisme et le communisme.

Moi qui suis de la génération qui a tout vécu, du Front populaire à 1968 où l' idéologie sociale s' affichait comme moteur de l' Histoire, j' avoue mon désarroi devant une mutation qui renie cette conviction, renouvelant le vocabulaire selon un fait idéologique -la financiarisation mondiale- en se déclarant hypocritement liée aux seules données économiques ( cela s' appelle "l' idéologie libérale").

Le terme "révolutionnaire", par exemple, éveille les pires méfiances. Il était sacralisé par une majorité de lycéens de mon âge. De même, la phraséologie marxiste occupait-elle une place de choix quand j' étais étudiant : conscience de classe, dictature du prolétariat, actions de masse, nationalisations, revenaient sans cesse dans les propos. On a silencieusement changé de planète.

L' effondrement du bloc socialiste, l' irruption de l' ex tiers-monde dans l' économie de marché, le ralliement de la social démocratie au libéralisme, la marginalisation du courant libertaire, illustrent le déclin du "mouvement ouvrier" tel qu' on le rencontrait il y a quelques décennies. La réaction du capital a consisté à généraliser la société de consommation et , par là, à conduire un travail de déconstruction idéologique destiné à saper toute velléité de résistance théorique et pratique au système marchand.

Certains termes se voient ainsi disqualifiés à priori : grève, collectivisme, prolétarien, lutte des classes, etc. Le syndicalisme n' est pris en considération que dans sa forme la plus corporatiste, jamais comme instrument de défense globale du monde du travail.

A gauche, la dégénérescence militante et le lâchage relatif des intellectuels se traduisent par une baisse sensible de la culture populaire, au niveau civique mais aussi historique. " Hitler, connais pas ..." n' est pas qu' une boutade. La formule illustre un tarissement évident de la formation politique, venant paradoxalement s' ajouter à un conservatisme dogmatique désarmant.

Le temps des "écoles de cadres", des quotidiens de parti, des revues théoriques et des brochures éducatives, éléments d' un savoir et d' une conscience révolutionnaires, est bien révolu. Il ne concerne plus que les chercheurs curieux d' une époque où la brutalité des rapports sociaux suscitait une opposition plus organisée que les jacqueries dans lesquelles semble, pour l' instant en tout cas, se replier une révolte aphone.

Publié dans société

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Gardez la monnaie...

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le Front National bénéficie d' une indéniable dynamique politique. Sondage après sondage,élection après élection, partielle ou non, son score ne cesse de progresser aux dépens des partis dits "de gouvernement" . Cela, et le prévisible bond en avant de l' abstention comme acte de refus, traduisent le mécontentement (voir nos cinq articles intitulés "Le roman du mécontentement français", du 2 au 8 juin 2014) des classes populaires et des couches inférieures de la classe moyenne, que l' irresponsabilité du récent redécoupage régional exaspère encore.

Le discrédit, longtemps canalisé, déborde. Les arguties "républicaines" ne portent plus parce que la confiance est perdue, depuis tant de promesses mensongères et devant tant de scandales tous azimuts. Le chantage au danger anti- démocratique n' attire en retour qu' une question de bon sens : si ces gens sont vraiment des fascistes, pourquoi n' interdisez-vous pas leur organisation? mais s' ils répondent en revanche aux conditions légales requises, pourquoi avec plus de 25% d' électeurs ne peuvent-ils obtenir que 2 députés quand les écologistes, avec dix fois moins de voix, ont droit à tout un groupe parlementaire?

Ou bien encore : pourquoi emprunter à taux normal 9 millions d' euros à une banque tchéco-russe, après avoir essuyé un refus concerté des banques françaises, serait-il plus louche que le doute, mobilisant la justice, sur l' origine précise d' une partie des fonds du "Sarkothon"? (comme on disait autrefois : "on ne monte pas au mât de cocagne quand on a sa chemise sale").

La fourberie de la classe politique en place rappelle étrangement l' époque où le Parti communiste dépassait aussi les 25%, et où était ouverte, avec les moyens d' Etat, donc la poche du contribuable, une écoeurante chasse aux militants ouvriers. Ces méthodes, s' appuyant sur la domestication médiatique, sont exécrables et, à la limite, inopérantes.

L' important n' est donc pas une affaire de prêt, au demeurant assez modeste, accordé au F.N par une banque étrangère, au su et au vu de chacun. Il est sûr qu' en fouillant bien, des juges d' instruction trouveraient, notamment en provenance du Qatar, des "transferts" autrement conséquents. Non, le souci est celui de la stratégie économique et financière que conduirait Marine Le Pen si elle parvenait au pouvoir.

La dirigeante du Front justifie un abandon de l' euro et le retour au franc en se référant aux exemples de la livre sterling et du franc suisse. Dans le cas anglais, elle omet de dire qu' en réalité la monnaie britannique est une filiale de la zone dollar, souveraine en matière de commerce international. Rétablir un franc équivalant à un euro dévalué de 40% ne serait qu' une éphémère satisfaction d' amour-propre. Quant à la Suisse, on sait que depuis un siècle cet aimable pays sert de coffre-fort et de blanchisserie à toutes les manipulations d' argent. Son franc est, pour l' essentiel, le reflet de la fraude et du recel, sous couvert de la plus hypocrite des neutralités. Est-ce là le destin souhaitable d' un franc français "libéré"?

C' est là-dessus que finira par buter le F.N, pas sur les vaines invectives de ceux qui tremblent pour leurs sinécures. Avec la mondialisation, irréversible, la monnaie est un domaine trop sensible pour faire l' objet d' expérimentations incertaines. L' euro est la seule création qui permette au continent européen, faute de diplomatie et de défense communes, de compter encore: ne le bousillez pas Nettoyer, aérer, démocratiser les écuries de Bruxelles, nombreux sont ceux qui en éprouvent la nécessité. On les comprend. Mais gardez la monnaie !

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Paradoxe

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La colonisation n' a pas été qu' affaire d' aventuriers partis chercher fortune outre-mer en pillant et en asservissant. Elle a impliqué également des femmes et des hommes laborieux, sincèrement désireux de contribuer à la modernisation et au développement global de pays alors jugés comme "inférieurs". Inférieurs à un modèle "universaliste", parce que basé sur les Grands Principes de la Révolution française, donc, d' une certaine façon, ethnocentré.
Ainsi de nombreux enseignants, médecins, religieux, chercheurs, se sont-ils assignés pour tâche de "hisser" des sociétés "en retard" au niveau "avancé" qui était celui de leur propre pays.

Cette démarche, qualifiée d' assimilationniste, a été le choix politique de la colonisation française. Que rêver, pensait alors un progressiste, de mieux pour le colonisé que d' en faire un Français à part entière, parlant, pensant, vivant comme son bienfaiteur proclamé? Un tel projet impliquait un important appareil administratif où des milliers de fonctionnaires de tous grades s' appliquaient à transposer fidèlement l' organisation et les méthodes métropolitaines pour la théorique promotion de l'indigène.

Certes, l' intéressé demeurait tatoué par son origine, mais l' espoir lui était offert de devenir à terme le quasi égal de son colonisateur. La bonne volonté à ce propos était partout : le drapeau tricolore flottait sur les bâtiments officiels comme dans n' importe quelle préfecture, les noms des rues célébraient les grands personnages d' une prestigieuse Histoire importée, les frontières faisaient l' objet d' un découpage jusque là inconnu mais révélateur de l' attention flatteuse portée aux ressources des territoires.

Le Parti socialiste SFIO lui- même, dénonçant dans ses congrès et par la bouche de ses leaders, les excès du colonialisme, réclamait inlassablement pour les contrées ultramarines plus d' intégration civique, plus d' égalité sociale, plus de fraternité raciale ( alors que le mouvement communiste avait pris au contraire position en faveur de l' indépendance immédiate).

Ce genre de baiser au lépreux n' était en revanche pas la tasse de thé de la colonisation anglaise. Là où les Français construisaient des bureaux es des missions, les Britanniques ouvraient des comptoirs commerciaux et des agences bancaires. Quand la SFIO discourait sur les perspectives de l' assimilation, le Parti travailliste optait pour l' association et la non ingérence dans des affaires locales souvent indémêlables avec leurs questions de castes, de tribus et d' ethnies. Un business avisé était préférable à dix ronds de cuir impuissants.

Aussi, l' irruption du problème des Indépendances n' a-t-elle pas eu les mêmes effets dans les possessions françaises et dans les dominions de Sa Majesté. Mounbatten, en Inde, a laissé sans heurt le pouvoir à Nehru. En Indochine, il a fallu huit ans de guerre sanctionnés par la défaite de Dien Bien Phu pour permettre à Ho Chi Minh d' accéder à la tête du Nord Vietnam. L' indépendance de l' Algérie dite française a provoqué un drame historique. Celle de l' Egypte n' a guère remué l' Angleterre, qui avait déjà de longue date négocié son retrait.

Aujourd' hui les historiens font leur miel de la fin des Empires européens. Et c' est là qu' émerge le paradoxe: tandis qu' on loue le "respect" britannique de l' identité du colonisé qui n' était en réalité qu' une indifférence plutôt méprisante ( pas de métissage, par exemple), on condamne l' oppression culturelle française ( l' éternel french bashing) qui se voulait au fond une main tendue, fidèle à l' esprit des "Lumières". Ce type de retournement historique n' est pas exceptionnel. Il peut laisser parfois, aux plus convaincus, un léger goût d' amertume.

Publié dans histoire

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Dieppe 42

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Au printemps de 1942, Staline, dont l' Armée contient depuis plus d' un an, au prix d' énormes pertes en hommes et en matériel, l' offensive des meilleures troupes allemandes contre l' URSS, fait appel aux Anglo-Saxons pour qu' ils ouvrent un front à l' ouest, susceptible d' alléger la résistance soviétique au bord de la Volga.

Si les Américains, qui n' ont encore que la pointe des pieds dans la guerre, se déclarent devant Molotov, ministre moscovite des Affaires étrangères, favorables sur le principe, Churchill et Montgomery se montrent plus réservés: le premier parce qu' il souhaite une contre-attaque en Afrique du nord ou dans les Balkans plutôt que sur les côtes françaises, le second parce qu' il juge une opération de grande envergure en Europe militairement prématurée et la constitution d' une sorte de tête de pont -Dieppe en l' occurrence- qu' on élargirait progressivement, une vue de l' esprit

Cependant Lord Mounbatten, chef des Forces combinées et proche de la famille royale (il est l' oncle du prince Philip), s' entend avec le président Roosevelt pour arracher la décision d' une intervention rapprochée. Montgomery est neutralisé par son envoi en Egypte avec mission de stopper Rommel et l' Afrika Korps dans le déser libyen. Churchill s' incline. Est ainsi élaboré le projet Rutter, engageant au premier plan des unités terrestres canadiennes qui n' ont jamais combattu.

Prévu pour le 8 juillet, Rutter est annulé au dernier moment en raison de l' état de la mer et des exécrables conditions atmosphériques. Mais Mounbatten ne renonce pas : il reporte le débarquement au 19 août, sous le nom cette fois de "Jubilee". Les Allemands, qui n' ont pas tardé à avoir vent de tous ces préparatifs, s' organisent en conséquence. Ils étoffent leurs effectifs (la 302ème Division d' infanterie, avec en appui une Division blindée stationnée à Amiens et une Brigade SS cantonnée à Vernon), et renforcent les capacités de leurs fortifications.

L' assaut terrestre demeure confié aux Canadiens qu' on n' a pas pour autant associé au plan d' ensemble de l' opération, notamment dans sa dimension aero-navale. Le jour venu, à cinq heures du matin, 6.000 hommes s' élancent sur un front de plages de vingt kilomètres autour du port de Dieppe où ils sont attendus de pied ferme.1 255 d' entre eux sont tués d' emblée dont nombre de francophones du régiment de fusiliers "Mont Royal", 3300 blessés ou faits prisonniers. Des sous-marins allemands, soudain surgis parmi les péniches de débarquement, font carton plein. Quelques maigres éléments canadiens, ayant franchi le tir croisé des batteries installées dans les niches des falaises voisines, parviennent à s' infiltrer. On se bat au corps à corps dans le Casino et des rues proches du port, coupées d' épais réseaux de barbelés. Nulle part les Allemands ne plient.

En moins de quatre heurs, l' échec est consommé. Préparation insuffisante, évaluation erronée des forces adverses, ignorance des renseignements dont disposait l' ennemi, manque de coordination durant l' action entre l' état-major resté en mer et les troupes au sol, choix inapproprié des sites de débarquement, l' assaillant a tout faux. Tous les chars sont détruits, jonchant la plage, 98 avions sont tombés sous les coups de la FLAQ, la défense anti -aérienne, 30 péniches ont sombré, rendant le réembarquement des survivants, en fin de matinée, encore plus dramatique. 40 Dieppois sont morts, 600 Allemands ont été tués ou blessés.

Radio Paris présente naturellement les choses comme le sacrifice délibéré, après Dunkerque et Mers el Kébir de fâcheuse mémoire, de Français et Francophones réduits à l' éternel rôle de chair à canon.(1) Mais ce qu' on retient d' abord de ce couac sanglant est que, même habillé par la suite en simple test destiné, selon les Alliés, à sonder les moyens défensifs de la Wehrmacht, l' exécution n' a jamais été à la hauteur de l' intention, a fortiori du voeu initial de création d'un deuxième Front pour le bien des Soviétiques et la plus grande gloire de Lord Mounbatten, finalement assassiné en 1979 par un militant de l' I.R.A.

(1)Lire à ce propos "L' histoire inédite des militaires canadiens-français durant la seconde guerre mondiale" de Pierre Vennat (éditions du Méridien, Montréal,1994).

Publié dans histoire

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La pan-subversion de Maurice Sachs

Publié le par Jean-Pierre Biondi

" Subversif:: qui est de nature à troubler l' ordre social " (le Larousse)

Maurice Ettinghausen, né à Paris en 1906, était juif, athée et homosexuel. Son grand'père, Georges Sachs, courtier en bijoux, dreyfusard. Son père, Maurice ne le connaîtra jamais. Sa mère, recherchée pour escroqueries, l' abandonne pour se réfugier à Londres sans lui. Faux orphelin, il choisit le nom de Sachs et s' infiltre, adolescent fauché, dans les cercles de la débauche mondaine avant de confier au philosophe catholique Jacques Maritain l' appel d' une vocation susceptible de sauver son âme et de gommer ses dettes..

On le recommande au séminaire des Carmes, rue d' Assas, où son séjour s' achève en scandale de moeurs : il a enlevé sur la Côte d' Azur le jeune Pinkeron dont la maman veut porter plainte pour détournement de mineur. On étouffe le coup. Rendu à la vie séculière sans sa soutane de chez Lanvin, beau parleur, tapeur incorrigible et pique-assiettes invétéré, Sachs entame une solide carrière d' arsouille, roulant, se faisant rouler, qui finit par l' obliger à s' exiler non à Londres mais à New York .Il y est galeriste, puis "conférencier",, se targuant d' amitiés qu' il n' a jamais eues, avec Proust, Coco Chanel, Picasso ou Aristide (Briand), selon le public.

Puis il se convertit au protestantisme afin d' épouser Gwladys Matthews, fille d' un influent pasteur presbytérien avant, trois ans plus tard, de rentrer sans un sou en France accompagné seulement de son jeune amant, Henry, un acteur débutant rencontré à Hollywood.

Sachs a déjà tout appris des salons littéraires parisiens, courtisanerie, bluff, copinage, par les soins d' Abel Hermant, Cocteau et Gide. On l' aide à publier un premier roman chez Gallimard, "Alias" grâce à Paulhan, puis chez Denoël, éditeur de Céline, un libelle alimentaire, " Thorez et la victoire communiste", politiquement nul. Max Jacob, qu' il calomniera bassement, l' accueille en frère dans sa thébaïde de Saint-Benoit sur Loire. Sachs se fait aussi quelques fidèles ennemis, tel Jouhandeau, auquel répugne cet individu adipeux et lécheur.. Subsistant parallèlement par les plus sordides combines et les plus minables larcins (jusqu'à piquer les petites cuillères dans les dîners en ville), Sachs se voit si harcelé par les créanciers qu' il ne trouve rien de mieux que de se faire interner provisoirement dans un hôpital psychiatrique avec l' inlassable espoir de la venue d' un mécène misant sur son génie artistique.

Il sort encore de là sans retomber sur ses pieds. Toujours des expédients, des trafics, des vols. En 1940, quelque , chose d' un peu plus stable : un job à "Radio Mondial", station qui se donne pour objectif d' inciter les U.S.A à entrer en guerre contre les Nazis. Boulot, à l' évidence, sans lendemain. Bien que juif, il parvient à passer entre les gouttes jusqu' à fin 42, en personnage louche, adonné au marché noir et au recel d' objets volés aux riches familles israëlites en fuite. Mais il sait qu' il ne s'agit que d' un sursis, et file se planquer en Normandie avec Violette Leduc qu' il fait passer pour son épouse.
Vivre à la campagne, et qui plus est avec une femme, est vraiment trop pour Sachs. Que faire? il s' engage au " Service du Travail Obligatoire", le fameux S.T.O, organisé par Vichy, qui l' affecte à Hambourg. C' est là qu' il devient "indic" de la Gestapo parmi les colonies d' ouvriers français, soupçonnées de communisme potentiel..

Cependant, la trahison ne lui réussit pas non plus. A force de mentir et de fabriquer de faux rapports de délation à ses patrons, ceux-ci l' expédient en pénitence au camp de Fuhlsbüttel, l' isolant pour lui éviter d' être égorgé par ses victimes qui l' y attendent. Sachs en profite alors pour solliciter la nationalité allemande, n' hésitant pas à se revendiquer de la consonance germanique du nom de son père et, bien sûr, des services déjà rendus. Il y écrit aussi "Derrière cinq barreaux", publié en France en 1952.

Le camp est évacué sur Kiel en avril 1945 en raison de l' approche des troupes alliées. Le transfert ne peut s' opérer qu' à pied. Le troisième jour de marche, Sachs, tout de suite épuisé, s' avère incapable de suivre. Un S.S l' abat d' une balle dans la tête. Il avait 39 ans.

C' est seulement à partir de 1946 que ses principales oeuvres, "Le Sabbat" (Prix Sainte Beuve) et "La Chasse à courre", sont .publiées et saluées avec force par la critique (notamment par Maurice Nadeau dans "Combat", le journal de Camus). L' aventurier cynique jouit alors de l' auréole du martyr de la barbarie hitlérienne. Il se dévoile surtout un chroniqueur sans indulgence, y compris pour lui-même, et un peintre cruel des élites de la vie culturelle entre 1925 et 1940 à Paris.. Le comble de la subversion n' est-il pas de hurler plus fort que les loups, et de "cracher le morceau" sur la farce de la société des hommes? Mais ne faut-il pas également quelque haine de soi pour parvenir à déballer, ainsi qu'il l' a décrite, sa propre abjection? La réponse, qu' on n' entendra jamais, appartient à la troublante complexité de cet amoraliste et, au fond, perturbateur intégral.

A lire : Henri Radzymov, "Maurice Sachs ou les travaux forcés de la frivolité" (Gallimard,1988)

Prochain article : Dieppe 42 (histoire)

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En lisant un inédit inachevé de Julien Gracq

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Tel est le pouvoir d' un grand écrivain qu' il vous force à rallumer le feu de votre propre imaginaire. Les 500 pages manuscrites de "Les terres du couchant" (éd. José Corti, 2014) ont demandé à Gracq trois ans de travail, de 1953 à 1956, avant d' aboutir aux archives de la Bibliothèque nationale, en harmonie avec "Au château d' Argol" ou " Le rivage des Syrtes". Ce rebond des imaginations renvoie dès lors à une situation que vous pouviez croire abandonnée : le moment où la poésie -oui, la poésie- rend indissociables réalité et fiction. J' ai eu, d' un coup, envie de saisir ma plume. Voici ce qu' il en est remonté :

".Nous partions par une route départementale bordée d' eucalyptus dont l' écorce se détachait du tronc par plaques grisâtres et lisses, traversions au soleil du matin des villages où la terrasse de l' unique café débordait sur la chaussée, et les monuments aux morts se voyaient parfois souillés. Nous stoppions devant une étroite demeure de laquelle sortait aussitôt une femme non peignée. Nous la suivions à pied jusqu' à la cahute dont elle seule détenait la clé.. Elle nous ouvrait le "bain", un large et lourd réservoir de marbre brut où se déversait en ronchonnant une eau naturelle brûlante

La femme partie, nous y entrions ensemble très progressivement,, nos corps vite cramoisis, mais le coeur assez solide pour ne pas courir de risque. Nous restions un long moment,, tête bêche, transportés en un lointain univers par les rêveries qu' engendrait la morsure du liquide bouillant.

Nous émergions enfin des vapeurs de ces thermes rudimentaires et revenions par le bord de mer, un chemin longeant des calanques endormies puis une succession de golfes brefs, festonnés par un tissu serré de palmes et de chênes verts. A la jumelle, nous y repérions le mystère d' une construction isolée et, ayant découvert derrière des rochers la sente caillouteuse qui y menait, pilions net devant le panneau : " Propriété privée. Chien méchant"

Mais c' est un homme qui surgissait, fusil à l' épaule, en veste de chasse vert olive et pantalon usagé de parachutiste. Il fallait le convaincre, dans l' idiome local, que nous devions forcément être apparentés, avant qu' il accepte de lever la barrière métallique. Il nous précédait dans une salle méticuleusement propre, puis ouvrait un garde-manger. Du jambon cru, trois tomates juteuses, des blocs concassés de fromage plus dur qu' une pierre, quelques pêches de vigne, un carafon de vin de pays. Aucune question, comme si nous nous connaissions de toujours.

Nous supputions qu' il avait beaucoup guerroyé et qu' un garde-chasse n' avait pas intérêt à trop s' approcher de sa retraite. L' ombre s' avançait, venant de sommets plus hauts que les châtaigneraies.Lui s' était mis soudain à raconter d' une voix sourde, à réveiller intarissablement un continent où l' on était libre de tirer à vue, de violer une jeune indigène, de pêcher à la grenade,, de mettre le feu à tout un village sans que personne ne vienne vous chercher noise, ou vous raser avec des inepties sur le droit de faire. Nous ne disions rien, on ne le distinguait bientôt plus. Il parlait pour lui, dans la ténèbre.

Nous rentrions tard, accompagnés par les pointillés d' étoiles de l' été. Nos phares arrosaient juste des bas-côtés d'où se levaient les perdreaux aveuglés. " C' était,, disions-nous, une belle errance...".

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Qu' allons-nous pouvoir vraiment devenir?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' opinion mesure-t-elle la gravité de la crise politique en France? La plus grave, probablement, depuis la Libération. Plus grave économiquement qu' en 1958, socialement qu' en 1968. C' est là l' effet navrant d' un système en bout de piste, livré à des chefs d' Etat inaptes, malgré leurs 40 ans de vie publique : Sarkozy, un bateleur parvenu, Hollande, un invertébré moqué à l' étranger.

Les dénominations partisanes elles-mêmes ne cachent plus que des coquilles vides. Mitterrand avait dézingué le P.C, Hollande saigne le P.S. Qu' est encore "la Gauche"? Y dénicher un ouvrier qui va voter (sinon F.N) ou y rencontrer un étudiant membre d' une section socialiste, relève de la performance. La France se droitise par défection de la gauche sociologique. Les classes populaires sont dépolitisées, les classes moyennes acquises au libéralisme, les syndicats découragés, les intellos placardisés. Quel contrepoids crédible offre le monde du travail aux attaques patronales ou à un populisme qui plaide pour la justice par le nationalisme xénophobe?

" La Gauche" n' a d' autre ressource que de réussir, par ci par là, un coup sans lendemain comme un vote à l' Assemblée en faveur de la création de l' Etat palestinien, même si l' on sait que le duo Hollande-Fabius bloquera un "voeu" déplaisant à Tel Aviv, ses agents en France et, plus révélateur, à maître Collard au nom du Front National (1). Ce vote est certes une satisfaction pour les connaisseurs, il demeure sans effet sur l' ensemble des citoyens. En attendant, la Gauche n' a toujours ni unité, ni projet, ni programme, ni leader. Que représente le parti majoritaire in situ? quelques baronnies et clientèles en peau de chagrin? les prochaines consultations territoriales risquent bien de le confirmer.

A droite, l' habituel panier de crabes, derrière les exhibitions effusionnelles. L' insistance mise à filmer les embrassades rend celles-ci suspectes. Pour être prosaïque, tout tourne autour d' une question unique : en 2017: Sarko ou pas Sarko? La partie se joue sur la délimitation des "primaires" dont seul le principe est acquis. Contenues, celles-ci bénéficient au chef de l' UMP (ou son héritière), coincé dès lors entre les Centristes et le F.N. Elargies, elles profitent à ses multiples rivaux spéculant sur l' apport centriste, voire le ralliement d' une frange d' électeurs de gauche saturés de promesses sans suite et de scandales à répétition.

D' ici là, tout sera matière à contestations : le nom de l' organisation, les postes, le partage de la parole et des subsides, les choix programmatiques, les visites à l' étranger, les interventions médiatiques, le contrôle des moyens d' action, etc. Sur le fond, la Droite parlementaire est confiante. Vue la décrépitude du pouvoir en place, elle tient pour assurée sa présence au second tour des présidentielles. Perspective qui contribue à aiguiser les appétits, donc à rendre plus âpre la compétition interne. A condition, bien sûr, que la situation ne tourne pas au vinaigre dans les deux ans à venir.

En un tel paysage, on ne peut éluder une éventualité inédite : l' accession de Marine Le Pen à la présidence de la République française. C' est pourquoi chacun de ses mots prend dorénavant un relief particulier et pourquoi on acquiert l' impression que le flot des critiques, contradictoires ou redondantes, qui lui est réservé finit par tomber à plat ou la servir. L' autre jour, dans la même phrase, un politologue, Dominique Reynié, assurait avec force que les "fondamentaux" du F.N, définis par le racisme, l' antisémitisme et l' autoritarisme, n' avaient jamais varié avec les décennies puis, dans la foulée, précisé que le programme du Mouvement versait dans le socialisme façon "Front de Gauche". Voilà qui, en tout cas, nous éloignerait bigrement du temps où Jean-Marie Le Pen allait aux U.S congratuler Ronald Reagan.

De la même manière, certains assurent que le torchon brûle entre dirigeants frontistes, le père, la fille, la nièce, le conseiller politique et autres, mais on constate que la présidente est réélue à l' unanimité, ce qui lui vaut aussitôt , des mêmes, le qualificatif d' anti-démocrate. Les communicants grand public semblent faire preuve en ce moment d' un flottement dans l' argumentation qui doit réjouir l' ex conseillère municipale d' Hénin-Beaumont.

Pour le pays, l' essentiel n' est sans doute pas dans ces polémiques secondaires. Il est dans l' hypothèse d' un abandon de l' Europe par la France, dans cette interrogation centrale : le luxe d'une souveraineté totale est- il encore à notre portée? Dette, chômage de masse, compétitivité, réindustrialisation, politique d' intégration : est-il aujourd'hui possible de répondre seul à ces priorités, dans un monde où les économies sont imbriquées les unes dans les autres, les entreprises menacées en permanence par la concurrence et la spéculation, les monnaies soumises à la conjoncture mondiale? Quel est, en cas de repli, la chance d' une puissance moyenne?(2). Si l' heure n' est pas encore aux réponses, elle suscite néanmoins un questionnement légitime.

(1) Il y a longtemps que le F.N entretient des relations avec l' extrême droite israëlienne (voir article "Les calculs du F.N du 28/1/2012) pour tenter de neutraliser la communauté juive en France.

(2) C' est consciente du danger d' isolement que Marine Le Pen s' efforce de développer un réseau d' alliances à l' étranger. Ainsi avec la Russie, dont le F.N défend la politique en Ukraine contre une bête noire commune : Bruxelles.

Publié dans politique

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Les cousins Fragonard

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Fragonard, d' un parfumeur datant de 1926, est bien connu. Il est intégré à la société de consommation, et participe de l' image de celle-ci. Pour autant, la renommée des titulaires véritables du nom Fragonard, originaires de Grasse, capitale de la parfumerie, a débuté bien avant cette réussite commerciale.

Deux cousins germains, nés la même année dans la même ville, cousins jumeaux pour ainsi dire, ont, les premiers, imposé le patronyme. L' un, Jean-Honoré, en tant que peintre, l' autre, Honoré, qu' anatomiste. Le parallélisme de leur destin dans des activités fort différentes, ne peut manquer de frapper l' attention.

Jean-Honoré (futur grand-oncle de la talentueuse Berthe Morisot) était à bonne école, élève ou ami de Chardin, Boucher, Van Loo, Hubert Robert, David. Sa femme était miniaturiste. Son fils et son petit-fils seront peintres et lithographes à l' époque du romantisme triomphant. D' abord assez académique, Jean-Honoré s' est ensuite orienté, sous l' influence du climat libertin régnant au temps de Louis XV, vers un art plus frivole, dit "du rococo". Témoin d' un milieu avide de Fête et d' Erotisme (voir, au Louvre, "Le Verrou" ) sa vogue a alors atteint son apogée. La favorite du Roi elle-même, la comtesse du Barry, lui a un jour passé commande, pour son château de Louveciennes, de quatre grands tableaux censés figurer "Les Progrès de l' Amour dans le coeur d' une jeune fille" (1771). Les tribulations de l' oeuvre, au total composée de quatorze scènes, ont curieusement épousé les avatars de l' Histoire.

Récusés par l' entourage de Louis XVI, rallié au néo-classicisme, les originaux ont été récupérés par l' artiste tombé en disgrâce, avant d' aboutir, beaucoup plus tard, au musée Fragonard de Grasse, puis, via la banque J.P.Morgan, d' être vendus en 1915 au milliardaire américain de l' acier, Henry Frick. Ils sont aujourd'hui exposés, avec un faste particulier, dans la prestigieuse collection de l' industriel, à New York.

De son côté, le cousin Honoré, issu du même milieu local de gantiers-parfumeurs et devenu chirurgien, fondait à Lyon la première Ecole vétérinaire française. A peine âgé de trente ans, il y enseignait l' anatomie avec succès. Quelques années après, il a été nommé à la tête d' un établissement similaire à Alfort, maintenant Maisons Alfort, commune jouxtant Paris. C' est là qu'en 1766 il a commencé d' entreprendre la célèbre série des "Ecorchés", réalisations dont a immédiatement raffolé toute la noblesse. A cette occasion, Honoré Fragonard a inventé une technique de conservation des corps dont le secret s' est gardé deux siècles. Il consiste en injections vasculaires de suif de mouton imbibé de résine de mélèze.

La Révolution a dispersé la collection, dont 21 pièces seulement ont pu être sauvées. On peut toujours les voir au Musée de l' Ecole de Maisons-Alfort, chronologiquement premier conservatoire vétérinaire du monde.

Très affecté par les atteintes portées à son oeuvre, Honoré est mort en 1799, sept ans avant son proche cousin.. Mais son musée continue d' être annuellement visité par plus de vingt mille curieux parmi lesquels une forte proportion d' étrangers.

Publié dans culture

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