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QUI LIT ENCORE...X?(1)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

" Qui lit encore...X? " est une suite d' articles consacrés à des écrivains que nous ne lisons plus. Leur nom ne nous est pas inconnu. Leur notoriété a été grande. Mais personne ne va plus fourrer son nez dans leurs oeuvres. Rappeler leur existence est presque jeu d' érudits ou d' originaux. A tout seigneur, tout honneur : Georges Duhamel.

Dire que G.Duhamel n' est plus lu peut paraître un paradoxe, tant il a accumulé, de son vivant, d' éloges et de succès. Né en 1884 à Paris, il a partagé sa vie entre la médecine, la littérature et Wagner.

Son premier fait d' arme est d' avoir été, en 1906, l' un des fondateurs de "L' Abbaye de Créteil", phalanstère d' écrivains et d' artistes se recommandant de l' unanimisme, autrement dit de la peinture de l' individu sous son seul angle social. Duhamel en a tiré une savoureuse évocation dans "Le Désert de Bièvres", l' un des volumes de "La Chronique des Pasquier" qui le relie à la tradition du roman-fleuve installée par Balzac ("La Comédie humaine"), Zola ("Les Rougon-Macquart"),Jules Romains ("Les Hommes de bonne volonté") ou Martin du Gard (" Les Thibault").

Après une guerre héroïque comme chirurgien du Front en 14-18, il publie son témoignage, "Civilisation", sous le peudonyme de Denis Thévénin et reçoit pour l' ouvrage le prix Goncourt 1918, deux ans après Henri Barbusse, couronné pour "Le Feu". Vient ensuite "Confession de minuit" où des critiques voient aujourd'hui un texte précurseur de "La Nausée" de Sartre et de " L' Etranger" de Camus.

Elu à l' Académie française en1935, il est, durant l' Occupation, la bête noire des Nazis qui interdisent ses livres. Il est, avec Valéry et Mauriac, le symbole de la résistance face à la Compagnie des gérontes ralliés au pétainisme, incarnation de leur idéologie. Duhamel,par un juste retour des choses, devient Secrétaire perpétuel à la Libération, avec un vibrant hommage du général de Gaulle.
Puis son étoile pâlit peu à peu. Il avait acquis la notoriété grâce à ses cycles littéraires, une mode qui perd de son influence face à l' apparition des Existentialistes et du Nouveau roman. Les modes sont injustes. Georges Duhamel et son oeuvre ne méritent pas le demi oubli dans lequel les tiennent les actuelles générations.


 

Publié dans littérature

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La Chine éveillée

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand je relis ce que j'écrivais dans les années 1970 sur la Chine de Mao, "flambeau socialiste du tiers monde", je reste confondu. On ne pouvait davantage se situer à côté de la réalité. J'ai l’honnêteté de reconnaître mon romantisme, et l'excuse d'avoir vécu à l'autre bout de la Terre, donc éloigné des faits.

Macron vient d'aller là-bas. Il a eu raison. C'est là encore que ça se passe aujourd'hui. Voilà un énorme pays d'un milliards et demi d'habitants en train de forger, après une sanglante épopée historique, un type inédit de système politique: de nature infailliblement stalinienne à l'intérieur, sauvagement capitaliste à l'extérieur. Cet hybride né de la dialectique marxiste léniniste, s'installant courtoisement sur le marché mondial, a quelque chose de fascinant. Il n'entre dans aucune des catégories en usage depuis la Seconde Guerre Mondiale: socialisme autoritaire et dégénéré à l'Est, libéralisme dérégulé et belliciste à l'Ouest.

Pas à pas, inexorablement, avec une souriante persévérance et l'inconsciente complicité de Trump, la Chine s'assure une puissance économique et financière qui la classe d'ores et déjà au niveau des Etats-Unis, jusqu'alors numéro un planétaire incontesté. La Chine, on le sait, produit de tout, vend partout, achète de tout partout: des terres, des mines, des vignobles, des ports, des magasins, des aéroports, investit dans tous les domaines et sur tous les continents. L'expérience communiste a été un échec international. Le pragmatisme chinois en tient compte.

La visée est, bien sûr, la victoire, par la voie pacifique, du modèle qu'elle créé, et peut être, à long terme, le temps n'est pas un problème, l'émergence d'une société socialiste, sinon égalitaire, où l'Etat-Parti garantirait aux citoyens normalisés des droits et la satisfaction de leurs besoins vitaux (alimentation, formation, santé, logement, emploi). Cela déjà serait un pas si l'on songe à quel degré de sous-développement vivent encore les deux tiers de la Chine, ou, tout simplement, de l'humanité.

L'ambition est donc vaste, mais discrète. Pékin n'annonce pas des lendemains qui chantent à tue-tête. "L'empire du Milieu" (concept à ne pas oublier) tisse patiemment la toile de son emprise sur un Occident rongé par ses contradictions, ses excès et ses démons. Le projet est clair: il faut, sans fracas, agenouiller la concurrence sur son propre terrain, le système de l'argent, pour pouvoir instaurer un monde moins vicié, donc, quelque part, plus juste.

Quand on voit dans la salle gigantesque des congrès du PC chinois, ces sages rangées de responsables et de délégués parfaitement alignées, on a déjà un peu l'impression d'entrevoir la société que préparent théoriciens et stratèges d'un pouvoir encore inpénétrable.

Alain Peyrfitte titrait en 1973: "Quand la Chine s'éveillera...". C'est fait. La Chine de la Longue Marche, du Grand Bond en avant, de la Révolution culturelle, si consommatrice, dans sa genèse, de vies humaines, est éveillée. Elle rassemble les moyens qui doivent lui permettre d'aller vers ce qu'elle considère comme le Progrès. C'est là que tout commence.

Publié dans politique

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JEAN RHYS ET LE DERACINEMENT

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Histoire d' une femme qui a , sa vie durant, souffert de déracinement : bien que traduite en France, l' oeuvre de Jean Rhys (Ella Gwendoline Rees-Williams) y est peu lue.

Née en 1890 dans l' île de la Dominique, alors possession de l' Empire britannique, cette fille d' un médecin gallois et d' une créole d' ascendance écossaise, quitte le pays natal pour rejoindre, à 16 ans, une parente installée à Londres.
Elle tente une carrière théâtrale que son accent antillais compromet. Elle s' essaie dans le chant sans plus de succès, puis bascule peu à peu dans le milieu des demi-mondaines où se mêlent alcool, prostitution et avortements.
Abandonnée par son protecteur, elle danse dans des revues légères et pose pour des peintres. Elle s' engage en 1914 comme cantinière sur le Front où elle rencontre un parolier franco-néerlandais, Jean Lenglet, personnage assez douteux qu' elle épouse et dont elle a une fille (Rhys se mariera trois fois).

Parallèlement, elle a commencé à écrire des nouvelles qui évoquent sa région d' origine, les Caraïbes. Le romancier Ford Madox Ford la remarque, lui choisit le pseudonyme de Jean Rhys, et la publie tandis que le mari de celle-ci moisit en prison.

Tous les textes de Rhys tournent autour d' un thème central : son parcours de femme déracinée (rootless), confrontée aux brutalités de son existence (elle déteste Londres et l' Angleterre). Son oeuvre pose globalement la question de la "désorientation". Suspendue entre la nostalgie d' une terre sublimée où elle ne reviendra plus et sa répulsion pour une société corrompue qu' elle ne trouve pas la force de quitter, Jean Rhys se sent totalement rejetée
 C' est le sujet de "Voyage in the Dark" (1934), son troisième roman, écrit à Paris, qui narre la déchéance d'Anna, son sosie, avec une précision de chirurgien de l' âme. Fascinée par le Montparnasse des années 20 ( "Rive gauche", "Quartet" ), elle poursuit, de roman en roman, le voyage au bout de la solitude et du nomadisme spirituel.

Après un silence douloureux, illustré par sa dépendance au vin et au pernod, elle fait un retour remarqué en 1966 avec " La Prisonnière des Sargasses", cette algue brune qui croise au nord des Antilles, à l' écart de toute frontière et promiscuité avec le monde moderne. C' est son testament et sa consécration.

Son désenchantement viscéral confère à l' écriture de Jean Rhys la force poétique qui participe de chacune de ses résurrections. L' avocate des femmes vaincues par la vie, écrasées comme elle par la violence de son Temps, finit ses jours dans le paisible comté du Devonshire, où les vaches et les pommiers ressemblent, à s' y méprendre, à ceux de la Suisse normande. Ne l' y manquez pas.

Publié dans littérature

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1969 ET 2017

Publié le par Jean-Pierre Biondi

De Gaulle et le PC en 1969, la Droite parlementaire et le PS en 2017, le rapprochement entre ces deux phases de "dégagisme" n'est pas illogique.

En mai dernier les partis dits de gouvernement ont subi une sérieuse défaite. Celle-ci ne semble pas due qu'à l'indécence morale du candidat Fillon et à l'insuffisance notoire du non-candidat Hollande. Elle correspond, et là se situe le parallèle, à une mutation de société dont la crise de 68-69 avait déjà fourni l'exemple.

Lassitude de l'opinion, retard dans la mondialisation, archaïsme des pratiques politiques, émergence d'inédites problématiques (écologie, numérique, parité), tous les ingrédients étaient réunis pour ce coup de balai renouvelé.

1968 aussi avait fait deux victimes : De Gaulle, bien sûr, qui a dû un an plus tard laisser la place à un libéral moderne, Pompidou, tourné d'avantage vers le néo-capitalisme financier que vers la grandeur patriotique. Le Partie communiste ensuite qui, trop soucieux de ménager un gaullisme utile à la diplomatie soviétique, a entamé un déclin que ni le score de Duclos en 69 (20%) ni l'Union de la Gauche négociée avec Mitterrand n'ont pu stopper.

Le capitalisme ne connaît pas d'états d'âme. Quand ses garants ne font plus l'affaire, il s'en cherche d'autres au prétexte de l'efficacité économique. Le neutralisme gaulliste devient-il contre-productif, on lui met dans les pattes des technocrates éprouvés comme Pompidou et Giscard. Les gesticulations sarkozistes finissent-elles par indisposer la Finance, on lui substitue un peu de guimauve socio-libérale, le temps de trouver mieux. On prépare le coup d'après, qui va permettre une redistribution fiable des rôles.

Républicains (ex-UMP) et Socialistes ont été en 2017 renvoyés à la case départ en vertu d'un opportun mais justifié ras-le-bol. Macron, c'est Pompidou junior, banquier comme lui. Voilà le syndic fiable !

En 1969, rappelons le, l'Entreprise s'était rendormie sur ses deux oreilles. 2017, c'est 1969, les barricades (de 68) en moins, le terrorisme en plus. Pompidou avait négocié l'indépendance de l'Algérie. Le jeune Macron a l'air doué : ne pourrait il pas un peu arranger les embrouilles avec les Arabes créées par Bush en Irak et prolongées par Sarkozy en Libye ?(1) C'est que les élections de 2022 vont venir vite... La Finance, dont parlait si énergiquement Hollande avant son quinquennat, a besoin d'y voir clair.

 

(1) Emmanuel Macron a effectué une (première ?) visite au Moyen-Orient et offert de jouer les intermédiaires entre l'Arabie et l'Iran au Liban sous le regard vigilant d’Israël.

Publié dans politique

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JUNG

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Carl Gustav Jung, fils de pasteur luthérien et psychiatre suisse, d' abord disciple de Freud avec lequel il a rompu dès 1913, a-t-il été complice du nazisme? Difficile d' aborder, une fois de plus, la question quand cette oeuvre connait une écoute renouvelée dans l' univers intellectuel (1).

Jung s' est toute sa vie référé à son appartenance à la culture germanique, jusqu' à se présenter comme descendant (illégitime) de Goethe. Son essai " Wotan", dieu païen de la mythologie allemande, en fait foi. De là à lui prêter une inclination pour l' idéologie national-socialiste prônant la supériorité de l' "instinct collectif aryen", il n' y a qu' un pas que les milieux intellectuels juifs ont franchi, assorti d' un immédiat soupçon d' antisémitisme.

Qu' en conclure avec le recul du temps? Pour les antitotalitaires, les choix de Jung, élu en 1933 à la présidence de la " Société allemande de psychothérapie" puis, dans la foulée, de l' "Institut Mathias Goering", cousin d' Hermann, étaient clairs. Pour d' autres au contraire, tel Cimbal, médecin nazi plus radical, les positions du Suisse demeuraient ambivalentes. D' autant que, selon des révélations ultérieures, le théoricien de la "Psychologie analytique" aurait financé l' exfiltration d' Allemagne d' intellectuels juifs, dont celle du psychiatre français Roland Cahen, qui aurait "oublié" de remercier Jung du service rendu, sans doute jugé compromettant (Cahen a cependant fini par traduire le chercheur alémanique dans notre langue). Mieux encore : Jung a été  chassé en 1940 de l' Institut Goering pour avoir publié dans la revue américaine "Heart's international Cosmopolitan" de Yale, un article qualifiant Hitler de "psychopathe" et prédisant son suicide. Fin 1942, le savant figurait dans les archives des Services secrets alliés sous le matricule "agent 488".

L' hypothèse du "double jeu", comme ce fut alors le cas avec des responsables nazis (voire des politiciens français) n' est pas à négliger. Quoique son statut de notable d' un pays neutre mît Jung à l' abri de tout danger. Une interrogation subsiste : l' ambiguïté de l' intéressé durant la période nazie pourrait-elle découler plus ou moins directement de sa brouille avec Freud? Aurait -on affaire à une querelle d' ego à retombées politiques entre deux monstres sacrés?

Il est vrai que, plus jeune de vingt ans que son rival, le psychiatre zürichois a apporté au travail de Freud des compléments puis des contradictions d' importance. Non seulement il a contesté la libido ou désir sexuel comme unique source de la psyché, mais il a mis au jour des concepts inédits tels que l' inconscient collectif, le complexe ou l' individuation. La surenchère coutumière aux "entourages" aidant, le conflit théorique et personnel a pris une ampleur disproportionnée.

Sous couvert de procès idéologico-moral, l' oeuvre de Jung a donc connu une longue disgrâce. Elle revient aujourd'hui sur scène, après réhabilitation publique par des créateurs aussi marquants que Picasso, Pollock ou Fellini. Cela se justifie dans la mesure où, par-delà la violence non zappable de l' Histoire et les susceptibilités froissées, se rencontrent et s' articulent deux intelligences du monde :  celle de la psychanalyse, tout entière ramassée sur notre sexualité, et celle, plus accessible à l' espace de l' "âme" (terme junguien), de la psychologie analytique.

 

(1) Les Nazis ont aussi revendiqué Heidegger, Nietzche et Wagner.

Publié dans culture, actualité

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LE "MYSTERIEUX ANDRE REWELIOTTY"

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Début octobre 1944, au lycée Rollin (Paris).

La Wehrmacht est partie depuis six semaines. Ce grand et vieux lycée montmartrois ne s' appelle pas encore Jacques Decour, nom d' un professeur et écrivain fusillé, qu' il portera bientôt. Beaucoup de nouvelles têtes : des résistants patentés (telle Lucie Aubrac), des enseignants juifs rétablis dans leurs fonctions. L' "épuration" est passée par là.

Deux classes en "Seconde classique": dans l' une Maxim Saury, fils de violoniste, et Claude Nougaro, fils de José Nougaro, ténor à l' Opéra, dans la mienne un long et fort élégant jeune homme, André Réwéliotty, parmi les meilleurs élèves de la classe. Il a exactement cinq jours de moins que moi.

Les Américains se sont emparés de la ville : les librairies affichent Steinbeck,, Faulkner, Caldwell, Saroyan, des noms encore inconnus des gens de mon âge. Cinémas et théâtres ne programment que des films et pièces en provenance directe d' un pays mythique: les U.S.A. Des boites de jazz s' ouvrent partout : Milton Mezz Mezzrow s' est installé à deux pas, au coin de la rue Clauzel. La salle de l' Olympia est réservée aux G I 's qui vont y ovationner Crosby et Sinatra. La radio, avec l' "American Forces Network", diffuse du matin au soir la musique des orchestres de Glenn Miller, de Count Basie et de Tommy Dorsey. On fraternise avec ces soldats aux semelles silencieuses, qui distribuent des "Camel" et des paquets de "Wrigley's spearmint". 

C' est peu après que Saury (17 ans) et Réwéliotty (16) se sont mis à la clarinette. Patrick Modiano, ancien élève de Decour lui aussi, né en 1945, préfaçant en 1995 un disque de Jacques Dutronc, parle du "mystérieux André Réwéliotty". Petit effet littéraire destiné à s' insérer dans l' univers trouble de l' oeuvre modianesque. L' intéressé n' avait rien de bien mystérieux : c' était un garçon intelligent, au visage un peu poupin, qui aimait la musique et les filles. Issu d' une famille de Russes blancs, il était par définition anticommuniste, ce qui le mettait plutôt en porte-à-faux avec l' atmosphère générale du lycée où l' on ne cachait pas ses sympathies pour l' Union soviétique et le rôle de l' Armée rouge dans la défaite nazie.

Réwéliotty, disait-on, frayait avec une bande du lycée Condorcet qui avait établi ses quartiers au square de la Trinité et était férue de Jazz. Cela parait vraisemblable quand on sait que, quelques années plus tard, c' est au même endroit que se rencontreront Halliday, Eddy Mitchell et Dutronc, enfant du quartier, avant d' émigrer ensemble au golf Drouot du boulevard des Italiens. Le monde est petit: plus tard, le même Dutronc a été guitariste du groupe El Toro, un moment associé à l' orchestre de Réwéliotty.

Je n' ai plus revu ce camarade de classe, tout en suivant le cours de sa brève et brillante carrière. Il était devenu le partenaire favori de Sidney Bechet quand il est mort à 33 ans dans sa voiture, naturellement américaine, en se rendant à un concert. A côté de lui, son amie Michelle Léglise, ex femme de Boris Vian, s' en est tirée indemne. Lui a été, et reste pour moi, un  témoin symbolique de cette période qui a " changé nos vies" : la "Libération".

Publié dans culture

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CONNAISSANCE D' HENRI MONNIER

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il a laissé une rue pour initiés, flanquée d' une placette bordée de restaurants indiens, au piémont de Montmartre. Une traverse courte et pentue qui part à peu près de l' endroit où est né Paul Gauguin, Rue Notre Dame de Lorette, pour aller buter contre le Théâtre en rond qu' animait une comédienne des années 30, Paquita Claude. Tout de suite à droite, l' avenue Frochot, qu' ont hanté Toulouse-Lautrec et le cinéaste Jean Renoir.

 Le Parisien de souche Henri Monnier  est pratiquement inconnu des lieux. Plaque de rue parmi d' autres qui ne disent pas grand chose si l' on n' y ajoute un mot d' identification : Henri Monnier, caricaturiste, dramaturge, acteur (1799-1877). Louise Colet, maîtresse de Flaubert, habitait le n° 2 quand le coin portait encore le nom de passage Bréda.

Là est l' un des charmes de la vieille capitale : dans les révélations de son inépuisable passé et de ses innombrables figures. Henri Monnier a marqué le comique de son temps (en gros la période 1825-65) que la guerre contre la Prusse puis la Semaine sanglante terrassant la Commune sont venues submerger. Il a été quarante ans, toutes proportions gardées, le Coluche de l'époque : un amuseur populaire et grinçant. A son souvenir se rattache notamment Joseph Prudhomme, personnage familier à plusieurs générations qui avaient fini par plus ou moins ignorer le nom de son créateur .

La monarchie de Juillet et le second Empire ont été des périodes privilégiées pour les nombreux caricaturistes qui se pressaient à Paris autour de la revue de Philipon "Le Charivari". Leur chef de file, Daumier, inventeur, lui, de Robert Macaire , s' est rendu célèbre en dessinant la tête royale de Louis-Philippe en forme de poire (Mahomet était encore inconnu). Il y avait aussi Gavarni, Carjat, Grandville, André Gill, Traviès, autres talents oubliés du grand public.

Pour revenir à "Monsieur Prudhomme", il était né en 1830 des dessins à la plume de Monnier et aussitôt adopté. Ventripotent, réactionnaire et content de lui, il incarnait le bourgeois moyen typique qui a servi de référence à une foule d' écrivains : Balzac en premier lieu, dans "La Comédie humaine", mais aussi Verlaine, Eugène Süe, Béranger, Stendhal, Scribe, jusqu' à Sacha Guitry et Marcel Proust. Toute sa vie, Monnier n' a  cessé de fignoler son héros, de le faire pérorer sur l' actualité, de le dessiner dans son quotidien, de le jouer sur scène, à tel point qu' on a fini par lui prêter une ressemblance physique réelle avec son modèle. S' écoutait-il penser? N' était-il pas comme lui un bourgeois, s' exprimant dans la même langue, en évitant toutefois les truismes, clichés et métaphores ridicules dont Bonhomme émaillait son grandiloquent discours? ll y a, pourrait-on dire, chez Monnier une souterraine et féroce autocritique. Une sorte de masochisme social inavoué.
La diversité de ses dons a peut-être nui à sa postérité . A quel Monnier désirez-vous parler? Il existe cependant une grande cohérence dans son obsessionnelle dénonciation de la bêtise. Bonhomme se porte encore bien, merci.

Publié dans histoire

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PERCEPTIONS DE L' EUROPE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Si la CEE se montre difficile à conduire, en dépit d' une unanimité sur la nécessité de faire face à l' ascension de blocs conquérants, cela semble dû, au moins en partie, à la diversité des réponses qu' offrent, pour leur continent et hors des plus immédiats égoïsmes nationaux, les peuples et  les nations qui le composent.

Du strict maintien de la souveraineté nationale au projet de fédéralisme absolu, toutes les perceptions et ambitions se sont fait jour et se sont défiées. Il serait illusoire de vouloir ici les considérer de façon exhaustive. Aussi se bornera-t-on à soulever quelques questions interrogeant l' orientation qu' entend suivre cette part de la planète à la recherche d' elle-même.

UN : existe-t-il un patriotisme continental ? L' étrécissement du globe, qu' on peut parcourir d' un bout à l' autre en quelques heures, est plutôt favorable au sentiment d' identité européenne. On en prend mieux conscience dans les échanges devenus multiples avec les interlocuteurs des autres aires de civilisation.

Suis-je moins Européen quand je me trouve à Paris que lorsque je séjourne à Pékin ou à Kinshasa ? L' expatriation peut accroître la conviction d' appartenir à une entité géo-culturelle constitutive de la personnalité. Selon cette logique, plus la planète se révélera partout accessible et s' accentueront les phénomènes migratoires, plus tendront à s'affirmer la vérité du sol et l' attachement de ses indigènes à la pérennité de leur terre d' origine. Le patriotisme continental est une idée neuve en Europe.

DEUX : le projet fédéraliste alimente-t-il a contrario un nationalisme ethnique ? c' est la conclusion qu' on peut tirer de la vague souverainiste et populiste qui agite l' opinion de l' Angleterre à la Hongrie, la Hollande, la France ou l' Allemagne.

Pôle principal d' attraction avec l' Amérique du nord, l' Europe (à dominante atlantiste et cléricale ), affronte un problème d' immigration de masse. Chômage, xénophobie, racisme, forment les retombées de la crise du capitalisme ouverte il y a dix ans. La bureaucratie bruxelloise en est rendue, parfois un peu commodément, responsable. La perception eurosceptique ne recule donc pas, malgré les effets négatifs du Brexit pour le citoyen de Sa Majesté. " L' Europe des patries", chère à de Gaulle, semble dès lors à beaucoup la solution possible d' une construction sans dynamique particulière.

TROIS : le régionalisme à prétention nationaliste est-il " étatisable " ? Catalogne, Lombardie, Flandre, Ecosse, la liste est longue des territoires candidats plus ou moins crédibles à leur promotion en Etat-nation.

Les revendications séparatistes sont, pour l' essentiel, de deux ordres : soit économiques et comptables s' il s' agit de zones prospères refusant d' assister des régions pauvres à travers les budgets nationaux, soit identitaires et plus idéologiques quand la demande se réfère à des sources historiques ou des héritages culturels et linguistiques.

Certains leaders de sensibilité libéralo-libertaire aboutissent même à prôner une Europe confédérale, inspirée de l' exemple des Cantons suisses. D' autres encore voient plus loin en gommant carrément l' Etat-nation du paysage au nom d' un antijacobinisme radical et en proposant une mosaïque de contre-pouvoirs que l' anti-étatisme suffirait à fédérer. C' est là une vision des choses qui ne laisse pas indifférente une partie de la jeunesse, tant il est vrai qu' en Europe aujourd'hui on court toujours le risque de passer pour le Jacobin de quelqu'un.  

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SUR LE CORPORATISME

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La pensée et l' organisation corporatistes, privilégiant l' association du capital et du travail, menacent-elles aujourd'hui le syndicalisme de contestation? Le débat n' est pas neuf mais connait une certaine actualité, car les concepts évoluent avec les mutations qui touchent le monde de l' entreprise.

Sans remonter aux Corporations du Moyen Age, abolies par la Révolution qui ne voulait aucun intermédiaire entre le Citoyen et la Nation, on peut mesurer les profondes transformations de structure à l' oeuvre dans la réalité du travail.

Historiquement, la succession des régimes politiques, puis l' avènement de la société industrielle bouleversant les rapports de production, avaient commencé à rebattre les cartes. Etaient, dès 1868, apparues les "Trades Union Congress" (TUC), premières formes en Angleterre de fédéralisme syndical appelé à défendre l' ensemble des travailleurs, et non plus à se limiter à la seule protection d' un métier. En France, c' est en 1895, avec la naissance de la CGT, que s' est structuré un mouvement de classe confirmé en 1906 par la "Charte d' Amiens",  bible des syndiqués  de l' Hexagone.

Parallèlement s' engageait une âpre concurrence entre tenants d' un néo corporatisme incarné par le catholicisme social d' Ozanam et l' Encyclique "Rerum Novarum", prônant la négociation patrons-ouvriers pour le bien de l' entreprise, d' une part, et les partisans d' une lutte de classe tendant à collectiviser les moyens de production et d' échange, d' autre part.

C' est de la première de ces options que se sont inspirées les doctrines sociales fascistes, puis franquistes et pétainistes. En 1941, Vichy incitait les ouvriers à "abandonner la pratique des coalitions et les références à la classe" pour leur substituer la Famille et l' Entreprise. Tardive mais savoureuse revanche sur ceux qui, à l' image de Waldeck Rousseau en 1884, avaient légalisé la création des syndicats, tous dissous dès 1940. Les Ordres professionnels  libéraux (médecins, architectes, notaires, etc, que Mitterrand s' était d' ailleurs engagé à dissoudre dans ses " 110 Propositions " électorales de 1981), ont alors bénéficié d' une reconnaissance décuplée. En célébrant si ostensiblement les corporations, le gouvernement du Maréchal entendait marquer le retour aux  traditions ante (et anti)-républicaines.

Les principaux théoriciens de la relance corporatiste avaient été, dès la fin du XIXème siècle, l' économiste libéral Frédéric Le Play et le député chrétien Albert de Mun qui avaient clairement cible l' adversaire : l' Esprit des Lumières et les Idées socialistes. Ces "pionniers" n' ont cessé de trouver depuis des relais actifs. Dans les années 1930, le "planisme" du belge Henri De Man, le "néo-socialisme" de Marcel Déat, l' Institut  d' études corporatives et sociales de Bouvier-Ajam, co-auteur de la Charte du Travail de Vichy, ont animé le courant que le RPF a rejoint après la Libération avec la formule de participation Capital-Travail des "gaullistes de gauche" Vallon et Capitant. Son héritier actuel semble être le professeur de Droit du travail au Collège de France, Alain Supiot.

Le néo-corporatisme il est vrai, n' a plus trop besoin de guerroyer, comme il le fit entre les deux guerres mondiales, contre le syndicalisme contestataire de masse, sinon d' un point de vue idéologique qui ne soucie que les spécialistes. Les divisions internes, querelles de boutiques et réflexes de méfiance réciproques des Syndicats établis se chargent d' assurer la paisible survie d' une doctrine "collaboratrice" discrètement bénie par la Hiérarchie. 

Publié dans société

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QUESTION A LA GENERATION DES " TRENTE GLORIEUSES "

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les "trente Glorieuses" ont débuté avec de Gaulle et se sont achevées sous Giscard, lors du choc pétrolier orchestré par l' Américain Kissinger avec les monarchies arabes pour affaiblir les économies européenne et japonaise qui prenaient trop d' importance mais n' avaient pas de ressources énergétiques.

Cet arrêt brutal de la croissance en 1974 correspond à l' irruption sur le marché du travail français de la génération du "baby-boom" de l' après-guerre, et  amorce l' interminable montée du chômage. Parallèlement, l' époque vivait une confrontation idéologique qu' il fallait d' autant moins sous-estimer que l' Europe en ruines offrait une capacité de moindre résistance aux deux "Grands". Les nantis, effrayés comme d' habitude par la peur des " Rouges ", étaient prêts à tout pour se garantir le "bouclier américain". Les classes populaires attendaient du Parti communiste, soutenu par l' URSS, la Révolution sociale annoncée par la victoire sur l' hitlérisme.

La jeunesse se trouvait alors partagée entre les séductions d' une société de consommation envahissante et les promesses d' avènement d' une société plus juste et plus égalitaire, sur fond de "guerre froide" et de course à l' armement nucléaire.

La logique a voulu que l' opulence capitaliste l' emporte sur une pénurie privative de libertés. Les "baby-boomers" se sont affirmés des consommateurs tous azimuts : transistor, électrophone, téléviseur, crédit automobile, équipement électro ménager, location de vacances, ils sont peu à peu devenus des complices enthousiastes de l' aliénation moderne. Celle découlant du crédit, lié au maintien de l' emploi et à l' état d' une économie non régulée, menacée en permanence par la spéculation financière.

Sur l' autre trottoir, un puissant Parti communiste continuait de faire miroiter aux masses de laissés pour compte de l' économie libérale,  les "lendemains qui chantent" au paradis du socialisme, malgré des fausses notes à Budapest et à Prague. L' un de ses atouts résidait dans son engagement contre les guerres à forte tonalité coloniale d' Indochine et surtout d' Algérie, où était requis le "contingent".

En mai 68, les léninistes ont renversé le courant favorable aux amateurs de westerns et de hamburgers. Les étudiants se sont mis à lire le philosophe marxiste Althusser tout en manifestant contre le Général et le déversement de défoliants sur les forêts du Vietnam. Les luttes de libération africaines et sud américaines ont pris le relais. Castro, Guévara, Lumumba, sont devenus les héros de la nouvelle ère. La contre-culture, les premiers mouvements écologiques, le rêve autogestionnaire, ont émergé des brumes sanglantes orchestrées par le conflit Est-Ouest. Les "Trente Glorieuses" se mouraient sur une scène que ses principaux acteurs quittaient un à un, des derniers dictateurs européens aux politiciens usés par des années " de bruit et de fureur ".

Trente ans. Souvenez- vous un instant, les témoins se font rares. Il y a quarante trois ans de cela : c' est maintenant entré dans l' Histoire. Alors, on a envie de poser la question à la génération qui a vécu ce temps-la : l' avez-vous trouvé vraiment  "glorieux"?

 

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