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Urbanisme

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne semble plus menteur que la mode qui, depuis le recul du marxisme et l' effondrement du communisme, consiste à nier l' existence des classes sociales et, a fortiori, la lutte qui les oppose par essence. Le discours est décidément trop bénéfique pour les nantis : on n' y croit pas.

Faites d' ailleurs le test vous-même : prenez le bus qui relie directement Sarcelles à Neuilly sur Seine. Regardez les maisons, les voitures, les enfants. On n' est pas, à l' arrivée, dans le même univers qu' au départ. Penchez-vous aussi sur l' Histoire de Paris, la ville-lumière, la capitale du luxe et du bon goût. Suivez le parcours de la finance depuis deux siècles, observez la manière dont elle a écrit l' urbanisation et l' embellissement de la cité. Partons, au moment de la Restauration en 1815, des quartiers centraux du bord de Seine rive droite, en gros du Châtelet aux faubourgs de l' est. La plupart ne sont alors que des cloaques masquant les monuments anciens, des assemblages de masures séparées par des ruelles étroites, humides, où s' entasse une humanité maladive et privée de toute hygiène.

Les riches n' aspirent donc qu' à fuir ces lieux, royaumes de la "racaille des chiffonniers révolutionnaires", et à émigrer vers les espaces aérés de l' ouest sur lesquels s' est déjà abattue la spéculation. Les Boulevards, la Chaussée d' Antin captent la faveur du gros commerce, des entrepreneurs et de leur clientèle fortunée d' oisifs et de rentiers. Puis la progression se poursuit vers le nord-ouest. On atteint le quartier Saint-Georges et la Nouvelle Athènes où nait véritablement le romantisme, par les soins de Nodier, du baron Taylor, d' Hugo et de Mérimée. Le dandy Musset, Chopin, George Sand y habitent, square d' Orléans.

Plus à l' ouest encore, voici le quartier de l' Europe investi, la plaine Monceau lotie, le mètre carré du Roule à prix d' or. A l' abri de la barricade, les rues s' élargissent, les espaces verts se multiplient, les matériaux de construction s' ennoblissent, des balcons enjolivent les façades que protègent de robustes grilles. On suit Haussmann et l' argent à la trace.

Effectivement, là, plus de "classes". Seulement des journaux satiriques pour rappeler la force de la liberté d' expression : "Le Charivari", par exemple, qui est le "Charlie hebdo" de l' époque. Cabu s' y nomme Daumier, Charb signe Paul Gavarni, Wolinski se profile derrière Henri Monnier. Des caricaturistes dont le roi Louis-Philippe s' accommode finalement en feignant de se fâcher par des amendes qui stimulent le tirage. La bourgeoisie voltairienne a toujours raffolé de ce type de faux brûlot qui permet au pouvoir de limiter les dégats.

Je n' irai pas plus loin : Auteuil, Passy, l' Avenue...Victor Hugo. De noires nounous dans un square. Des ouvriers "de couleur" sur un échafaudage. La société sans classe s' y lit partout sans difficulté. Les complications proviennent toujours des mêmes coins, genre Louise Michel ou Robespierre. De l'est.

Publié dans société

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Evariste G.

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il n' était pas rare à l' époque où je fréquentais des dîners en ville auxquels, retraité discret et sceptique, on ne me convie plus, que quelqu'un, au moment où un ange passe, avance le nom d' Evariste Galois. Cela détendait l' atmosphère, le consensus se formant aussitôt sur l' évocation du génie foudroyé.

Les destins fulgurants et tragiques font recette : ces jours-ci, par exemple, Camille Muffat, championne olympique de 25 ans ou le boxeur Alexis Vastine, 28 ans, et avant eux, non seulement Rimbaud, le plus connu, mais encore Radiguet, Jean Vigo, Pierre Blaise, acteur fétiche de Louis Malle qui, dans "Lacombe Lucien", faisait irruption chez les résistants en annonçant "Police allemande!" avec l' accent du Tarn et Garonne. Voyez aussi James Dean, qu' on pleure encore. Trois petits tours, et puis s' en vont...

Il se trouve qu' un écrivain débutant (collection blanche de Gallimard, s' il vous plait) François-Henri Désérable, publie à son tour un "Evariste" qui relance la légende. Le jeune Galois, issu de la moyenne bourgeoisie de Bourg la Reine, découvre les maths à 15 ans, au lycée Louis le Grand. Le prof', nommé Richard, renifle d' emblée qu' on a affaire à un phénomène. Mais les mandarins veillent : ils le collent deux fois à Polytechnique. Original, autonome, le candidat a négligé de bachoter avec le secours des écrits mandarinesques.

Le malheureux, replié à Normale Sup', s' en fait virer lors des 'Trois Glorieuses" (1830) auxquelles, bouclé à l' Ecole, il essaie quand même de participer. A peu près à la même époque, un ponte de l' Académie perd le manuscrit que l' étudiant lui a confié, un autre a la fâcheuse idée de mourir sans l' avoir lu, bref Evariste essuie toute la morgue oligarchique et les mesquineries de l' institution universitaire. Dans ce cadre-la, il dénote, ne manifestant ni la patience des médiocres ni la servilité des arrivistes.

D' autant que, résolument gauchiste, il se retrouve bientôt à "Pélago", autrement dit la prison Sainte Pélagie où, dit-il, "Dante aurait pu écrire ses Enfers". Motif : menaces de mort proférées à l' issue d' un banquet, abondamment arrosé, contre la personne du Roi (Louis-Philippe). C' est en cellule, entouré d'alcooliques analphabètes, qu' il rédige pourtant la "Théorie des groupes" qui révolutionne l' algèbre. La suite, sa liaison avec une certaine Stéphanie, la provocation en duel d' un soi-disant rival inconnu de la police et resté introuvable (un agent du pouvoir?) qui lui tire à 25 pas, vingt ans, six mois ( mai 1832), une balle dans le ventre, tout cela demeure confus.

C' est 40 ans plus tard, vers 1870, qu' on commence à réaliser son importance en mathématiques. La revanche est tardive mais l' aventure assez riche pour stimuler un romancier. Désérable en a fait son miel, mixant une solide documentation avec une imagination interprétative de ce qu'on ne sait pas, dignes d' attention. L' ensemble sur un ton primesautier et une pratique de l' ellipse de routier des Lettres. On en conclut bien que les mandarins sont, une fois de plus, passés à côté, et qu' il peut cher coûter de s' en prendre au monarque.

Publié dans littérature

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Suggérer

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En ces temps incertains, je suggère la lecture de "Fascisme et grand Capital", par feu Daniel Guérin (1). On y fait au passage connaissance de Huey Pierce Long.

Qui était-il? le fils d' un fermier de Louisiane, et un politicien des années 1930 dont l' électorat était, selon le "New York Times", constitué pour l' essentiel,de "ploucs racistes" membres du KKK et de la Légion Noire qui a assassiné le père du futur Malcolm X, leader du "Black Power". On disait de Long, féru du "Know nothing" ( "Je ne sais rien", secte protestante nativiste), et dézingué à 42 ans par un rival politique blanc et sudiste lui aussi, qu' on n' avait jamais pu le surprendre en train de lire.

Pourquoi exhumer maintenant le souvenir de ce sénateur populiste qui fourbissait sa candidature à la Maison Blanche aux élections de 1936 (imaginons un instant les conséquences de son éventuelle victoire lors de la Seconde Guerre mondiale...)? Parce que son exemple peut ne pas laisser indifférents les Français en 2015.

Elu gouverneur de Louisiane en 1928 à partir d' un discours social parfaitement démagogique, Long, à peine installé, a mené une politique fascisante (il affichait un portrait de Mussolini dans son bureau) dont les fondamentaux étaient le culte du Chef (lui) et la mystique de la Patrie(2). La logique de son choix l' a conduit à engager en priorité la lutte contre le "cosmopolitisme", fléau de nature urbaine impliquant la "finance juive" et les foules "métissées". Se tournant vers la masse des victimes de la crise de 29, chômeurs désorientés, petits commerçants ruinés, rentiers paupérisés, Long leur proposait comme solution une "réaction identitaire" et le retour salvateur aux valeurs et traditions d' une sorte de paradis dévasté par les Mauvais.

Ainsi endossait-il un anticapitalisme de façade écartant la ploutocratie "apatride" au profit d' un vague "socialisme" contredit par le refus de toute reconnaissance des questions de classe. En réalité, dans la perspective de son accession à la Présidence des Etats-Unis, il avait déjà négocié un compromis tacite avec Wall Street et des magnats de l' industrie comme Ford. On feint l' opposition, sachant que de toute façon on est appelé à partager les rênes du pouvoir. A un certain niveau, l' adoubement par le Capital devient incontournable : ainsi en était-il pour Hitler avec Krupp, pour Mussolini avec Agnelli.

Long, bientôt enrichi, continuait de surfer sur l' effroi des classes moyennes, leur sentiment d' insécurité, d' exciter leur rejet des minorités, rendues responsables des malheurs du pays, et d' appeler à la lutte contre le New Deal (Nouveau partage) défendu par son concurrent au sein du parti démocrate, Roosevelt. La fluidité d' une opinion publique déroutée par la persistance des difficultés sociales, les déficits budgétaires et l' endettement record favorisaient en effet les discours démago. La majorité était à portée de la main, prête à étancher une soif de puissance qu' un individu sans relief a interrompue un jour de septembre 1935, au Capitole de Bâton Rouge.

Peu importent les circonstances du décès de Huey Long. Seules ses méthodes, sinon ses solutions, méritent encore de suggérer quelque opportune réflexion.

(1) Réédité par les éditions Libertalia en 2014

(2) voir "Histoire du fascisme aux Etats-Unis" de Portis Larry (éd. CNT-RP 2008)

Publié dans histoire

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Edifiant dialogue apte à dissiper tout quiproquo

Publié le par Jean-Pierre Biondi

- Le budget de l' Etat français est dans le rouge, n' est-ce pas?

- Pour quelques années encore, c' est à craindre.

- Puisque nous avons du mal à remplir nos obligations, comme l' interdiction de dépassement du déficit de 3% du PNB, qu' est-ce qui nous force à guerroyer un peu partout? Une fois au Liban, en Bosnie, au Koweit, en Côte d' Ivoire, en Afghanistan , en Libye, une autre au Mali et en Centrafrique ? Le port-avions Charles de Gaulle est ancré au Levant pour envoyer des "Rafales" sur l' Irak. Seuls, les U.S.A sont aussi bellicistes.

- Nous combattons à leurs côtés la barbarie et vous appelez ça du bellicisme ! Il y va en réalité de notre réputation de champions des Droits de l' Homme et de la Liberté d' expression !

- Finis donc la politique arabe du Général et le discours de Villepin à l' ONU ?

- Dieu merci !

- D' autres nations européennes, au demeurant respectées à Washington, comme l' Allemagne, qui jouit d' un budget florissant, ou l' Angleterre, qui a régné à travers le monde, participent cependant assez peu à cette oeuvre de salubrité planétaire...

- Faut-il rappeler qu' elles n' ont que 6% de chômeurs ? Nous, 11 passés. Que 25% des jeunes Français sont sans boulot, que Daesh constitue le premier employeur en Seine-Saint-Denis ?

- Est-ce à dire qu' il faut recruter plus de militaires pour espérer inverser la courbe du chômage, quitte à faire en permanence de la France une contrée d' anciens combattants ?

- Et notre industrie d' armement, qui fait rentrer des devises, faudrait-il la sacrifier, selon vous?

- Je me demande seulement si tout cumulé ne finit pas quand même par coûter des fortunes que nous n' avons pas .

- Préféreriez-vous fermer les arsenaux, accroître la dette, jeter les ouvriers à la rue, et, comble de l' absurde, payer des amendes supplémentaires à Bruxelles ?

- Peut-être ragaillardir, avec une part des sommes investies, les services publics qui battent de l' aile...

- Ne donnons pas, je vous en prie, dans la démagogie populiste.

- En nous mettant ainsi en avant, ne risquons-nous pas en tout cas de devenir sans bénéfice la cible privilégiée du terrorisme ? Les islamistes menacent quotidiennement la France et kidnappent volontiers des Français qu' il faut chaque fois racheter au prix fort.

- Dire cela est dédaigner nos remarquables services de renseignements, le plan "Vigie Pirate", les dix mille sentinelles veillant en permanence sur les lieux officiels et à la porte des synagogues.

- J' entends, mais j' y reviens : cela ne suppose-t-il pas à terme des impôts supplémentaires ?

- La peur des attentats est le meilleur argument pour lever des impôts exceptionnels sans histoire.

- Et puis on peut en profiter pour traquer l' optimisation fiscale. Il parait que Mac Do doit un milliard au fisc.

- Bien sûr, bien sûr, mais alors en concertation avec nos amis américains. Ne perdons pas de vue que cette entreprise crée des emplois et stimule l' élevage français. Justement, le ministre Cazeneuve vient de faire une tournée là-bas. Il a saisi l' occasion pour évoquer le problème du net, arme de destruction massive de la propagande jihadiste. Car la bataille se joue maintenant sur ce terrain.

- C' est vrai, on ne parle plus du nucléaire qui n' existe pas.

- Les stratégies ne sont pas des menhirs. Depuis 1944, notre Etat-major ne cesse de s' adapter au contexte.

- Bon, en résumé on pourrait soutenir qu' aujourd'hui la France fait la guerre par pacifisme économico-social, qu' en défendant le Droit elle donne un coup de pouce à l' Emploi, non?

- Voilà ! C' est un plaisir de trouver quelqu'un qui rend hommage à la limpidité d' une telle politique.

Publié dans actualité

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22 mars

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il est à prévoir que les proches élections départementales françaises se traduiront par une nouvelle poussée de l' abstention, fait politique majeur depuis une bonne dizaine d' années.

La Vème République est visiblement à bout de souffle, mais l' oligarchie refuse, bien sûr, la nécessaire remise en cause qui aboutirait à son propre effacement. On ne demande pas à des privilégiés du pouvoir de se faire hara-kiri. La Vème République est un régime monarchique vieux de 57 ans, conçu par et pour un homme, de Gaulle. Celui-ci en a bénéficié durant 11 ans, achevant une décolonisation que la IVème était dans l' incapacité de régler, et renforçant la position de la France sur la scène internationale. Tout aurait pu s' arrêter là. La nomenklatura ne l' entendait évidemment pas ainsi. Pompidou, malade, a régné cinq ans à peine sur la lancée de son prédécesseur, le charisme en moins, tout en esquissant la modernisation d' une économie déjà vieillissante.

Avec Giscard, on a retrouvé, sous un vocabulaire rajeuni, la monarchie familière de la bourgeoisie orléaniste provinciale (le referendum de 1969, qui avait provoqué le départ de de Gaulle, l' annonçait). Puis, avec l' avènement de Mitterrand, fruit de la rivalité Giscard-Chirac, cette exception typiquement française : une monarchie socialiste assaisonnée de social-affairisme, "les années fric".

Chirac ensuite, a été le Roi fainéant de cette dynastie décadente : douze ans de moelleux déclin où, les trente "glorieuses" oubliées et l' endettement n' inquiétant personne, l' Etat s' est aisément habitué à vivre au-dessus de ses moyens. Ce gaullisme élimé, teinté de radicalisme corrézien, a fait soudain place à la voyoucratie des Hauts de Seine, Pasqua, Balkany et consorts. C' est le rejet du sarkozisme qui a créé Hollande, alliage de bonhomie et d' irrépressible appétence social-libérale. Lequel Hollande, après stage de réflexion auprès de la chancelière Merkel, a chargé ses fougueux janissaires, Valls et Macron, d' imposer le Bad Godesberg revu par Astérix dont on parlait depuis des décennies dans les embrasures de fenêtres.

La Vème a pensé à tout, et le bilan n' est pas terrible. Le problème n' est donc pas d' élire des conseillers cantonaux, personne, mais vraiment personne, sauf les lobbys à l' affût de galette budgétaire et les apparatchiki soucieux de leur avenir, ne s' intéressant au contenu de cette enfumade . Ce que, de l' avis des sondeurs, attend la majorité des citoyens pour retourner aux urnes, c' est le glas d' institutions obsolètes qui châtrent notamment les chances de croissance et les moyens d' une plus équitable redistribution, bref un changement de République. Aux "politiques" de proposer (ne serait-ce qu' un rééquilibrage constitutionnel entre Exécutif et Législatif), aux électeurs remotivés de trancher.

L' égocentrisme de l' UMP et du PS, l' irréalisme d' un populisme qui n' aboutirait qu' à couper la France de l' Europe, les râles pathétiques de la "gauche de la gauche", tout aujourd' hui ne semble-t-il pas, approfondissant la crise de la représentativité démocratique, pensé pour inciter à rester chez soi le 22 mars? Là n' est sans doute pas la solution miracle. Mais, au-delà du geste de renoncement d' un citoyen sur deux, une façon encore pacifique de rappeler l' espoir de vrai renouveau.

Publié dans politique

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André Souris, surréaliste mais musicien

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' indifférence de Breton et des Surréalistes pour la musique n' était pas un secret. Eux-mêmes l' ont affirmée clairement dans "Le Surréalisme et la Peinture" (La Révolution surréaliste, n°4). Si Dada, antichambre du Manifeste de 1924, était proche de Satie et d' Auric, si Tzara, en arrivant de Zurich, essayait d' importer les pratiques musicales du cabaret Voltaire, les animateurs de la revue nommée par antiphrase et dérision "Littérature", se montraient allergiques à un art "colonisé, selon Philippe Soupault, par les snobs".

Breton et ses amis plaçaient en effet leur combat à un niveau exigeant une totale libération intellectuelle, pouvant aller jusqu' à l' automatisme psychique tel que le produisait Desnos. Cette démarche, qui par définition leur semblait éliminer la composition musicale, les surréalistes bruxellois ont voulu la contredire en mettant en avant "le" musicien André Souris. Souris, né en 1899, a découvert le Mouvement surréaliste grâce à la revue "Correspondance" et à son fondateur, le poète Paul Nougé. Gagné à la cause, il remarquait en 1927 : "La musique constitue probablement le moyen le plus conforme aux démonstrations surréalistes".

"Correspondance" était d' ailleurs en opposition avec les Parisiens sur deux points : la surface éventuelle de l' automatisme donc, mais aussi la nature de la subversion surréaliste. Politique comme le prônait Aragon dans "Front Rouge, ou suivant "le moyen du langage", comme le déclarait en réponse le tract "La Poésie transfigurée", co-signé par Souris.

Le musicien, parallèlement, s' était mis à composer sur les oeuvres de peintres (Magritte, Delvaux) et de poètes (Scutenaire, Nougé, Mariën). Ce qui ne lui a pas suffi pour échapper à l' exclusion en 1936 par le groupe belge, en raison d' une "Messe aux Artistes" dénoncée dans le tract aimablement intitulé "Le domestique zélé".

Malgré cette éviction musclée, Souris a poursuivi des recherches dont les éléments ne s' écartaient pas du "dépaysement surréaliste". Il soutenait dans de nombreux écrits théoriques (cahiers, notes, correspondances) des orientations et des choix toujours proches de l' enseignement éthique et stylistique reçu de Nougé.

"Ne rien écrire qui ne soit le produit de l' hallucination", notait-il encore en 1938. L' illumination rimbaldienne n' était pas loin. La musique d' André Souris, conçue dans un environnement littéraire, a inlassablement tendu à démontrer que poésie et musique relevaient d' inspirations voisines. Si le compositeur n' en a pas totalement convaincu Breton, peut-être l' a-t-il au moin ébranlé.Installé à Paris où il est décédé en 1970, Souris était devenu son ami.

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Valeurs

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les élections départementales approchent (22 et 29 mars), et ce n' est pas l' étalage des disputes des socialistes en vue de leur congrès de juin qui va émouvoir un Front National toujours en progression. C' est pourquoi Valls tente d' élever une nouvelle digue contre le parti de Marine Le Pen. A ceux qui font observer que le Front est autorisé depuis 1972, qu' il a été stimulé par Mitterrand dans les années 80 pour faire barrage à la droite parlementaire, donc consacré "démocrate", on oppose l' argument selon lequel ce mouvement ne respecte pas les "valeurs républicaines" sans préciser comment et pourquoi. Effet rhétorique ou menace voilée qui ne modifient apparemment ni l' opinion des citoyens sur l' incapacité et la corruption des hiérarques , ni le phénomène politique de l' abstention, dont il faudra bien finir un jour par tenir compte..

Sans doute faut-il ranger au premier rang des "valeurs républicaines" la liberté d' expression qui a poussé récemment dans la rue une France assez louis-philipparde, autant apeurée par l' insécurité que choquée par le meurtre de dessinateurs humoristiques pour vieux bobos. Toutefois, quand Roland Dumas déclare Valls "sous influence juive", quand le philosophe Alain Badiou écrit "la loi de notre pays est celle de la pensée unique et de la soumission", quand des voix osent confesser qu' elles "ne sont pas Charlie", ou de mauvais esprits "du 11 janvier" soupçonner Zemmour de se faire du blé en fabriquant des terroristes islamistes, tous risquent un détour par la garde à vue et frôlent la mise en examen pour "incitation à la haine raciale". Aussi est-on parfois tenté de se demander si le Pouvoir n' use pas du double langage.

En fait, puisqu' on en parle, la vraie valeur, dominante et républicaine à la fois, c' est le fric. Le fric, ce patron d' origine occidentale, friand de paradis fiscaux et conçu pour monopoliser l' uranium et le pétrole, quitte à organiser , au nom du Droit, des expéditions mixtes Armée-Entreprise conférant à des territoires entiers l' aspect de vestiges archéologiques.

Dans ce vaste réaménagement planétaire, nos Républiques ne s' en tirent pas si mal. Dotée dans les années 20 de la première armée du monde et, dans les années 40, de la dernière, la France a repensé son destin. Plus question, bien sûr, de domination, comme à l' époque où, forte d' un Empire colonial, sa voix influait sur l' ordre du monde. Là s' est opéré le virage : du gaullisme, ultime avatar de la grandeur, on est passé au rôle d' entremetteur, plus adapté à la réalité de notre puissance.

La République de Hollande est un régime essentiellement médiateur : sas entre la rigueur du nord et le laxisme du sud, tampon entre l' archéo-socialisme et le néo-libéralisme, porte de communication entre le souverainisme gaulois et le fédéralisme européen, entre l' Ukraine de l' ouest et celle de l' est, l' OTAN et Poutine, l' Etat et les Multinationales, l' ouverture des magasins le dimanche et la diminution du temps de travail. Voilà une "valeur républicaine" typique, qu' en effet le F.N semble ignorer : l' entre deux.

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Le combat décolonisateur d' Henri Collomb

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Henri Collomb était un médecin militaire natif du Dauphiné. Il a été en 1958 nommé à la tête du service de neuropsychiatrie de l' hôpital de Fann (Sénégal), où il a fondé ce qu' on a nommé " l' Ecole de Dakar " (le Sénégal est devenu indépendant en 1960). De nombreux chercheurs européens et africains, psychiatres et anthropologues, ont été ses disciples ou ses collaborateurs.

L' apport fondamental du savant a été de rompre avec la "psychiatrie coloniale" - transfert mécanique de techniques occidentales sur les malades mentaux africains - au profit d' une " psychiatrie culturelle " prenant en compte l' environnement du patient et articulant savoirs académiques et thérapies locales. Idée courante aujourd' hui, mais clairement subversive pour l' Administration coloniale de l' époque. En fait, il s' agissait de relayer, pour la psychopathologie, ce que Schweitzer avait initié au Gabon pour la médecine générale : le recours aux thérapies traditionnelles en renfort des connaissances médicales modernes.
Cette démarche impliquait la reconnaissance du malade comme "sujet" confronté à l' agression, soit d' un humain (maraboutage), soit d' un esprit (rab). Dès lors, n' existait plus de fracture entre la folie et ce qui n' en relève pas. Dans les cultures africaines, l' "agressé" continuait ainsi de communiquer avec l' ensemble de sa communauté, il n' était pas rejeté dans l' humiliant isolement, voire la honte, qui cernent ce genre de malade en Occident. La responsabilité étant collective, le patient "déculpabilisé" était plus aisément accessible au traitement du "guérisseur". On mesure alors à quel point la relation duelle médecin-malade et l' enfermement psychiatrique pouvaient paraître à l' Africain une non réponse à la chance de guérison.

Chaque samedi, l' esplanade précédant l' entrée de l' hôpital de Fann était réservée par Collomb au "sabar" (fête avec tam-tams) où familles, amis, relations de village ou de quartier, venaient danser pour et avec les patients. Cette conception de la psychothérapie était à l' opposé de l' attitude coloniale évacuant toute spécification culturelle (donc toute tentation revendicative).

Libérer le psychisme du sentiment de dépossession identitaire, éviter une schizophrénie qui pouvait rendre le discours délirant en français et cohérent en langue nationale, refuser le neuroleptique et l' électrochoc, tel était le choix d' Henri Collomb. Vers la même époque, Fanon, l' auteur des "Damnés de la terre", à l' hôpital de Blida, en Algérie, Coudray à Bamako, s' étaient ralliés à la cause. Ces praticiens ont apporté une contribution peu reconnue - Collomb est mort quasi anonymement à Nice, un an après son retour en France- mais déterminante au processus d' émancipation mentale du colonisé.
Depuis, l' urbanisation massive, le recul, sinon la disparition, de pratiques ancestrales, les nouvelles techniques de communication, la frénésie de consommation, les facilités de déplacement , ont largement modifié les données. Le message de Fann demeure cependant : il incite à récuser tout modèle qui voue l' individu à l' angoisse de sa dissolution, et à l' agressivité défensive née d' une façon ethnocentrique d' éduquer. Une telle lecture de la réalité sociale n' a rien perdu de son acuité : elle aide toujours à décrypter le fond de certains conflits de civilisation.

Publié dans culture

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Remue-ménage et prudence citoyenne

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le paysage politique français est effervescent. A deux ans et quelque de la "Présidentielle", positionnements, rapprochements,accointances se dessinent en fonction d' un élément nouveau : le passage effectif au tripartisme. La présence électorale déterminante du Front National, introduisant dans le débat la notion de "valeur républicaine", en ajout à l' habituel clivage gauche-droite, en est, bien sûr, la raison.

Hollande, après son accession au pouvoir dans l' impréparation et l' incertitude, a pris du métier. Il muscle l' Exécutif libéral-socialiste avec un noyau dur : Valls-Le Drian-Cazeneuve-Macron. Le congrès du PS en juin n' y changera rien : les "frondeurs" n' ont pas d' espace à gauche, tandis que se développe l' abstention populaire.

C' est donc à droite que réside l' inconnue,. Le retour politique du conférencier Sarkozy est un flop. Il engendre une dispersion que cet ex- président de la République est bien incapable de juguler. Juppé reste le seul à pouvoir éviter une candidature centriste de poids en 2017. Mais le maire de Bordeaux risque de se voir affaibli dans son propre camp par le "jeune" Lemaire, encouragé en sous-main par le chef de l' UMP. Fillon, à l' affût, observe en peaufinant un programme cohérent et détaillé. Son vrai rival est désormais Juppé, ce qui peut le rapprocher un moment de Sarko...

Curieux rassemblement d' ailleurs que ce mouvement dont la base est toujours à la droite du sommet, donc loin d' être sourde aux sirènes d' un FN ne rêvant que de casser en mille morceaux ce parti conservateur et d' en ramasser les miettes. L' état d' alerte, - qui n' empêche pas PS et FN de se donner au besoin un coup de main tout en s' excommuniant bruyamment, façon Mitterrand-, appelle une défense de leurs intérêts commune aux deux "formations de gouvernement", la social-libérale et la libéral-étatique, du moins à leurs états-majors, guettés par une identique menace populiste. Le "ni-ni" est fait pour l' électeur et le militant, il n' est pas à la hauteur de "responsables nationaux"...

Dès lors, on est en droit de s' attendre à des rencontres et pourparlers discrets, annonçant des accords rendus "nécessaires" par les élections départementales et régionales. Les charlatans de tous poils goûtent ce genre de terrain meuble. Prophètes bidons, experts douteux, maîtres à penser suspects, éditomanes en chaleur , faisans philosopheurs, ces pollueurs rodés se nourrissent de telles périodes de flottement. Qu' ils se trompent dans leurs pronostics, que leurs analyses n' éclairent rien et embrouillent tout, qu'ils engagent les hommes de pouvoir sur des voies sans issue, n' affecte en rien leur assurance (rappelons-nous seulement le rôle catastrophique d ' un B-H. Lévy en Libye).

Pour le citoyen, le moment est venu de redoubler de prudence. A l' égard de politiques affolés pour leur avenir personnel, sans doute, mais aussi de ces conseilleurs qui ne paient jamais.

Publié dans politique

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Contre tous les rentiers de la haine

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La limite qu' on peut tracer de l' unanimisme de la manifestation du 11 janvier dernier se rapporte, me semble-t-il, à la confusion qu' a induit ce moment d' émotion collective : tout le monde était-il là pour les mêmes raisons ?

Le terrorisme stricto sensu ( plus sanglant que ses formes psychologiques, non moins nocives ) est un acte de violence aveugle qu' aucune population ne saurait endurer (mais qui n' est, sans rien excuser, ni une innovation ni une exclusivité salafistes). Encore que la frontière puisse parfois se faire incertaine entre "terrorisme" et "fait de résistance" (cas de la MOI sous l' occupation, du FLN et de l' OAS en Algérie, etc ). Ledit terrorisme engendre alors une répression d' autant plus excessive qu'il s' est montré cruel, le désir obsessionnel de vengeance, bref un partage sans fin des rancunes .

La police a emmené l' autre jour au commissariat de Nice un enfant maghrébin de 8 ans. Il avait tenu des propos favorables aux auteurs des attentats de Paris. L' action légitime visant l' éradication des réseaux fondamentalistes justifie-t-elle une telle décision, que personne n' a assimilé à une "bavure" ? Et cette réaction, qui peut sembler singulière dans un pays par ailleurs sensible à la liberté d' expression, cette réaction donc aux propos d' un élève de CE2, est-elle finalement le meilleur choix ? ne conforte-t-elle pas le sentiment du "deux poids deux mesures" utilisé par les djihadistes pour dénoncer une islamophobie que certains cherchent à exploiter politiquement ?

C' est vrai du F.N, cela l' est aussi de tous les rentiers de la haine, musulmans sans doute, mais pas seulement. Ainsi lit-on dans " Europe Israël news " (non daté ni signé ) : " Le président de l' association France Palestine Solidarité (AFPS), Taoufiq Tahani, en comparant l' enrôlement des ressortissants juifs français dans l' armée israëlienne aux départs des djihadistes français vers la Syrie, révèle son vrai visage et sa sympathie pour le terrorisme (...) L' engagement de ces concitoyens juifs devrait être salué et encouragé. Ils sont notre fierté (...) ".

Voilà, pour le moins, de quoi faire basculer les sentiments des quartiers "sensibles" ! ... Il faudrait tout de même calmer le zèle délateur d' une partie de notre société, cette hystérie du soupçon et de l' injure gratuite, ce renouveau de mac-carthysme, hier anticommuniste, arabophobe aujourd'hui, qui sait quoi demain.

Est-on, disant cela, complice des tueurs et ennemi des libertés ? On est toujours le "terroriste" de quelqu'un. Mais il est bien difficile d' applaudir une chasse aux sorcières qui aboutit dans une salle de cours élémentaire. J' ai vu, lycéen, cela dans les années 40. Avec une conclusion plus tragique, évidemment. Cela m' a définitivement dégoûté de hurler avec les loups et de vouloir prêter main forte aux pêcheurs en eaux troubles.

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