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Précision

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Merci à celles et ceux qui m' ont fait part de leur surprise et leur regret de voir le blog "Mémoire et Société", né il y a bientôt 4 ans, arrêté depuis mai dernier.

Il s' agit d' une interruption, non d' une disparition. Je travaille en effet actuellement sur un ouvrage de fiction qui mange mon temps. Je ne manquerai pas, naturellement, de reprendre les chroniques dès que possible et d' en informer lectrices et lecteurs. Ce ne sont certes pas les sujets qui font défaut.
Cordialement.

Publié dans divers

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Rénovation

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En cette Fête du Travail, les Parisiens demeurés à Paris ont l' occasion de visiter un lieu métamorphosé, l' Ile Seguin, qui fut, de 1929 à 1992, le coeur de la "forteresse ouvrière", autrement dit des usines Renault de Billancourt.

L' Ile, du nom d' un chimiste qui l' a achetée en 1794 pour y perfectionner les techniques du

tannage , est un ilôt de 11 hectares sur la Seine, au pied de la colline de Meudon, à l' ouest de la capitale. C' est en 1919 que l' industriel Louis Renault l' a acquise pour y bâtir une usine d' automobiles. Début d' une saga qui figure parmi les événements de l' histoire ouvrière. Vers 1950, 30 000 personnes y travaillaient sur quatre étages de chaînes de montage en service 3x8, dans des conditions particulièrement ingrates (chaleur étouffante, bruit infernal, vapeurs et émanations toxiques, cadences épuisantes, accidents fréquents, brutalités de la milice patronale, etc.)

Louis Renault était allé chercher l' inspiration auprès d' Henry Ford, à Detroit, qui l' avait initié au taylorisme ( chronométrage de chaque geste de l' ouvrier pour intensifier le rythme de production), pratique dont Chaplin a tiré son film "Les Temps modernes".

L' ensemble des ateliers, avec "le Trapèze", sur la rive droite, et "le Bas Meudon", sur la gauche, employait 38 000 travailleurs de toutes nationalités qui ont fait l' objet d' une abondante littérature, dont "La Forteresse ouvrière" de Jacques Frémontier (1971) et "Ceux de Billancourt" de Laurence Bagot (2015), rassemblant des témoignages souvent poignants.

Les Etablissements Renault, nationalisés en 1945, après la mort en prison de leur fondateur accusé de collaboration avec les Nazis, et transformés en Régie, ont symbolisé à la fois la modernité technologique et les luttes syndicales. On se souvient de l' assassinat en 1972 de l' ouvrier maoïste Pierre Overney, et de l' émotion alors produite dans l' opinion. Les derniers O.S ont quitté l' Ile début 1992. Les bâtiments ont été rasés en 2005, il y a 10 ans.

Rachetée 43 millions d' euros par la Société Val de Seine Aménagement, dont la ville de Boulogne est actionnaire majoritaire, l' Ile a connu depuis des projets successifs : celui du milliardaire François Pinault, proposant un musée d' art contemporain que,rebuté par les difficultés administratives, il est allé finalement installer à Venise, celui de "façade-enveloppe", parrainé par la Caisse des Dépôts pour y abriter l' Institut du cancer et le campus d' une Université américaine de Paris, celui d' une "Cité des Savoirs du XXIème siècle", ou encore d' "Ile des deux Cultures", bénéficiant de la faveur sarkozienne.

En fin de compte, le projet d' une "Vallée de la Culture", soutenu par le député-maire Baguet et confié à l' architecte Jean Nouvel l' a emporté. Une seule tour-belvédère, un jardin public, 12 000 m2 de terrasses, de bureaux, de commerces. Pour l' instant, on peut voir, sortant de terre, la "Cité musicale départementale", dotée d' une salle de 6000 places et d' un auditorium de 1100. Ce sera, nous promet-on, le lieu le plus mondain d' Europe réservé à l' art musical. Bravo la France !

Et, par ces temps spécialement commémoratifs, quid des 63 ans de la mémoire prolétarienne de ce futur Eden?

Publié dans société

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Matamores, M' as-tu vu ...

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' époque semble une aubaine pour les frimeurs et les poseurs. Ils se bousculent au portillon.
J' ai eu l' occasion ( chronique " Imbu roi " du 5 juin 2012) d' évoquer le cas de BH Lévy, philosophe dévitalisé par Aron et Vidal-Naquet, responsable de pièces et films unanimement sifflés, et inoxydable matamore.

Brushing et chemise blanche irréprochables, il est à tous les avant-postes de l' actualité médiatique, mais plutôt côté jardin. Son héroïsme ne dépasse jamais l' hôtel cinq étoiles le plus proche du point chaud. "BHL" est résigné à la célébrité dans le confort et la sécurité.

Le hic, c' est d' entendre partout un personnage dépourvu de toute autre légitimité que le feu vert de Nétanyaou, trancher des affaires du monde. C' est le même BHL qui a " conseillé" Sarkozy en Libye et Fabius en Syrie. On a vu les résultats : le chaos pour les malheureuses populations libyennes et l' extension du jihadisme à tout le Sahel. Jugez l' étonnement de le trouver récemment assis aux côtés de Hollande à la table des négociations franco-irako-kurdes, tandis que la France court pour recoller les morceaux avec Assad contre l' Etat islamique. D' où émane donc ce pouvoir occulte ? Pourquoi prend-on encore au sérieux un mégalo dont le maître mot est : " Armons-nous...et allez-y, les petits gars! ".

Aussi assoiffé de gloriole est son copain "m' as-tu vu" Philippe Val, ex directeur de "Charlie hebdo", puis, non sans pagaille, de France Inter par la grâce de Carla Bruni-Sarkozy. Si l' obsession de Lévy est la démocratie de type atlantique ( il a été classé 22ème personnage d' importance mondiale par un journal...américain ! ), celle de Val est "la liberté d' expression" à une voie, la sienne. C' est au nom de celle-ci qu' il a publié les caricatures de Mahomet tout en virant le dessinateur Siné pour manque de respect au fils Sarkozy.

Résultats là aussi : 17 morts pour les caricatures et un procès perdu par Val pour " licenciement abusif ". Pas compliqué , il suffit de suivre le fil conducteur : une islamophobie - une palestinophobie - auprès de laquelle Zemmour et Finkielkraut pourraient passer pour des agents de Daesh. La méthode Val consiste à procéder par amalgames successifs où l' exactitude de l' information n' a plus tellement d' importance, le but du jeu étant de parvenir à taxer d' hitlérienne la moindre réserve sur les faits et gestes des dirigeants sionistes. C' est, dit-on, " porteur" dans des milieux influents.

Voilà deux exemples d' un air du temps favorable au bluff et à la flagornerie. La liste n' en finit pas, qui pourrait aisément englober le maire clownesque de Béziers, Ménard, Mélanchon, pathétique Tartarin des banlieues, Monsieur-fais-moi-peur, le "criminologue" Raufer, authentique fascisant, lui, ou encore la mégère aux lèvres pincées Caroline Fourest.
Il parait qu' on ne doit pas s' en prendre au physique de quelqu' un . Eh bien moi, je le confesse publiquement , il est des gens à qui je trouve de vraiment sales gueules.,

Publié dans actualité

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Précurseuses

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La première partie du XIXème siècle et l' époque dite du "socialisme utopique" (saint-simonisme et fouriérisme) ont été une période de bouillonnement féministe, un phénomène surtout citadin. A côté de noms connus, tels ceux de Flora Tristan, George Sand, Hortense Allart ou Pauline Roland, d' autres, demeurés pratiquement ignorés, méritent de figurer au palmarès d' une longue lutte ( non encore totalement gagnée ).

Ainsi celui de Claire Bazard, fille du conventionnel Joubert et épouse d' un responsable saint-simonien. Elle a été à l' origine d' une des premières revues féministes, "Femme nouvelle". Sa volumineuse correspondance, insistant sur les capacités révolutionnaires du féminisme, a induit beaucoup d' engagements ultérieurs. Sa belle-soeur, Palmyre Bazard, a publié en 1831, dans "L' Organisateur", un texte déclarant : " Femmes, ne craignez point de vous élever au-dessus de cette place obscure que vous occupez(...) Courage ! ce n' est point une usurpation que nous vous proposons."

Claire Démar, passionaria du saint-simonisme, défendait des points de vue jugés "excessifs" par l' opinion, tels que l' extension aux femmes de la "Déclaration des Droits de l' Homme et du Citoyen". Elle a collaboré aux publications dénonçant "la double oppression", sociale et sexuelle, avant, incomprise et désavouée, de se suicider.

Suzanne Voilquin, brodeuse mariée elle aussi à un saint-simonien, a dirigé les journaux "La Femme libre" et "La Tribune des femmes" où elle a publié le testament "scandaleux" de Claire Démar, "Ma Loi d' avenir".

Jeanne Deroin, lingère, autodidacte puis institutrice, a combattu toute sa vie " l' assujettissement des femmes". Elle a co-fondé en juin 1848 " L' Opinion des femmes", éditée par une société ouvrière d' éducation mutuelle. Candidate aux élections législatives de mai 1849, alors que les femmes n' avaient pas le droit de vote, elle a fait l' objet d' une fracassante campagne d' injures et de calomnies. Elle a fini par s' expatrier en Angleterre où elle est morte dans la misère.

Eugénie Niboyet, protestante montpelliéraine, a activement participé à " La Femme libre", créé deux journaux féministes à Lyon ( Le Conseiller des femmes et L' Athénée des femmes ) avant de fonder à Paris "La Gazette des femmes". Vilipendée elle aussi, elle s' est réfugiée à Genève et a publié en 1863 " Le Vrai livre des femmes ".

Jenny d' Héricourt a écrit " La Femme affranchie ", réponse à Proudhon, Michelet, Auguste Comte notamment, qui soutenaient, comme Enfantin, le "successeur" même de Saint-Simon, que " l' infériorité naturelle de la femme" l' écartait de l' exercice du pouvoir. Ces hommes, considérés progressistes, justifiaient leur position par le fait que la majorité des femmes, dans les campagnes surtout, étaient sous l' influence d' une Eglise catholique ultraconservatrice.

Désirée Véret, ouvrière et épouse du militant Jean Gay, brève compagne de Victor Considérant, a participé au lancement de "La Femme libre ". En 1848, elle a défendu le droit au divorce, puis s' est exilée à Bruxelles où elle a repris son travail de couturière et adhéré à la Première Internationale.

Le sort de la plupart de ces précurseuses minoritaires et obscures ( la liste n' est pas exhaustive) a été, on le voit, tragique. On imagine mal l' énergie, la ténacité et l' abnégation qu' il leur a fallu pour faire face à l' écrasant machisme de leur temps, et faire avancer les droits, qui nous paraissent maintenant élémentaires, de l' autre moitié de la société. Leur rendre hommage est bien le minimum qu' on leur doit aujourd'hui.

Publié dans histoire

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Sur la question ouvrière (3)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

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Sans doute la question de la place de l' ouvrier dans une société qui se veut démocratique se pose-t-elle en termes relativement nouveaux ( nous avions déjà évoqué le problème dans la chronique " Triangle post-colonial " du 13 août 2011). Les acquis sociaux de l' après seconde guerre mondiale ont contribué indiscutablement à redessiner l' univers peint par Zola. Les usines ont déserté le centre-ville. La désindustrialisation a modifié le rôle et la fonction d' ouvrier. L' immigration de masse a marqué la mentalité prolétarienne.

Qu' est-ce qu' un "ouvrier" aujourd'hui ? Les fondateurs français de la Première Internationale (1864) étaient des manuels à mi-chemin entre l' artisan alphabétisé et le salarié souvent encore illettré, détenteurs d' un savoir-faire : Tolain était ciseleur sur bronze, Antoine Limousin passementier, Fribourg graveur, Varlin relieur, Camélinat monteur sur bronze. Les trois premiers de sensibilité proudhonienne. Tous habitaient le quartier du Temple, alors au coeur du Paris populaire. De même, d' ailleurs, les dirigeants communistes, quelques décennies plus tard, étaient-ils en grande majorité d' origine ouvrière.

Le développement excentré de la grande industrie (métallurgie, chimie, automobile), utilisatrice d' une abondante main d' oeuvre, a progressivement drainé un prolétariat désormais assujetti aux tâches anonymes et répétitives qu' exige la production de série, vers les banlieues. Les effets en ont été l' embourgeoisement des centres-ville, promus lieux de culture et de loisirs pour classes favorisées, et une spéculation effrénée mettent l' acquisition d' un logement intra muros hors de portée des salariés modestes.

Les soutiers de la mutation industrielle, automates de la modernité, ont été encasernés dans des ensembles de barres et de tours vite devenus de véritables ghettos communautaires et insécures. Ceux qui l' ont pu se sont rabattus vers des lotissement pavillonnaires qui les ont exilés en les endettant à vie. Ils sont ainsi entrés dans la tribu des "rurbains", pseudo campagnards voués aux longs déplacements quotidiens , coupés en famille des avantages de la grande ville, et éloignés du même coup de la subversion.

Les transformations économiques et technologiques n' ont pas été non plus sans incidence sur l' image jusque là victimaire de l' ouvrier, acteur emblématique et héroïsé du matérialisme dialectique. Le légendaire mineur de fond est à la retraite. L' électrification des voies nous a privés du visage noirci du chauffeur de loco, et le docker en survêt' Adidas n' impressionne plus.

Qu' est-ce alors que l' ouvrier? en quoi se distingue-t-il socialement du "col blanc" de base, smicard dans la grande distribution ? manuel qui, en fait, ne produit pas grand'chose, à quel titre mériterait-il attention ? les machines, les robots, l' ordinateur le remplacent dans les tâches les plus pénibles. Agent de télésurveillance ou auxiliaire d' entretien en CDD sont des boulots qui ne sollicitent aucune qualification particulière, à peine quelques jours de stage. La femme de ménage employée à domicile est-elle réellement une ouvrière ? Dira-t-on d' un balayeur, fonctionnaire municipal, et de son épouse, caissière de supermarché, qu' ils constituent à eux deux un couple d' ouvriers stricto sensu? ce sont des prolos, point. Leur condition illustre seulement la disparition de la fierté créatrice de l' ouvrier-artisan d' autrefois et des savoir-faire condamnés pour non retour sur investissement.

Cependant, le fantôme de l' ouvrier, lui , demeure l' objet de préjugés bourgeois. A tel point que le terme s' est vu supplanté par "travailleur", plus neutre. Il n' y a que le Parti socialiste, qui n' en compte aucun, pour garder la coquetterie provocatrice de se proclamer "ouvrier". Il rôde en effet autour du mot lui-même on ne sait quelle peur mal refoulée, quel dédain inavouable pour le "bas revenu" et les choix culturels qu' on lui attribue. La frontière ne passe pas que par le métier. On peut aussi être classé "ouvrier" selon ce qu' on regarde à la télé.

Pour conclure, l' impression prévaut que le Système a trouvé cette fois, par le biais de la mondialisation et du nouvel individualisme, un moyen de se débarrasser sans bruit de la question ouvrière qui le tourmentait depuis 150 ans. Pour autant, pas de l' inégalité sociale...Le "mouvement", tout cloisonné, charcuté, chloroformé qu'il soit, respire encore.

Publié dans société

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Sur la question ouvrière (2)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

2

Le pouvoir léniniste, qui n' était pas encore l' Ordre stalinien, a peu duré. Il serait erroné d' assimiler les phénomènes révolutionnaires aux actes et évolutions d' un Parti. Le "mouvement ouvrier" est-il de gauche? le lyrisme républicain servi à toutes les sauces, le prophétisme idéologique, les envolées vers l' universel et les promesses clientélistes ont perdu de leur magie. On attend désormais du concret (du boulot), on veut de l' immédiat (du pouvoir d' achat), plus d' équité sociale et moins de corruption oligarchique : si c' est ça, "la gauche", on ne demande qu' à voir.

Mais le monde ouvrier est aussi une Culture, une seconde Société, avec ses traditions, ses codes, ses valeurs, ses symboles, son langage, sa musique et ses chants. Ses aspirations à des formes de démocratie locale directe. Ses solidarités, qui naissent de la conscience d' un vécu partagé et d' un destin commun. La grève en est l' arme suprême : toute une génération a été bouleversée par "Quand les sirènes se taisent", le récit, dans les années 30, de Maxence Van der Meersch sur la lutte des ouvrières du textile à Roubaix (l' influence des femmes en faveur des causes populaires est et a été de tout temps central).

Je n' ai jamais été un "col bleu". Mon père non plus, émanation du peuple promue par l' Ecole. Mais il était le député des ouvriers du "bassin industriel creillois". Tous l' appelaient par son prénom et le tutoyaient, syndicalistes interdits de séjour en région parisienne, fils de sidérurgistes gallois transplantés, manoeuvres algériens employés dans les fabriques de colorants. Ceux-la mouraient vite, du cancer.

Je me souviens de 36 (j' avais 7 ans) qui les a valorisés à leurs propres yeux. Aujourd' hui Roubaix est en friche. Creil frôle les 20% de chômeurs. Le gouvernement est socialiste. L' aliénation a changé de nature. Le monde est marchandisé et numérisé. La question de la place de l' ouvrier / de l' ouvrière reste posée.

Publié dans société

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Sur la question ouvrière

Publié le par Jean-Pierre Biondi

( Les trois chroniques qui suivent constituent l' Avant-propos d' un ouvrage sur lequel travaille actuellement l' auteur)

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1

La vérité sur la question posée depuis plus de deux siècles par la condition ouvrière en Occident ne peut jaillir d' un simple enchaînement de faits et de dates. La part du rêve- ses contempteurs préfèrent dire: de l' illusion ou de l' utopie- n' a jamais été absente du combat prolétarien. C' est logique, compréhensible et heureux.

Aujourd'hui, 85% des ouvriers qui vont encore voter, votent pour le Front National, même s' il n' y a là que peu à rêver. Cela n' a rien de surprenant, tant les ouvriers demeurent dédaignés et oubliés par le reste du corps social. Ils sont les discriminés de la République pour laquelle il ont souvent lutté au péril de leur vie. Désormais, totalement éloignée des Assemblées parlementaires nationales, leur présence dans les institutions locales dépasse rarement le niveau communal.

Cette "fracture", pour reprendre le mot d' un célèbre démagogue, trouve plusieurs explications concrètes :

- un inhibant déficit de connaissances et de vocabulaire dans des débats où les clercs monopolisent la parole, sûrs de leur pratique de la communication

- des moyens insuffisants pour s' engager dans la voie politique qui implique malgré tout des ressources personnelles et des frais hors de portée d' un travailleur modeste (sans parler du coût des jours de grève ou des amendes et sanctions aggravées par la peur du chômage)

-et, bien sûr, n' hésitons pas à le rappeler, la férocité d' un patronat particulièrement égoïste et obtus, s' appuyant sur une bourgeoisie conditionnée par la hantise des "Rouges".

Cet apartheid de fait, dont personne au demeurant ne se soucie dans les castes dominantes, remet d' actualité la condition ouvrière par la désocialisation que son mépris plus ou moins avoué engendre, surtout dans le ressenti de la jeunesse populaire.

Le mouvement social en France ne se prête pas, il est vrai, à une analyse rationnelle. Il n'est pas foncièrement ouvriériste. Ses "champions" sont souvent issus de la bourgeoisie intellectuelle. Son mérite a été sa capacité à convaincre et mobiliser, au moment opportun, les masses pauvres. Il n' est pas non plus unanimement révolutionnaire. "Anti", certes (antimilitariste, anticlérical, anticolonialiste, etc.) mais avec des variantes réformistes, possibilistes ou autres. Il est, quoi qu' il en soit, consubstantiel à une série de moments de l' histoire nationale contemporaine : la Seconde République, la Commune, le Front populaire, la Résistance, la Décolonisation.

Il n' est pas, au plan structurel, un pionnier. L' Angleterre, où la grande industrie a été plus précoce, l' a devancé en matière d' organisation syndicale. La pensée économique allemande a été plus productive dans le domaine théorique. Mais sa conscience de classe s' est imposée dès les "Trois Glorieuses" , en 1830.

Les Français, naturellement portés vers un individualisme anarchisant plutôt que vers le collectivisme marxiste, vers les barricades que la discipline militante, plus faits pour l' atelier artisanal que pour les chaînes de production abrutissantes évoquées par Chaplin, se sont d' abord montrés réticents aux méthodes paramilitaires que réclamaient les révolutionnaires professionnels ( le blanquisme notamment, dont s' est en partie inspiré le léninisme )

De ce point de vue, l' avènement de la IIIème Internationale et la création d' un Parti communiste connecté aux avancées populaires dans le monde, ont réveillé les espérances d' un prolétariat assommé par les répressions de 1848 et 1871, puis saigné par la guerre de 14-18. Débordant l' horizon de jacqueries sans lendemain, la "classe dangereuse" s' est en majorité ralliée au projet bolchévik de conquête du pouvoir politique.

( à suivre )

Publié dans société

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Qui était au juste Rolfe?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Etre homosexuel en Angleterre n' est pas une originalité. Y être un fervent catholique, si. Frederick Rolfe était les deux. En ajoutant qu' il était mythomane, paranoîaque et escroc, on a à peu près le portrait qu' il offrait à ses contemporains.

Le 26 octobre 1913, la "Gazette de Venise" signalait qu' "un certain F.Rolfe" avait été trouvé mort sur son lit, au palais Marcello. Quelques jours plus tard le "Star" relayait à Londres l' information en ces termes : "Un personnage d' un curieux intérêt et presque mystérieux vient de disparaître en la personne de M. Rolfe, décédé à Venise. Il était l' auteur de plusieurs romans."

En fait, Rolfe avait sillonné l' Angleterre et l' Italie sous de multiples identités : Fr (ambiguïté voulue entre Frederick et Father) Austin, puis Rose, puis Nicholas Crabbe, et surtout Baron Corso, qui lui ouvrait des portes que sa naissance comme fils anglican d' un réparateur de pianos ne lui aurait jamais permis de franchir. Il avait en tête depuis l' enfance le désir de devenir prêtre. Hélas, ses divers séjours dans des séminaires s' étaient soldés par l' exclusion que méritaient ses excentricités . N' avait-il pas ainsi écrit des vers où le Christ apparaissait en ado supersexy, ce qui ne cadrait pas vraiment avec l' Angleterre victorienne. Seul, un Français, Huysmans, auteur de "A rebours", s' était intéressé à cette conception de la poésie comme illustration du Sacré.

De collège en collège, Rolfe aboutit dans celui d' Oscott, quintessence du papisme britannique, où, zappant l' aspect religieux de l' institution, il s' était totalement consacré à la voyance et à la photo. Faute de meilleure solution, l' évêque d' Edimbourg l' avait envoyé au séminaire écossais de Rome.

Il s'y était aussitôt inventé des parentés prestigieuses : une grande famille d' aristocrates siciliens, l' empereur allemand Guillaume II ... Ce genre de bluff avait marché jusqu' au moment où les dépenses somptuaires jamais acquittées du jeune séminariste avaient révélé un imaginatif aventurier, dévot certes, mais filou quand même.

Rolfe a ainsi vécu d' expédients 53 ans, se partageant entre jeunes garçons, projets littéraires burlesques à la Monty Python ( par exemple l' "Eloge funèbre de Jeanne d' Arc" par Cicéron ), grivèlerie et paranoïa le poussant à injurier ses mécènes et bienfaiteurs, jugés complices du "complot " universel fomenté contre lui.

Mais, silhouette solitaire arpentant les quais de Venise les cheveux teints au henné, Rolfe était aussi titulaire d' une oeuvre boudée par les éditeurs. Révélé en 1934 par une biographie d' A.J. Symons, " A la recherche du Baron Corvo", Rolfe n' a débarqué en France que dans les années 50, avec son roman "Hadrien VII". Les restes de l' ascétique gourmand d' absolu reposaient depuis 40 ans au cimetière de San Michele.

Lire : "Le Désir et la Poursuite du Tout" (Ed. Gallimard, 1963)

Publié dans littérature

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Europe : une ouverture?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

La montée des mouvements populistes en Europe traduit sans doute une déception davantage qu' une franche hostilité à l' idée européenne. Plus précisément une déception telle qu' elle engendre de l' hostilité.

Voici une institution, la Communauté Européenne, qui coûtera de 2014 à 2020, 908 milliards d' euros minimum, mais probablement plus, à une série de pays affectés par la crise et dénombrant 6 millions de chômeurs de moins de 25 ans. On pourrait à la rigueur souscrire au montant d' un pareil budget s' il se concrétisait par des signes de redressement et de solidarité. On va hélas dans un autre sens : le repliement sur les égoïsmes nationaux. L' Europe, "berceau des sciences", reste le wagon de queue de la mondialisation.

Où en est la nécessaire harmonisation fiscale et salariale? où en sont la diplomatie et la défense communes? les prémisses d' une construction politique crédible ? Les "directives" européennes (contredisant souvent les lois nationales qu' elles annulent) pleuvent de Bruxelles à propos de questions dérisoires (l' une des dernières interdit la fessée...) n' aboutissant au mieux qu' à dresser contre elles des catégories professionnelles exaspérées.

Il est vrai que certains technocrates semblent n' être là que pour entraver la coopération dans le continent enfin pacifié. Cette situation n' est pas un hasard. Il est, une fois encore, le produit d' une stratégie familière aux Anglo-Saxons, en l' occurrence le Commonwealth, conforté par l' influence américaine (voir sur le sujet nos chroniques " L' euro entre social-démocratie et néo -gaullisme" du 30/10/2011, et " Exploser l' euro" du 22/11/2011 ).

La tactique en ce domaine est simple et efficace : diviser pour régner. C' est ainsi qu' en poussant systématiquement à " l' élargissement" ( on en est à 27 membres ), on multiplie les occasions d' oppositions, et donc on freine d' autant toute avancée unificatrice, préjudiciable par définition. Des lobbyistes patentés parcourent inlassablement les couloirs du Parlement de Strasbourg pour expliquer le "danger" de telle loi ou l' "intérêt" de telle autre, appuyer la candidature de la Turquie, défendre la disparition de la corrida, chanter les vertus du libre échange, marchander sa contribution, jouer les fourmis du nord contre les cigales du sud, les détenteurs de monnaie nationale contre l' "euroland", critiquer certaines interventions militaires et pas d' autres, justifier l' insularisme dans l' espace Schengen, etc.

Ce sabotage scientifique assassine le Traité de Rome à petit feu. C' est une issue que ni Pompidou, qui a fait entrer la Grande Bretagne dans la CEE dès le départ de de Gaulle, ni Giscard, qui aurait ouvert la porte à la terre entière, n' avaient prévu. Aussi un net courant d' opinion se forme-t-il dans divers milieux français et étrangers pour remettre à plat le projet européen. L' idée est de partir d' une nouvelle association limitée, dans l' esprit de l' ex Communauté Charbon-Acier, entre partenaires sincères dans leur volonté d' intégration et répondant à une véritable cohérence géographique. Le tout sur un modèle ayant retenu le message délivré par l' échec du referendum de 2005, à savoir moins de technocratie et plus de démocratie.

A ce prix, peut-être la suggestion d' une ouverture véritable sera-t-elle apte à stopper la progression des populismes qui, pour l' instant, occupent le proscenium.

Publié dans politique

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Urbanisme

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Rien ne semble plus menteur que la mode qui, depuis le recul du marxisme et l' effondrement du communisme, consiste à nier l' existence des classes sociales et, a fortiori, la lutte qui les oppose par essence. Le discours est décidément trop bénéfique pour les nantis : on n' y croit pas.

Faites d' ailleurs le test vous-même : prenez le bus qui relie directement Sarcelles à Neuilly sur Seine. Regardez les maisons, les voitures, les enfants. On n' est pas, à l' arrivée, dans le même univers qu' au départ. Penchez-vous aussi sur l' Histoire de Paris, la ville-lumière, la capitale du luxe et du bon goût. Suivez le parcours de la finance depuis deux siècles, observez la manière dont elle a écrit l' urbanisation et l' embellissement de la cité. Partons, au moment de la Restauration en 1815, des quartiers centraux du bord de Seine rive droite, en gros du Châtelet aux faubourgs de l' est. La plupart ne sont alors que des cloaques masquant les monuments anciens, des assemblages de masures séparées par des ruelles étroites, humides, où s' entasse une humanité maladive et privée de toute hygiène.

Les riches n' aspirent donc qu' à fuir ces lieux, royaumes de la "racaille des chiffonniers révolutionnaires", et à émigrer vers les espaces aérés de l' ouest sur lesquels s' est déjà abattue la spéculation. Les Boulevards, la Chaussée d' Antin captent la faveur du gros commerce, des entrepreneurs et de leur clientèle fortunée d' oisifs et de rentiers. Puis la progression se poursuit vers le nord-ouest. On atteint le quartier Saint-Georges et la Nouvelle Athènes où nait véritablement le romantisme, par les soins de Nodier, du baron Taylor, d' Hugo et de Mérimée. Le dandy Musset, Chopin, George Sand y habitent, square d' Orléans.

Plus à l' ouest encore, voici le quartier de l' Europe investi, la plaine Monceau lotie, le mètre carré du Roule à prix d' or. A l' abri de la barricade, les rues s' élargissent, les espaces verts se multiplient, les matériaux de construction s' ennoblissent, des balcons enjolivent les façades que protègent de robustes grilles. On suit Haussmann et l' argent à la trace.

Effectivement, là, plus de "classes". Seulement des journaux satiriques pour rappeler la force de la liberté d' expression : "Le Charivari", par exemple, qui est le "Charlie hebdo" de l' époque. Cabu s' y nomme Daumier, Charb signe Paul Gavarni, Wolinski se profile derrière Henri Monnier. Des caricaturistes dont le roi Louis-Philippe s' accommode finalement en feignant de se fâcher par des amendes qui stimulent le tirage. La bourgeoisie voltairienne a toujours raffolé de ce type de faux brûlot qui permet au pouvoir de limiter les dégats.

Je n' irai pas plus loin : Auteuil, Passy, l' Avenue...Victor Hugo. De noires nounous dans un square. Des ouvriers "de couleur" sur un échafaudage. La société sans classe s' y lit partout sans difficulté. Les complications proviennent toujours des mêmes coins, genre Louise Michel ou Robespierre. De l'est.

Publié dans société

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