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LE BANC

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' avenue Junot (du nom d' un général de Napoléon) est une confortable artère au quasi sommet de la Butte Montmartre. Se séparant soudain de la rue Caulaincourt, elle fait un coude et va s' achever rue Girardon, devant l' immeuble où a longtemps habité Louis-Ferdinand Céline. Elle passe ensuite le relais à la rue Norvins, qui termine sa route place du Tertre, au point culminant de la célèbre Colline. 

En face exactement des fenêtres céliniennes, l' ex atelier du peintre Gen Paul, montmartrois emblématique, grand invalide de guerre, compagnon de cuite de Maurice Utrillo et rival du docteur Destouches (Céline, toujours) dans les faveurs des danseuses du quartier ( le Moulin Rouge est au bas de la rue) . A l' autre angle du croisement Junot-Girardon se tient aujourd'hui un cinéma qui appartient au réalisateur Claude Lelouch.

Enfin, à la porte dudit cinéma, un banc public. Banc historique puisqu' il a servi des années de siège au rendez-vous quotidien d' une pléïade d' artistes et d' écrivains qui ont illustré leur temps. Sur cette longue planche se sont en effet posés les séants de Marcel Aymé, Francis Carco, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès, Marcel Jouhandeau, du dramaturge René Fauchois, de l' affichiste Paul Colin, du cinéaste Abel Gance, tous alors habitants du coin. En revanche, aucun postérieur féminin bien identifiable : peut-être celui de Suzanne Valadon, venue ramasser son fils Maurice ivre-mort ?

Puis le banc a connu la disgrâce. 1944 ! le morceau de bois n' était- il pas complice, à sa façon, d' une équipe qui, fidèle à la tradition libertaire, apolitique et pacifiste du quartier, ne s' était guère engagée contre l' Occupant? Pire même : Céline et Gen Paul, blessés de 14, avaient entretenu des liens avec l' ambassadeur allemand Otto Abetz, féru, depuis avant guerre, de vie parisienne. Les autres étaient demeurés sagement assis sur le fameux banc d' infamie qui, aujourd'hui amnistié, n' accueille plus que des fesses anonymes.

Donc, ici, pas de plaque commémorative comme en maints endroits voisins à la grande satisfaction des guides touristiques. La punition est sévère. Toutefois, si vous passez là, réservez une seconde d' attention à cette relique du mobilier urbain, victime d' une ingrate destinée. Qui sait si, sur ces lattes revernies, n' ont pas été conçues des oeuvres qui font désormais l' objet d' une considération unanime?

Dans ce cas, le "banc Junot" ne mériterait-il pas de figurer au patrimoine échevelé de la Capitale ? Noble sujet de méditation pour les candidats aux prochaines élections municipales.

 

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8 ANS D' AGE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En effet... Merci aux lecteurs passés, présents et à venir, merci à Overblog.

8 ans est donc l' âge de ce blog. Si le rythme de sa production est quelque peu irrégulier (entre 1 et 8 textes par mois), son esprit et ses thèmes de prédilection n' ont pas varié. L' auteur résiste encore aux années.

L' accent sera mis , pour les mois qui viennent, sur l' intemporel (la culture) avant l' événementiel (la politique). Les deux demeureront cependant les plilers majeurs des articles que, j' espère, vous lirez avec intérêt.

Par conséquent, bonne lecture à toutes et à tous! 

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LA SAISON DU LIVRE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' été est le moment où les " actifs " songent à trouver le temps de lire ou de relire. Souvent, les textes ne leur laissent aucune trace, ne les enrichissent ni même ne les distraient. Oublions  les produits répondant à l' actuelle édition consumériste. Leur date de préemption est immédiate.

En effet, la pratique du monde des Lettres repose de plus en plus sur des stratégies commerciales et des enjeux confinant à la politique. De là, un système de réseaux et de relations pour initiés réduisant l' auteur au rôle de pion sur les champs de bataille de l' industrie culturelle. On a cessé de considérer l' écrivain, pour encenser le groupe éditorial qui a pris le risque de le publier.

Aussi le lecteur, sollicité par maints autres moyens de communication, s' interroge-t-il. Le livre est-il encore l' auxiliaire privilégié de l' imaginaire et de la réflexion? n' est-il pas un peu "ringardisé", accolé à l' humanisme de papa et ses nombreux avatars? relégué à l' intérêt que lui porte encore une troupe en diminution d' érudits chenus? Passe encore pour la biographie des Puissants ou l' Essai polémique et sulfureux, mais le reste...

Pourtant, quel instant glorieux que la rencontre d' une oeuvre qui vous marque au rouge! Je souhaite à chacun de bénéficier de moments tels que j' en ai connu lors de lectures de vacances. Je ne résiste donc pas à l' envie de dresser un bilan, fort incomplet, de ce "Salon de l' été," dans la mesure où j' associe certains "chocs littéraires" à la saison en question : une plage (Rimbaud), un hôtel (Céline), un train (Camus), un amour agonisant au bord d'un lac. (Hémingway), voire un lit d' hôpital suite à un accident de montagne (Saint John Perse). Mais je peux en citer bien d' autres, découverts sous des frondaisons ou allongé sur l' herbe d' un parc : le Lyonnais méconnu Jean Reverzy, Robert Margerit, que personne ne semble plus lire, " La nature du prince ", chef d' oeuvre d' humour de Roger Peyrefitte, etc.

Sans oublier le crochet par les valeurs établies, qu' on n' entreprend que dans les périodes de solide   "débranchement ": Montaigne, Diderot, Stendhal, Maupassant, un peu de Jean-Jacques (Rousseau, bien sûr ) pour la route... En tout cas, de quoi rassasier quelque temps la part légitime de notre imaginaire.

Bonne lecture !

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QUELLES CHANCES POUR L' EUROPE "MACRONIENNE" ?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Indéniablement, le Sommet destiné à renouveler les postes-clés de l' Union Européenne est un succès pour Macron qui s' y était résolument impliqué. Le président français (sa cote vient de passer de 32 à 38%) a en effet obtenu là des résultats favorables à sa poltique intégrationniste:

- la désignation à la tête de la Commission de l' Allemande Ursula von der Leyen est à mettre totalement au crédit de Paris

- de même le choix de Christine Lagarde à la direction de la B.C.E pour défendre l' euro contre les sceptiques de tous bords

- la foi européenne du Belge Charles Michel au Conseil, de l' Espagnol Borrell à l' International, et du social-démocrate italien Sassoli à la présidence du Parlement, ne fait de doute pour personne

A ce stade, on peut donc dire que les "progressistes" l' ont emporté sur les "nationalistes" et que les courants "populistes" se trouvent écartés des responsabilités. Ces derniers doivent maintenant chercher leur revanche ailleurs qu' à Bruxelles.

Pour autant, l' équilibre géographique demeure problématique avec les pays de l' Est (Autriche, Hongrie, Pologne,etc.) qui s' estiment minorés, ce qui peut constituer une source potentielle de conflit où s' engouffreraient avec joie les Anglo-Saxons.

Salvini et Boris Johnson sont pour le moment neutralisés. Mais l' affaiblissement de la chancelière Merkel isole le Français dont la vulnérabilité peut encourager ses adversaires à se liguer contre lui. Plus encore, cette sorte de consolidation intégrationniste ne fait que redoubler l' ardeur de Trump à détruire une Union qui risque de lui faire de l' ombre dans le tête à tête avec Pékin et, plus généralement, dans la volonté de l' Américain de traiter bilatéralement toute négociation politique ou commerciale.

L' Europe renouvelée ne peut non plus trouver appui auprès de Poutine qui privilégie le rapport direct avec Washington, notamment sur la question primordiale du Moyen Orient. La marge de manoeuvre laissée aux Européens, mais elle n' est pas mince, devrait alors les conduire à se rapprocher du continent asiatique en plein essor, et désireux de diversifier ses partenaires. Si le désir d' autonomie des 27 se confirme, c' est donc de ce côté que la politique européenne macronienne ( libérale et centriste, où, entre nous, le bas peuple a peu voix au chapitre puisqu' on agit pour son bien...), a le plus de chance de se faire entendre. La marche à franchir est cependant haute, et le défi ambitieux dans un monde que dominent toujours les intérêts nationaux les plus immédiats. 
...

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A L'OUEST DU NOUVEAU

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il est regrettable que la classe politique française fasse preuve d' une aussi piètre, au moins en apparence, mémoire historique. Sinon, elle s' étonnerait moins des contorsions du pouvoir de Londres s' agissant du Brexit.

N' oublions jamais que depuis les échecs des tentatives de la Couronne pour faire du Royaume de France un dominion, l' un des premiers objectifs de celle-ci a été d' empêcher toute structuration politique du continent. Les guerres mondiales passent, la volonté politique demeure.

Le Premier ministre anglais, Benjamin Disraëli, crachait le morceau en déclarant en 1878 : " L' unité du continent est un révolver braqué sur l' Angleterre ". On se souvient, plus récemment, du propos de Churchill précisant qu' entre l' Europe et le "Large", son choix était fait : le Large.

L' issue de l' adhésion en 1972 de la Grande Bretagne à la Communauté européenne était donc prévisible. Faute d' avoir pu la diviser pour régner à l' intérieur, Londres va s' efforcer de la torpiller de l' extérieur. C' est en tout cas à cette tâche que commence à s' atteler le personnage contestable qui, le 23 juillet prochain, doit logiquement occuper Downing street, résidence du Premier Ministre, autrement dit Boris Johnson. 

A cette fin, celui-ci a trouvé un allié de poids en Donald Trump, autre adversaire de Bruxelles qui ne supporte pas l' ombre d'une concurrence sérieuse à l' hégémonie U.S dans sa conception du "monde libre". A peine installé, l' Anglais se propose donc de sauter dans un avion pour reconstituer avec l' Américain qui a publiquement soutenu sa candidature, une inoxydable alliance anglo-saxonne.

On parlera commerce et zone de libre échange, bien sûr, mais aussi géopolitique: comment écarter l' Europe du grand débat engagé entre l' Asie et l' Occident? L' Anglais peut essayer d' entrainer l' appui du Commonwealth, survivance d' un Empire défunt, quoique le Canada et l' Australie montrent de moins en moins d' enthousiasme pour les croisades bellicistes et pétrolières des présidents républicains façon U.S.

Dans cette perspective, il faut s' attendre, pour les Européens continentaux, à des moments difficiles car ce tohu-bohu s' accompagnera sans doute de pressions et manoeuvres diverses, y compris en direction des gouvernements dits populistes susceptibles d' approfondir les divergences entre les 27. Le combat du non alignement dans une sphère occidentale forte de contestations ( y compris en Grande Bretagne avec le problème écossais et aux Etats-Unis avec la personne de Trump) promet ainsi d' animer vigoureusement l' actualité des années qui viennent.
Oui, à l' ouest du nouveau.

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INES ARMAND OUBLIEE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Elle a été non seulement une figure de la révolution soviétique de 1917, à l' instar de Zinoviev, Trotski ou Boukharine,, mais également le grand amour de Lénine. Ce double "emploi" joue-t-il dans la moindre notoriété de l' intéressée au regard de ses homologues masculins? Inès Armand, née Elisabeth Pécheux d' Herbenville en 1874 à Paris, fille d' un chanteur français d' opéra connu sous le nom de Théodore Stephen, est en tout cas plus oubliée qu' eux par l' historiographie.

Elle n' avait que cinq ans quand sa tante, professeur de piano de la richissime famille russe Armand, dont l' aïeul avait été officier dans l' armée napoléonienne, emmena la petite orpheline à Moscou. Elle y reçut une éducation bourgeoise, apprit à parler cinq langues, devint Inessa, et se fit habiller par les grands couturiers parisiens. Elle épousa à 19 ans le fils aîné de sa famille d' accueil, en eut quatre enfants avant de fuguer, à 26 ans, avec le frère cadet de son mari qui n' en avait que 17 mais lui fit un fils supplémentaire avant de mourir lui-même de la tuberculose.

Indifférente aux scandales, Inès adhéra alors au bolchévisme, ce qui lui valut d' être déportée en Sibérie d' où elle parvint à s' enfuir à Paris. C' est là, dans le milieu des révolutionnaires exilés, qu' elle rencontra Ilitch Oulianov, alias Lénine, qu' elle connaissait déjà de nom. Il a 40 ans, elle 35. Le coup de foudre est réciproque. Lénine est installé avec épouse ( Nadia Kroupskaïa) et belle-mère, 4 rue Marie-Rose, dans le XIVème arrondissement, à l' époque encore prolétarien (le modèle de vie du leader bochévik, comme d' ailleurs ses gôuts artistiques et littéraires sont plutôt petits-bourgeois). Mais le temps d' un révolutionnaire professionnel est précieux. Fasciné par la beauté et la personnalité d' Inès, Lénine la fait déménager au n°2 de cette rue banale, dans l' immeuble voisin du sien (transformé un certain temps en musée par le P.C).

Les amants, devenus fusionnels, voyagent de congrès en congrès, fréquentent ensemble le gotha socialiste : Kautsky, Jaurès, Adler, Rosa Luxembourg, Martov , etc. Ce qui survit de leurs échanges (peu d'écrits) montre qu' Inès et Lénine s' influencent réciproquement quant à la lutte des classes, au défaitisme révolutionnaire et à la lecture du marxisme. C' est encore ensemble que, délaissant les bistrots de la porte d' Orléans, ils décident de regagner par tous les moyens la Russie en éruption.

Mais, une fois là-bas, sonne le glas de leur romantique communion. . Leurs rencontres se raréfient. Il faut préserver l' image sacrée d' un Lénine vertueusement concentré sur la Cause. De son côté, Inès a accepté des responsabilités au Parti, notamment sur les questions féminines. En réalité, elle est épuisée par les vingt ans qu' elle vient de vivre. Elle succombe, à 46 ans, au choléra dans un village caucasien où Lénine l' a envoyé se reposer. On inhume la militante au son de l' "Internationale", dans la nécropole du mur du Kremlin. On efface la maîtresse.

Lénine est inconsolable, ce qui constitue le plus probant aveu public. Malade lui aussi, il survit trois ans et demi à Inès, de plus en plus retiré dans les environs de la capitale russe. Selon ses proches, l' intraitable révolutionnaire s' "humanise" alors, quittant "le masque d' acier" (il ne tutoyait personne sinon Martov et...Inès) que le combat anticapitaliste lui avait depuis si longtemps plaqué sur le visage. Il repose aujourd'hui, à quelques mètres de la femme qu' il a aimée.

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SUR LA TRACE D' UN AVENTURIER PASSE DE MODE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le nom de Jean-Baptiste Dutrou-Bornier ramène au temps de l' expansion de l' Empire colonial français, quand la vogue des explorations exotiques et la soif d' inconnu, encouragées par la mère-patrie, jetaient sur les océans conquérants et officiers mariniers, en attente d' eldorados ou de galons : ainsi  Caillié, Rimbaud, Monfreid chez les civils, Dodds, Marchand, Galliéni, Brazza, Lyautey ou Francis Garnier chez les soldats, parmi des centaines d' anonymes, disparus dans des conditions souvent atroces.

Dutrou-Bornier donc, natif de Montmorillon, dans la Vienne,petit-fils d' un député à la Convention, embarque dès 14ans, rêvant lui aussi de se tailler quelque part un royaume béni par la France. Il a jeté son dévolu sur une île perdue que son métier de capitaine au long cours lui a permis de découvrir, alors qu' il fournissait en  main d' oeuvre servile les planteurs sud américains. L' île, que les hispaniques nomment " isla de Pascua", lui convient à tel point qu' il vend son bateau et s' installe sur  cette terre conforme à ses projets. Il a 33 ans.

Mais les choses ne tardent pas à se gâter avec les autochtones, les rapa, quand le Français se met en tête de les déposséder et de recruter des mercenaires pour assurer le travail forcé, procédant au besoin à la déportation commerciale des récalcitrants à Tahiti, distante de 4000 kilomètres. 

L' Eglise, informée des faits, rappelle bientôt ses missionnaires. Seul maître à bord, Dutrou-Bornier épouse une Polynésienne qu' il couronne comme Reine, tout en sollicitant le protectorat français qui lui est refusé. Pour mémoire, l' île, située à 37OO kilomètres du Chili, dont elle dépend aujourd'hui, est alors (1868) totalement ignorée des archéologues et des globe-trotters.

Le règne éphémère du Poitevin ne lui laisse pas le loisir de s' attarder sur les statues Moaî qui feront, elles, la vraie fortune de cette terre. Il y accumule seulement moutons et chevaux pour faire là un centre d'élevage.

Cependant, en 1877, l' annonce se répand de son assassinat par les rebelles de Rapa Nui, le nom historique du lieu. La population est tombée de 900 habitants, dix ans plus tôt, à 130. Exécutions, exils, maladies, ont déjà mis un terme à un fantasme dont la sombre trace semble avoir totalement disparu des mémoires.

 

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DESTINS (IV)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

En avril 1945, Göring se réfugie dans l' une de ses propriétés, non loin du Berghof où ni lui ni "la première dame" ne sont plus reçus. La rupture sera consommée quand le Feldmarschall proposera, in fine, d' assurer le pouvoir pour négocier avec l' Ouest et s' allier à lui contre le communisme.

Arrêté par les Américains, le n°2 du régime est emmené à Nuremberg, son ultime séjour avant sa condamnation et son suicide par empoisonnement, la veille de son exécution.

Emmy et Edda, elles, sont tout d' abord internées au Luxembourg, puis Frau Göring est déférée devant une " Commission de dénazification " qui lui inflige un an de prison, la saisie de la majeure partie de ses biens et l' interdiction de remonter sur scène avant 5 ans. On ne verra plus Emma Sonnenmann jouer Goethe, on ne l' entendra plus lire Schiller ou déclamer Hölderlin.

Jamais non plus elle ne reniera son compagnon, auquel elle consacre même une fervente déclaration de fidélité dans "An der Seites meines Mannes" (Au côté de mon mari"), ouvrage publié en 1967. Cet homme était-il seulement la brute épaisse et parvenue qu' il s' acharnait à paraître, "tirant son révolver au mot Culture"? C' est lui aussi qui a proposé à Erich-Maria Remarque, pacifiste, bête noire des Nazis qui ont brûlé ses livres et l' ont soupçonné à tort d' origines juives, de rentrer librement en Allemagne (ce que l' écrivain a prudemment refusé de faire).

Emmy, désormais handicapée par une sciatique chronique, s' est, après plusieurs changements de domicile, installée dans un deux pièces du centre ville de Munich où elle va demeurer jusqu' à son décès en 1973 et son inhumation près de la photographe Léni Riefenstahl, célèbre pour son film à la gloire des Jeux Olympiques hitlériens de 1936 à Berlin. 

Quant à Edda, enfant choyé du gratin nazi, elle suit, tant bien que mal, une scolarité surveillée par son oncle paternel, l' hitlérosceptique Albert. Elle est jolie. Elle s' oriente d' abord vers les études de Droit, puis se tourne vers l' emploi de laborantine médicale dans l' idée de se consacrer à la santé de sa mère.

La jeune femme devient en 1970  la compagne d' un journaliste de "Stern" à la recherche de sensationnel, Heidemann, qui rachète l' ancien yacht d' Hermann Goering (alias Göring), "Carin II", où il organise des veillées évocatrices néo-nazies. Cependant, Edda s' éloigne peu à peu de l' expression politique, accaparée par ses combats juridiques visant à récupérer sa fortune envolée. Elle revendique 15 ans la restitution du cadeau de baptême d' Hitler, une "Vierge et l' Enfant", peinture de Lucas Cranach l' Ancien. Elle y engloutit ses économies : le tableau a été rendu au Musée de la Ville de Cologne d' où le maire de l' époque l' avait tranquillement retiré.

Déboutée, partout vaincue, la filleule d' Hitler n' évoque plus la figure de ce père dont elle s' est montrée si fière et qu' elle n'a eu la permission de revoir qu' une unique fois en prison, peu avant la mort volontaire de celui-ci.

Edda Göring est décédée sans enfant le 21 décembre dernier, âgée de 80 ans. Elle a été secrètement enterrée, sur instruction du Land de Bavière. L' annonce de sa disparition ne date que du mois de mars, il y a quelques semaines.

 

P.S- Le personnage d' Edda apparaît dans "Selling Hitler" (Vendre Hitler) de 1991, interprété par Alison Steadman. Cette série de 5 épisodes télévisés est basée sur une arnaque dont ont été victimes en 1983 Gerd Heidemann et "Stern", croyant avoir, pour une somme rondelette, mis la main sur un superscoop, le "Journal intime d' Hitler", document qui n' a jamais existé.

 

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DESTINS (III)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Promu général de brigade en 1950, après un passage d' attaché militaire à l' ambassade de Londres, Stehlin devient en 1960 (de Gaulle a repris le pouvoir) chef d' état-major de l' Armée de l' Air. Il assume ce commandement jusqu' en 1963 (la guerre d' Algérie est terminée), puis, atteint par la limite d'âge, est nommé Conseiller d' Etat au tour extérieur.

Il quitte ce poste pour sièger dans plusieurs conseils d' administration de sociétés : Bugatti, Algeco, Hughes Aircraft Europe. Il surprend alors en prenant publiquement position contre l' arme nucléaire française, chère à l' homme du 18 juin, son protecteur (rappelons que tous deux sont saint-cyriens.)

Résolument passé dans le camp atlantiste et viscéralement antisoviétique, l' Alsacien l' emporte aux élections législatives d' après-mai 68 comme candidat centriste, battant son rival gaulliste dans la 21ème circonscription de Paris, la plus huppée de la capitale, puis est aisément réélu en 1973 ("votez malin votez Stehlin!" proclame son affiche électorale).

La journée du 6 juin 1975, 31ème anniversaire du débarquement en Normandie, se révèle fatale pour Paul Stehlin. En fin de matinée, Frank Church, membre d' une commission d' enquête du Sénat américain, dévoile les noms d' hommes politiques et d' officiers généraux européens  rétribués comme "experts" ou "consultants" par le fabricant californien de chasseurs Northrop. Celui de Stehlin y figure,  depuis 1964. C' est d' autant plus crédible qu' étant  vice-président de l' Assemblée nationale, l' ex pilote s' était engagé, arguant de ses compétences, en faveur de l' acquisition des appareils U.S Y16 et Y17 contre le Mirage F1-E de Dassault, lors du renouvellement de la flotte aérienne de l' OTAN. 

Vers 18 heures 30, le 6 juin toujours, tandis que l' information venue de Washington circule dans Paris, l' ancien général quitte son bureau, avenue de l' Opéra. Encore sous le coup d' une conversation pointue avec le correspondant de l'Agence "Associated Press", il longe le trottoir, encombré à ce moment de la soirée, avant de rejoindre son véhicule garé dans le voisinage. Soudain une forte bourrade dans le dos le précipite contre un autobus qui ne peut l' éviter (témoignages demeurés anonymes). Victime d' un grave traumatisme crânien, Stehlin (68 ans) est transporté à l' hôpital Cochin où il décède le 22 juin sans avoir repris connaissance.

Aucune enquête n' est diligentée, ni témoin éventuel auditionné. La famille se borne à communiquer que "le général Stehlin ne s' est pas suicidé". Le trépas est rangé dans la rubrique des " accidents de la route", et l' hommage du président de l' époque, Valéry Giscard d' Estaing, dont Stehlin était parfois " le visiteur du soir",  vite oublié.

( à suivre)

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DESTINS (II)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Quand il revient à Paris en 1939, Stehlin découvre avec indignation que les dépêches qu' il adressait consciencieusement au Département n' avaient même pas été déchiffrées. Il y fournissait pourtant de précieux renseignements, notamment sur l' opposition existant parmi les responsables nazis entre ceux qui, tel Von Ribbentrop, penchaient pour une attaque prioritaire à l' ouest, et ceux, dont précisément Goering, qui optaient pour la croisade immédiate contre le communisme soviétique. Prévenu, le gouvernement Daladier eût pu tenter de faire pencher la balance afin de détourner, ou au moins différer, l' invasion de la France par la Wehrmacht...

A Berlin, et jusqu' en 1942 malgré une campagne qui dévorait les meilleures troupes allemandes sur le front russe, Emmy continuait de mener grand train. Fêtes, galas, soirées fastueuses, se succédaient avec un étalage de luxe  (toilettes, bijoux, objets d' art, souvent dérobés aux musées) qui finit par provoquer des murmures réprobateurs dans les rangs du Parti où l' on voyait en même temps les sacrifices extrêmes réclamés à la population. Au point qu' Hitler s' en ouvrit auprès de son vieux compagnon pour lui demander de mettre un frein à cette frénésie en priant, par la même occasion, Emmy de ne plus manifester son mépris pour Fraulein Braun. On ne se risquera guère à soutenir que la démarche fut couronnée de succès...

En juin 40, Stehlin, qui a participé à la bataille de Norvège avec le groupe de chasse Roussillon, se retrouve à Vichy, dans l' entourage du chef du gouvernement Pétain (alors l' Amiral Darlan), et du ministre de l' Air, Bergeret. Il est témoin, à ce titre, de "la poignée de main de Montoire", qui scelle la politique de Collaboration avec l' Occupant. Mais la Gestapo a cet Alsacien dans le collimateur. Elle cherche à le piéger et le capturer.

Il gagne, avec la complicité d' autres aviateurs, Dakar, où il rallie les escadrilles anglo-américaines pour débarquer au Maroc Le général de Gaulle en fait son conseiller pour l' Armée de l' Air : sa carrière est lancée...

(à suivre)

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