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Dumont Jules, martyr marginal

Publié le par memoire-et-societe

L' affaire est bien décalée : l' histoire d' un oublié du show résistanciel. Inutile de chercher dans les volumes de l' "Histoire intérieure du Parti Communiste Français" de Robrieux, vous n' y trouverez nulle mention du héros en question. Cet effacement relève des silences auxquels l' Histoire se prête souvent. Dumont n' était pas pourtant un personnage falot. On le rencontre dans les Souvenirs d' André Marty, Angelo Tasca, Auguste Gillot, entre autres. Jamais dans l' iconographie officielle du "Parti des fusillés".

Jules, Joseph Dumont, fils de cordonnier, était né en 1888 à Roubaix. Lors de la première guerre mondiale, il a participé à tous les grands combats, de la Somme, où il a été blessé, aux Flandres, où il a été gazé en 1918. Parti sergent, il est rentré capitaine, bardé de médailles.

Il a quitté l' Armée en 1920 pour la région de Meknès, au Maroc où il avait fait son service militaire. L ' Administration coloniale, la misère populaire et la pression des banques sur de petits colons comme lui, l' ont conduit à la lecture, interdite dans le Protectorat, de "L' Humanité", avant d' en faire un communiste convaincu.

Etroitement surveillé, il a bientôt été arrêté pour propagande subversive, et expulsé du pays par un tribunal militaire. Son brutal départ, sans sa famille, a accéléré, par solidarité, la constitution du Parti communiste marocain.

A son retour à Paris, le Komintern l' a envoyé comme conseiller militaire en Ethiopie, pays agressé par l' Italie fasciste, d' où il a gagné Madrid pour prendre la tête d' une centurie des Brigades Internationales, puis du bataillon "Commune de Paris", enfin le commandement de l' importante brigade "La Marseillaise" jusqu' en 1938. Mobilisé l' année suivante en tant que lieutenant-colonel de réserve de l' armée française, il a, dès l' armistice de 1940, repris contact avec le P.C qui l' a alors nommé directeur-gérant du quotidien "Ce Soir". A ce titre, il a été chargé de négocier avec l' ambassadeur allemand Otto Abetz l' autorisation de reparution du journal, en parallèle avec une démarche identique entreprise par Catelas pour "L' Humanité". Finalement, c' est Hitler qui a tout stoppé en revenant sur le droit préalablement accordé par Abetz.

Dumont, de son côté, avait plongé dans la clandestinité, préparait une évasion des députés communistes de la prison du Puy, et siégeait depuis sa création au sein du Comité militaire national des F-T.P. sous le nom de "colonel Paul". Ciblé par la Gestapo, il a été capturé fin 1942, sauvagement torturé avant d' être fusillé le 15 juin 1943 au Mont Valérien, à 55 ans.

Itinéraire héroïque d' un responsable de la Résistance armée : pourtant son nom ne figure nulle part. Ses camarades de combat ont disparu. Leurs héritiers l' ignorent. Ses descendants sont dispersés (l' un de ses fils, arabisant, a été conseiller du président Senghor à Dakar) et sans trace concrète de son existence. Le Parti pour lequel il s' est sacrifié a mis les scellés sur sa mémoire.

L' explication de cette disgrâce n' est pas savante. En juin 1940, alors que l' Internationale était encore liée par le pacte germano-soviétique, le PCF a été incité à réclamer à l' occupant allemand la faculté de reparaitre pour sa presse. Duclos, en charge de l' organisation (Thorez était à Moscou) a mis en route, sous l' égide du patron de la Commission des Cadres, Tréhard, la double démarche en direction d' Abetz. Mais entre temps (les communications avec le Komintern étaient longues et compliquées), Staline avait changé d' avis. Tréhard se retrouvait donc publiquement désavoué. Par la suite, jamais le Parti ne lui a confié de nouvelle responsabilité. Quant à Dumont et Catelas, tous deux fusillés par les Nazis, ils ne posaient plus de problème. Tous les témoins de ce faux pas avaient quitté la scène, et l' image du Parti sortait intacte de cette trouble péripétie.

P.S. Des lecteurs ayant demandé comment se procurer "Chroniques franco-citoyennes", ouvrage papier tiré de ce blog, voici l' adresse électronique : ww.morebooks.fr

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L' ininformation continue

Publié le par memoire-et-societe

Le terme "information", s' agissant entre autres des chaînes publiques de TV entretenues par le contribuable, est utilisé à contre-emploi. Il convient plutôt de parler d' ininformation, si l' on se réfère par exemple au journal de 20h. de la 2, dont la présentation est, parait-il, une consécration professionnelle. Je le dis tout cru : j' aurais honte d' assumer une telle émission en cet état.

Je n' entre pas dans les détails : l' "ouverture" du journal, sa hiérarchie, sa structure (10 à 15 minutes d' actualité, et une série de sujets magazines mineurs et intemporels), le vide de la plupart des contenus, l' absence de mise en perspective des évènements ou parfois le caviardage d' un fait risquant de déplaire en "haut lieu", des interviews, à la limite de la niaiserie, de comédiens venus promouvoir une pièce ou un film, la monotonie de l' image d' un homme ou d' une femme-tronc lisant, oreillette sur la tempe, un prompter, tout cela relève d' un rite destiné à l' engourdissement citoyen par injections d' ininformation continue.

C' était ainsi sous Sarkozy. Cela n' a pas bougé d' un pouce sous Hollande. Pujadas n' a donc pas eu à retourner son gilet rayé pour peaufiner, impavide, le plat du jour, à savoir la publicité de la politique du pouvoir en l' absence de toute contestation véritable.

Les princes actuels de la République ne se retiennent pas plus que du temps mémorable du flic Peyrefitte. En la matière, la modérartion gouvernementale est hors de saison et la finance sans frontières dort tranquille, protégée par des micromesures discrètes, des touches indolores noyées dans la brume législative, des décrets inaperçus, inspirés par les lobbys omniprésents, et des distributeurs d'information anesthésiante. Des opérations off report, sous embargo, top secret , confiées à des repreneurs sans domicile fixe, aboutissent ainsi à des fermetures brutales de sites, au largage soudain de milliers de "collaborateurs" , et à des dettes abyssales que le contribuable à revenu non dissimulable, encore lui, est destiné à éponger.

Pour faire avaler la pilule, l' ininformation est confiée à des "experts", employés concurremment par les médias publics ou de grands patrons, et pouvant servir la soupe à droite ou à gauche. Leur tâche n' est pas surhumaine : vendre (le plus cher possible) le consensus libéral par escamotage de la contradiction entre les intérêts du Capital et ceux du Travail. C'est l' Economie expliquée à l' antenne par des communicateurs spécialisés comme MM. Beytout et Lenglet...

L' ininformation continue est le manque confirmé de respect du bon peuple.

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Social-démographie

Publié le par memoire-et-societe

A l' origine, une majorité d' hommes aspiraient, confusément ou non, à une Société idéale, peuplée d' Etres vertueux. Ce modèle était sans doute une utopie, et l' homme vertueux une contradiction dans les termes. Celui-ci a donc été fortement invité à s' accommoder de régimes plus ou moins justes, aux mains de chefs plus ou moins corrompus et, assez souvent, du ghetto, du bidonville, du goulag, ou du "quartier sensible". "Moindre mal" résigné, de type dit churchillien

Pour l' individu resté malgré tout assoiffé de perfection, refusant la fatalité du renoncement, deux solutions possibles : le suicide (fréquent chez l' ado) ou le saut dans la violence politique ou mystique, parfois les deux (phénomène kamikaze). L' homme est ainsi devenu, ici et là, un tueur dénommé "terroriste", guerroyant contre l' oppression silencieuse et la pression anonyme d' oligarchies inaccessibles.

Ce bref récapitulatif de la modernité n' est pas consigné dans les livres d' école. C' est un raccourci iconoclaste, menaçant même pour d' innombrables têtes blondes ou, plus encore peut-être, cranes bruns. On en sauve : jamais assez pour tarir les sources de ce déséquilibre agaçant entre Idéal et Réalité. Ne faut-il pas pourtant apprendre une vie qui consiste à faire la part des choses? le bon et le mauvais? les droits et les devoirs citoyens : manger, boire, voter?

La social- démographie est alors une option éprouvée à base de calcul statistique et de psychologie électorale. Elle contribue à la formation d' une majorité fiable, évalue la probabilité des mesures nécessaires au maintien de cette majorité, analyse la position des éléments constitutifs du corps électoral : vote plutôt conservateur des seniors en nombre croissant, forte abstention des jeunes exclus et des chômeurs, attraction du social-centrisme (tout est social aujourd'hui) sur la classe moyenne active, primauté du sociétal sur le social pur parmi les couches urbanisées de niveau élevé (genre écolo-bobo), errance idéologique chez les expatriés recensés, etc.

Ô nouvel électeur ! Ô consommateur débutant ! Ô contribuable sans scepticisme! vous incarnez notre foi en un monde statique meilleur!

P.S- Social-démographes, attention cependant aux ruades "national-populistes".

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Huidobro,le poète infini (1)

Publié le par memoire-et-societe

Le Chili, aujourd'hui pays de 17,5 millions d' habitants, a connu trois poètes "nobélisables" au 20ème siècle. Deux ont été consacrés : Gabriela Mistral en 1945, Pablo Neruda en 1971. Le dernier, Vicente Huidobro, a été sélectionné ( nominé ) sans être couronné. Sa notoriété internationale en a souffert. Très lu chez lui, " le plus français des Chiliens " n' est apprécié en Europe que dans des cercles restreints.
Disparu en janvier 1948, à 54 ans, il était issu d' une famille riche de Santiago. A l' Université déjà, il manifestait la volonté de rajeunir la poésie chilienne " de cinq siècles " en lui injectant dans les veines une modernité thématique et stylistique qui allait la propulser soudain dans l' anticonformisme le plus total. Sur la tombe de l' écrivain, au sommet d' une colline surplombant le Pacifique, cette seule inscription : " Ouvrez la tombe / Au fond on voit la mer ".

On répétait de Huidobro qu' "il transportait le scandale avec lui ". Ses éclats, son insolence, sa mégalomanie lui ont valu, il est vrai, un certain nombre d' antipathies, celles de Borgès et de Neruda en tête. C' est que, prolixe et polyglotte, il se targuait de " ré-inventer le monde ", en un infini de lui- même. Sa première escale, Buenos Aires, était trop étroite, la seconde, Madrid, trop provinciale. Il lui fallait Paris, alors capitale incontestable de l' Art. Il y est arrivé en pleine guerre, en 1916, introduit dans l' avant-garde par le peintre cubiste Juan Gris. Bientôt, Apollinaire et Cocteau, Tzara, le dadaïste, Aragon et Reverdy, dont il finançait la revue "Nord-Sud ", ont compté parmi ses relations.
Installé à Montmartre, non loin de Breton dont il n' a jamais réellement admis la prééminence, Huidobro menait grand tapage, multipliant fêtes et polémiques, fondant une revue, " Creacion ", qui rassemblait autour de lui la colonie parisienne des artistes latino-américains. Dans la foulée, il publiait un libelle violemment anglophobe, " Finis Britannia ", où il appelait à l' insurrection les populations colonisées de Sa Majesté. Pour promouvoir l' ouvrage, il organisait conjointement un faux attentat contre lui, aussitôt attribué à " des fascistes anglais ". L' affaire tournant à sa confusion, il décidait, après dix ans de turbulences, de rentrer au pays, non sans avoir tenu en Sorbonne une conférence pour dire tout le mal qu'il pensait de Breton et de l' écriture automatique, que décidément il ne pouvait gober " parce que, assuraient de méchantes langues, il ne les avait pas inventés ".

A peine au bercail, Huidobro s' est mis à songer à la Présidence de la République, ne ramassant au final qu' une solide raclée des partisans d' adversaires dont il ne cessait à juste titre de dénoncer la corruption. Il se ralliait au "stalinisme" (alors qu' il aurait fait, à coup sûr, dans l' URSS des années 30, un gibier de choix pour les fournisseurs des caves de la Loubianka ). Il compliquait d' ailleurs sa situation à Santiago en tentant d' enlever sa belle-soeur mineure, qu' il a épousée par la suite à Paris selon le rite musulman.

A nouveau parisien, il est associé cette fois à son ami Tzara dans la publication de "Cahiers d' art ", mais s' est brouillé avec Picasso pour avoir reproduit en couverture du recueil " Tout à coup ", une gravure apocryphe de l' Espagnol. En 1931 paraissait l' oeuvre majeure de Huidobro, " Altazor ou le voyage en parachute ", sorte de manifeste du " créationnisme ", son mouvement, et référence pour toute la poésie latino.

A peine le Chili a-t-il enfin passé l' éponge sur les frasques de l' enfant prodige que celui-ci est parti à la guerre en Espagne dans les rangs de l' Armée républicaine, foyer d' accueil des écrivains progressistes. Un peu plus tard, il s' est engagé dans l' Armée française, jusqu à Berlin d'où il a ramené un trophée : l' appareil photographique d' Hitler. Mais ses blessures de guerre ont provoqué des séquelles : il n' a survécu qu' un peu plus de deux années, au terme d' une aventure rimbaldienne.

(1) texte inspiré de la biographie du poète par Fernando Gaspar.

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Dynastie et République

Publié le par memoire-et-societe

On compte actuellement en France 5 millions de chômeurs totaux ou partiels, dont 3 millions 300.000 dûment recensés. On y dénombre aussi 11% d' analphabètes. Les diplômés, une fois formés, ont tendance à s' exiler, abandonnant le terrain à l' immigration, clandestine ou non, souvent sans qualification précise. Les plans sociaux mettent des milliers de familles à la rue, la croissance, qui repart ailleurs, semble éviter l' hexagone, les investissements avoisinent le zéro, contrairement aux prélèvements, l' opposition se déchiquète et la presse anglo-saxonne se régale.

Par- dessus le marché, le pays est engagé en Afrique dans deux conflits mobilisant 5.000 soldats, épuisant des crédits militaires en diminution, et isolant une diplomatie contestée. Enfin, l' école,la magistrature, l' hôpital, la police, traversent une crise de doute récurrente. Cependant, en ce début d' année, c' est vers d' autres sujets qu' on canalise l' opinion publique : les provocations d' un humoriste et les amours cachées du Président, maintenant ouvertement rangé du côté du libéralisme "social-démocrate".

Une troisième "évènement" mériterait pourtant l' attention : le refus par ses collègues sénateurs de lever l' immunité parlementaire de Serge Dassault, 89 printemps, patron du "Figaro". Les juges ne soupçonnent pas le constructeur de l' invendable "Rafale" de broutilles : complicité de tentative d' assassinat, association de malfaiteurs, achats de votes, figurent parmi leurs investigations concernant Dassault 2.
Le Bureau du Sénat, sinécure à laquelle en ces temps de vaches maigres on s' efforce malgré tout de confier quelque activité justificatrice, a, le 8 janvier dernier, opté pour la seconde fois, grâce à une abstention apparemment socialiste, en faveur du maintien de ce bouclier dit règlementaire. A Corbeil, son joujou, sa danseuse, où il a été maire avant d' être invalidé pour "dépassement de frais de campagne", les magouilles électorales du milliardaire sont secret de Polichinelle.

Une tradition de famille, en quelque sorte, établie depuis 1951. Cette année-là, le pére-fondateur, Marcel Bloch, devenu Dassault, se parachute dans le Beauvaisis. Une manne s' abat soudain sur l' électeur campagnard du coin . Service gratuit de "Jours de France", hebdo des têtes couronnées appartenant à l' industriel, somptueux colis de Noël pour les Vieux, équipement complet des clubs de foot, prise en charge de la réfection de tous les clochers en mauvais état, Dassault 1er achète littéralement son siège. Il le garde jusqu' à sa mort en 1986, glanant le titre de "parlementaire le moins assidu" (2 à 3 présences dans l' hémicycle par législature).
Deux ans plus tard, en 1988 donc, c' est Dassault 3, le petit-fils, Olivier, qui reprend le flambeau, avec, bien sûr, les techniques déjà éprouvées. Crier au scandale est devenu fastidieux et ,surtout, parfaitement inopérant. La République s' est faite au privilège d' une immunité applicable à toutes les situations, y compris celles qui vaudraient de lourdes condamnations et une inéligibilité définitive au justiciable ordinaire.Mais la légitimation d' un tel système ploutocratique ne contribue-t-elle pas, elle aussi, au discrédit persistant que le citoyen réserve à la "politique" en général et à la solidarité politicienne en particulier?

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Mort de chagrin

Publié le par memoire-et-societe

La célébration du centenaire de la guerre de 14 me remet en mémoire une histoire pathétique. J' étais, en 1940, "replié", comme on disait alors, dans une ville du Midi et élève de 6ème au lycée où s' employaient deux jumeaux, les frères Roux. L' un, dit Roux-bagnole, était le chauffeur de l' établissement, l' autre, le concierge, naturellement dénommé Roux-bignole.
Roux-bignole était un invalide de la guerre précédente, au souffle court et à la patte raccourcie. A Verdun, un morceau d' acier lui avait labouré la poitrine et une pierre bousillé le péroné. On l' avait évacué sans connaissance, des premières lignes au poste de secours le plus proche. Les brancardiers l' avaient tellement secoué, de boyau en tranchée, que la douleur l' avait réveillé et que le chirurgien avait pu lui confier : "Vous avez un éclat d' obus dans le poumon. On va vous proposer l' opération. Refusez, sinon vous y resterez." Conseil avisé: la ferraille s' était peu à peu enkystée dans les chairs et le mutilé avait survécu.

Les prof' titulaires étant mobilisés, on avait, pour les cours, appelé à l' aide des enseignants retraités minés, eux, par les infirmités de l' âge, donc souvent défaillants. Ainsi, un jour de fin mai 40, le prof' de math' s' étant porté pâle, on avait dû confier la classe à la garde de Roux-bignole qui avait imprudemment annoncé : " Vous pouvez faire ce que vous voulez, mais pas de chahut." Bien entendu, quelques minutes plus tard, c' était l' enfer. Plusieurs grimpaient le long des colonnes qui supportaient le plafond, d' autres se mesuraient à coups de boulettes de papier mâché ou jouaient à tue-tête à la bataille navale.

A un moment, le plus costaud d' entre nous, carrure de futur rugbyman, avait bondi sur l' estrade pour chanter : "Je ne suis pas celle qu'on pense / Je ne suis pas celle qu' on dit / Je sais me conduire dans l' existence...". Alors, un cri. C' était Roux-bignole, levé à demi : " Comment?... Les Allemands... sont aux portes... de Reims...et vous... et vous...z' avez le coeur... le coeur à faire... les clowns! " Puis il s' était affalé en pleurs sur le bureau. Un silence s' était établi qu' avait rompu la cloche annonçant la fin de la permanence. Nous avions laissé Roux-bignole, toujours sanglotant, dans la classe déserte.

Le lendemain, la loge du lycée était restée fermée. Juin arrivait, amenant dans la ville des flots de réfugiés dont des officiers encore en uniforme, ayant abandonné leurs soldats pour fuir dans leurs voitures personnelles avec femme et enfants. Le lycée avait fermé a son tour. Nous trainions, avec les copains, dans le désordre des rues et la panique générale. Un matin, j' étais tombé nez à nez avec Roux-bagnole. J' avais, par politesse, demandé des nouvelles de son frère.Il s' était raidi et avait seulement répondu : " Tu ne sais pas? Il n' a pas supporté la défaite. Il est mort de chagrin."

P.S. J' imagine volontiers un film tiré de ce récit avec le comédien Jean-Pierre Darroussin dans le rôle de Roux-bignole...

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La Société sans Etat est-elle concevable?

Publié le par memoire-et-societe

Jamais peut-être les Etats, tous régimes confondus,n' ont autant dominé et régi la vie des peuples qu' aujourd'hui : c' est vrai pour les USA comme pour la Chine, pour les Nations européennes comme pour les Pays émergents. En effet, malgré les apparences, la Puissance financière mondiale a besoin de fragmentation politique (et dès lors de guerres, ajoutait Jaurès) pour asseoir son règne. Il peut donc sembler paradoxal d' oser évoquer l' effacement de l' Etat, même s'il ne s' agit que d' un processus progressif de récupération de sa souveraineté par l' individu.

L' abolition des frontières, la substitution aux sociétés gouvernées de sociétés administrées (première version du marxisme), la suppression des classes, hantent cependant les luttes idéologiques et le débat politique depuis le XVIIIème siècle : le projet théorique de désaliénation citoyenne a le même âge que le capitalisme et l' industrialisation.

Tour à tour, "Enragés" et "Egaux" sous la Révolution française, Socialistes dits utopiques, Anarcho-syndicalistes, Marxistes "conseillistes" et Libertaires soixante huitards, ont plaidé le "dépérissement" de l' Etat au profit de formes diverses et graduelles de démocratie directe. Le socialisme coopératif de Fourier, le fédéralisme de Proudhon, le collectivisme anticapitaliste des fondateurs de la CGT, le communisme des Conseils, réplique au Parti-Etat de type léniniste, le mouvement anarchiste par définition, le courant de "Critique sociale" incarné par l' Ecole de Francfort et les Situationnistes, tous ont mis en accusation la structure étatique - "monstre froid" fichant les citoyens et contrôlant en permanence leur comportement- en tant qu' unique pivot des sociétés contemporaines.

Le problème peut se poser alors de la pérennité quotidiennement consolidée d' un système au service en réalité de l' oligarchie financière, donc la question d'une déconstruction de l' Etat bourgeois. A l' ère du gigantisme policier (drones, NSA, satellites de surveillance) et de la désaffection croissante des électeurs, le moment semble venir d' une alternative à la pression de pouvoirs de plus en plus voraces, clivants et, sous leur discours démocratique formel, autoritaires et contraignants. Voilà qui suppose sans doute un vaste chantier de réflexions simultanées et, dans les faits, une série d' adaptations transitoires et de paliers spécifiques.

Où demeure en tout cas l' évidence du besoin d' un modèle social rongé par le gaspillage, la démagogie et la corruption de la majorité de sa classe politique? L' utopie, si c' en est une que d' appeler à une mutation du rapport gouvernants-gouvernés, ne parait menaçante qu' à ceux qui visent autre chose que l' intérêt général.

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Billettistes

Publié le par memoire-et-societe

Le "billet" est un genre journalistico-littéraire à part. Il désigne un texte court, elliptique, généralement empreint de sarcasmes anticonformistes. Y réussir n' est pas donné, et les grands " billettistes" ne courent pas les rues. Georges de La Fouchardière, anarchiste passé par "Le Canard enchaîné", en a été l' exemple-type avant la seconde guerre mondiale, dans les colonnes du quotidien (alors de gauche) " L' Oeuvre".

Il y a longtemps, à l' Age préarthrosique, un petit groupe dont j' étais s' est plu à fourbir sa plume avec des "billets" que chacun préparait pour le dominical "déjeuner-mansarde" organisé par et chez Pierre Cabane, futur éminent critique d' art, dans la chambre dite de bonne qu' il occupait place Beauvau. Il y avait là Jean-Claude Colin-Simard, historien débutant mais déjà doté d' un carnet d' adresses imposant, Yves de Saint-Front, fils du navigateur et peintre Marin-Marie, lui-même vitrailliste de talent, Otto Hahn, qui deviendra un sulfureux collaborateur de "L' Express", Touchard, garçon doué qui se destinait au roman et avec lequel j' ai traversé la France à pied, jusqu' à l' ermitage de Saint-Paul de Fenouillet, en pays Cathare.

Cabane, fils unique d' une vieille famille de Carcassonne, ami du grand poète, invalide de guerre, Joë Bousquet, était un " billettiste" d' exception. Dès qu'il se dressait pour entamer sa lecture avec un accent du Midi sur lequel il s' acharnait à plaquer des intonations "nappistes" ( Neuilly-Auteuil-Passy), nos rires devaient s' entendre dans le bureau du ministre de l' Intérieur tout proche. Cabane avait l' art de dénicher dans l' actualité de la semaine écoulée un détail du quotidien propre à lui permettre de balader un oeil goguenard et blasé sur le monde et la malheureuse condition humaine. C' était du Céline, en plus joyeux, où une langue volontairement académique se substituait aux expressions argotiques de "Mort à crédit". Cabane était le plus fort, et il était difficile de "passer" après lui. Dommage que personne n' ait alors songé à recueillir ses textes.

Le "billet" est un reflet de la personnalité qu' on devrait "travailler" dans les "ateliers d' écriture" qui naissent ici et là. Colin-Simard dévoilait l' esprit minutieux de l' historien, Saint-Front son goût pour la spiritualité artistique, Hahn l' espèce de nihilisme qui l' a poussé vers les peintres déconstructeurs, moi sans doute une nature entière, vouée aux chocs militants. L' exercice en tout cas révélait, dans cette atmosphère conviviale, derrière un humour parfois grinçant, de sensibles différences.
Cabane a fini par déménager pour un rez-de-chaussée dans le XVIème. La vie a emporté et dispersé les "billettistes".

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Journal particulier

Publié le par memoire-et-societe

Je viens de lire le Journal particulier (de l' année 1935) relatant les amours sulfureuses de Paul Léautaud avec sa maîtresse et dactylo Marie Dormoy, au demeurant responsable de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, et amie de Maillol, Matisse, Darius Milhaud, Ambroise Vollard, notamment.

Après une impression de cabotinage et d' exhibitionnisme délibérés, j' avoue que le compte-rendu de cette relation chaotique, en appelle, au-delà du voyeurisme, à une condition humaine qui, comme chez Céline, relève d' une sorte de transcendance.

Léautaud est un affreux jojo. Il ne se lave pas, pue ses 8 chiens et sa vingtaine de chats, baise avec une goujaterie incroyable et se permet, de plus, une insupportable jalousie. Telle une Soeur espérant gagner le Ciel en s' offrant à Dieu, la Belle accepte une situation qu' aucune femme sur des millions ne saurait tolérer, et cela afin de recueillir le "Journal littéraire" de la Bête, monument des Lettres françaises contemporaines.

La bourgeoise excite donc l' abominable homme des barrières : je n' ose imaginer le mélange de dégout et d' abnégation (sinon de frissons pervers) qui habite la malheureuse quand il lui faut, après moult dérobades (règles, migraines, obligations professionnelles ou mondaines), passer à la casserole et se plier aux fantaisies du Maître dont l' ondinisme (qui consiste à uriner dans la bouche du partenaire) était l' un des moindres caprices. Puis à jouer les nounous en arrosant sa masure banlieusarde d' eau de Cologne, et en y faisant installer le chauffage central, l'électricité et le téléphone.

Freud se fût régalé avec la sexualité de Léautaud, enfant abandonné d' une comédienne-prostituée qui tapinait en calèche du côté de Montmartre. Ce dernier n' avait donc jamais fini de régler ses comptes avec les femmes, toutes définitivement reléguées, y compris Marie Dormoy dont en vérité le grand amour était l' architecte Auguste Pierret, au rang de "catins".

Certes, Dormoy a obtenu le manuscrit sacré, mais au prix fort. Léautaud, l' ami des animaux, était un virtuose de la plume vacharde et indiscrète, tradition française qui, de puis les Moralistes, regroupe le cynisme, l' égotisme, l' érudition et l' anarchisme intello. On se scandalise, mais quelque part on admire : c' est bien le but. Qu' il y ait là une forme de talent est indéniable. Le mépris de l' autre, sous couvert d' une passion amoureuse uniquement tournée vers ses plaisirs personnels, laisse malgré tout un gout mitigé.

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Pour Georges-Louis Godeau

Publié le par memoire-et-societe

Je suis, face à l' oeuvre qui me touche, comme un chien à l' arrêt : soudain figé. Et, de surcroît, béat. Ainsi devant le "Champ de blé aux corbeaux" ou "Les Nymphéas", à la lecture d' "Une Saison en enfer", d' "Amer"( Saint-John Perse), de "Cahiers d' un retour au pays natal"(Césaire), ou encore à l' écoute de Bach, Debussy, Louis Armstrong, pour donner quelques exemples. Evocations sans risque puisqu' il s' agit de tableaux, poèmes et expressions musicales passées à la postérité, ce qui d' ailleurs n' est guère l' essentiel.

Des artistes quasi inconnus, des oeuvres oubliées ou inaperçues peuvent en effet trouver aussi chez certains d' entre nous un écho existentiel. Les écrits de Georges-Louis Godeau (il signait Georges-L.) relèvent de cette catégorie, au sein d' une génération poétique riche de talents divers (Lucien Becker,Maurice Blanchard, Marcel Béalu, Henri Pichette,Jacques Réda et d' autres), inégalement honorés.

Mort en 1999, Godeau, ingénieur rural, n' a jamais quitté qu' en songe son marais poitevin originel. Soixante dix huit ans d' une vie sans faux pli, à l' abri des remous et des intrigues littéraires. Aucun souci de standing et de positionnement, publiant de la même manière dans "L' Agriculteur des Deux-Sèvres" et la revue "Esprit", le "Journal paroissial de Limoges" et "L' Equipe". En 1961 paraissaient "Les Mots difficiles", chez Gallimard, bientôt traduits en russe et en japonais. Au total, 18 recueils, une revue confidentielle et introuvable, "Le Pain du pauvre", puis le prix de poésie Max-Pol Fouchet pour "C' est comme ça".

Stupeur quand j' ai découvert "Le fond des choses" (1974), aux éditions Saint-Germain des Prés (où j' ai publié quelques années plus tard). Sur le coup, j' ai pensé : "Mais...n' ai-je pas écrit cela ?". Non, ce n' était pas moi, quoique j' aurais absolument pu observer et réagir ainsi. C' était tout à fait les miens ce regard, cette émotion émanant de ces proses du quotidien, des vérités de ce réalisme poétique. Depuis les prometteuses "Javelines"(1953) aux textes bien rodés comme "Les Foules prodigieuses" (1978).

Sans doute la célébrité boude-t-elle Georges-Louis Godeau. Sa réserve ne peut cependant restreindre l' estime de ceux qui ont choisi de le lire.

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