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Cinq ans

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il y a cinq ans, le 13 août 2011 pour être précis, ce blog était créé sur la base de six thèmes non spécialement "grand public" : société(79 articles), actualité(77), politique(65), culture(56), histoire et littérature(44 chacune). Le titre général, "Mémoire et société", avait une consonance peu faite pour attirer les amateurs de distraction.

S' adressant donc à un lectorat relativement limité sur des sujets abordés par ailleurs dans des supports privilégiés, il ne convenait pas de s' attendre à des résultats chiffrés considérables. Ce n' était pas là non plus le but recherché. Aujourd'hui, après 365 textes publiés, 11.000 et quelques visiteurs ont lu 16.400 pages, soit 1,48 page par personne en moyenne. Le rythme de production s' est, il est vrai, bien ralenti depuis 18 mois, l' auteur ayant été sollicité par d' autres travaux.

On dira que, pour le moins, l' effet n' est pas globalement négatif, ledit blog ayant aussi suscité l' intérêt de lecteurs étrangers européens et ultramarins, notamment africains. L' ambition est de poursuivre au même niveau(2 à 3 articles par mois), l' année à venir s' annonçant riche en événements: actions jihadistes, élections américaines et françaises, recomposition de l' institution européenne, évolutions sociétales et culturelles, etc.

La matière ne manquera pas. Merci et bonne future lecture!

Publié dans société

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Sport et société

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le récent championnat d' Europe de football a suscité un mouvement interclassiste qui traduisait davantage un sentiment patriotique, - que les attentats terroristes ne font que renforcer-, qu' un véritable consensus social où certains veulent se rassurer.

En réalité, le sport a toujours été clivant, et on ne voit guère à Roland-Garros le même genre de public qu' au Stade Vélodrome. Je me souviens, enfant, de la coloration prolétarienne du cyclisme sur piste avec les "Six Jours" qui se déroulaient au Vél' d' Hiv et, à un moindre degré, du "Tour" avant qu' il ne vire clairement au barnum commercial et au labo d' expérimentation pharmaceutique sous l' égide de Lance Armstrong.

L' ouvrier a laissé place au gestionnaire chargé de la promo du champion luxueusement salarié d' une équipe de marque. La mondialisation aidant, l' idéal du Père Desgranges, est totalement passé aux oubliettes. Maintenant, le Tour relève d' une sorte de rituel dans le cadre familial d' un pique-nique de vacances. Loi travail ou non, l' ouvrier n' est plus ce qu' il était, et la compétition devient surtout le prétexte à une belle balade dans la nature.

Quant au "foot", qui occupe désormais le devant de la scène, impliquant les gros bataillons de la classe moyenne et le flair électoral des politiques de gauche et de droite, il n' a pas manqué d' alerter les businessmen qui notent derrière le chauvinisme d' un spectateur la vulnérabilité du consommateur. Les spots publicitaires accompagnant les matchs importants valent des fortunes que seuls peuvent s' offrir les plus grands groupes. Comme ailleurs, l' argent commande et corrompt (voir les récents scandales à la tête de la FIFA).

La boucle est ainsi bouclée : annonceurs, spectateurs, champions, journalistes créent le "marché". Son succès le place au centre d' un consensus que l' ONU est bien incapable d' incarner, escamote apparemment la lutte de classe, et distribue des CDD qui allègent la précarité du moment. Mais ce sport si rassembleur n'est-il pas, en grattant bien, qu' un pseudo tranquillisant de nos tensions sociales? Panem et circenses ( du pain et des jeux) recommandaient les Romains...

Publié dans société

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A quoi sert l' Angleterre?

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Maintenant qu' ils ont choisi - au moins théoriquement...- de partir, les choses se clarifient. Il va être possible d' envisager un projet européen conférant à notre continent et à ses composants une place politique conforme à son importance réelle. C' était depuis 1972, date de l' adhésion britannique au Marché commun, impensable. L' Europe était d' abord un vaste soukh manipulé par la City et de plus en plus éloigné des attentes des peuples.

L' Angleterre du Brexit , repliée, xénophobe, conservatrice, n' a plus grand chose à voir avec l' ile qui, en 1940, a su résister au fascisme. Le Royaume, qui se qualifie abusivement d' Uni, a opté pour "le large"? Eh bien, bon vent ! vous dira-t-on, soulagé, à Bruxelles comme à Strasbourg. J' ignore si les U.S et le Commonwealth se félicitent de la situation : 50 millions d' Anglais, cernés par des Celtes hostiles ( Irlande, Ecosse, Galles), géo-politiquement marginalisés, semblent susciter peu d' émotion dans les chancelleries . Il n' y a, dans la vie internationale, guère d'indulgence pour ceux qui se tirent une balle dans le pied. A quoi sert alors l' Angleterre, bateau ivre déserté par ses mauvais capitaines, à commencer par Bronson et Farage (lequel, député "européen", a décidé d' encaisser son allocation parlementaire jusqu' au terme de son mandat fictif...en 2019).

L' Angleterre a, depuis des siècles, scientifiquement saboté tout effort d' union continentale en jouant notamment sur l' opposition franco-allemande. Qu' elle perde, ballottée par l' océan qui avait fait sa fortune, l' influence nécessaire pour continue à parasiter notre aire de paix est, pour tout Européen véritable, une nouvelle réconfortante.

Publié dans politique

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Le Paris de Céline

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Tout le monde sait ce qu' on reproche à Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline : trois pamphlets antisémites dont l' un ("Les Beaux draps") paru sous l' occupation nazie, des articles et propos favorables à la Collaboration, des discours racistes. Une fois cela rappelé, l' écrivain reste considéré comme l' un des grands auteurs de son temps, Le nombre immuable de ses lecteurs, des études qui lui sont consacrées, des romanciers qui se revendiquent de son style et le plagient, le confirme. J' ai lu "Mort à crédit" à 17 ans. Je l' ai relu récemment, toujours fasciné par le Paris que raconte Céline, qui n' existe presque plus, ou bien autrement.

Sa vie a commencé sur l' actuel et anonyme Quai du président Paul-Doumer, à Courbevoie. En 1894, quand Céline y est né, l' endroit, peuplé de maisons d' ouvriers, s' appelait "Rampe du Pont", près du lieu où a grandi Léonie Bathiat, plus connue sous le nom d' Arletty. Depuis, les demeures de pauvres ont été rasées et l' espace livré aux promoteurs amis de MM. Sarkozy, Balkany, Pasqua ou Ceccaldi. Des fortunes aussi se sont édifiées dans ce lopin béni des Hauts-de-Seine dont un nouveau Balzac racontera un jour l' histoire.

Céline ne risquait pas de croiser ce monde-là. Ses parents ont vite émigré intra muros, rue Ganneron d' abord, vers la populeuse place Clichy, puis dans le Passage Choiseul, que l' écrivain nommait "la cloche à gaz", et où sa mère tenait une petite boutique. Il allait à l' école communale du square Louvois, derrière l' ancienne Bibliothèque Nationale. Est venue ensuite l' époque des apprentissages sans avenir, la recherche de petits boulots, la guerre à 20 ans, les blessures et les médailles qui vont avec...Fin de la première partie.

A 32 ans, toubib au dispensaire de Bezons, en banlieue nord, il rencontre Elizabeth Craig, une danseuse américaine à laquelle il dédie "Voyage au bout de la nuit", livre qu' elle n' ouvrira jamais. Elle le plaque après sept ans de vie commune rue Lepic pour retourner en Californie et y épouser un juif, agent immobilier de son état.

Céline est arrimé à la Butte Montmartre. Il y compte alors de vieux copains : le peintre Gen Paul, les romanciers Roland Dorgelès et Marcel Aymé, le cinéaste Abel Gance, tous anciens combattants devenus ultrapacifistes. Les revenus de ses bouquins permettent à Céline d' emménager bourgeoisement à l' angle de l' avenue Junot, rue Girardon, avec une épouse légitime, Lucette Almansor, danseuse elle aussi. Ils ne quitteront les lieux qu' en 1944 pour fuir en Allemagne et au Danemark.

C' est la période 1908-1912 que j' évoque ici. Celle de "Mort à crédit", peinture de la débine, retracée dans l' errance de l' adolescent Ferdinand, démarcheur pour le compte d' un minable éditeur du quartier de la Bourse et du Sentier. Défilent devant les yeux, les "passages" crasseux de misère qui reliaient entre eux les Grands Boulevards, le rassemblement des pouilleux et des saute-ruisseau sur les escaliers du théâtre de l' Ambigu (aujourd'hui une agence bancaire dans un espace rebaptisé place Johann Strauss), les bars enfumés de la porte Saint-Martin où se pressaient les musiciens sans cachet, les déboutés du concours Lépine et les julots turfistes, les venelles réservées aux "gagneuses" du Sébasto, tout un immense peuple de paumés et de déclassés.

C' était un Paris décadré qui répondait au délire célinien, où la mouise constituait la loi commune, sans escamotage et sans emphase. Il ternissait diablement le mythe de la Ville lumière et se perdait dans ses coulisses où s' affichait l' impitoyable nudité de la condition humaine.

Publié dans littérature

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Le durcissement syndical : effet d' une démission?

Publié le par Jean-Pierre Biondi et capitulations

Quand on voit les foudres patronales et ministérielles se concentrer sur le secrétaire de la CGT, Philippe Martinez, on se sent -je me sens- pris de compassion pour ce syndicaliste quotidiennement traité de voyou, terroriste et casseur. L' insulte " ad hominem" est un vieux procédé. Faute de combattre les idées, on s' en prend aux individus.

Là cependant ne se joue pas l' essentiel. Ce dernier réside dans le durcissement durable d' une base englobant Force Ouvrière, profondément choquée par la façon dont le gouvernement Vals a usé pour réformer le Code du travail. Un tel durcissement, une telle ténacité dans la révolte, révèlent la profondeur d' une crise de société qui, un an avant les élections présidentielles, ne manque pas de retenir l' attention.

Le contentieux, polymorphe, du malaise tient d' abord dans la manière : aucune offre de négociation en amont de la loi, mise à l' écart des élus, socialistes inclus, recours à l' article 49.3 pour esquiver l' échec parlementaire, collection d' erreurs tactiques surprenantes de la part de responsables vivant depuis des décennies avec et dans la politique.

Plus notable encore s' ajoute à la situation le dépérissement régulier de la gauche dite de gouvernement, engendrant un scepticisme auquel les travailleurs désorientés répondent de plus en plus par l' abstention, sinon par le vote Front National.

L' addition des déceptions et reculs face à l' offensive libérale provoque, bien sûr, un raidissement qui favorise l' émergence de la violence. Aucun historien n' est surpris par l' effet de balancier vécu quand le répondant politique ne bouge plus. La résistance syndicale s' aiguise.

Au début du XXème siècle, le mouvement socialiste, malgré ses efforts d' unification (Congrès du Globe,1905), enregistra, avec Millerand et Viviani, des abandons spectaculaires. Le courant syndical prit alors la relève en créant la CGT d' essence révolutionnaire, tranchant net (Charte d' Amiens,1906) avec l' opportunisme politicien.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets : faute de perspectives et d' interlocuteurs crédibles, les luttes se radicalisent inéluctablement, comme dans les années précédant la guerre de 1914. Mais quand, au lendemain du conflit et en dépit d' une scission irréversible (Congrès de Tours,1920), de nouveaux partis se structurèrent, le syndicalisme reprit sa place en appui des intérêts du monde du travail.

Cent ans plus tard, une pièce manque à nouveau du mécano social, face à l' entreprise de financiarisation planétaire en cours. Rien n' empêche alors de se souvenir que la nature a horreur du vide...

Publié dans politique

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Marxisme et islam

Publié le par Jean-Pierre Biondi

L' Histoire est souvent sujette à rebondissements. Il n'est pas inutile de noter ceux-ci si l' on veut comprendre l' Actualité. Ainsi en est-il des rapports entre deux forces importantes du monde où nous vivons, le marxisme et l' islam.

Lors de la Révolution d' octobre 1917, le mouvement social relevait totalement d' organisations européennes, la 2ème Internationale, social-démocrate, et la 3ème,communiste, laquelle ne naitra officiellement qu' en 1919. Les Empires coloniaux triomphaient et les aspirations de nombreux colonisés à l' indépendance ne pouvaient trouver d' oreille que dans les partis d' opposition révolutionnaire des nations colonisatrices.

C' est donc à l' intérieur du socialisme occidental que se sont manifestées les premières revendications d' un tiers-monde dont le souci était de cesser d' être une simple force d' appoint aux luttes ouvrières de l' ouest. Cette problématique a été abordée très tôt par Sayit Sultan Galiev, un Tatar musulman rallié au Parti bolchévik mais désireux d' instaurer en URSS une égalité des ethnies neutralisant la vieille domination tsariste.

Galiev, devenu "Commissaire musulman" rattaché au Commissariat du Peuple aux Nationalités, développe ainsi des conceptions qui tendent à obtenir du Komintern une véritable décentralisation de la Révolution : il pose la "Question d' Orient" devant le monde communiste. Son essai de globalisation est d' abord soutenu par Staline contre les partisans d' une intensification de la lutte des classes dans les sociétés musulmanes. Mais où Staline ne voyait qu' une alliance tactique avec les bourgeoisies féodales locales, Galiev ajoutait un second objectif : l' effacement de la "culture coloniale" russe.

" Le salut de l' Orient est uniquement dans la victoire du prolétariat occidental", lui répond le Congrès de l' Internationale en 1920 à Bakou. Position qui anéantit le projet d' " Etat colonial", sorte de pré-Daesh marxiste, dénoncé par Moscou comme "déviationnisme nationaliste". Exclu du P.C, le Tatar est arrêté en 1923, enfermé au Goulag en 1928, et fusillé en janvier 1940 sans s' être renié.

Mieux : ses thèses ont fait tâche d' huile, d' Inde au Maghreb. La décolonisation politique, les indépendances juridiques, l' arme pétrolière viennent alors modifier la relation à l' Occident. Les cartes sont rebattues au détriment d' un marxisme considéré comme une autre arme de domination blanche. Le glissement est patent vers un islamisme plus radical. L' idée d' "Internationale coloniale" chère à Galiev fait son chemin. L' écroulement de l' URSS accélère l' inversion des rôles. Le "socialisme arabe", dont le jihadisme est partiellement dérivé, ou le neutralisme, de la conférence de Bandoung (1955) au "Groupe afro-asiatique" actuel, consacrent la distanciation entre Marx et Mahomet, dont Galiev, au lendemain de la première guerre mondiale, avait jeté les jalons.

Pour autant une telle situation n' exclut pas à l' avenir des alliances circonstancielles, par exemple contre la mondialisation capitaliste. Mais, cette fois, dans le cadre d' un rapport de forces différent, où le fait religieux est devenu un élément culturel déterminant de la "décolonisation civilisationnelle" évoquée de plus en plus fréquemment.

Publié dans histoire

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Relire

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Il est fréquent qu' avec l' âge on se mette à relire. C' est un bon moyen de mesurer l' effet du temps. En se comparant à qui l' on fut, on ne tarde pas à découvrir que "moi" est devenu un autre, que les sensibilités ont bougé, les priorités et les formes d' expression se sont transformées. Livre et lecteur ont mué chacun de leur côté.

Je viens de relire coup sur coup deux oeuvres qui avaient marqué mon adolescence : "La Nausée" de Sartre, et "Education européenne" de Gary. Sartre a eu sur ma vision du monde (la weltanschauung heideggerienne) plus d' influence que Camus, figurant à l' époque son rival philosophique.

L' impureté de l' "existant" me semblait en effet un phénomène plus concret que les commentaires littéraires véhiculés par "L' Homme révolté". Quand la polémique, longtemps contenue entre les deux écrivains, a éclaté dans la revue "Les Temps modernes", j' ai eu vite fait de choisir mon camp. Le vrai était pour moi du côté du contempteur du social-humanisme incarné dans "La Nausée" par le personnage de l' autodidacte.

J' ai gardé une profonde estime pour les maîtres à penser de ma jeunesse, Sartre et Breton. Mais j' avoue que l' existentialisme comme le surréalisme font désormais pour moi, et peut-être ma génération, l' objet d' une relative relégation intellectuelle, qui n' est en aucun cas un reniement mais les pousse sans heurt vers le rayon des beaux souvenirs. Antoine Roquentin (" La Nausée") me parle encore, mais sa pérennité m' interroge. Il s' est rétréci. Bouville, "septième ville de France" quand Sartre y enseignait (il s' agit du Havre), a été rasée le 5 septembre 1944 par les Anglais sans qu' on ait d' ailleurs jamais su pourquoi. 2500 civils y ont laissé la vie. Quant à l' ontologie, elle se réfère autrement à "Sein und Zeit" (Heidegger), l' ouvrage de chevet des Normaliens d' avant-guerre. J' ai incité mon petit-fils à lire "La Nausée". Mais davantage comme du Flaubert qu' un roman philosophique.

Quand Romain Gary, aviateur du groupe "Lorraine", a écrit "Education européenne" en 1943 en Angleterre, nul ne voyait en lui le futur et sulfureux consul de France à Los Angelès, mari de Jean Seberg et auteur d' une supercherie qui lui a valu une seconde fois le prix Goncourt sous le nom d' un neveu imaginaire, Emile Ajar ("La Vie devant soi",1975).

J' ai rouvert "Education européenne" (amas jauni de feuilles qui s' éparpillaient) avec perplexité, échaudé par le manichéïsme de tant d' écrits post-Libération : " Les Communistes" d' Aragon,par exemple, sont aujourd'hui illisibles, de même que les ultimes poèmes d' Eluard, surréaliste historique lui aussi, puis Prix Staline, navrants de conformisme. On ne peut plus lire ça comme ça. Je ne parle pas du fond, mais du simplisme réducteur de sa représentation.

De ce point de vue, Gary est plus net. Ses "héros", pris parmi les partisans polonais luttant dans les forêts, ne sont pas sanctifiés pour l' édification des foules. Leurs contours s' inscrivent dans " un monde cruel et incompréhensible" où la défense du Bien ne met personne à l' abri du Mal. C' est une peinture des hommes tels qu' ils se dévoilent dans la vie en général, et la guerre en particulier. J' étais demeuré là sur l' impression d' un livre baignant dans l' euphorisante perspective d' une victoire. Je n' en avais retenu que ce que je souhaitais alors y trouver.

Publié dans littérature

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Un vol (conte moderne)

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Vous vous êtes fait voler votre carte de crédit. Sous le nez, dans une rue vide. L' inconnu était d' une rare dextérité. Un pro. Vous veniez de composer votre code, vous n' avez rien vu venir.
Le temps de réaliser, de reprendre vos esprits, de trouver le numéro où s' adresser pour faire opposition, votre compte était déjà allégé. Tout va très vite, dans ces cas-là.

On est dimanche. Votre agence bancaire ne rouvre que le mardi. Les voleurs savent ça. Votre chargée de clientèle (la trentaine, minijupe,évoque souvent son "compagnon") est près du burn out parce que la banque a opéré récemment de fortes compressions de personnel, consécutives à la numérisation. On envisage même de supprimer une agence sur deux, ou bien de regrouper celles-ci, certains employés devenant itinérants : trois jours de la semaine ici, deux et demi là, et inversement. Les rendez-vous ne sont plus acceptés que durant la matinée.

Quand elle est trop occupée, votre chargée de clientèle débranche son téléphone et, après une attente musicale taxée 34 centimes la minute, une voix lointaine vous confirme que votre message a bien été enregistré. Il sera transmis à sa destinataire dès qu' elle sera "joignable".

La chargée de clientèle ne trouve le temps de vous rappeler qu' au moment de quitter son bureau pour aller prendre à temps le train de banlieue qui va la ramener chez elle. Elle se remanifestera sans faute le lendemain de bonne heure, quand elle aura pu contacter l' Assurance et consulter votre relevé. Bonne nuit, pas de problème.

Vous rappelez le lendemain vers midi, avant la pause-déjeuner. Elle s' excuse, une réunion imprévue... Elle n' a d' ailleurs pas de très bonnes nouvelles : votre carte n' était pas assurée, les frais sont donc à votre charge. Les frais? deux retraits de 600 euros le même jour, le premier effectué à deux pas de chez vous, le second dans un coin réputé pour le nombre de ses caravanes. Fugitivement, vous essayez de revoir votre voleur. Typer serait d' un déshonorant racisme. La chargée de clientèle insiste pour que vous alliez porter plainte au commissariat et réclamiez des " réquisitions judiciaires" qui permettent d' utiliser les enregistrements vidéo facilitant l' identification du délinquant.

Un jeune inspecteur de police sympa vous accueille avec la courtoisie qui sied désormais aux services publics attentifs aux citoyens. Vous narrez votre aventure. Il tape votre déposition presque plus vite que vous n évoquez les faits, puis passe à la description physique de l' agresseur. Un visage basané, des lunettes teintées, ça s' est passé si vite...

- Plutôt un faciès de Roumain ? questionne l' inspecteur.

Vous rougissez vaguement. Regrettez-vous d' être là? La délation vous est insupportable, elle vous rappelle l' Occupation, que vous étiez trop jeune pour vivre, vous ne répondez rien. L' inspecteur fait défiler sur son écran des visages que vous ne souhaitez pas reconnaître:

- Et là?... Et là?...

Non, non, personne, aucun d' eux, malgré les 1200 euros qui n' arrangent pas votre situation en cette période de taxe d' habitation. Il fallait faire plus attention. Allez-vous maintenant excuser votre détrousseur? lui trouver des justifications? Quand même pas...

L' inspecteur en rajoute :

- C' est vrai, c' est délicat. Faut être sûr à 200% pour 100.

Cependant, le quatrième portrait à droite... Le même "faciès", le même air faux cul... L' inspecteur ne se formalise pas. Il vous fait lire et signer votre déposition, la tamponne, et vous remet un double. Finalement, porter plainte est psychologiquement satisfaisant. On éprouve du soulagement. La chargée de clientèle vous a précisé que vous alliez recevoir la nouvelle carte à domicile sous six jours, et que vous garderiez votre code secret. Le dossier est clos.

Publié dans société

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LA CASSE

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Les "casseurs" sont de nouveaux acteurs du mouvement social. " Nouveaux" est d' ailleurs vite dit, car il y a des années qu' ils accompagnent chaque manifestation de masse pour y opérer, en marge des rituels défilés des syndicats homologués.

Cet an-ci, surfant sur l' impopularité du Pouvoir, ils sont passés à la vitesse supérieure : une sorte d' action insurrectionnelle, et un harcèlement épuisant pour la police requise en même temps par l' état d' urgence et la lutte antiterroriste. Affaiblissement politique, crise économique, difficultés sociales, tension internationale engageant l' Armée outre mer, tout semble réuni pour favoriser une ambiance pré-révolutionnaire.

Qui sont ces "casseurs"? sans doute pas des voyous au sens où la classe politique emploie le mot. L' insulte ne suffit pas à analyser le phénomène, et abuse, une fois de plus, l' opinion. A part quelques petits délinquants aux aguets et une poignée d' ados chahuteurs et sans projet, ce sont pour une bonne part de jeunes militants internationaux dotés d' une forte culture historico-idéologique (certains sont doctorants) d' essence marxiste ou libertaire, avec des relents de nihilisme russe et d' anarchisme espagnol,  témoignant du malaise engendré par le système capitaliste. Le discours, s' il n' est pas fondamentalement neuf, redevient d' actualité : rien à attendre pour les classes populaires des démocraties parlementaires et de leurs palabres sans effet. Rien à espérer d' une forme de représentation truquée à la base par les arrangements électoraux et les fausses divergences de Partis d' accord, sans l' avouer, pour se partager les richesses issues du Travail.

Ils sont Français, Allemands, Anglais, Néerlandais ou Grecs, courant de Rencontres internationales en Forums économiques et en lieux de contestation écologique pour annoncer que la démocratie couvre en réalité une domination de classe, et affronter la police, instrument de l' Ordre financier.

Déterminés, adaptés aux pratiques de la guerrilla urbaine, très mobiles et bénéficiant de performantes technologies de communication, ils perturbent un dispositif répressif encore marqué par la mort de l' étudiant Malick Oussékine en 1986, et plus accoutumé aux processions syndicales de pères de famille où chacun décompte à sa guise le nombre de participants et, après avoir replié ses drapeaux et s' être félicité de la réussite de la manif', se disperse, laissant le soin au Premier ministre de vanter le bonheur de la liberté d' expression.

Les casseurs voient les choses autrement. La révolution sociale avant la démocratie libérale et le Droit formel.. L' ultragauche n' oublie guère, depuis l' écrasement du mouvement spartakiste (il y a près d' un siècle à Berlin) que les sociaux-démocrates au pouvoir peuvent être les meilleurs alliés de la bourgeoisie pour mater une rébellion populaire. Elle ne fera donc aucun cadeau à Hollande, quitte à se retrouver l' alliée objective des jihadistes qui sont d' ailleurs ses ennemis. Elle a retenu que les bolchéviks ont su en 1917 profiter de ce genre de confusion pour s' emparer du Palais d' Hiver à Saint-Petersbourg (le stalinisme et ses millions de victimes posant "en aval" un problème qui ne gomme pas l' exploitation par l' argent...)

L' activité ciblée des casseurs est donc un élément avec lequel la 5ème République doit de plus en plus compter parce qu' il dérange un ordonnancement jusqu' ici soigneusement établi. Ajoutée aux gesticulations du Front National et au permanent danger terroriste, l' ardeur de cette "minorité agissante" renforce le sentiment que le pays glisse vers une guerre civile larvée où l' approche d' élections présidentielles peut avoir pour effet d' exciter un peu plus les passions.

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Publié dans politique

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Parait que ça va mieux mais pas trop bien

Publié le par Jean-Pierre Biondi

Le président Hollande est optimiste. C' est son rôle, si c' est crédible. Est-ce crédible? Avec 1,5% de croissance on n' inverse pas la courbe du chômage, on ne rétablit pas un pouvoir d' achat, on ne peut réduire sérieusement impôts et déficits, on ne freine pas la fuite des cerveaux. Ce sont pourtant là des points à partir desquels se fonde une opinion publique. Conclusion : le "mieux" proclamé ne prouve qu' une chose, que Hollande ne parvient pas à décoller des 13% de satisfaits de son action.

Comment, dans ces conditions, espérer être réélu en 2017? Peu sans doute de ses électeurs se sont-ils imaginé en 2012 avoir déniché un thaumaturge. J' ai failli toutefois voter pour lui afin de ne plus voir ni entendre les grimaçantes rodomontades du prédécesseur. Mais j' ai eu aussitôt le plus grand mal à discerner une "ligne" dans les molles allées et venues, les gaffes de débutant, les bourdes d' amateur, les choix illisibles, les calculs affligeants de ce politicien gros de 40 ans de vie publique.

Aussi n' hésité-je pas à songer que le P.S ne fera pas l' économie de "primaires internes", que le sortant soit ou non candidat, et que celui-ci les perdra s' il ne veut pas s' épargner une gifle de la part de ses propres compagnons. Alors qui, et quoi ? Les postulants sont légions, figures déjà marquées par les compromis ou les échecs, usées par les années passées sous les ors noircis de la République. Aucun, parmi eux, de "récupérable".

Pourtant, le camp progressiste, terme préférable au fourre-tout et tous que signifie "la gauche", est encore lourd d' un vrai potentiel. A un tel paradoxe nous a conduits le Parti de Mitterrand et de ses dauphins. Il faut le dire pour n' avoir plus à y chercher quelque référence : l' économie sociale de marché, c' est de l' économie de marché, c' est de la mondialisation capitaliste, c' est du libre échange en trompe l' oeil et de la concurrence truquée, un boulevard pour la spéculation. C' est, par essence, un virus introduit dans le mécanisme du Travail. Pèlerinage à Notre Dame de la Précarité garanti.

Avoir à rappeler ces lieux communs est édifiant, s' agissant du niveau où se situe une "gauche de gouvernement" ressassant que "ça va mieux".

Je devine la question :

- Alors vous préférez voir revenir la Droite ?

- Je préfère la clarté. Au moins elle ne désespère pas tous les Billancourt de la terre.

La génération qui nous gouverne ne semble même plus percevoir le mouvement qui agite les profondeurs du pays, saisir que les "Nuit debout" qui fleurissent un peu partout ne sont que des épiphénomènes. Qu' un immense dégoût s' élève contre un système, des institutions, des moeurs, bref une forme de République paralysée par la corruption morale (et souvent matérielle).

Publié dans actualité

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